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Samuel Gompers

Texte original : Samuel Gompers par Emma Goldman [Publié dans The Road to Freedom (New York), Vol. 1, Mars 1925.]

Samuel Gompers 1850 1924 Syndicaliste américain, président de la Fédération américaine du travail (AFL) de 1886 à 1924. Le « gomperisme » se caractérise par une approche conservatrice qui veut améliorer la condition ouvrière au sein du système capitaliste. Il combattra farouchement les Industrial Workers of the World.

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Les nombreux hommages rendus au défunt président de la American Federation of Labor ont souligné ses grandes qualités de dirigeant. « Gompers était un meneur d’hommes, » disent-ils. On aurait pu s’attendre à ce que le désastre provoqué à travers le monde par le dirigisme ait prouvé qu’être un meneur d’hommes est loin d’être une vertu. Il s’agit plutôt d’un vice que paient très cher ceux qui sont habituellement dirigés.

Les dernières quinze années regorgent d’exemples de ce que les meneurs d’hommes ont fait aux peuples du monde. Les Lénine, Clémenceau, Lloyd George et Wilson se sont tous faits passer pour de grands dirigeants. Mais ils ont apporté la misère, la destruction et la mort. Ils ont éloigné les masses du but promis.

Les communistes pieux considéreront sans doute comme une hérésie le fait de mettre dans le même sac Lénine et d’autres hommes d’état, diplomates et généraux qui ont conduit les gens au massacre et la moitié du monde à la ruine. Certes, Lénine était le plus grand d’entre eux. Il avait au moins une vision nouvelle, il avait de l’audace, il a fait face au feu et à la mort, ce qui est plus que ce que l’on peut dire des autres. Cependant, reste le fait tragique que même Lénine a apporté la dévastation en Russie. C’est son dirigisme qui a émasculé la révolution russe et a étouffé les aspirations du peuple russe.

Gompers était loin d’être un Lénine,mais à sa petite échelle, son dirigisme a causé beaucoup de torts aux ouvriers américains. Il suffit d’examiner la nature de la American Federation of Labor, sur laquelle Mr. Gompers a régné tant d’années, pour voir les résultats néfastes du dirigisme. On ne peut pas nier que le défunt président a obtenu quelques pouvoirs et améliorations matérielles pour l’organisation mais, dans le même temps, il a empêché la croissance et l’évolution de ses membres vers un but et un objectif plus élevés. Durant toutes ses années d’existence, la A. F. L. n’a pas été au-delà de ses intérêts professionnels. Elle n’a pas non plus compris l’abîme qui séparait le monde ouvrier de ses maîtres, un abîme qui ne peut jamais être comblé par la lutte pour des seuls gains matériels immédiats. Cela ne signifie pas, cependant, que je suis opposée au combat que mène le mouvement ouvrier pour de meilleurs conditions de vie et de de travail. Mais je tiens à souligner que, sans un but ultime de complète émancipation sociale et industrielle, le monde ouvrier n’obtiendra rien de plus que ce qui est dans les intérêts de la classe privilégiée et restera donc dépendante de cette classe.

Samuel Gompers n’était pas idiot, il connaissait les causes qui fondent les luttes sociales, mais il s’en est résolument détourné, Il s’est contenté de créer une aristocratie du travail, un trust syndical pour ainsi dire, indifférent aux besoins des autres travailleurs extérieurs à l’organisation. Mais, avant tout, Gompers n’avait aucune idée sociale émancipatrice. Il en résulte que après quarante ans de dirigisme de Gompers , la A. F. L. est restée dans l’immobilisme, sans sentir ni comprendre les facteurs de changement qui l’entouraient.

Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. Alors, Mr. Gompers était intrinsèquement réactionnaire. Cette tendance s’est affirmée à plus d’une occasion dans sa carrière. Elle est apparue de manière la plus flagrante lors de l’affaire MacNamara, de la guerre et de la révolution russe.

L’histoire de l’affaire MacNamara 1 est très peu connue en Europe. Leur histoire a cependant joué un rôle significatif dans la guerre industrielle aux États-Unis, guerre industrielle entre le Steel Trust, la Merchants’ Manufacturers’ Association, et l’infâme chasseurs de syndicalistes, le Los Angeles Times, tous unis contre la Iron Structural Union. Les méthodes sauvages de cette horrible trinité se sont manifestées à travers un système d’espionnage, l’emploi de voyous pour cogner sur les grévistes en plus de l’utilisation de toute la machinerie gouvernementale américaine, toujours à la pointe du capitalisme national. La Iron Structural Union a combattu désespérément pour son existence contre ce formidable complot contre le monde syndical pendant des années.

J. J. et Jim MacNamara, qui étaient les plus acharnés et déterminés parmi les membres de l’Union,ont consacré leur vie et ont pris la part la plus active dans la guerre contre l’industrialisme et la grande finace jusqu’à ce qu’ils soient pris au piège par les ignobles espions employés dans l’organisation de William J. Burns, l’infâme chasseur d’hommes. Il y eut deux autres victimes avec les frères MacNamaras, Matthew A. Schmidt, un des meilleurs exemples de prolétaires américains, et David Caplan.

Samuel Gompers, comme président de la A. F. L. ne pouvait pas ne pas être au courant des accusations portées contre ces pauvres diables. Il est resté à leurs côtés tant qu’ils ont été considérés comme innocents. Mais quand les deux frères, dans leur désir de protéger leurs « supérieurs » ont avoué leurs actes, Gompers s’est détourné d’eux et les a abandonné à leur sort. 2 La respectabilité de l’organisation était plus importante pour lui que ses camarades qui qui avaient fait le travail en mettant constamment leur vie en danger, tandis que Mr. Samuel Gompers jouissait de la sécurité et de la gloire comme président de la A. F. L. Les quatre hommes furent sacrifiés. Jim MacNamara et Matthew A. Schmidt ont été condamnés à la prison à vie et J. J. MacNamara et David Caplan à 15 ans et 10 ans de prison. Ces deux derniers ont été libérés depuis alors que les premiers restent enterrés vivants à la prison de St. Quentin, en Californie. Et Samuel Gompers a été enterré avec les plus grands honneurs par la classe qui a condamné ses camarades à leur sort.

Pendant la guerre, le défunt président de la A. F. L. a livré l’organisation entière à ceux qu’il avait combattu ostensiblement toute sa vie. Certains de ses amis ont insisté sur le fait que Gompers est devenu obsédé par la manie de la guerre parce que les sociaux-démocrates allemands avaient trahi l’esprit de l’internationalisme. Comme si deux erreurs faisaient une vérité! Le fait est que Gompers n’a jamais été capable d’aller contre le courant. Par conséquent, il a fait cause commune avec les seigneurs de la guerre et à livré les membres de la A. F. L. pour être massacrés dans la guerre, une guerre aujourd’hui reconnue par d’ardent patriotes d’hier comme ayant été une guerre, non pour la démocratie, mais une guerre de conquête et de pouvoir. L’attitude de Samuel Gompers envers la révolution russe, plus que toute autre chose, a démontré ses penchants dominants réactionnaires. On dit de lui qu’il avait des « informations » sur les bolcheviques. Donc, il a soutenu le blocus et l’ intervention. C’est absurde pour deux raisons : D’abord, lorsque Gompers a commencé sa campagne contre la Russie, il ne pouvait en aucune manière avoir connaissance des maux du bolchevisme. La Russie était alors coupée du reste du monde. Et personne ne savait exactement ce qui s’y passait. Ensuite, le blocus et l’intervention frappaient le peuple russe et en même temps renforçaient le pouvoir de l’état communiste.

Non, ce n’était pas sa connaissance des bolcheviques qui a fait se joindre Gompers aux assassins des femmes et des enfants russes. Ce fut sa crainte, et sa haine, de la révolution russe elle-même. Il était trop imprégné des vieilles idées pour saisir la porté des gigantesques événements qui déferlaient sur la Russie, l’idéalisme ardent du peuple qui avait fait la révolution. Il n’a jamais fait le moindre effort pour différencier la révolution et la machine mise en place pour dévier sa course.La plupart d’entre nous qui nous élevons aujourd’hui contre les gouvernants de la Russie le faisons parce que nous avons appris à voir l’abîme qui existe entre la révolution russe, les idéaux du peuple et la dictature dévastatrice maintenant au pouvoir. Gompers n’a jamais eu conscience de cela.

Bon, Samuel Gompers est mort. Il faut espérer que son âme ne marchera pas dans les rangs de la A. F. L. Les conditions aux États-Unis tracent de plus en plus une ligne rigide entre classes. Il devient de plus en plus impératif pour les ouvriers de se préparer aux changements fondamentaux qui sont devant eux. Ils devront acquérir la connaissance et la volonté ainsi que la capacité à reconstruire la société dans des directions sociales et économiques qui éviteront la répétition de la débâcle tragique de la révolution russe. Partout les masses devront prendre conscience que le dirigisme, d’un homme ou d’un groupe politique, conduit inévitablement au désastre.

Ce n’est pas le dirigisme, mais l’effort conjugué des ouvriers et des acteurs culturels de la société qui peuvent paver la route à de nouvelles formes de vie qui seront les garantes de la liberté et du bien-être pour tous.

1 Le 1er octobre 1910, un attentat à la bombe contre le  Los Angeles Times a tué 21 employés et blessé une centaine d’autre .

2 J. J. McNamara avait assuré à Gompers qu’il n’avait rien à voir avec l’attentat. Ce dernier l’ayant cru, avait fait joué son influence dans le milieu syndical pour organiser des campagnes de soutiens, avec manifestations et collecte de fonds. Quand Gompers a appris que Jim McNamera avait plaidé coupable lors du procès pour avoir posé la bombe , il a déclaré. « Les McNamara ont trahi le monde ouvrier ».
A l’inverse, le Parti Socialiste a refusé de condamner les frères McNamara, arguant que leur action était justifiée par la terreur subie par leur syndicat depuis 25 ans, position partagée par Haywood et Debs, en particulier

 

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Une réponse

Texte original :Emma Goldman, “A Rejoinder,” Mother Earth 5, no. 10 (décembre 1910)

“A Rejoinder » a été écrit suite à un article de Voltairine de Cleyre intitulé « Tour Impressions » dans Mother Earth 5, no. 10 (décembre 1910). Celle-ci remettait en cause le public visé par les tournées de conférence de Emma Goldman, lui reprochant de délaisser la classe ouvrière pour la bourgeoisie :

 » Mon impression est que notre propagande (si propagande il y a) est une tragique erreur. Je suis convaincue plus que jamais que notre travail devrait être aux côtés des ouvriers et non de la bourgeoisie. Si cette dernière choisit de venir, très bien, laissons-les venir. Mais je n’approuverai jamais cette recherche de « salles convenables », de « quartiers convenables », de « gens convenables » etc., etc., dans laquelle il semble que nous sommes curieusement tombés. Le résultat principal semble se limiter à un tas de flatteries superficielles adressées à l’oratrice à la fin de la réunion par des gens qui non ni intérêt ni l’intention de prendre au sérieux ses paroles et d’agir. »

Je ne suis pas souvent en désaccord avec mon amie Voltairine de Cleyre. Mais il y a quelques points de son articles que je ne peux pas laisser passer sans réagir.

La camarade Voltairine déclare qu’elle parle de la propagande (« si propagande il y a ») « à partir d’impressions et d’une courte expérience. »Mais elle trouve néanmoins nécessaire de souligner la recherche de « salles convenables », de « quartiers convenables », etc. Je l’ai toujours connu pour être prudente lorsqu’elle donne un avis, et je suis par conséquent surprise qu’une simple impression lui suffise pour suggérer que nous recherchons des « salles convenables, des gens convenables, » etc.

Le fait que l’homme (pas un anarchiste d’ailleurs) qui a organisé pour elle une réunion à Rochester a essayé de la glisser entre deux orateurs bourgeois speakers, ou qu’elle a été présentée comme une anarchiste tolstoïenne à Buffalo, ne prouve en aucun cas que nous suivons la même ligne ou que « nous commettons une tragique erreur. »

J’ai parcouru ce pays en long et en large pendant de nombreuses années , je me suis rendue quatre fois sur la côte en peu de temps et je peux assurer la camarade Voltairine qu’aucune personne liée à mon travail n’a cherché une audience « respectable ». Bien sûr, si par « salles respectables » on entend des salles propres, je plaide coupable. Je confesse que je préfère de semblables endroits, en partie pour des raisons sanitaires, mais surtout parce que les ouvriers eux-mêmes — les ouvriers américains — ne viendront pas dans une salle délabrée, sale, située dans un quartier obscure de la ville. A cet égard, les gens que veut atteindre Voltairine sont probablement les plus bourgeois d’Amérique. J’en ai encore été convaincue l’autre jour à Baltimore, où les ouvriers américains n’ont pas voulu assister à mes réunions parce quelles se tenaient dans le quartier « nègre ». Aussi étrange que cela puisse paraître, les gens qui sont venus étaient ceux que Voltairine appellerait convenables.

Je suis d’accord avec notre camarade sur le fait que notre travail doit être aux côtés des « hommes et de femmes pauvres, ignorants, violents, déshérités. » Pour ma part, j’ai travaillé avec et parmi eux [les ouvriers]. Je me sens par conséquent plus qualifiée que Voltairine pour dire ce qui peut être accompli parmi leurs rangs. Après tout, mes amis connaissent les masses principalement en théorie. Je les connais par mes contacts avec elles depuis des années dans et en dehors de l’usine. A partir de cette connaissance, justement, je ne crois pas que notre travail doit être auprès d’eux seuls. Et ceci pour les raisons suivantes:

Les pionniers de toute pensée nouvelle ne viennent que rarement des rangs des ouvriers. Peut-être parce que le joug économique ne laisse que peu de chance de saisir la vérité. En outre, il est avéré que ceux qui n’ont que leurs chaînes à perdre s’y accrochent obstinément.

Les hommes et les femmes qui ont soulevé en premier la bannière d’une idée nouvelle et libératrice émanent généralement des classes dites respectables. Les exemples de la Russie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et même de l’Amérique le confirment. Le premier complot contre le despote russe est né dans son propre palais, avec les décembristes représentant la noblesse de Russie. Les pionniers intellectuels des idées anarchistes et révolutionnaires en Allemagne sont venues de gens « respectables ». Les femmes qui endurent aujourd’hui une grève de la faim pour leurs idées en Angleterre ne viennent pas des rangs ouvriers. Il en va de même dans presque tous les pays et toutes les époques.

Loin de moi l’idée de rabaisser le pauvre, l’ignorant, le déshérité. Ils constitueraient certainement la plus grande force, si seulement ils pouvaient s’éveiller de leur léthargie. Mais je maintiens que limiter nos actions à leur milieu n’est pas seulement une erreur mais est également contraire à l’esprit de l’anarchisme. Au contraire d’autres théories sociales, l’anarchisme ne se construit pas sur des classes mais sur des hommes et des femmes. Je peux me tromper mais j’ai toujours pensé que l’anarchisme appelle tous les éléments libertaires à combattre l’autorité.

Que limiter la propagande aux seuls ouvriers n’apporte pas toujours les résultats escomptés est confirmé par plus d’un exemple historique. Nos camarades de Chicago ne répandaient leurs idées que parmi les ouvriers. En fait, ils ont donné leur vie de bon cœur pour les opprimés. Où étaient ces derniers pendant les dix-huit mois de la farce judiciaire? Les anarchistes de Chicago n’ont-ils pas honteusement trahis l’organisation même que Parsons and Spies ont aidé à construire – les Knights of Labor? Et l’esprit de cette époque n’a t’ il pas dérivé dans des ornières conservatrices, comme par exemple la American Federation of Labor? La majorité de ses membres, j’en suis sûre, n’hésiterait pas un instant à faire partager à Voltairine ou à moi même le sort de nos camarades martyrisés.

John Most a travaillé pendant vingt cinq ans exclusivement parmi les ouvriers. Il n’a certainement jamais recherché des gens « respectables. » En réalité, plus l’ambiance était triste et misérable et plus Most parlait avec éloquence. Où sont les résultats de sa propagande? Pourquoi cet homme a-t’il été si totalement abandonné durant les dernières années de son activité? Pourquoi Freiheit, malgré tous ses efforts désespérés, ne peut-il être sauvé?

Je pense que les réponses à ces questions peuvent être trouvées aisément dans ce que Voltairine préconise avec tant de ferveur — la propagande parmi es ouvriers seuls. Oui, c’est, selon moi, la raison pour laquelle nous avons si peu progressé par le passé. Le facteur économique, est, j’en suis sûre, vital. Peut-être que cela s’explique par le fait que un très grand nombre de radicaux ont perdu leur idéal à partir du moment où ils ont réussi économiquement. Voltairine sait certainement aussi bien que moi que des centaines d’anarchistes, de socialistes et de révolutionnaires enragés, qui étaient de fervents ouvriers il y a vingt ans, sont aujourd’hui des gens très respectables, certainement beaucoup plus respectables que les gens mêmes aux quels s’oppose Voltairine. Cela ne doit pas cependant décourager le vrai propagandiste de travailler parmi les déshérités, mais cela devrait lui enseigner la leçon essentielle que la faim et le malaise spirituel sont souvent les motivations les plus durables.

L’anarchisme n’exclut personne et ne donne à personne une hypothèque sur la vérité et la beauté. Par dessus tout, l’anarchisme tel que je le comprends, laisse le propagandiste libre de choisir sa propre manière d’agir. Le critère doit toujours être son jugement individuel, son expérience et ses dispositions d’esprit. Il y a de la place dans le mouvement anarchiste pour toutes celles et ceux qui désirent sincèrement travailler au renversement de l’autorité aussi bien physique que mentale.

Emma Goldman.


Pierre Kropotkine

Source : Peter Kropotkin Emma Goldman

kropotkine

Le numéro de Mother Earth de décembre 1912 est consacré au soixante-dixième anniversaire de Kropotkine, avec de nombreuses contributions comme celles de Luigi Fabbri. Leonard Abbott Alexandre Berkman, Max Baginski, Jean Grave, Christian Cornelissen et Emma Goldman

Ceux qui blablatent sans arrêt sur les conditions sociales comme facteur déterminant de la personnalité et des idées trouveront très difficile d’expliquer celles de notre camarade Pierre Kropotkine.

Issu d’une famille possédant des serfs et élevé dans une atmosphère de servage autour de lui 1, la vie de Pierre Kropotkine et ses activités révolutionnaires pendant une cinquantaine d’années constituent une preuve vivante contre l’affirmation inconsistante selon laquelle les conditions sociales seraient supérieures aux forces latentes de l’être humain pour tracer sa propre voie dans la vie. Et cette force de l’esprit révolutionnaire chez notre camarade était si fondamentale, si prenante, qu’elle a imprégnée tout son être et a donné une nouvelle couleur et signification à son existence entière.

C’est ce feu révolutionnaire obsédant qui a fait tomber les barrières qui séparaient Kropotkine, l’aristocrate des gens du peuple et a entretenu la flamme d’une vision claire tout au long de sa vie. Elle l’a empli, lui, le fils de l’opulence, du raffinement, l’héritier d’une brillante carrière, d’un seul idéal, d’un seul but dans la vie – la libération de l’espèce humaine du servage, aussi bien physique que spirituel. Et combien fidèlement il a suivi cette voie. Ceux qui connaissent la vie et l’œuvre de Pierre Kropotkine peuvent l’apprécier.

Un autre trait marquant de caractère chez cet homme frappant est qu’il possède, lui, parmi tous les révolutionnaires, la foi la plus profonde dans le peuple, dans ses possibilités innées de reconstruire une société répondant à ses besoins.

En fait, pour Kropotkine, les ouvriers et les paysans sont ceux qui lèguent à la postérité l’esprit de résistance et d’insurrection. Simples et incorruptibles, ils ont toujours ressentis instinctivement l’oppression et la tyrannie.

Avec Nietzsche, notre camarade a continuellement souligné que partout où le peuple a gardé son intégrité et sa simplicité, il a toujours haï l’autorité institutionnalisée comme celle la plus impitoyable et barbare de l’histoire humaine.

Il est probable que la foi de Kropotkine dans le peuple émane de sa propre simplicité d’esprit – une simplicité qui est le facteur déterminant de sa personnalité. C’est pour cette raison, plus qu’en raison de son intelligence profonde, que la Révolution, pour Pierre Kropotkine, signifie l’impulsion sociale obligée de toute vie, de tout changement, de toute évolution. De la même façon que l’anarchisme pour lui ne signifie pas qu’une simple théorie , une école ou une tendance, mais le désir intemporel de l’homme, sa recherche de la liberté, de la camaraderie et du progrès.

Cela explique aussi, sans doute, l’attitude humaine de Pierre Kropotkine envers les auteurs d’attentats. Tout au long de sa carrière révolutionnaire, notre camarade n’a jamais porté de jugement sur ceux qui avaient commis des actes politiques de violence et que des prétendus révolutionnaires avaient trop volontiers dénigrés, soit par ignorance ou par couardise. 2

Pierre Kropotkine sait que ce sont généralement les personnes les plus sensibles et les plus compatissantes qui se comportent le mieux dans un contexte d’injustices sociales et de tyrannie, des personnalités qui trouvent dans l’action le seul exutoire libérateur pour leur âme tourmentée, qui sont dans l’obligation de s’élever contre l’apathie et l’indifférence envers les crimes et les maux sociaux, même au prix de leur propre vie. Plus que la plupart des révolutionnaires, Pierre Kropotkine s’identifie étroitement avec la soif spirituelle des auteurs d’attentats, qui culmine avec l’acte individuel et qui n’est que le précurseur de l’ insurrection collective – l’étincelle qui annonce une Aube nouvelle.

Mais Pierre Kropotkine a fait plus. Il s’est aussi identifié avec les parias sociaux, ceux qui à cause de la faim, du travail éreintant et de l’absence de toute joie frappe un représentant de la classe responsable de l’horreur et du désespoir de la vie de paria. Cela s’est démontré particulièrement dans le cas de Luccheni 3, qui a été critiqué et renié par la plupart des autres radicaux. Et pourtant personne plus que notre camarade Pierre Kropotkine n’a en horreur la violence et la destruction de la vie; ni plus sensible et compatissant envers toutes les peines et les souffrances. Mais il est trop universel, il possède une trop grande nature, pour succomber à une critique morale artificielle de la violence venant d’en bas, sachant, comme il le savait, qu’elle n’est qu’un réflexe face à la violence organisée, systématique et légale venant d’en haut.

Ainsi se présente Pierre Kropotkine devant le monde à l’âge de soixante dix ans: l’ennemi le plus intransigeant de toutes les injustices sociales, l’ami le plus proche et le plus tendre de l’humanité opprimée et outragée ; âgé par les ans, mais illuminé de l’éternel esprit de la jeunesse et d’une foi immortelle dans le triomphe final de liberté et de l’égalité.

NDT

1. Son père, le général et prince Alexis Pétrovitch Kropotkine était un riche propriétaire terrien ; sa mère, Catherine Nicolaïevna était la fille d’un général, Nicolas Sémionovitch Soulima)

2. EG, à travers l’attitude de Kropotkine, justifie la sienne envers les auteurs de violence. Elle n’a jamais condamné les auteurs d’actes de violence, que ce soit celui de Berkman envers H. C. Frick ou celui de Leon Czolgosz contre le président McKinley ou de tout autre. Au risque de passer pour une adepte de la violence, ce qui n’était pas le cas.

3. Louis Luccheni, 1873 – 1910 Anarchiste né à Paris d’une mère italienne et d’un père inconnu. Il a assassiné Élisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche en 1898. Condamné à perpétuité, il est retrouvé pendu dans sa cellule.


Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AKPress, 2006 Seconde Edition

Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole (p.141 et suivantes)

Le point de vue de Goldman sur la coopération est étroitement lié à sa critique du stalinisme en Espagne. Tout en étant préoccupée par la façon dont les anarchistes nuisaient à leur propre cause, elle décrit ici comment la révolution et la lutte anti-fasciste furent perverties par leurs « alliés » – les communistes particulièrement. Comme dans ses écrits précédents sur l’Union Soviétique, la tonalité est bien sûr angoissée mais également fataliste, étant donné son sentiment qu’une telle destruction est inhérente à la nature même du marxisme-léninisme.

L’aspect manipulateur et destructeur de la politique communiste soviétique (nationalement et internationalement) est aujourd’hui un lieu commun, même parmi les communistes. En fait, ce fut admis au plus haut niveau du pouvoir en Union Soviétique même. 1 Mais un large spectre de points de vue se cache derrière de telles critiques. Ceux explicitement anti-révolutionnaires des conservateurs et libéraux mis à part, cet éventail commence avec ceux qui (comme Khrouchtchev) attribue en premier lieu, ou seulement, les erreurs à Staline. Outre ce point de vue, il y a ceux (comme les différentes branches du trotskisme) qui critique Staline et ses successeurs mais non le mouvement et régime léniniste original. D’autre encore (comprenant les maoïstes, les titistes et différents mouvements communistes indépendants) considèrent la « restauration capitaliste » inhérente à l’approche bureaucratique du développement en Union Soviétique. Ces critiques, bien que souvent détaillées et intéressantes, ne prennent pas en compte le fait que les révolutions sont inévitablement corrompues lorsqu’elles sont organisées et encadrées par un mouvement avant-gardiste autoproclamé structuré hiérarchiquement.

La chute d’un régime oppressif est bien évidemment une évolution non négligeable. Tout comme le sont de nouvelles perspectives sociales, à travers une nourriture suffisante, l’accès aux soins, à l’éducation et aux autres exigences de base pour une existence décente. Mais, comme le suggère le chapitre trois, une organisation sociale hiérarchisée n’est pas la seule façon, ni même la plus humaine et efficace, de les concrétiser.2 En quoi une société est elle réellement progressiste lorsque toute remise en cause de la sagesse d’une élite dirigeante peut être interprétée comme une « menace pour la révolution elle-même, » et donc justifier de nouvelles contraintes et une répression ouverte? 3 Malgré leur rhétorique progressiste 4, et sans mettre en doute les bonnes intentions d’un grand nombre de leurs partisans, pour les dirigeants marxistes-léninistes, se voir comme les détenteurs d’une vision scientifique du monde et l’incarnation même de la révolution, les amène inévitablement à modeler les mouvement populaires de libérations originels selon leur propre conception et à restreindre, par conséquent, les voies possibles d’évolution une fois que l’ancien régime est renversé. « Sauver la révolution » devient le « Novlangue » [Newspeak] » y compris pour les mesures anti-révolutionnaires les plus manifestes. La révolution de novembre et ses dérives ont conduit pareillement aux camps de travaux forcés et à la « société de consommation » insipide.

Dans cette optique, la description par Goldman de la trahison stalinienne en Espagne dépeint une logique inhérente des mouvements et régimes avant-gardistes – actuels et futurs, tout autant que dans les années 1930. En 1980, beaucoup de militants de bonne foi cherchaient l’inspiration et une orientation dans les réalisations et les objectifs proclamés en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Yougoslavie ou dans une variété d’autres mouvements indépendants « communistes révolutionnaires » ou « nationalistes révolutionnaires » au pouvoir ou non. Ce faisant, en acceptant des élites révolutionnaires, nationalement et internationalement, de tels admirateurs ont exposé leur honnêteté et aspirations radicales légitimes à la même corruption, aux mêmes pratiques contradictoires, au cynisme et à la désillusion, expérimentés en Espagne.5 La prolifération de régimes et mouvements marxistes-léninistes antagonistes dans les années 1980 a été la source de critiques mutuelles salutaires, parfois dans des termes les plus crus. Tout en étant une amélioration bienvenue par rapport à l’atmosphère étouffante du Comintern monolithique des années 1930, elle n’a pas pu cacher la logique contradictoire fondamentale qui leur est propre. Les avant-gardes autoproclamées, par leur nature même, doivent essayer de saboter toute transformation potentielle de la société qui échappe à leur leadership et contrôle. C’est cet enseignement, plus actuel que jamais aujourd’hui, que décrit si clairement Emma Goldman à partir du contexte de la révolution espagnole.

Dans l’Espagne des années 1980,le parti communiste a essayé de démontrer sa respectabilité sociale en coopérant avec la monarchie pour élaborer un nouveau cadre de relations avec les syndicats, en présentant un nouveau programme idéologique réformiste sous le nom de « Eurocommunisme, » et en rejetant l’appellation même de léniniste. La transparence de tels efforts, plus le rôle stalinien avéré de certains dirigeants des années 1930,6 ont soulevé, bien sûr, des questions parmi les progressistes d’Espagne et d’ailleurs. Cependant, à la gauche du parti communiste, sont apparus d’autres prétendants potentiellement plus crédibles pour la représentativité révolutionnaire. Ils incluaient divers groupes régionaux séparatistes et marxistes-léninistes, émanant de la vague de la nouvelle gauche des années 1960. Mais le même critère établi par Emma Goldman soixante dix ans plus tôt devrait être appliqué ici pour juger de la sincérité de leur engagement pour une réelle libération. Sous cet angle, une fois de plus en Espagne, seuls les anarchistes et les anti-autoritaires hors-partis ont remis en cause sérieusement la société d’exploitation hiérarchisée.

II

L’autobiographie de Emma Goldman et son livre, My Disillusionment In Russia, décrit bien comment sa vision du parti bolchevique et du régime soviétique a évolué durant les deux années passées dans le pays, en 1920-21. Des essais et des lettres, publiés plus tard dans les année 1920 et 1930 7 traitent également de cette question.

En résumé, Goldman a admiré sans réserve et avec enthousiasme le soulèvement spontané en Russie durant le printemps, l’été et l’automne de 1917. Avec la distance et l’isolement dans une prison fédérale, jusqu’à la fin de 1919, Goldman ne fut pas en mesure de se tenir au courant des manœuvres et des conflits parmi les différents groupes politiques de gauche. 8 Pour elle, le formidable soutien des masses au soulèvement et la promesse des bolcheviques de concrétiser immédiatement de nombreux objectifs révolutionnaires sociaux, politiques et économiques, réclamés depuis longtemps par les anarchistes, interdisait toute attaque ouverte du régime, particulièrement alors que ce dernier était assiégé par les forces réactionnaires. Lorsque Goldman et Berkman furent expulsés des États-Unis vers la Russie, ils continuèrent pendant des mois à interpréter le comportement de toute évidence contradictoire des bolcheviques de la manière la plus bienveillante possible à partir d’une perspective anarchiste. Ensuite, cela en fut trop. En reconstruisant douloureusement un nouveau cadre interprétatif, ils conclurent que ce qui arrivait n’était en aucun cas du à des questions de circonstances (personnalité, pressions exercées par des forces réactionnaires intérieures ou extérieures, etc.) mais était inhérent à la conception bolchevique même de l’avant-gardisme et de la révolution.

La récupération bolchevique d’une explosion sociale populaire immensément vigoureuse se révéla tragique en Russie même. Pour Goldman, ses implications internationales étaient plus désastreuses encore .9 Pendant de longues années encore, l’image de la « révolution » serait associé avec les évènements, la politique et le régime de la Russie – tous interprétés par le monde extérieur au bénéfice des seuls dirigeants soviétiques. Il fallait ajouter à cette attirance magnétique à distance compréhensible pour la révolution, la base de la puissance soviétique en elle-même. Les manœuvres diplomatiques, les voyages commerciaux, un budget non négligeable consacré à la formation de cadres internationaux et à la propagande, et une organisation internationale centralisée basée à Moscou, tout cela représentait des moyens considérables. A travers eux et l’image stimulante de la révolution russe, le régime soviétique fut en mesure d’attirer des millions de partisans à travers le monde dans un mouvement dont la préoccupation principale n’était pas la révolution là où cela était possible mais la protection de l’état soviétique.

Comme Goldman l’affirme ci-dessous, la même ultime motivation qui a conduit, depuis le début, les dirigeants bolcheviques à réprimer la dissidence interne existante ou potentielle, devint également, par la suite, leur ligne de conduite sur le plan international.

1. Par Khrouchtchev au XXème Congrès du parti en février 1956.
2. Un exemple frappant en est la dépendance de l’Ouest comme de l’Union Soviétique envers l’arme nucléaire, choisie dans les deux cas par des structures gouvernantes hiérarchisées.
3. La plus grande permissivité envers la critique de la part d’un régime communiste fut la révolution culturelle chinoise à la fin des années 1960. Mais même dans ce cas, la « sagesse de Mao » (la plus haute instance du parti) était intouchable, une sphère sacrée fournissant un levier pour de prochaines purges comme cela fut le cas après sa mort lors de la campagne contre « la Bande des Quatre ».
4. Il faut se rappeler que le but ultime du marxisme est en réalité similaire à la vision générale de l’anarcho-communisme .
5. Des exemples de la politique étrangères chinoise dans les années 1980 sont le soutien au Shah d’Iran, aux alliés de l’Afrique du Sud en Angola et au régime fasciste du Chili; de même, la guerre ouverte entre la Chine, le Vietnam et le Cambodge, trois états « socialistes » hiérarchisés au début de 1979.
6. Concernant Santiago Carrillo (1915-2012), le secrétaire général du parti jusqu’en novembre 1982, ses manipulations autoritaires alors qu’il était à la tête des Jeunesses Socialistes Unifiées [Juventud Socialista Unificada, JSU], son aide apportée à la prise de contrôle de Madrid par la Tchéka et sa ligne politique fortement anti-révolutionnaire en Espagne à partir de 1937 (en aidant à justifier la persécution et l’arrestation de tous les élements de la gauche du parti communiste, entre autres choses) sont bien documentés. Voir, par exemple, les ouvrages par Bolloten, Broué et Témime.[NDT La Révolution et la guerre d’Espagne Pierre Broué, Émile Témime, Les Éditions de Minuit, 1961, rééd. 1996 ]. Felix Morrow, dans son Revolution and Counter-Revolution in Spain, p.168, mentionne que Carrillo avait même recommandé que le parti communiste recrute « des sympathisants fascistes » parmi la jeunesse dans ses efforts oportunistes pour élargir sa base. Fidèle à ses habitudes, Carrillo continue à recourir aux calomnies, mensonges et distorsions dans ses mémoires de cette période (voir Fernando Gomez Pelaez, « Santiago Carrillo or History Falsified, » dans Cienfuegos Press Anarchist Review, no. 4, pp. 29-39, une traduction du même article, en espagnol à l’origine, dans Interrogations: International Review of Anarchist Research, no.2 (Mars 1975).
7. Voir Part II-« Communism and the Intellectuals, » dans Nowhere at Home de Drinnon et Drinnon ed., ainsi que l’essai de Goldman, « There Is No Communism in Russia, » American Mercury. vol. 34, Avril 1935 (reproduit dans Red Emma Speaks Shulman ed.,) .
8. Les difficultés pour obtenir de l’étranger des informations fiables sur les évènements confus de Russie étaient énormes. Même Malatesta, le célèbre vétéran italien et anti·collaborationniste convaincu, refusa de juger définitivement les bolcheviques jusqu’en juillet 1919, malgré de fortes suspicions quant aux orientations autoritaires prises par le régime. Dans une lettre au militant italien Luigi Fabbri, Malatesta exprimait encore la possibilité que « ce qui nous semble aller mal est le de cette situation [la défense de la révolution contre les forces réactionnaires] et que dans les circonstances particulières de la Russie, il n’y avait pas moyen d’agir différemment de ce qui a été fait  » (Daniel Guérin ed., Ni dieu ni maitre: anthologie de I’anarchisme, III, 55).
9. Goldman 6/11/24 lettre à Roger Baldwin, NYPL

III
Dans les premiers mois de la lutte armée contre les insurgés fascistes, les communistes d’Espagne représentaient une force insignifiante. Néanmoins, dès septembre, alors que Emma Goldman se préparait à entrer sur la scène révolutionnaire pour la première fois, elle était déjà suffisamment préoccupée par leurs intrigues manipulatrices pour considérer la rédaction d’un « testament politique » destiné à être rendu public après sa mort.10

Comme les déclarations ci-dessous l’indiquent, très tôt après son arrivée en Espagne, elle s’était rapidement rendue compte que l’influence soviétique se répandrait très vite dans le camp anti-fasciste. On le comprend aisément, il n’y avait que peu de différences pour elle entre les différents instruments du communisme – diplomates soviétiques, agents de la police secrète du NKVD, conseillers militaires soviétiques et le Parti Communiste Espagnol. Sur le fond, dans leurs objectifs et leurs allégeances, il n’y en avait aucune. En outre, les dirigeants socialistes espagnols et républicains eux-mêmes était si alléchés par la flagornerie soviétique, l’aide matérielle, leur compétence supposée pour l’organisation centralisée, et les modérés par les objectifs explicitement anti-révolutionnaires des communistes, qu’ils étaient devenus également depuis des mois des apologistes communistes et des co-conspirateurs ouverts en trahissant les anarchistes et la révolution en général.11 Ils furent, pour cela, dénoncés également par Goldman. Elle dirigea néanmoins principalement sa colère contre les communistes, puisqu’ils avaient la plus grande influence internationale et devenaient de plus en plus l’élément dominant de la politique réactionnaire du gouvernement républicain.

L’ayant déjà vécu en Russie même, Goldman ne fut que peu surprise par les manœuvres meurtrières des communistes contre la révolution sociale. Mais cela n’amoindrissait pas pour autant sa frustration lorsque ses camarades espagnols semblaient minimiser naïvement le sérieux de cette menace. En outre, dans son incessant espoir au cœur de la révolution, Goldman souffrait inévitablement des coups portés à celle-ci. C’était une torture qu’elle n’aurait probablement pas choisi d’endurer, si ce n’était le courage et l’état d’esprit admirables des anarchistes espagnols, un mouvement massif d’une détermination et d’une énergie créatrice sans précédent dans toute sa vie.

Pour des lecteurs contemporains qui ne seraient pas aux faits des luttes contre les élites au cours du processus d’une révolution, ou peu familier avec la nature de la fracture au sein même de la société espagnole, les compte-rendus passionnés de Goldman sont une excellente introduction, à la fois par les faits rapportés et émotionnellement.

Arrivée seulement depuis quelques jours en Espagne, (29/9/36), Goldman écrit à son camarade Alexander Schapiro au sujet des ses craintes envers les « alliés » des anarchistes.

« Nos camarades sont confrontés à une tâche plus colossale que les ouvriers en Russie. L’Espagne est trop proche des pays réactionnaires européens et l’influence socialiste en Europe est trop puissante. Il y a aussi la Russie, liguée avec les forces réactionnaires, trop prête déjà à faire cause commune avec le fascisme, si besoin était, plutôt que de permettre à la CNT-FAI de survivre. Tant d’ennemis et tant de différences. Ce serait un miracle si la révolution espagnol triomphait en dépit de tout cela. Mais qu’elle gagne ou non, elle est le premier exemple de la manière dont une révolution doit être menée. Et je savoure ces débuts. »

Deux jours plus tard, (1/10/36), elle redit sa même inquiétude à Rudolf Rocker.

« Il apparaît déjà que, une fois que nos camarades auront réussi à écraser le fascisme, ils auront à vaincre un ennemi plus acharné, un ennemi de toujours.Car les socialistes, et les communistes tout autant, mettent déjà des bâtons dans les roues de la CNT-FAI, ils sont déjà en embuscade pour détruire tout ce que nos camarades ont réalisé. Peut-être que cela s’explique par certains aspects négatifs du combat mené par la CNT-FAI. Je suis parfois déconcertée et attristée par certaines décisions et résolutions qui semblent aller à l’encontre de l’esprit formidable de nos camarades et de leur détermination libertaire. Oh, je souhaiterais que tu sois ici pour m’aider à comprendre comme j’aimerais le faire ce formidable soulèvement et imaginer comment il peut être sauvé des dangers qui le menacent. »

Trois mois après(4/1/37), alors sortie d’Espagne et hors de portée de la censure du courrier, Goldman écrit à son ami de toujours, Michael Cohn, au sujet des réels motivations et du danger de l’aide soviétique à la républiques espagnole.

« Tu penses probablement qu’il est insignifiant que Staline a attendu quatre mois avant que d’envoyer quoi que ce soit. Et que depuis qu’il a commencé à envoyer des armes, il n’y a jamais rien eu pour la Catalogne. C’est vrai que c’est arrivé à Madrid. Mais souviens toi qu’il existe de nombreux fronts importants en Catalogne. Mais comme la CNT-FAl est la plus forte ici, Staline préférerait la voir prise par Franco plutôt qu’aux mains de nos camarades. »

Même si il était applaudi internationalement pour être venu à la rescousse de l’Espagne républicaine, Staline avait en réalité ses propres motifs cachés. La vaste majorité des hommes qu’il avait envoyé en Espagne étaient armés pour établir une dictature communiste et non pas pour combattre sur les lignes de front. Ayant réussi cela, ils mettraient les anarchistes contre un mur. 12

Même si un tel plan était difficile à mettre en œuvre, chaque action répressive devait être motivée par ce t objectif principal. A Madrid déjà, où ils étaient devenus plus influents, ils avaient fermé le journal de la CNT. Le prétexte à chaud en était la mort d’un important représentant communiste tué pour avoir refusé de montrer ses papiers à un poste de contrôle de la CNT à Madrid. 13 Si une telle réponse drastique anarchiste était stupide et inutile, il faut prendre en compte le climat émotionnel dans lequel elle s’est déroulée. Tout en ayant conscience des plans des communistes, les anarchistes espagnols avaient fait preuve d’une patience étonnante. Mais même avec la plus forte volonté de maintenir le front uni, cette patience n’était pas illimitée.

Concernant le soutien de Staline à l’Espagne en général, si les puissances européennes avaient décidé de persister dans leur refus d’en voyer des « volontaires » extérieurs, la Russie avait décidé de faire cavalier seule, même si elle s’était jointe à la politique de non-intervention de Blum durant les trois premiers mois 14.

Dans une lettre un jour plus tard à deux journaux anarchistes de New York (Freie Arbeiter Stimme et Spanish Revolution), Goldman clarifie la relation des anarchistes espagnols avec le POUM marxiste-léniniste.

« Imagine, j’ai vraiment trouvé une volonté de la part des membres du Independent Labour Party [en Angleterre] de coopérer avec moi en faveur de la CNT-FAI. Donc, Fenner Brockway, le Secrétaire Général,a accepté de prendre la parole lors de notre grande manifestation du 18 janvier. Et lui et d’autres membres se sont montrés enthousiastes pour une exposition conjointe des documents que j’ai rapporté d’Espagne. C’est à coup sûr un événement. Il y a dix ans, lorsque j’avais essayé désespérément de défendre la cause des prisonniers politiques en Russie, pas une seule personne dans les rangs du British Labour n’avait aidé .15 Pas même Fenner Brockway qui est parmi les plus révolutionnaire au sein du I.L.P. Cette fois, lui et d’autres sont prêts à aider. Ce qui signifie que la CNT-FAI n’est pas à négliger. Elle est une importante force, en réalité la principale, en Catalogne. On ne peut pas se permettre de l’ignorer, particulièrement quand ses propres camarades, le POUM en Catalogne,a changé d’avis par rapport aux anarchistes. 16 Il est ironique de constater que ceux-ci doivent défendre les marxistes contre leur propre famille. Parce qu’en fin de compte, les trotskistes et les purs staliniens sont les rejetons d’une même trinité: Marx , Engels et Lénine. Mais les conflits familiaux sont toujours les plus violents et les plus implacables. Staline lui même s’est montré sans pitié lorsqu’il a envoyé à la mort ses anciens camarades.17 Ses satrapes en Espagne feraient de même avec les membres du POUM si ils le pouvaient. Quand à ceux de la CNT-FAI, ils auraient été bien avant eux collés contre un mur. Il y a un dicton allemand qui dit que le Seigneur veille à ce que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Heureusement, les camarades de Staline n’ont pas ce pouvoir et si la CNT-FAI peut l’éviter, ils ne l’auront jamais. Elle et le POUM sont par conséquent en sécurité pour l’instant. Ce n’est pas que la CNT-FAI ressente un grand amour pour le POUM. Le I.L.P semble en prendre conscience. D’où la volonté de quelques-uns de ses membres à coopérer avec quelque chose en faveur de la CNT-FAI. Quelle que soit sa motivation, le I.L.P est l’organisation la plus révolutionnaire en Angleterre et peut-être aussi la plus intéressée par la perspective révolutionnaire en Espagne. Je suis donc heureuse d’avoir un soutien quel qu’il soit de la part de certains membres du parti. Ce n’est pas un soutien officiel, dieu merci. Pour le reste, on verra ….
Chers camarades, souvenez-vous que la Catalogne est la plus touchée. Des milliers de dollars et de livres ont été collectés en faveur de l’Espagne anti-fasciste. Mais pas un centime n’est parvenu jusqu’à la Catalogne. » 18 Et pourtant, elle nourrit Madrid,et trente mille femmes et enfants venus d’autres régions d’Espagne. Enfin, et non le moindre, la Catalogne est le fer de lance de la révolution, la région d’Espagne qui réalise le travail le plus constructif, au milieu des horreurs de la guerre, du froid et de la faim. Et la CNT-FAI joue dans tout cela le rôle principal. Courage à la CNT-FAI. »

Le même jour, Goldman explique à un ami et camarade de toujours, Ben Capes, en quoi consiste le réel sabotage du front de Madrid par le régime de Caballero qui a contraint les anarchistes à rejoindre le gouvernement .

« [La CNT-FAI] a accepté quatre ministères qu’on leur a imposé. Contraints par le sabotage criminel de Caballero et de ses camarades . . . . Caballero a saboté la défense de Madrid jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Sa haine envers la CNT-FAI est peut-être plus forte que celle envers Franco, et il a donc fait tout son possible pour miner l’influence de la C.N.T.- FAI 19 Tout cela se saura le temps venu. « 

10. Goldman 26/8/36, lettre à Milly et Rudolf Rocker; Goldman 11/9/36 lettre à Stella Ballantine, NYPL. Un an plus tard, les communistes ayant mené une politique si ouvertement répressive, incluant le meurtre de l’anarchiste italien internationalement connu, Camillo Berneri, en mai, elle prépara un « testament politique » au cas où elle serait assassinée ou torturée pour lui faire faire une fausse ‘confession’. (Goldman 12/9/37 lettre à Roger Baldwin, NYPL, Goldman 12/9/37 lettre à Ethel Mannin, NYPL). Le contenu lui-même (Goldman 10/9/37 lettre à Mollie Steimer. NYPL) apparaît dans les chapitres IX et X.
11. L’exemple le plus flagrant de ce genre de politiciens était sans aucun doute Indalecio Prieto (1883-1962). En tant que dirigeant des socialistes « modérés », il était un ennemi juré de Francisco Largo Caballero et collabora avec les communistes comme premier ministre en mai 1937. Quelques mois plus tard, il fut évincé du pouvoir, nommé comme ministre de la Défense, lorsqu’il fut considéré comme un obstacle excessivement indépendant et facilement remplaçable par les communistes. De telles personnes n’étaient pas moins des « alliés » traîtres avant 1936 que après qu’ils aient été écartés par les communistes durant la guerre civile . Ils étaient simplement moins hardis.
12 A cette date, différentes sources soviétiques – y compris le journal Pravda – avaient exprimé ouvertement leur volonté de traiter les « trotskistes » et les anarchistes peu coopératifs en Espagne de la même façon qu’ils auraient été traités en Union Soviétique – en les exécutant ou en les emprisonnant. En fait, ils ne prirent jamais suffisamment le contrôle en Espagne pour parvenir à leur fin, au moins avec les anarchistes qui étaient trop nombreux pour s’en passer face à Franco. Néanmoins les POUMistas et les anarchistes furent durement persécutés, comme le démontrent les commentaires de Goldman dans ce chapitre. Les arrestations arbitraires, les emprisonnements et les tortures avaient déjà commencé en septembre 1936.
13. L’incident mentionné ici est probablement celui décrit dans Peirats, II, 64. La CNT en la Revolución española, trois volumes, éd. Ruedo ibérico, 1971.
14. Léon Blum (1872-1950), le dirigeant du Parti Socialiste et de son gouvernement du Front Populaire (Juin 1936 – Juin 1937, Mars-Avril 1938) avait proposé aux plus grandes puissances européenne une « politique de non-intervention » envers l’Espagne au début août 1936. Une large majorité de l’électorat du Front populaire était en faveur d’un soutien armé, ou, au moins, du maintien d’un libre transfert d’armes, de vivres et d’équipement vers la république espagnole face à l’aide massive allemand et italien aux fascistes. Mais Blum refusa de soutenir toute action qui risquait de remettre en question l’alliance avec la Grande Bretagne, la clé de voûte de la politique étrangère française à l’époque. La France calquait ses décisions sur celles de Londres et l’Angleterre préférait ne pas s’impliquer dans un engagement à l’étranger, qui risquait d’entraîner des provocations supplémentaires de l’Allemagne et de l’Italie, en soutenant leurs adversaires en Espagne. De plus, une dictature militaire conservatrice apparaissait, de toute évidence, de loin préférable pour les intérêts économiques britanniques à un gouvernement socialiste modéré, sans parler d’une expérience révolutionnaire. Par conséquent, la politique de non-intervention avait une consonance idéale et rationnelle pour le refus français et britannique de permettre une aide quelconque à la république espagnole, y compris officieuse. En même temps, elle permit à l’intervention des allemands et des italiens, faute d’un mécanisme de contrôle, de continuer comme auparavant. En outre, cela permit aussi à l’Union Soviétique de devenir de fait le seule source de soutien pour la république (à l’exception du Mexique) et de lui accorder une position de contrôle.
15. On peut trouver des détails concernant ces efforts, y compris les refus de Harold Laski et de Bertrand Russell, dans LL, II, ch. 55.
16. Ayant adopté le discours traditionnel marxiste-léniniste (et trotskiste) contre l’anarchisme nihiliste et petit-bourgeois en Espagne jusqu’en 1936, le POUM a rapidement changé de ligne au moment de la lutte contre le fascisme et le commencement de la révolution. Bien que souhaitant un gouvernement révolutionnaire, à l’opposé de la position traditionnelle anarchiste anti-statiste, les POUMistas voyaient, en pratique, la CNT-FAI soutenir leur approche. (Bientôt, nombre d’entre eux s’inquiéteront de la faculté inépuisable de la CNT-FAI pour compromettre les bénéfices de la révolution au détriment d’autres éléments au sein de la coalition gouvernementale.) Les POUMistas considéraient la force militaire et quantitative de la CNT-FAI comme essentielles, pour garder l’espoir de maintenir l’élan révolutionnaire, sinon de sauvegarder les avancée obtenues. Et comme le souligne Goldman, le soutien des anarchistes était également essentiel pour la survie des POUMistas face à leurs ennemis jurés, le parti communiste et ses maîtres soviétiques.
17. Elle fait référence ici aux verdicts des procès de Moscou d’août 1936 et janvier 1937 des principaux dirigeant bolcheviques comme Zinoviev, Kamenev, Smirnov, Radek et Sokolnikov. La principale charge retenue contre tous était qu’ils étaient au service de l’ennemi juré de Staline, Léon Trotsky, pour éliminer ce dernier et les autres membres du Politburo. Leur plan supposé était de restaurer le capitalisme et de livrer le pays à l’Allemagne et au Japon fascistes. D’autres procès de dirigeants de premier plan se tinrent en juin 1937 et mars 1938.
18. Tout comme les cargaisons d’armes soviétiques, l’aide financière collectée à l’étranger était dirigé vers Valence et Madrid, où les communistes étaient majoritaires dans le gouvernement et les forces armées, en évitant la Catalogne, sa forte présence anarchiste et ses réalisations révolutionnaires.
19. Face à l’avancée des troupes nationalistes sur Madrid, dont elles considéraient la prise comme parachevant leur victoire, le gouvernement de Caballero fit relativement peu de choses pour mobiliser la population pour défendre la ville jusqu’au dernier moment, début novembre, où la situation était désespérée (et qu’il s’enfuyait lui-même à Valence). Il ne négligea pas seulement d’organiser les mesures de défense nécessaires, telles que la constructions de fortifications. Il ne s’engagea pas activement lui-même pour la révolution sociale, par la collectivisation des terres et de l’industrie capitalistes, ni par la reconnaissance du contrôle ouvrier total. A travers de telles mesures, il aurait suscité un enthousiasme révolutionnaire bien plus grand (et la démoralisation de la paysannerie dans l’armée de Franco en même temps). Au lieu de cela, le gouvernement de Caballero voulait avant tout obtenir le soutien de la Grande Bretagne et de la France en affichant sa respectabilité libérale petite-bourgeoise – une stratégie imposée par les agents soviétiques et leurs partisans dont dépendait Caballero pour l’aide soviétique même. Caballero craignait, de toute évidence, de se reposer sur les capacités révolutionnaires et l’enthousiasme de la classe ouvrière anarchiste et socialiste qui avait des aspirations de loin plus radicales que les siennes. Il craignait également une intervention directe britannique et française contre une société résolument révolutionnaire. Dans tous les cas, dès le début, les anarchistes furent exclus du plus haut niveau de prise de décisions politiques. La collaboration avec le gouvernement à ses propres conditions ou l’alternative d’une instance de décision totalement autonome – cette dernière donnant lieu aux accusations de division du front anti-fasciste – tel était le faux choix devant lequel se trouvait les dirigeants anarchistes.

Goldman (9/2/37) écrit son inquiétude à Milly Rocker,au sujet de la dangereuse négligence du gouvernement central concernant la défense de la Catalogne.

« J’ai conscience que la concentration des défenses autour de Madrid est impérative, mais, d’un autre côté, la Catalogne est tout autant en danger, notamment venant de la mer. C’est par conséquent rien de moins qu’un crime que de laisser la Catalogne dépourvue de tout ce dont elle a besoin pour se protéger d’une possible attaque des forces de Franco, des allemands et des italiens. D’ailleurs, ces derniers ont déjà bombardé Port Bou;20 ils ont dévoilé ainsi leurs plans concernant Barcelone. Heureusement nos camarades se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas continuer indéfiniment à envoyer des armes, des hommes et du ravitaillement à Madrid – non seulement parce qu’ils doivent se préparer à affronter eux-mêmes l’ennemi, mais aussi les forces communistes.
Grâce à la générosité de nos camarades, ils sont devenus de plus en plus puissants et contrôlent désormais Madrid. Ils ont interdit le journal de la CNT-FAI (pas pour longtemps, sois-en sûre), et celui du POUM, ce qui est clairement destiné à montrer ce qu’ils se proposent de faire, même si ils ne sont pas capables de l’appliquer à la CNT-FAI. »

Dans une lettre au New Statesman 21 un mois plus tard (2/3/37), Goldman prend la défense du POUM espagnol contre les accusations communistes de « fascisme . »

« Je ne suis pas marxiste et ne suis pas d’accord avec le POUM. Mais par justice envers ce parti dont les hommes se battent héroïquement sur tous les fronts, je ne peux que souligner qu’il est scandaleux de la part des communistes, de l’accuser de fascisme. C’est le problème avec les communistes. Dans leur croyance jésuitique que ‘la fin justifie les moyens’, ils s’abaisseront à toutes les méthodes possibles, peu importe si elles sont répréhensibles, dans leurs relations avec leurs opposants. C’est une vieille et douloureuse histoire que ceux qui jouent avec les communistes ont encore à apprendre. »

Dans une lettre du 1/4/37 à l’anarchiste Boris Yelensky de Chicago, Goldman affirme que l’aide soviétique a été livrée à l’Espagne à la seule condition que soit étouffée toute critique envers les communistes.

« Il est bien sûr stupide de qualifier le POUM de ‘trotskiste ». Trotski lui même l’a répudié. Il est en fait dans l’opposition au régime de Staline. C’est tout. C’est pourtant suffisant pour être traqué jusqu’à la tombe par Staline, le Torquemada moderne,22 et ses satrapes à travers le monde . . . .
. . . En ce qui concerne la position malheureuse envers la Russie adoptée par nos camarades, je suis complètement d’accord avec toi pour dire que c’est une chose terrible – pas seulement parce qu’il s’agit en quelque sorte d’une trahison envers nos camarades emprisonnés en Russie, mais parce que cela agit aussi de manière néfaste sur nos camarades espagnols eux-mêmes. Qu’on le considère sous n’importe quel angle, et leur décision a bien sûr été motivée par le danger immédiat du fascisme, le fait que Franco tenait et tient toujours le peuple espagnol à la gorge ne minimise pas cette décision malheureuse prise par nos camarades. Je peux seulement te dire que j’ai protesté. Je ne connaissais pas tous les détails lorsque j’étais en Espagne. J’ai appris depuis que la bande maudite en Russie avait offert son aide aux forces espagnoles anti-fascistes sous forme d’armes et de vivres à la seule condition d’un arrêt complet de toute propagande anti-soviétique.23 Si la CNT-FAI avait été la seule organisation engagée dans la lutte, je ne pense pas que nos camarades aurait fait cette concession, mais tu ne dois pas oublier qu’ils ne sont qu’une fraction de partis alliés dans la lutte anti-fasciste. Si nos camarades avaient refusé et la Russie s’était abstenue d‘envoyer des armes, il est raisonnable alors de penser que Franco contrôlerait aujourd’hui la totalité de l’Espagne – ce qui aurait entraîné l’extermination non seulement de la CNT-FAI, mais aussi de la moitié du peuple espagnol. J’imagine que la CNT-FAI a pensé qu’elle ne pouvait pas assumer une telle responsabilité.
Il va sans dire qu’elle aurait été tenu responsable de la victoire de Franco, mais je ne pense pas que cela a constitué le facteur décisif de sa décision. Ce fut davantage le sentiment que si elle refusait, elle mettrait en péril la vie de millions de personnes et leurs réalisations extraordinaires. Cela dit, je n’excuse pas les concessions; j’essaie seulement d’expliquer les possibles motivations qui ont poussé nos camarades à dédire les nôtres en prison et leurs propres traditions. »

Juste après la confrontation armée entre les anarchistes et leurs « alliés » à Barcelone (9/5/37), Goldman partage avec Max Nettlau son analyse quant aux buts soviétiques en Espagne et leur utilisation du terme « démocratique » pour les atteindre.

« En admettant que les armes russes étaient nécessaires pour sauver la situation des anti-fascistes, était-il nécessaire pour autant d’en faire plus qu’une transaction, pour laquelle l’Espagne paie chèrement en or, et la CNT en perdant la plupart de ses positions et de sa force ? Personne, ayant une vision claire de la situation, ne peut être aveuglé par la motivation du soudain ‘intérêt’ russe après trois mois et demi de lutte anti-fasciste en Espagne. Aujourd’hui, les mêmes personnes qui louaient Staline hier commencent à prendre conscience du motif réel; la seule raison était de prendre possession de Madrid et, si possible, de renforcer les forces armées communistes dans le reste de l’Espagne, en prévision de « l’heureux » moment où les anarchistes seraient exterminés comme en Russie. Pour bien faire, j’aurais du dévoilé cela à l’opinion publique. J’aurais du écrire sur ce sujet. Mon silence, dans une certaine mesure, consent à la trahison de nos camarades en Russie . Je l’admet bien volontiers. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas exposer Federica et les autres dans notre presse à l’étranger. Et tu arrives et m’incendie 24 parce que j’ai osé, s’il vous plaît, expliquer quelques gaffes faites par des membres dirigeants de la CNT-FAI. Je considère cela pour le moins désobligeant . . . .
. . . Ce qui est de la plus haute importance, c’est que nos camarades en Espagne ont ouvert les yeux; qu’ils sont conscients maintenant du danger que représentent partout les marxistes, et qu’ils ont donné l’alerte ouvertement dans leurs journaux et bulletins. Les jésuites du type Staline sont durs à la tâche et préparent toute sortes de pièges pour nos camarades; ils travaillent d’arrache-pied dans tous les pays.En Angleterre, ils font circuler la rumeur que la Catalogne sabote la défense de Madrid. Ils ont même réussi à influencer le Manchester Guardian, comme tu le verras en lisant la lettre de protestation que je leur ai envoyée et qu’ils ont publié le 24 avril. En fait, leur découverte soudaine de la Démocratie comme belle promise n’est rien d’autre que l’intention délibérée du gouvernement soviétique de détruire la révolution en Espagne et il ne perd pas de temps pour cela. Je ne serais pas surprise si Caballero et les communistes s’apprêtaient à une paix séparée avec Franco, sous réserve que ce dernier leur garantisse de sauvegarder leur misérable peau. Tout cela n’aurait jamais du arriver. Mais c’est arrivé, malheureusement, suite aux concessions de nos camarades de la CNT-FAI. »

Les événements de mai à Barcelone incitèrent Goldman à rédiger son premier article incendiaire sur le rôle communiste en Espagne publié dans le numéro du 4/6/37 de Spain and the World.

« Les événements de ce mois en Espagne démontre de façon éloquente que la broyeuse politique soviétique ne fait pas seulement son travail criminel en Russie mais également dans d’autres pays.
Les événements de Barcelone des deux dernières semaines ont démontré combien certains camarades de la CNT-FAI ont été naïfs de croire que Staline avait commencé à envoyer des armes pour l’Espagne au nom de la solidarité révolutionnaire, ou qu’il puisse jamais y avoir alliance entre l’eau et le feu. Au-delà du fait que Staline a attendu trois mois et demi, la période la plus critique de la révolution et du combat anti-fasciste, avant de commencer à envoyer des armes, qui aurait du prouver à nos camarades et à toutes celles et ceux qui réfléchissent que l’homme attendait la décision de ses alliés – la France – et qu’il ne se souciait que peu des sacrifices quotidiens de la lutte anti-fasciste en Espagne. Cela aurait du aussi leur démontrer que Staline avait envoyé des armes en échange de l’or et qu’il avait imposé des conditions à la CNT-FAI qui avaient malheureusement largement entravées les deux organisations.Une de ces conditions mentionnait qu’aucune critique ou propagande anti-soviétique ne serait publiée dans la presse anarchiste. L’autre était que les émissaires soviétiques aurait le total contrôle du dispositif de défense de Madrid. Il ne se serait jamais parvenu à ce résultat si Durruti n’avait été lâchement assassiné. Je n’avais pas cru les rumeurs, alors que je me trouvais à Barcelone, selon les quelles il avait été liquidé par un communiste. Mais aux vues des événements des deux dernières semaines, je comprend que cette rumeur comporte plus de vérité que de fiction.25 Durruti était un stratège bien trop astucieux et totalement cohérent avec ses idées et n’aurait jamais accepté aucun marchandage politique avec les communistes . Ceux-ci ne mirent pas longtemps avant que de tirer avantages de ces conditions. Ils ne se renforcèrent pas seulement quantitativement, il en arrivait quelquefois 2 000 par semaine en Espagne, mais un grand nombre d’armes envoyées pour la défense de Madrid allaient au quartier général communiste pour armer leurs hommes. L’étape suivante dictée par Staline était de changer le slogan de la défense de la révolution par la défense de la démocratie, le genre de démocratie que les vieux policiers et la classe moyenne réactionnaires voulaient voir restaurer afin de détruire les réalisations de la CNT-FAI et écraser la révolution. Il ne fait aucun doute que ce « grand rêve » de Staline était partagé par les autres puissances qui étaient en faveur d’un quelconque marché avec Franco afin de rétablir la « paix ». Il est difficile d’expliquer autrement l’arrivée en hâte des navires de guerre français et britanniques au moment même où était mis en œuvre ce complot bien préparé, à savoir l’attaque du central téléphonique – le point le plus stratégique de Barcelone . Au même moment, d’ailleurs, des attaques similaires eurent lieu à Tarragone et Lérida, à 250 kilomètres de Barcelone. Naturellement, nos camarades ont défendu leurs positions. On ne pouvait pas attendre autre chose d’eux. Ils avaient pris conscience qu’ils avaient déjà fait plus de concessions qu’ils n’auraient du. Autrement dit, les anarchistes ne furent pas à l’origine de l’attaque. Et faire autre chose que se défendre aurait signifier émasculer la révolution.
Les auteurs du complot ne se contentèrent pas d’une simple attaque au grand jour. Ils perquisitionnèrent l’ appartement d’un éminent anarchiste italien qu’il partageait avec un camarade; ils confisquèrent tous leurs documents et matériel, ils les arrêtèrent et les emmenèrent soi disant au quartier général de la police. Le lendemain, on les retrouva tous les deux abattus dans le dos exactement comme les nombreuses victimes de Mussolini et Hitler. L’un d’eux, Camillo Berneri, était l’un des plus éminents anarchistes italiens. Avant l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il était professeur de philosophie à l’université de Florence. Il avait été harcelé par Mussolini alors qu’il était encore en Italie puis poursuivi jusqu’en France où on lui rendit la vie impossible. Berneri se précipita en Espagne dès les tous débuts de la révolution, le 19 juillet et mit ses compétences au service de la CNT-FAI. Il organisa la première colonne italienne. Il combattit sur de nombreux fronts et il était l’âme de tous les italiens à l’arrière. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de faire connaissance avec Berneri et j’ai découvert en lui une des personnalités les plus gentille et chaleureuse, en plus d’être brillante. Les communistes, avec les forces fascistes, ont assassiné Berneri parce que, comme Durruti, il était en travers de leur chemin. Il était trop franc, trop cohérent et sa vision était claire. Il avait vu ce qui se préparait et prévenait les camarades.
Il est néanmoins certain que Staline et ses associés ont fait leur calcul sans prendre en compte le fait que les ouvriers espagnols, avec leur passé d’une lutte incessante depuis un siècle pour le communisme libertaire et une base fédéraliste pour une nouvelle société économique et culturelle, ne peuvent être soumis par la dictature et le fascisme comme cela fut le cas dans d’autres pays. Depuis la nuit des temps, les seigneurs féodaux espagnols, l’Église, la Monarchie, ont essayé d’écraser l’esprit rayonnant de la liberté des masses espagnoles. Leur succès fut toujours de courte durée. Car les ouvriers espagnols aiment davantage la liberté que leur propre vie et aucun pouvoir sur terre n’éradiquera cet amour.
Certes, la réaction est de nouveau au premier plan en Espagne, nos camarades lâchement assassinés au cœur de la nuit et la CNT-FAI trahie une fois de plus. Mais personne s’étant rendu en Espagne, ayant côtoyé les masses espagnoles dans les villes et les campagnes, ne peut croire un seul moment que les vieux maîtres de de nouveaux habits seront capables d’imposer durablement leur volonté aux ouvriers. »

Dans une lettre de juin 1937 à l’avocat américain Arthur Ross,26 Goldman exprime son angoisse persistante devant les succès de la propagande soviétique et le formidable choc suite aux événements de mai.

« Il est terrifiant de voir comment un mythe se perpétue. Même les soi disant intellectuels ne sont pas épargnés par ses effets hypnotiques. Jamais au auparavant, le mythe bolchevique n’a autant démontré ses considérables ramifications dévastatrices que lors de la première semaine de mai à Barcelone. Il y a vingt ans, Lénine et ses camarades tenaient la démocratie, telle que incarnée par Kerensky,27 comme méprisable et condamnable pour être l’institution la plus vile du monde.Ils n’auraient de repos avant que d’avoir exterminé tous ceux qui parlaient au nom de cette démocratie. Aujourd’hui, les partisans de Lénine, avec Staline à la barre, célèbrent la fête de la démocratie et essaient d’exterminer tous ceux qui se sont aperçus qu’elle n’était que la perpétuation bourgeoise de la classe capitaliste.Bien que liés à un Front Uni avec les anarchistes et autres composantes politiques dans le but d’exterminer le fascisme, les communistes à Barcelone ont rejoint une conspiration mûrement réfléchie pour détruire les anarchistes et annihiler leurs réalisations révolutionnaires. Ils sont guidés en cela par la poigne de fer de Staline dont la volonté impériale a choisi la démocratie comme camarade de route. Malgré cela, le monde soit disant radical continue la perpétuation du mythe, clamant sur tous les toits la caractère révolutionnaire de Staline et de son régime, déformant les propos et donnant une fausse image de quiconque qui n’est plus dupe.
Je n’ai pas besoin de te dire quel choc a représenté pour moi les récents événements de Barcelone. En fait, il me plongent dans le même état de dépression que celui provoqué par la mort prématurée de A.B. [Berkman]. A l’époque alors, j’avais senti le sol se dérober sous mes pieds, la vie avait perdu tout son sens. « 

20. Port Bou est à environ 120 kilomètres de Barcelone, sur la côte méditerranéenne et très proche de la frontière française.
21. Le New Statesman était une revue radicale britannique fondée en 1912 par Sidney et Béatrice Webb. En 1931, Kingsley Martin en est devenu l’éditeur et la revue plus pro-soviétique et anti-fasciste. En 1938 le New Statesman refusa de publier les articles de George Orwell envoyés d’Espagne parce qu’il y critiquait les méthodes soviétiques.
22. Tomas de Torquemada (1420-98) était le prêtre du roi Ferdinand et de la reine Isabella d’Espagne. En 1492, il dirigea le mouvement destiné à expulser les juifs et fonda, l’année suivante, l’ Inquisition espagnole – l’initiative terroriste pour éradiquer les « hérétiques » par le biais de simulacres de procès et la torture.
23. Au bout de quelques mois, même la mobilisation « anti-fasciste » des partis communistes avait commencé à s’affaiblir. Staline cherchait désespérément à paraître respectable aux yeux de la France et de la Grande Bretagne pour obtenir leur soutien dans la lutte contre Hitler, ou, plus tard, pour ouvrir la porte à un accord avec ce dernier, comme ce fut le cas en 1939.
24 Dans une lettre de Nettlau à Goldman du 3/8/37. Il y critique sa référence aux erreurs des dirigeants de la CNT- FAI, dans une lettre du 25/1/37 reproduite dans Spain and the World, le 5 février 1937.
25. Abel Paz, le biographe de Durruti, débat de cela et d’autres hypothèses en détail (part IV dans l’édition française de son livre, Durruti: Le Peuple en armes [Paris: Éditions de la Tête de Feuilles,
1972] .
26. Arthur Ross (1886–1975). avocat de New York, qui avait rencontré Goldman à Paris en 1924 et qui était devenu son représentant légal en Amérique. Il a aidé à négocier, avec Alfred Knopf, la publication de Living My Life et faisait partie du groupe qui a aidé à organiser sa visite en Amérique en 1934.
27. Alexander Kerensky était un dirigeant de l’aile droite du Parti Socialiste Révolutionnaire au moment de la révolution. Il fut ministre dans plusieurs gouvernements provisoires après la révolution de février 1917, puis avait dirigé son propre gouvernement à partir du 21 juillet jusqu’au coup d’état mené par les bolcheviques quelques mois plus tard. 

Dans un autre article publié le 2/7/37, Goldman poursuit sur le même thème, voyant un accord de facto entre le fascisme et la dictature « révolutionnaire ».

« L’avènement de la dictature et du fascisme a conduit à une effroyable indifférence envers les crimes les plus abominables. Il fut un temps où les abus politiques, dans tous les pays, ont entraîne une riposte immédiate de la part des libéraux et des révolutionnaires. Ce fut le cas, en particulier avec les victimes du tsarisme : plus d’un combattant héroïque en Russie a été sauvé de la mort ou de la déportation par l’action conjointe et les protestations émanant du monde entier. Tout ce merveilleux esprit de solidarité et de camaraderie a disparu depuis que le fascisme et la dictature ont infesté tous les bords. C’est tout juste si une voix indignée s’élève, aussi odieux que soient les crimes commis en leur nom. En réalité, ils sont accepté comme allant de soi et inhérents à la dictature comme rédemptrice de la race humaine.
L’accord stupéfiant entre fascisme et dictature est encore apparu au grand jour au travers de deux crimes récents. A savoir le meurtre de deux anarchistes, le professeur Camillo Berneri et son camarade Barbieri, par la police communiste à Barcelone, et le meurtre tout aussi ignoble du professeur Carlo Rosselli 28 et de son frères par les brutes fascistes. Ils utilisent tous les mêmes méthodes pour éliminer leurs opposants politiques. Ils ne prennent pas seulement leur vie, ils salissent aussi leur mémoire. Ainsi, Staline propage l’histoire infâme que le Russie est devenue un bas-fonds pour les « espions et les traîtres trotskistes » déclarés et les escrocs de tous genres. Mussolini, pour sa part, proclame la conversion des anti-Fascistes à sa cause.29 Il les décrit comme de misérables mauviettes et renégats qui se sont rendus compte de leurs erreurs. »

Un mois plus tard, (10/8/37), Goldman informe Milly Rocker de la répression meurtrière continuelle des anarchistes espagnols.

« Les communistes criminels et la réaction la plus noire sont désormais au pouvoir et nos gens ont perdu toute leurs positions . . . . Cela me brise le cœur d’apprendre quotidiennement l’arrestation de centaines de camarades, l’expulsion des camarades étrangers venus aider et les assassinats au grand jour des nôtres. Il est certain qu’il est dangereux de se rendre en Espagne aujourd’hui. »

Pleinement consciente des dangers qu’elle courre lors de son nouveau séjour en Espagne, identifiée comme une détractrice déclarée des communistes, Goldman assure son ami Roger Baldwin qu’elle y est préparé soigneusement (12/9/37).

« Oui, cher Roger, je vais en Espagne. Je m’envole de Marseille ce mercredi…. Je suis bien consciente du danger et des risques qui m’attendent. Mais je dois y aller ….
… Cher Roger, J’entre dans la cage aux fauves. Quoiqu’ils me fassent, je veux que toi et mes autres amis sachent que j’espère mourir comme j’ai vécu. Certes, personne ne peut dire comment il réagira sous la contrainte. Je peux seulement espérer être assez forte pour ne pas « confesser » ou « désavouer », ni ramper dans la poussière de ma vie. J’ai préparé une déclaration envoyée à Stella et d’autres camarades, à rendre publique si il m’arrivait quelques chose.30 . Je le fait parce que je ne veux pas que les mêmes misérables mensonges que ceux répandus sur les malheureuses victimes du régime de Moscou soient proférés contre moi par les communistes espagnols. Je sais qu’ils essaieront de ternir mon intégrité révolutionnaire. Mais ils n’y parviendront pas avec ma dernière déclaration pour dénoncer leurs mensonges.
Ne crois pas que je prend au tragique mon voyage en Espagne. Je veux simplement être prête, et que mes amis le soient aussi. C’est tout. « 

Tout juste revenue de l’atmosphère opprimante de l’Espagne républicaine, (18/11/37), Goldman informe Ethel Mannin de sa ferme intention de dénoncer les méthodes communistes.

« Très chère, j’aurais souhaité que tu sois là et que je puisse te parler de la tragédie en Espagne, de la trahison des communistes et de l’équipe de Negrin. Tout cela est trop accablant pour être écrit dans une lettre, surtout en ce moment où je dois me préparer à une réunion de notre groupe pour faire un compte-rendu sur la situation. J’aurais peut-être le temps de t’écrire plus longuement la semaine prochaine. Pour l’instant, sache seulement que les prisons sont emplis d’hommes et de femmes de la CNT-FAI et du POUM, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux, sinon les plus ignobles mensonges, que Barcelone est lentement condamnée à la soumission et que la révolution est enchaînée et bâillonnée, même si l’esprit révolutionnaire est toujours vivant. Je ne sais pas ce qui va en sortir. Je sais seulement que je dois gueuler contre la bande criminelle dirigée par Moscou qui ne se contente pas seulement d’étouffer la révolution et de la CNT-FAI. Elle a saboté délibérément et continue de le faire, le front anti-fasciste. Je ne connais pas un autre exemple similaire de trahison. . Judas a seulement trahi le Christ, les communistes ont trahi tout un peuple. Ils n’ont rien fait d’autre que les puissances européennes qui sont restées passives alors que le peuple espagnol était livré au couteau de Franco. Et qu’en est-il du prolétariat international? N’a t’il pas joué un double jeu avec ses protestations de solidarité ouvrière? Tous ont joué le rôle de Judas Iscariote en Espagne. Mais aucun d’eux ne l’a fait de façon si délibérée et si éhontée que les hommes de mains de Staline. Oh ma très chère, ma colère déborde. Je dois, je dois gueuler contre toute cette meute. Je sais que j’aurai les plus grandes difficultés à me faire entendre. Mais j’essaierai autant que faire se peut. »

Le lendemain, écrivant aux Rocker, Goldman déplore l’emprisonnement des militants anarchistes et appelle à une réaction efficace quelle qu’elle soit. Les lettres de protestation du Comité Nationale de la CNT au régime de Negrin n’ont eu aucun effet. Les prisons restent pleines de soi disant « trotskistes »,31 et de nombreuses victimes sont simplement arrêtées dans la rue et disparaissent. Goldman dénonce aussi le prélèvement d’armes dans les tranchées anarchistes sur le front :

« Le front d’Aragon été saboté de manière criminelle à partir du moment où des armes sont arrivées de Russie. Mais ce que ne savent que très peu de personnes, c’est que, dans les tranchées de Madrid, nos divisions sont obligées de mendier chaque munition.32 Je parle en toute connaissance de cause, j’y suis allée. Nos secteurs comprennent 56 000 membres de la CNT-FAI , et j’ai pu faire la comparaison entre l’homme qui les commande et ce charlatan de Miaja ».33

En même temps, elle admire les réalisation des Brigades Internationales, tout en déplorant la publicité qui en est faire dans le monde entier au détriment des anarchistes. En effet, bien que ces derniers avaient démontré un courage extraordinaire sur le front, ils s’étaient vus délibérément refuser l’entrée dans les forces aériennes de la république, contrôlées exclusivement par les communistes. La seule façon dont quelques membres de la CNT furent admis fut en reniant leur appartenance.

Cet article détaillé sur la répression politique dans l’Espagne républicaine ; publié dans Spain and the World quelques semaines seulement après son retour en Angleterre (10/12/37), rend enfin publique l’angoisse de Goldman sur cette question.

« Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes; Mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC, [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,34 le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis arrivée le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camardes et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau , donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme. »

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein, le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.36 La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM 37 Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin et une photo de Rosa Luxembourg,39 alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme.  » Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.40

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer 41 fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres,42 qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. . Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense. »

28. Carlo Rosselli (1899-1937) était un intellectuel et journaliste libéral italien anti-fasciste en exil en France depuis son évasion des prisons italiennes en 1929. Il participa très activement, avec Berneri, à organiser les exilés italiens en unité combattante contre les fascistes espagnols à l’automne 1936. Il considérait ces combattants comme le noyau dur d’une future armée qui combattrait Mussolini. Rosselli a été assassiné en juin 1937, en même temps que son frère Nello, par des fascistes français sympathisants du régime mussolinien. Roselli était en France pour se soigner des blessures reçues en Espagne alors qu’il combattait au sein de la colonne italienne « Giustizia and Liberta« , composée d’anarchistes et de libéraux et indépendante des Brigades Internationales.
29. Pour jeter la confusion parmi ceux qui l’accusait d’avoir commandité l’assassinat de Rosselli, Mussolini a affirmé que celui-ci s’était récemment converti aux idées fascistes et avait été, par conséquent, exécuté par ses ex-camarades.
30. C’est son « testament politique » Voir note 10 ci-dessus.
31. Voir note 17 ci-dessus.
32. On peut trouver de plus amples détails concernant le sabotage communiste criminel délibéré des unités anarchistes dans le ch.23 de Peirats, Anarchists in the Spanish Revolution et dans les chs. 34-35, vol.III de son La CNT…
33. Le général Jose Miaja (1878- 1958), officier de carrière de l’armée d’orientation républicaine modérée, fut nommé par Caballero pour commander la défense de Madrid en novembre 1936. Largement dépendant des armes et des troupes communistes, Miaja a adhéré au parti pour sa protection personnel, après quelques semaines, et a agi sous ses ordres pour le commandement des opérations militaires sur ce front. Il a été nommé président suite au putsch du colonel Casado à Madrid en mars 1939 contre le gouvernement républicain de Negrin.
34. Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.
35. La visite de Goldman et de Hanns-Erich Kaminski est décrite dans le livre de ce dernier Ceux de Barcelone, [Denoël, Paris, 1937 (réédition : Éditions Allia, Paris, 2003]
36. Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.
37. Kurt I.andau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman . Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste- fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme: Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).
38. Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Comintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.
39. Luxembourg était une dirigeante socialiste révolutionnaire , co-fondatrice du parti communiste en Allemagne. En a été assassinée en 1919 pour son rôle dans le soulèvement spartakiste de Berlin contre le régime socialiste bourgeois modéré établi à la fin de la première guerre mondiale. Proche de Trotski, par son tempérament et ses idées, elle fut dénoncée après sa mort comme trotskiste par Staline en 1932.
40. On peut trouver la description de son arrestation et de son emprisonnement dans son article cité note 37. En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.
41. voir chapitre I section II.
42. Goldman avait, à ma connaissance, des contacts directs très positifs avec tous ces écrivains européens, à l’exception de Gide et Silone .

Le discours de Goldman à la mi-décembre 1937 au congrès de l’AIT à Paris inclut cette attaque cinglante contre la stratégie des communistes en Espagne.

« La Russie a plus que prouvé la nature de ce monstre [la dictature]. Au bout de vingt ans, elle se nourrit toujours du sang versé par ses créateurs. Son poids écrasant ne se fait pas sentir uniquement en Russie Depuis que Staline a entrepris l’invasion de l’Espagne, l’avancée de ses hommes de mains ne laisse que mort et ruines derrière elle. La destruction de nombreuses coopératives, l’introduction de la Tchéka et de ses « gentilles » méthodes de traitement des opposants politiques, l’arrestation de milliers de révolutionnaires et le meurtre au grand jour de nombreux autres. C’est cela et plus encore que la dictature de Staline a apporté à l’Espagne lorsqu’il a vendu des armes au peuple espagnol en échange de son or. Inconsciente des ruses jésuitiques de « notre bien-aimé camarade » Staline, la CNT-FAl ne pouvait pas imaginer dans ses rêves les plus fous les objectifs sans scrupule des buts cachés derrière le semblant de solidarité de la vente d’armes…
Ma consolation est que, malgré tous ses efforts criminels, le communisme soviétique ne s’est pas enraciné en Espagne. Je sais de quoi je parle. Lors de mon dernier séjour là-bas, j’ai pu me rendre compte que les communistes avait échoué complètement à gagner la sympathie du peuple : bien au contraire, ils n’ont jamais été autant haï par les ouvriers et les paysans que maintenant.
Il est vrai que les communistes sont au gouvernement et détiennent un réel pouvoir politique – qu’ils utilisent au détriment de la révolution, de la lutte anti-fasciste et contre le prestige de la CNT-FAI. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, je n’exagère d’aucune façon lorsque j’affirme que, sur un plan moral, la CNT a gagné de loin. En voici quelques preuves.
Depuis les événements de mai, le tirage du journal de la CNT a pratiquement doublé, alors que les deux journaux communistes ne tirent que 26 000 exemplaires. La CNT seule vend 100 000 numéros en Castille. C’est la même chose pour notre journal, Castilla Libre. En plus, il y a Frente Libertario, avec un tirage de 100 000 exemplaires.
Le fait qu’il y a peu de participation lorsque les communistes organise une réunion est encore plus significatif. Lorsque la CNT-FAI fait la même chose, les salles sont pleines à craquer. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte par moi-même. Je suis allée à Alicante avec la camarade Federica Montseny et bien que le meeting se soit tenu dans la matinée et qu’il se soit mis à pleuvoir abondamment, la salle n’en était pas moins pleine comme un œuf. Le plus surprenant, c’est que les communistes puissent tout contrôler ; mais c’est une des nombreuses contradiction de la situation en Espagne. »

A Harry Weinberger, son avocat du temps de son procès lors de sa campagne U.S anti-conscription, Goldman insiste sur le fait que les communistes se vendraient aux fascistes plutôt que de voir les anarchistes gagner en Espagne (4/1/38).

« Si le gouvernement Negrin-Prieto et les communistes n’avaient pas saboté le front d’Aragon, Franco en aurait aurait été repoussé depuis longtemps. Cela peut sembler absurde mais il est vrai que Negrin, Prieto et les communistes préféreraient accepter n’importe quel armistice plutôt que de voir la CNT-FAI victorieuse. C’est la plus immonde trahison que le monde a jamais vu. Alors, tu sais pourquoi je continue à crier même si c’est dans le désert. »

Le même jour, Goldman rappelle à son ami et associée Ethel Mannin  membre du ILP) la distinction vitale entre les approches anarchistes et marxistes (y compris du ILP et du POUM espagnol).

« Ne vois-tu pas, très chère, que les marxistes ne peuvent tout simplement pas abandonner l’idée du « politique », comme pouvoir de gouvernement. Il n’admettront pas la différence entre le politique et les forces sociales. C’est le fossé qui sépare les marxistes et les anarchistes et qui ne sera probablement jamais comblé. C’est déjà clairement exprimé dans le Manifeste du POUM reproduit dans le bulletin du ILP.
Tu sais ce que je pense des persécutions envers le POUM, et combien j’ai essayé de l’aider; mais cela ne me fait pas oublier le fait que le POUM est à la remorque de la CNT (et pas de la FAI cependant),parce que la CNT représente une force sociale formidable ce qui n’a jamais été le cas du POUM. L’objectif du POUM lors des événements de mai était en réalité de se servir de la CNT pour prendre le pouvoir. Si il avait réussi et si il avait mis en place la dictature qu’il souhaitait, je suis certaine, puisqu’il a fait la même chose avec la CNT-FAI que Trotski avait fait avec les anarchistes russes et les marins de Kronstadt, il aurait exterminé les anarchistes en Espagne. Dans ses rapports avec nous, le POUM n’est pas différent des autres communistes, même si il est opposé à Staline …
Le problème, c’est que ce que Padmore,43 Conze et les autres entendent par « révolutionnaire », c’est en fait la ligne de leur parti, ce qui est tout à fait différent. J’ai déjà dit que leur signification de « révolutionnaire » c’était la prise du pouvoir. Je sais que ce serait un pouvoir ouvrier, la capture de l’appareil politique. C’est précisément ce que Lénine et les premiers bolcheviques idéalistes entendaient par là. Vois ce qu’il en a sorti. Après tout, les trotskistes et les groupes du ILP sont aussi vulnérables. Ils parlent de « Gouvernement Ouvrier Maintenant » et je suis certaine qu’ils le pensent sincèrement. Les problèmes ne commenceront que lorsqu’ils seront pris dans l’engrenage. Ils ne seront pas capables de maîtriser les événements et deviendront des dictateurs,, exactement comme Lénine, Trotski et les autres. Staline n’est que la forme caricaturale de la dictature. »

Quelques jours après, (10/1/38), Goldman informe le philosophe américain John Dewey44 que Staline surestime son influence en Espagne.

« L’ironie de toutes les tactiques bolcheviques est que, bien qu’elles soient dictées par Staline, les pauvres diables qui exécutent ses ordres doivent, tôt ou tard, lui rendre des comptes. Ainsi, le consul soviétique Antonov-Ovseenko, qui avait négocié les ventes d’armes à l’Espagne, a été rappelé à Moscou et emprisonné, si il n’est pas déjà fusillé.45 Staline présume de ses forces dans sa mégalomanie qui lui fait penser que le peuple espagnol acceptera aussi servilement ses méthodes que ne l’a fait le peuple russe. En réalité, les communistes avec tous leurs pots-de-vin déprimants n’ont pas pris racines dans le peuple espagnol ».

Cet extrait d’un discours public prononcé le 14/1/38 analyse les grandes lignes qui influent sur la politique de Staline envers Espagne.

« Le rôle abjecte de l’homme à la tête de la république socialiste est plus abominable que ce crime [la trahison de l’Espagne par les démocraties occidentales]. Sa trahison du peuple espagnol et de la révolution dépasse de loin le crime des autres pays …. Aucun discours ne peut cacher le fait que Staline a saboté la révolution espagnole.
Pendant les premiers trois mois et demi de la lutte contre le fascisme et de la révolution, la presse soviétique n’a prêté que peu d’attention aux événements d’Espagne qui faisaient vibrer le monde entier. Mais même ses fades récits suffisaient à susciter la sympathie du peuple russe . Il y eut des manifestations de masse et d’abondantes collectes de fonds dans les usines, les mines et les magasins pour venir en aide à la révolution. Pour quelques obscures raisons, tout cela prit fin soudainement. Mais la raison n’était pas difficile à trouver. Staline était trop occupé à liquider la vieille garde bolchevique et à convaincre les ouvriers soviétiques de l’infamie de ces vieux révolutionnaires pour permettre la renaissance de la révolution en Russie, inspirée au peuple par celle d’Espagne.
Lorsque la Russie soviétique s’est enfin décidée à envoyer des armes aux anti-fascistes, ce n’était en aucune manière en raison de la solidarité de classe, mais en raison de l’importance d’une forte présence en Espagne pour sa politique étrangère.46 Et, tout aussi important, pour mettre la main sur l’or avec lequel le gouvernement central de Valence offrait de payer en échange des armes russes.47 . . . On ne peut pas attendre des communistes, jeunes et sincères, mais désespérément aveugles, à travers le monde, qu’ils connaissent toutes les combines acrobatiques tordues des coulisses de la diplomatie mondiale … La machine de propagande stalinienne a travaillé jour et nuit pour faire savoir que son maître avait sauvé les espagnols. Le monde devait néanmoins apprendre qu’en plus des armes, jamais très nombreuses, Staline avait envoyé sa « bénédiction » communiste: les méthodes de son Guépéou et sa Tchéka pour extorquer des confessions. »

Dans cette lettre du 28/4/38 au vieil anarchiste américano-italien Carlo Tresca,48 Goldman compare la politique de Staline en Espagne avec sa trahison des communistes chinois dix ans auparavant.

« La notion que la fin justifie les moyens a conduit Staline à non seulement trahir la révolution et le peuple russe, mais aussi le peuple espagnol et chinois. Tu ne sais probablement pas que pendant des années, des millions de roubles ont été déversés en Chine pour bâtir une formidable armée communiste chinoise. Des dizaines de milliers de jeunes chinois enthousiastes ont perdu la vie, massacrés par Chiang Kaï-chek. 49 Lorsque Staline, pour des raisons de politique étrangère, a décidé de frayer avec les gouvernements impérialistes, l’ordre fut donné à la courageuse armée chinoise de se dissoudre et de se soumettre à l’autorité de l’homme même qui avait couvert le sol chinois du sang des victimes de Staline,50 qui fait la même chose en Espagne. Les historiens dans le futur démontreront le fait que,en envoyant des armes à l’Espagne après la période la plus critique de trois mois et demi, Staline a aussi envoyé ses émissaires pour détruire de fond en comble toutes les magnifiques réalisations de la CNT et de la FAI. Qu’ils n’aient pas réussi comme ils l’espéraient est du au fait qu’ils ne sont jamais parvenus à s’implanter parmi le peuple espagnol, mais ils ont fait assez de dégâts pour rendre plus facile que ne l’aurait été autrement la progression de Franco. Plus que cela, leur pouvoir au sein du gouvernement leur a permis de corrompre les milices, d’avantager leurs camarades, seulement parce qu’ils étaient membres du parti communiste et cela même si ils étaient incompétents comme dirigeants ou officiers. Crois moi, je n’exagère pas quand je dis que c’est entièrement de la faute des communistes si de si nombreuses villes importantes comme Belchite, Teruel et autres ont été perdues face aux hordes italiennes et allemandes de Franco.51 Malheureusement la situation en Espagne est si grave et si désastreuse qu’il est impossible aujourd’hui de clouer les maudits communistes et leur maître Staline au pilori qu’ils méritent. Mais l’histoire a sa manière propre de faire connaître la vérité, même si cela prend du temps. »

43. George Padmore, de Trinidad, était une figure intellectuelle clé du début de la revendication de l’indépendance africaine et de l’unité pan-africaine. Avant d’adhérer au ILP, il était un important dirigeant du Komintern pour les affaires africaines.
44. John Dewey (1859 – 1952). Philosophe américain et éducateur progressiste dont les travaux ont eu quelque influence sur la conception de l’Ecole Moderne de Stelton, New Jersey. Il était un ami de Goldman et avait signé la pétition pour son retour en Amérique au début des années 1930. Il s’est battu également contre la menace d’expulsion de France de Berkman et a présidé la commission d’enquête sur les accusations de Staline envers Trotski.
45. Proche assistant de Trotski et chef de l’assaut contre le Palais d’Hiver de novembre 1917 à St. Saint-Pétersbourg, Vladimir Antonov-Ovseenko faisait partie du premier gouvernement de Lénine. En 1923, il s’est rangé du côté de Trotski contre Staline,puis s’est réconcilié avec ce dernier quelques années plus tard. Ironiquement, bien que sciemment sans aucun doute, Staline a envoyé l’ex-trotskiste à Barcelone comme consul soviétique à l’automne 1936, pour déstabiliser les « trotskistes », les anarchistes et les autres gauchistes hérétiques.Plus tard, il fut rappelé à Moscou et fusillé par ordre de Staline, comme Goldman s’y attendait.
46. Voir le chapitre suivant pour plus de commentaires sur comment l’Union Soviétique justifiait son engagement en Espagne dans une perspective internationale plus large. Fondamentalement, Staline souhaitait préserver le prestige et la puissance soviétique à travers un puissant mouvement communiste international.Néanmoins, il avait aussi conscience de la nécessité de s’allier avec l’occident contre les desseins agressifs nazis. La politique soviétique en Espagne était donc destinée à démontrer la solidarité progressiste internationale « anti-fasciste » et de limiter les ambitions allemandes à l’Europe de l’Ouest. En même temps, elle voulait faire pression sur la république espagnole pour qu’elle adopte une position modérée, comme contre-pouvoir relativement équilibré envers Franco, afin de ne pas effrayer la Grande Bretagne et la France. Cette dernière, avec un peu de chance, y serait attirée dans une alliance anti-fasciste qui la lierait avec la Russie contre l’Allemagne nazie sur une plus vaste échelle. D’autres objectifs étaient, comme le suggère Frank Mintz, d’acquérir une expérience militaire, d’entraîner les officiers de l’armée soviétique et de discréditer tout modèle alternatif de révolution susceptible d’affaiblir le monopole russe dans ce domaine. (L’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire Paris: François Maspéro, 1976) .
47. En octobre 1936, des agents soviétiques se sont arrangés avec Juan Negrin pour envoyer presque les deux tiers du trésor espagnol (environ 600 millions de $) en Union Soviétique pour les mettre « en lieu sûr » et assurer le paiement des livraisons soviétique. Mais ce transfert secret laissait en réalité l’Espagne républicaine sans réel pouvoir de négociation; Staline avait déclaré au Politburo que l’Espagne ne reverrait jamais son or (Bolloten, pp. 164-70.)
48. Carlo Tresca (1879-1943). Anarcho-syndicaliste italiano-américain. Il fut un anti-fasciste en vue qui participa à la commission d’enquête en 1937 qui innocenta Trotski des « crimes » contre Staline et l’Union Soviétique. Il collecta des fonds et des armes à New York pour la CNT. Voir ses biographies par Dorothy Gallagher, All the Right Enemies: The Life and Murder of Carlo Tresca (New Brunswick: Rutgers University Press, 1988) et Nunzio Pernicone, Carlo Tresea: Portrait of A Rebel (New York: Palgrave Macmillan, 2005) .
49. Lors du massacre de Shanghai en 1927, le dirigeant nationaliste Chiang Kaï-chek, militaire lui même formé en Russie deux ans plus tôt, autorisa le meurtre de ses « alliés » communistes ouvriers qui s’étaient révoltés contre l’ennemi commun, en théorie, un seigneur de guerre de droite. Ensuite, Chiang a affirmé qu’il avait éliminé la principale menace contre le mouvement nationaliste dans son ensemble. Ce fut vrai temporairement. De ce point de vue, les communistes chinois dans les villes jouèrent un rôle secondaire, surpassés par les efforts non orthodoxes de Mao Tse-Tung et d’autres, qui organisaient des zones libérés dans les campagnes.
50. Pour lutter contre la belligérance japonaise croissante en Extrême-Orient (y compris des attaques contre la Russie même), et pour garantir les intérêts politiques et économiques de l’occident en Chine (toujours à travers la conception d’une alliance anti-fasciste), Staline ordonna en 1935 au Parti Communiste Chinois, et à son Armée Rouge indépendante, de s’allier avec Chiang Kai-shek, son ennemi dans la guerre civile, dans un second front uni politico-militaire contre les japonais. Néanmoins, la subordination de l’Armée Rouge vis à vis des nationalistes fut beaucoup plus théorique que concrète.
51. Voir note 32 ci-dessus

Dans une autre lettre à John Dewey (3/5/38), président d’une commission internationale chargée l’année précédente d’enquêter sur les accusations de Staline contre Trotski, Goldman met à nouveau en évidence le fait que la dictature soviétique a ses origines avec Lénine et Trotski, et avec Staline plus tard. Les attaques continuels de Trotski sur les marins de Kronstadt ainsi que sur les anarchistes espagnols démontrent que ses objectifs dictatoriaux fondamentaux restent inchangés.

« J’ai été très heureuse de recevoir ta lettre et de lire ce que tu dis sur l’évolution des esprits chez beaucoup de membres de l’intelligentsia aux États-Unis concernant le régime soviétique et les activités du P.C en Amérique. Le problème avec la plupart de ces braves gens, c’est qu’ils se sont émancipés vis à vis d’une superstition pour en épouser une autre. Maintenant, ils font porter toute la responsabilité sur Staline, comme si il ne venait de nulle part, comme si il n’était pas simplement le dispensateur de l’héritage de Lénine, de Trotski et de l’infortuné groupe qui a été sauvagement assassiné ces deux dernières années. Rien ne m’étonne autant que l’affirmation que tout allait bien en Russie du temps où Lénine, Zinoviev et Trotski étaient à la tête de l’état. En réalité, le même processus d’élimination, ou pour reprendre le terme du P.C, de « liquidation, » commencé par Lénine et son groupe, s’est mis en place dès le début de l’ascendance des communistes vers le pouvoir. Au début de 1918 déjà, c’est Trotski qui a liquidé le quartier général anarchiste à Moscou à coup de mitrailleuses, et c’est la même année que fut liquidé le soviet des paysans, composé de 500 délégués dont Maria Spiridonova 52 , en livrant beaucoup d’entre eux, Maria y compris, à la Tchéka. Ce fut également sous le régime de Lénine et de Trotski que des milliers de personnes de l’intelligentsia, des ouvriers et des paysans, furent liquidés par le feu et l’épée. 53 Autrement dit, c’est l’idéologie communiste qui a répandu les idées empoisonnées à travers le monde: un, que le parti communiste avait été appelé par l’histoire pour guider « la révolution sociale », et, deux, que la fin justifie les moyens. Ces notions sont à l’origine de tous les maux qui ont suivi la mort de Lénine, Staline y compris.
En ce qui concerne Trotski,je ne sais pas si tu a lu le New International de février, mars et avril, particulièrement celui de ce mois-ci. Si tu l’as lu, tu verras que l’histoire du léopard qui change la couleur de ses taches mais non sa nature s’applique parfaitement à Léon Trotski.Il n’a rien appris et n’a rien oublié. Les habituelles calomnies, mensonges et désinformation bolcheviques ont été ressortis du placard familial pour salir la mémoire des marins de Kronstadt. Plus encore, les vivants comme les morts ne sont pas à l’abri de leurs attaques venimeuses et calomnieuses. La nouvelle bête-noire de Trotski sont les anarchistes espagnols de la CNT et de la FAI. Réfléchis , au moment où ils se battent le dos au mur, où ils ont été trahis par le Front Populaire de Blum, par le gouvernement national 54 et par le régime de Staline, Léon Trotski, qui a mobilisé le monde entier pour sa défense, attaque le peuple héroïque d’Espagne. Cela prouve simplement, plus que toute autre chose, que Trotski est de la même trempe que son ennemi juré, Staline et qu’il ne mérite pas la compassion que lui accorde la plupart des gens face à sa situation actuelle.Oui, le P.C , en Russie et en dehors, à fait tant de torts au mouvement ouvrier et révolutionnaire à travers le monde qu’il faudra peut-être des centaines d’années pour les réparer. Quant aux dégâts en Espagne, ils sont simplement incalculables. Une chose est d’ores et déjà évidente : les satrapes de Staline, à travers leurs méthodes de sabotage des réalisations du peuple espagnol et l’établissement d’un système de favoritisme en faveur des officiers et autres responsables militaires communistes, ont fait du bon travail pour Franco.Je n’exagère pas lorsque je dis que les milliers de vies et les ruisseaux de sang versés par les hordes allemandes et italiennes de Franco doivent être déposés aux pieds de la Russie soviétique. J’ai conscience que la vérité sera établie un jour, mais les vingt dernières années ont démontré que cela prend du temps pour dénoncer les mensonges. »

En faisant mention du contexte britannique dans une lettre du 24/5/38 à Margaret de Silver,la compagne de Carlo Tresca et elle-même une militante de longue date, Goldman explique le succès de l’organisation communiste et de ses partisans à travers les campagnes de propagande. En plus de la discipline rigide de parti, il faut prendre en compte les ressources illimitées et le prestige de l’Union Soviétique. Le résultat en est une obéissance docile qui irait jusqu’à accepter une alliance impensable avec les pires ennemis des communistes.

« Le communiste moyen ressemble au catholique moyen. Tu peux lui présenter des faits un milliers de fois, il croira toujours que son église communiste ne peut pas avoir tort. Je suis certaine que si la Russie décidait de s’allier avec Hitler, ce qui n’est pas à exclure,55 les staliniens le justifieraient et l’approuveraient tout comme ils ont justifié la trahison de la Chine et de l’Espagne. »

Dans une lettre du 2/6/38 au camarade Helmut Rudiger, Goldman dénonce les nouvelles promesses de modération « honorable »proposées dans son programme en 13 points par le premier ministre espagnol soutenu par les communistes, Juan Negrin. L’intention cachée de Negrin était sans doute d’apaiser les britanniques. Pour cela, il prévoit clairement le retour de l’église sur le devant de la scène, le rétablissement de la propriété privée et tout ce qui ramène à la situation antérieure. Elle ne parvient pas à imaginer comment les camarades espagnols parviendront à contrer Negrin une fois la guerre finie, après une telle érosion de leur position militaire et politique. 56
Juste après son dernier séjour en Espagne,(11/11/38), Goldman présente à Rudolf Rocker des charges supplémentaires contre les communistes .

« Lorsque je t’aurais dit que des milliers de nos camarades en première ligne sur le front ont été éliminés par les communistes, qu’ils ont mis la main sur l’industrie , éliminé les comités de la CNT 57, et qu’ils ont sapé insidieusement la force de la CNT et de la FAI, tu auras une idée de quelques-uns des agissements des sbires de Staline. »

Les armes envoyées par la Russie sont, pour la plupart inefficaces, datant d’avant la première guerre mondiale. 58 Ses experts en industrie d’armement étaient si incompétents qu’ils furent rappelés. Pire, l’infiltration par les communistes de ce secteur d’activité réduisit sa production d’un tiers. En plus de cela, ils envahirent le quartier général du secteur autogéré des transports, détruisant le matériel, forçant le coffre-fort et menaçant les dirigeants et militants anarchistes. Ils appliquèrent une discrimination dans les soins médicaux entre les membres du parti et les autres et occupèrent les plus hautes fonctions dans l’armée, obligeant les anarchistes à se soumettre à leurs diktats.
Malgré tout cela, Goldman estime que les communistes n’ont pas réussi à prendre pieds en Espagne et ne peuvent plus agir aussi ouvertement que l’année précédente. Mais le comité national de la CNT n’avait pas pris encore de position claire vis à vis du rôle destructeur des communistes et du gouvernement de Negrin. D’un autre côté, la FAI s’était prononcée pour une dénonciation franche et publique et avait commencé à revitaliser la base syndicale en vue d’une prochaine confrontation directe.

Dans ce bref extrait d’une lettre à Ben (Capes?) quelques jours plus tard, (15/11/38), Goldman tire de son expérience espagnole l’ enseignement clair que l’état et la liberté économique ne peuvent coexister.

« Tu dis qu’une fois que la liberté économique est obtenue par les masses, l’état en tant qu’instrument d’oppression se dissoudra. Le problème, c’est que la liberté économique ne peut pas être obtenue par les masses tant que l’état n’est pas détruit dans le processus, car l’état ne permettra jamais la liberté économique. Cela s’est démontré des milliers de fois et l’est encore en Espagne. Le gouvernement Negrin, réactionnaire par essence, fait tout son possible pour détruire les acquis économiques révolutionnaires des masses espagnoles . . . « 

Un mois après son départ d’Espagne (fin novembre 1938), Goldman rédige cet article détaillé (dont une grande partie fut publiée plus tard) sur le procès tronqué de l’état espagnol contre des dirigeants du POUM en octobre, un prolongement de la répression brutale commencée contre ce parti au début de 1937.

« Peu après que le procureur ait terminé son énonciation des accusations portés contre les prisonniers du POUM, L’Humanite59 a fait ce commentaire: « Emma Goldman, l’anarchiste célèbre dans le monde entier a qualifié le procès des espions du POUM comme étant le plus équitable auquel elle n’a jamais assisté. » Je ne sais pas ce que j’ai fait pour « mériter » d’être citée dans un journal qui n’en sais pas assez de ma position dans le mouvement révolutionnaire pour orthographier correctement mon nom. Je veux néanmoins assurer les lecteurs de Vanguard et tous nos camarades que je n’ai jamais fait mention des homes du POUM comme tétant des espions. Loin de les considérer comme tels, bien avant de revenir à Barcelone et l’ouverture du procès, j’étais convaincue que les accusations portées contre eux par les sbires de Staline en Espagne étaient du même tonneau que les preuves falsifiées constamment utilisées en Russie contre tous ceux dont Staline voulait se débarrasser.Si jamais j’avais douté de l’innocence des membres du POUM poursuivis en justice, le déroulement du procès pendant ces onze jours, les témoins à charge et à décharge, m‘auraient convaincus de la complète inanité des accusations retenues par le procureur. En réalité, je n’ai jamais été le témoin d’une falsification aussi évidente et délibérée des faits et de la vérité que celle appliquée aux accusés .

Je veux citer ici quelques unes des méthodes utilisées pour incriminer Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull. « Joaquin Roca Mir (en procès pour espionnage, son cas en encore en délibéré) déclare qu’il est entré dans le service d’ espionnage de Dalmau-Riera 6o de Perpignan. Il a fait parvenir toutes les informations militaires à Riera. Un jour, on lui a confié une lettre pour Riera et une valise qui devaient être récupérés le lendemain. Trois heures après, la police est intervenue.Il a déclaré qu’on l’avait gardé pendant quarante-huit heures sans nourriture, qu’il avait été contraint de faire des aveux. » Il s’est rétracté dans une déclaration faite devant le juge et dans une lettre rectifiant le faux témoignage , en déclarant qu’il n’avait aucune relation avec le POUM, ajoutant qu’il ne connaissait aucun de ses membres.

Ce témoin a poursuivi en déclarant qu’on avait trouvé dans la valise des documents avec des plans de fabrication de bombes. Sur ceux-ci était écrit « Comité Central du POUM. » Il y avait également d’autres documents codés, qui révélaient que des groupes clandestins du POUM préparaient un attentat contre la vie de Prieto. Il a déclaré qu’il ne connaissait pas l’homme qui est venu chercher la valise et la lettre.

Il est clair que, connaissant l’homme suspecté d’être un espion, les agents de Staline ont garni la valise afin d’établir une relation entre les inculpés et les espions fascistes. Cela constitue également la plus grande partie des fausses accusations présentées au tribunal, même si un enfant pourrait se rendre compte de leur caractère grossier.Il y eut d’autres prétendues preuves; mais il n’est pas nécessaire de les détailler puisque les juges eux-mêmes, en prononçant des peines contre cinq d’entre eux et en en relaxant deux, ont rejeté totalement les accusations d’espionnage et de lien avec le fascisme ou la Gestapo.61

Le procureur a fait tout son possible pour faire avouer ce témoin qu’ils avaient reçu le soutien de Hitler et de Mussolini pour leur propagande en faveur du POUM en Espagne et à l’étranger; mais cette tentative échoua complètement aussi. En d’autres termes, l’entière conspiration fabriquée de toutes pièces et la propagande mensongère commencées depuis les événements de mai contre le but POUM, comme parti et contre ses membres, ne survécurent pas à la lumière apportée par ce procès.

J’admets que des « preuves » semblables en Russie auraient envoyé à la mort les ennemis de Staline, mais bien que je n’ai aucune illusion sur la tolérance du gouvernement Negrin, je dois dire que l’Espagne n’a pas encore atteint le niveau de dictature brutale de la Russie. Cela n’est peut-être pas tant à mettre à l’actif du gouvernement Negrin qu’à la force morale et quantitative de la CNT-FAI et du syndicat socialiste UGT qui a encore gardé les mains propres face au fléau communiste. Il est encore impossible que de telles crimes odieux, comme ceux mis en scène sous la domination de Staline, se déroulent dans la zone anti-fasciste d’Espagne.

J’ai été dans des tribunaux à maintes reprises durant ma vie. Je m’attendais, par conséquent, à trouver la même sévérité, le même désir de vengeance et le même manque d’impartialité au procès du POUM que ceux que j’avais connu en Amérique par le passé. J’ai donc été extrêmement surprise par le ton employé durant ces onze jours. Bien qu’il s’agisse d’un tribunal militaire, il n’y en avait aucun manifestation, personne en uniforme ou arborant la rigidité militaire envers le public qui pouvait y assister librement, ou envers les accusés. Deux gardes avaient introduit ceux-ci dans la salle et deux autres se tenaient discrètement au fond. Le procureur était de toute évidence communiste ou sympathisant. Il était vindicatif, sévère, faisant l’impossible pour incriminer les accusés. Au terme de son réquisitoire, il ne demanda pas moins que quinze et trente ans d’emprisonnement. Le fait même qu’il n’osât pas demander la peine de mort était en soi la preuve que tout le montage de preuves fabriquées s’était effondré.

J’ai été particulièrement frappée par l’objectivité du juge. A aucun moment il n’a permis au procureur de formuler des faits sans rapports avec la culpabilité ou l’innocence des accusés. Durant leur contre interrogatoire, lorsque le procureur essayait de les harceler ou de les inciter à faire des déclarations hostiles à leur parti ou à leurs idées, le juge intervenait immédiatement. D’un autre côté, il écouta patiemment le plaidoyer de quatre heures de l’avocat de la défense. Il s’agissait d’une analyse magistrale des différents partis politiques qui composaient le front anti-fasciste. Il parla dans des termes les plus élogieux de la CNT-FAI, il démontra clairement que l’idéologie du POUM et celle des accusés excluaient toute possibilité de connexion avec le fascisme ou l’espionnage. Il raconta aussi la terreur imposée aux ouvriers de Barcelone durant les événements de mai par les sbires de Staline et l’assassinat de nos camarades qui s’ensuivit, celui de Camillo Berneri et de Barbieri, tout comme d’un grand nombre d’autres victimes dont nous ne connaissons pas les noms. En d’autres termes, le déroulement du procès de son ensemble durant les onze jours m’a donné l’impression d’être exempt de tout esprit partisan, de manipulation politique et de virulence communiste contre les accusés. Je dois donc reconnaître ce que j’ai déclaré devant le ministre de la justice lorsque l’on ma demandé, ainsi qu’à d’autres correspondants, mes impressions sur le procès: que le tribunal avait été en tous points objectif et que cela avait été le procès le plus équitable auquel j’avais jamais assisté.

Les lecteurs de Vanguard sont en droit de se demande comment il se fait que cinq des accusés du POUM se sont vus infligés respectivement onze et quinze ans de prison. N’est ce pas là un signe d’iniquité? A cela je répondrai que une telle sentence dans tout autre pays serait en effet très sévère. En Espagne, cela n’est pas si grave parce qu’ici rien n’est définitif excepté la détermination du peuple à vaincre le fascisme. Tout changement au sein du gouvernement, ou tout autre événement, entraînera probablement une amnistie politique. Il n’ y a donc pas de raisons de croire que les accusés purgeront l’intégralité de leur peine. Le procès comporte deux volets : Le premier, les juges devaient faire quelque chose pour satisfaire les appétits insatiables des représentants de Staline. Le second, prévenir la disparition de Gorkin et des ses camarades comme cela avait été le cas de Nin parmi d’autres. Je ne suis pas la seule à penser cela et c’est aussi l’impression d’un certain nombre d’autres personnes qui ont assisté à ce procès.

Est-il nécessaire d’insister auprès des lecteurs de Vanguard sur le fait que je ne partage pas l’idéologie du POUM. C’est un parti marxiste et j’ai toujours été, suis encore, totalement opposée au marxisme, mais cela ne m’empêche pas de ressentir du respect pour la mentalité et le courage de Gorkin, Andrade et leurs camarades. Leur comportement devant le tribunal fut magnifique. L’exposé de leurs idées sans équivoque. Il n’y eut ni dérobades ni regrets. En fait, les sept hommes dans le box des accusés ont montré, pour la première fois depuis la la démoralisation de tous les idéalistes en Russie, la manière dont devait se comporter des révolutionnaires face à leurs accusateurs. A la fin, lorsque le procureur a poussé leur patience dans ses derniers retranchements, Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull se sont fièrement dressés, le point levé, sûrs d’eux mêmes et défiant leurs ennemis. Ce fut vraiment un moment fort dans le tribunal que les gens sans scrupules qui avaient préparé leur perte n’oublieront pas de sitôt.

Compte tenu du fait que beaucoup de rumeurs ont circulé à l’étranger sur l’indifférence de la CNT pour le sort des accusés du POUM et l’issue de leur procès, il n’est pas inutile de préciser que l’avocat de la défense était membre de la CNT et que le témoignage de Federica Montseny quant à la personnalités des accusés, fut parmi les plus élogieux. Le mieux serait peut-être de citer mes notes sur sa déclaration:

« Elle dit qu’elle connaît quelques-uns des accusés à travers leur travail syndical et leurs écrits, et également aussi comme des militants anti-fascistes sincères. Elle déclare qu’elle a été envoyée par le gouvernement pour servir de médiatrice lors des événements de mai et que lorsque la lumière sera faite sur ces troubles, on en comprendra de nombreux aspects encore obscurs. Que ni le POUM ni la CNT-FAI n’étaient responsables de ces événements .
Elle ajoute que toute cette affaire montre tous les signes d’avoir été montée de manière souterraine et secrète pour renverser le gouvernement Largo Caballero et de se débarrasser ainsi de l’influence du prolétariat en son sein. Cela fait naturellement du tort à la cause ouvrière.
En réponse aux questions du procureur,, elle dit que, dès leur arrivée de Valence, ils ont organisé une réunion à la Generalitat pour calmer les esprits excités et garder le contrôle de la situation, afin que les événements ne se déroulent pas de la manière prévue par les provocateurs. Ils étaient convaincus qu’il s’agissait d’une manœuvre contre les intérêts des masses populaires. »

Je ne soulignerai jamais assez que c’est la position déterminée et sans équivoque de la CNT-FAI pour assurer un procès équitable aux membres du POUM et pour leur apporter toute l’aide amicale possible qui a empêché sans aucun doute une sentence plus sévère que celle prononcée; mais comme je l’ai déjà dit, je suis certaine qu’une amnistie sera accordée dans un avenir pas si lointain. Je sais de source sûre que la CNT-FAI y travaille déjà. Mais il est tout aussi vrai que tous les travailleurs à travers le monde devraient protester auprès de Negrin contre les sentences prononcées et pour demander une amnistie. »

POUMSpain and the World 12 novembre 1938

52. Maria Spiridonova (1884- 1941). Révolutionnaire russe et membre dirigeante du Parti Socialiste Révolutionnaire. A 19 ans, elle avait assassiné le général tsariste Loujenowsky et avait été déportée en Sibérie. Elle fut libérée après le renversement du gouvernement tsariste. Bien que nommée par les bolcheviques présidente de l’assemblée constituante en 1918, elle fut arrêtée en juillet de la même année et déportée en raison de son opposition et de son rôle dans l’assassinat de l’ambassadeur allemand en Russie ? Elle fut arrêtée et déportée à maintes reprises jusqu’à ce que Staline ordonne son exécution en 1941.
53. En plus de Living My Life (Vol. II) et de My Disillusionment… de Goldman , pour plus de détails sur cette répression, voir Maximoff, The Guillotine at Work (Cienfuegos Press, 1979) ; Avrich, The Russian Anarchists; et Voline, The Unknown Revolution.
54.  Elle fait référence ici au gouvernement britannique.
55.  Comme cela s’est passé en effet en août 1939.
56.  Le premier mai 1938, le premier ministre Negrin a publié une liste de 13 points énumérant les objectifs de guerre républicains, visant, par leur caractère modéré, à apaiser le France et la Grande Bretagne afin d’obtenir leur éventuelle médiation en vue d’un cessez-le-feu avec Franco. Le programme encourageait la propriété capitaliste (à travers de grosses sociétés) et promettait essentiellement le retour à la situation de l’Espagne républicaine avant la guerre civile. Ce document creusa en fait un fossé significatif et toujours plus grand entre une FAI critique et une direction cénétiste désireuse de soutenir Negrin jusqu’au bout Le débat suscité par les 13 points est examiné en détail dans La CNT…III, 89-99 de Peirats et, dans une moindre mesure, dans son Anarchists in the Spanish Revolution, pp. 291-94.
57.  Concernant la première accusation, voir la note 32 ; la seconde est présentée en détail dans La CNT… de Peirats,, ch, 3, Voir aussi en ce qui concerne les interférences communistes et gouvernemental dans le secteur industriel autogéré Leval, Espagne libertaire, pp. 247-49, 367-72, 376 ; Semprun – Maura, Revolution et contre-révolution…, ch.4; et Richards, Lessons…, ch.10.
58. Comme déjà mentionné, le meilleur matériel allait aux unités communistes, alors que les troupes d’orientations politiques différentes recevaient le reliquat, y compris des fusils suisses de 1886 et des fusils et munitions provenant de la guerre russo-japonaise de 1904 (Mintz, p.352; Paz, p, 418) ,
59. Journal du Parti Communiste Français.
60. Un fasciste espagnol .
61. Police secrète de l’Allemagne nazie.

Goldman a écrit quelques brefs commentaires développant le texte ci-dessus dans le manuscrit suivant de décembre 1938.

« J’ai déjà écrit un article pour Vanguard et Freie Arbeiter Stimme. Je n’ai donc pas besoin de me répéter sur ce que j’ai dit sur la fabrication ahurissante de prétendues preuves sur la base desquelles on voulait envoyer à la mort les sept membres du POUM. L’aspect le plus frappant pour moi, c’est leur ressemblance frappante avec le genre de preuves utilisées dans presque tous les procès récents en Russie, toutes aussi crapuleuses et totalement dénuées d’originalités ou de faits concrets.
Il existe néanmoins certains aspects qui nécessitent quelques clarifications que je n’ai pas fourni dans l’article . . . .
La sentence prononcée contre les cinq dirigeants du POUM est horrible, mais je dois insister sur le fait qu’elle aurait été beaucoup plus sévère si le mouvement libertaire uni n’avait pas été derrière les accusés. Déjà en juin 1937, la CNT avait adressé une vigoureuse protestation auprès du président de la république, du président des Cortes et de tous les autres membres du gouvernement concernant les persécutions contre le POUM et ses dirigeants, ainsi qu’un avertissement contre toute tentative d’incriminer ses membres sur la base de faux témoignages. On sut très tôt que l’influence de la CNT- FA I et de la Jeunesse Libertaire serait mobilisé pour la défense des droits des accusés. Ce fut aussi la CNT qui fournit un avocat pour leur défense. Après que l’homme eut été menacé par les fidèles de Staline, il fut obligé de prendre la fuite pour sauver sa vie. Après quoi, ce fut de nouveau la CNT qui engagea un autre avocat, adhérent de l’organisation, parce qu’aucun autre n’osait assurer la défense des accusés. Ce furent nos camarades Santillan et Herrera qui négocièrent avec Vicente Rodriguez Revilla, un jeune avocat d’assises brillant, pour prendre l’affaire en mains. Son plaidoyer devant le tribunal, d’une durée de cinq heures, a impressionné tout le monde, par son analyse documentée et approfondie de la conspiration contre les accusés, des objectifs de leur parti, de la signification des événements de mai et de la place et de l’importance de la CNT-FA I dans la vie des ouvriers et paysans espagnols. Il ne fait aucun doute que sa plaidoirie a sapé l’accusation. Ajouté à cela, comme je l’ai déjà dit, il y a avait le soutien moral de la CNT-FAl qui a complètement brouillé le jeu de la Tchéka espagnole. Ces gens ont poursuivi leurs attaques violentes à travers leur presse, faisant tout leur possible pour influencer le tribunal. Il n’y avait que la presse de la CNT, le journal du soir du même nom, et Solidaridad Obrera, pour rester silencieuse durant le procès puis pour publier un article digne condamnant en des termes sans ambiguïtés la pitoyable campagne de presse menée par les communistes.
Je n’aurais pas écrit tout cela si je n’étais pas tombée dernièrement sur un article attaquant la CNT dans le Independent News publié à Paris par le POUM. Je considère ce déchaînement injustifié, injuste et ingrat. Je ne peux pas imaginer que les hommes qui purgent actuellement leur peine approuveraient de telles tactiques de bas étage, employées uniquement pour discréditer la CNT. Je suis certaine que cet article du Independent News cause un tort irréparable à leurs camarades et au parti alors qu’il ne porte en aucune manière atteinte à la force morale de la CNT-FAI. Je vois que quelques journaux qui se prétendent anarchistes ont relayé l’affirmation selon laquelle la CNT, à cause de la présence de ses membres au gouvernement, comme Segundo Blanco, le ministre de la culture, est responsable des lourdes peines prononcées envers les accusés. Tout ce que je peux dire, c’est que ces anarchistes tirent les marrons du feu pour les 150 variétés de marxistes et leur monde. Ils s’y brûleront seulement les doigts, comme des anarchistes l’ont fait auparavant.
En conclusion, Je veux souligner encore une fois que, loin d’être responsable de la peine infligée aux membres du POUM, le fort soutien que leur a accordé la CNT-FAI a évité en Espagne la répétition des terribles méthodes utilisées en Russie contre les vieux bolcheviques. »

Peut après la chute de Barcelone, Goldman écrit à Rudolf Rocker (10/2/39) concernant les récits qu’elle a reçu sur le sabotage de la défense de la ville.

« Tu t’apercevras qu’en réalités, les responsables de la reddition de Barcelone et de l’effondrement de la Catalogne sont les Carabiniers, la police contre-révolutionnaire du gouvernement Negrin. Leur lâche retrait du front de l’Ebre 62 a permis aux forces de Franco de pénétrer en Catalogne et d’en prendre le contrôle. « 

D’autres raisons en étaient le manque d’armes et autre matériel, ainsi que la faiblesse du gouvernement Negrin et les manipulations des communistes. Il est néanmoins évident que le Comité National de la CNT est aussi à blâmer pour avoir été trop indulgent et confiant envers ses alliés.
Toutes les organisations en Grande Bretagne qui collectaient alors le soutien financier pour les réfugiés espagnols étaient contrôlées par les communistes. De ce fait, aucune aide n’est jamais parvenue jusqu’aux anarchistes. Goldman trouve cela ignoble puisqu’on ne devrait pas refuser de l’aide aux réfugiés sur la base de leur appartenance politique.
Dans une lettre à un « camarade » pendant les dernières semaines de la guerre civile, (21/3/39), Goldman écrit sa plus sévère attaque contre l’héritage de Karl Marx.

« Je suis certaine que tu ne sais pas ce que Marx a permis de faire à ses partisans durant la Commune de Paris et que tu ne connais pas ses méthodes, ainsi que celles de Engels,pour traiter de toutes les grandes questions de leur époque. Marx a toujours insisté sur la nécessité de « manger à tous les râteliers ». En d’autres termes, de contrôler l’issue de tous les soulèvements révolutionnaires à partir de son propre point de vue privilégié – que ce soit d’Angleterre, de Suisse ou d’autres pays éloignés de l’action. Mais même si Marx avait utilisé des moyens plus humains pour traiter les questions révolutionnaires de son époque, le fait même qu’il soit partisan de la dictature, et du pouvoir centralisé de l’état a conduit inévitablement par le passé, et aujourd’hui en Espagne, au désastre. Les marxistes ressemblent à ceux qui entourent le pape, bien pires que le pape lui-même, mais le fait reste que l’apparition des thèses marxistes à travers le monde n’a pas causé moins de torts, je dirai même a causé plus de torts, que l’introduction du christianisme – à tous les niveaux en Espagne, elle a aidé à assassiner le révolution espagnol et la lutte anti-fasciste. »

Dans une partie de son dernier discours public à Londres, (24/3/39), Goldman fournit des détails sur la trahison lors de la défense de la Catalogne et sur la démoralisation de la division Lister créée par les communistes, dans la même zone.

« Bien entendu, j’ai voulu savoir comment avait été perdu la Catalogne, le berceau même des idées révolutionnaires et la place forte de la Confédération Nationale du Travail espagnole.J’ai devant moi un document 63 qui montre qu’il y a huit mois, huit mois avant que Barcelone ne soit abandonnée, des membres de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient rendus auprès du gouvernement Negrin après avoir consulté les plus hauts responsables de l’armée, et l’avait averti, à lui ou les intermédiaires communistes de Negrin, que l’ennemi détruirait la Catalogne si des mesures n’étaient pas prises immédiatement pour réorganiser les moyens de défense. Ils démontrèrent qu’une armée de volontaires, mieux entraînés, mieux équipés pour la guerre qu’elle ne l’était le 19 juillet 1936, pourrait être organisée par la F.A.I, que tous les membres de la Jeunesse et de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient déjà portés volontaires pour défendre la Catalogne et Barcelone à condition d’être débarrassé du commandement communiste. Ils savaient, par expérience personnelle, que combattre sous commandement communiste signifiait perdre la vie. Qu’a fait Negrin ? Negrin et ses amis communistes ont organisé un banquet et invité quelques-uns de nos camarades à venir discuter en toute camaraderie, du meilleur moyen de défendre la Catalogne et Barcelone.C’était un banquet semblable à celui auquel avait assisté Mr. Chamberlain à l’ambassade russe. Il y avait abondance de plats et du champagne dans un pays où les gens mourraient de faim, où la population civile était sous-alimentée depuis un an, parce que Negrin et ses amis communistes pensaient pouvoir soudoyer les représentants de la FAI. Mais ni Negrin, ni Companys, qui était président de Catalogne, ni les communistes n’ont accepté le plan. L’accepter aurait signifié placer la défense de la Catalogne et de Barcelone entre les mains des anarchistes, et Negrin et les communistes préféraient Franco aux anarchistes. C’est une erreur de dire que la Catalogne s’est rendue et que Barcelone est tombé. Il n’y a pas eu combat. La Catalogne et Barcelone ont été trahis.Par les russes, par Staline, par ses méthodes, par ses purges, par tout ce qu’il a fait en Russie pour détruire les éléments et la flamme révolutionnaires et par tout ce qu’il a fait de semblable en Espagne.
J’ai devant moi une lettre d’un homme, un allemand, un scientifique, un anti-fasciste, qui s’est précipité en Espagne aussitôt après le 19 juillet, et qui a combattu sur tous les fronts. Je l’ai rencontré, je le connais, et je sais que tout ce qu’il dit est totalement fiable. Il décrit le moment où il est arrivé dans la division Lister… il y a trouvé une totale démoralisation et désintégration, parce que ses membres, des ouvriers venus de la base, qui s’étaient portés volontaires ou qui avaient été recrutés, étaient commandés par la terreur, par la terreur et non plus dans l’intérêt de la guerre et ils disaient donc « Ce n’est plus notre guerre. Ce n’est plus notre combat. C’est la guerre de Negrin, celle du gouvernement espagnol. C’est la guerre de Staline. C’est la guerre par laquelle il espère bander les yeux des démocraties afin qu’elles ne viennent pas au secours du gouvernement républicain. » Il y a trouvé une décomposition et une démoralisation épouvantables, des pots de vin et la partialité. Voilà, mes amis, la cause de l’effondrement de la Catalogne et de Barcelone. »

Écrivant à Helmet Rudiger quelques mois après l’effondrement de l’Espagne (4/8/39), Goldman met en avant une lettre qu’elle a reçu d’un ex-membre désillusionné des Brigades Internationales. Il affirme que si les brigadistes morts revenaient, leurs accusations de trahison marqueraient Staline et les communistes « en lettres de feu ». Pour elle, il est important de savoir que même ceux qui furent d’ardents partisans arrivèrent à une telle prise de conscience.

Au cours de ses efforts permanents pour rendre publiques les enseignements de l’Espagne et la discrimination continuelle envers les réfugiés anarchistes, Goldman apporte de nouveaux détails dans une réunion publique à Toronto (19/9/39).

« Je me souviens très bien avoir déclaré ici même il y a quelques mois que les armes envoyée par la Russie en Espagne étaient fabriquées en Tchécoslovaquie par l’usine d’armements de Skoda, et qu’elles s’étaient révélées avoir été fabriquées pour la dernière guerre – absolument inadéquates pour aider le peuple espagnol à se défendre contre Franco. Ma déclaration avait été contestée par des communistes dans la salle. J’ai reçu depuis des lettres de quatre membres des Brigades Internationales qui confirme mes accusations, qui disent que, par expérience personnelle, ils peuvent témoigner du fait que les armes étaient totalement inutiles pour le combat …64
Mais les russes ne sabotèrent pas seulement la lutte anti-fasciste en Espagne .Il y a près de 500 000 réfugiés dans les camps de concentration français. Ils ont été traités pire que des criminel par les autorités mais c’est encore le pouvoir de Staline, à travers ses partisans, qui a pratiqué les discriminations les plus abominables contre les malheureux réfugiés dans ces camps épouvantables. Lorsque je vous aurai dit que les bateaux qui ont emmené les réfugiés au Mexique – 1 800, 2 000, et 5 000 – ont embarqué seulement un petit pourcentage des personnes les plus militantes, vous comprendrez la discrimination, la partialité criminelle des communistes sous les ordres de Staline dans les camps.
Aujourd’hui même, j’ai reçu une lettre du Mexique de l’un des militants espagnols qui me dit que, même au Mexique, le bras long de Staline écrase tout sur son passage , qu’il y existe la même partialité, les mêmes discriminations, et la même différenciation brutale entre les différentes composantes de l’ancien front anti-fasciste d’Espagne. »

Dans une lettre à son amie londonienne Liza Koldofsky du 18/10/39, Goldman considère le récent pacte Soviéto-Nazi cohérent avec la politique générale de Staline et comme une révélation salutaire pour ceux qui, de l’extérieur, sont encore fascinés par le mythe soviétique.

« Je ne pense pas, ma très cher, que j’’ai été prophétique en ce qui concerne la Russie.65 J’ai seulement suivi les actes de Staline depuis qu’il a accédé au pouvoir. J’ai vu ce qu’il avait fait en Russie pour étouffer le moindre souffle de vie. Je savais que personne ne pouvait faire cela chez lui sans penser à utiliser les mêmes méthodes à l’extérieur. En outre, je savais que Staline n’avait qu’une seule ambition qui le consumait : de transformer la Russie révolutionnaire en un puissant empire avec lui régnant au pouvoir. Il était tout simplement inévitable qu’il utilise les moyens les plus ignobles pour réaliser ce rêve. Sous cet angle, et bien d’autres, il n’existe aucune différence entre Hitler et lui. Le pacte, et tout ce qu’a déjà fait , ou fera, Staline ne sont que les maillons de la chaîne qu’il a forgé pour le peuple russe, leurs espoirs et ceux du reste du prolétariat. C’est pour cette raison que je suis heureuse que le masque du menteur soit tombé et que tout le monde puisse voir son visage hideux. Malheureusement, il y a encore des fous et des canailles à travers le monde. Ses lécheurs de bottes aveugles lui trouvent encore des excuses. Mais c’est en vain. La traîtrise noire de Staline ne peut plus être effacée ou oubliée par l’histoire. »

Le lendemain, elle écrit à Rudolf Rocker que la politique de Staline, Lénine et des autres bolcheviques, n’est que le miroir des mêmes traits négatifs de Marx à son époque.

« Staline,après tout, gère l’héritage du marxisme. Si j’avais besoin de preuves, une récente biographie de Marx par Carr 66 que je suis en train de lire, convaincrait les plus crédules que le gang de Moscou, de Lénine à Staline, a répété comme un perroquet les enseignements de leur maître. Marx était une créature étroite d’esprit, jaloux, orgueilleux et autoritaire, insensible à tout sentiment (excepté envers sa famille et peut-être Engels) .67

Elle est convaincue que Marx aurait commis les mêmes crimes que Staline si il avait accédé lui-même au pouvoir. Cela est démontré par la nature de ses relations avec Proudhon,68 Bakounine et d’autres qui avaient osé s’opposer à ses vues.

62. Le 23 décembre 1938 (Thomas, The Spanish Civil War, p.570) .
63. Vraisemblablement une lettre de Santillan du 14/3/39 à Goldman (RAD) dans laquelle ces détails sont communiqués,
64. Des compte-rendus sur la trahison de Staline en Espagne étaient déjà apparus le printemps précédent dans The American Mercury, « Escape from Loyalist Spain » (Avril 1939) était une courte description personnel d’un ancien combattant des Brigades Internationales, Bill Ryan. La critique la plus détaillée, très proche des nombreuses analyses de Goldman est « Russia’s Role in Spain » (Mai 1939) par Irving Ptlaum, un journaliste de United Press qui se trouvait en Espagne jusqu’à mi-1938. Des révélations importantes, du côté communiste, qui validaient les critiques de Goldman dans ce chapitre ont été émises notamment par le général Walter Krivitsky , I Was Stalin’s Agent (London: Hamish Hamilton, 1940) et Jesus Hernandez, Yo, ministro de Stalin en Espana (2nd ed., Madrid: NOS, 1954) , Krivitsky était le chef du renseignement militaire en Europe de l’Ouest avant qu’il ne s’y réfugie à la fin de 1937; Hernandez était un dirigeant en vue du Parti Communiste Espagnol jusqu’à sa rupture avec lui après la seconde guerre mondiale. 178 VISION ON FIRE
65. Elle fait référence ici à ses prédictions antérieures selon lesquelles Staline signera un pacte avec Hitler.
66. E.H Carr, Karl Marx: A Study in Fanaticism (London: J. M. Dent and Sons, Ltd.1934).
67. Concernant le comportement personnel de Marx, voir aussi le livre de Jerrold Seigel, Marx’s Fate: The Shape of a Life (Princeton : Princeton University Press. 1978) .
68. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) fut l’écrivain anarchiste le plus en vue du dix-neuvième siècle en Europe. En plus de ses critiques anti-autoritaires de la société (« La propriété, c’est le vol » une phrase célèbre avec laquelle il commence un des ses livres) il a aussi formulé une vision utopique d’une société mutualiste décentralisée basée sur des communes et coopératives fédérées et l’absence d’état. Ses écrits et ses initiatives personnelles ont inspiré le premier développement significatif d’un mouvement anarchiste en Europe, lui-même responsable de la création de la Première Internationale et, plus tard, de la proéminence de Bakounine. Sur les démêlés de Proudhon avec Marx, voir The Poverty oj Philosophy de Marx , George Woodcock, Pierre­
Joseph Proudhon : His Life and Work (New York: Schocken Books,1972) ; Carr, Karl Marx… ; et une étude intéressante par Paul Thomas, Karl Marx and the Anarchists (London: Routledge and Kegan Paul, 1980) .

 


Les promoteurs de la folie de la guerre

Texte original : The Promoters of the War Mania  Mother Earth Vol 12 n°1 Mars 1917 An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth pp 392 à 397

En ce mot des plus critique, il devient impératif pour chaque amoureux de la liberté d’élever une vigoureuse protestation contre la participation de ce pays à la tuerie européenne. Si les opposants à la guerre, de l’Atlantique au Pacifique, unissaient leur voix dans un Non! tonitruant, alors l’horreur qui menace aujourd’hui l’Amérique pourrait encore être écartée. Malheureusement, il n’est que trop vrai que les gens, dans notre soi-disant démocratie, sont en grande partie un troupeau souffrant et muet, plutôt que des êtres humains qui osent exprimer une opinion affirmée et franche.

Mais il est impensable que le peuple américain veuille réellement la guerre. Durant ces trente derniers mois, il a eu amplement l’occasion d’être le témoin de l’effroyable carnage dans les pays en guerre. Il a vu le massacre universel, comme une peste dévastatrice, dévorer le cœur même de l’Europe. Il a vu les villes détruites, des pays entiers rayés de la carte, des armées de morts, des millions de blessés et de mutilés. Le peuple américain ne peut pas éviter d’être le témoin de la propagation de cette haine insensée et gratuite parmi les peuples d’Europe. Il doit prendre de conscience de l’étendue de la famine, de la souffrance et de l’angoisse qui frappent les pays touchés par la guerre. Il sait aussi que, pendant que les hommes sont tués comme de la vermine, les femmes et les enfants, les personnes âgées et handicapées restent à l’arrière dans un désespoir tragique et impuissant. Pourquoi alors, au nom de tout ce qui est raisonnable et humain, le peuple américain désirerait-il les mêmes horreurs les mêmes destructions et dévastations sur le sol américain?

On nous dit que la « liberté des mers » est menacée et que « l’honneur américain » exige que nous protégions cette précieuse liberté. Quelle farce! De quelles libertés des mers les masses de déshérités et de chômeurs ont-elles jamais profité? Ne serait-il pas utile d’examiner cette chose magique, « la liberté des mers », avant que d’entonner des chants patriotiques et crier hourra?

Les seuls qui ont bénéficié de la « liberté des mers » sont les exploiteurs , les marchands de munitions et de ravitaillement. La « liberté des mers » a servi de prétexte à ces voleurs américains sans scrupules et monopolistes pour frauder à la fois les malheureux peuples européens et américains. Ils ont gagné des milliards grâce au carnage international carnage ; des financiers et des magnats industriels américains ont bâti des fortunes immenses sur la misère des peuples et l’agonie des femmes et des enfants.

Demandez au jeune Morgan 1. Osera t-il avouer ses énormes gains tirés de l’export de munitions et de ravitaillement? Non, bien sûr. Mais la vérité éclatera un jour. Un expert financier a récemment affirmé que même le vieux Pierpont Morgan serait abasourdi si il voyait les impressionnants profits accumulés par son fils grâce à la spéculation sur la guerre. Et, incidemment, n’oublions pas que c’est cette spéculation sur le meurtre et la destruction qui est responsable de l’augmentation criminelle du coût de la vie dans notre propre pays. La guerre, la famine et la classe capitaliste sont les seules bénéficiaires du drame hideux, appelé nationalisme, patriotisme, honneur national et liberté des mers. Au lieu de mettre un terme à de tels crimes monstrueux, la guerre en Amérique augmenterait encore les opportunités d’enrichissement pour les chasseurs de profit. Cela sera le seul et unique résultat si le peuple américain accepte de pousser les États-Unis dans les abysses de la guerre.

Le président Wilson et d’autres représentants de l’administration nous affirment qu’ils souhaitent la paix. Si cette affirmation ne serait-ce qu’une once de vérité, le gouvernement aurait depuis longtemps mis en œuvre la suggestion des vrais amoureux de la paix de mettre un terme à l’exportation de munitions et de ravitaillement. Si ce commerce honteux mis en place par des meurtriers avait cessé dès le début de la guerre, les bénéfices pour la paix auraient été multiples.

D’abord, la guerre en Europe aurait été asséchée par l’arrêt des exportations de ravitaillement. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la guerre serait terminée depuis longtemps si l’on avait empêché les financiers américains d’investir des milliards de dollars dans des prêts de guerre 2 et si l’opportunité n’avait pas été donnée à la clique des spéculateurs de munitions et de ravitaillement d’approvisionner l’Europe afin de perpétuer le massacre.

Deuxièmement, un embargo sur les exportations aurait automatiquement retiré les navires américains des zones de guerre sous-marine et aurait donc éliminé la « raison » la plus débattue pour l’entrée en guerre contre l’Allemagne.

Troisièmement, le plus important de tout, l’augmentation artificielle, éhontée, du coût de la vie qui condamne les masses laborieuses américaines à une semi-famine, aurait été évitée si ce n’était l’important volume de produits américains affrétés vers l’Europe pour nourrir les feux de la guerre.

Les réunions et les manifestations pour la paix n’auront aucune incidence tant que le gouvernement n’est pas contraint de cesser la poursuite des exportations. Ne serait-ce que pour cette seuleraison, nous devons insister la-dessus, ne serait-ce que pour démontrer que Washington est capable de belles paroles, mais qu’il n’a jamais fait un pas significatif vers la paix. Cela aidera à démontrer au peuple américain que le gouvernement ne représente que les capitalistes, le trust international de la Guerre et de la Préparation, et non les ouvriers. Le peuple américain n’est-il donc assez bon que pour tirer les marrons du feu pour les trusts voleurs? Voilà tout ce que cette immense clameur en faveur de la guerre signifie en ce qui concerne les masses.

La tentative d’allumer la torche des furies de la guerre est des plus monstrueuses lorsque l’on se rappelle que le peuple d’Amérique est cosmopolite. L’Amérique devrait plutôt être le sol de la compréhension internationale, pour la croissance de l’amitié entre toutes les races. Ici, tous les préjugés nationaux étouffants devraient être éradiqués. Au lieu de cela, le peuple est sur le point d’être jeté dans la folie et la confusion de la guerre, et de l’antagonisme et de la haine raciale.

Certes, il n’y a jamais eu beaucoup d’amour dans ce pays envers le malheureux étranger. Mais que dire de l’orgueil avec lequel la Déesse de la Liberté brandit le flambeau devant toutes les nations opprimées ? Qu’en est-il de l’Amérique comme terre d’accueil ? Est-ce que tout cela doit devenir aujourd’hui le symbole de la persécution nationale? Réfléchissez-y. La guerre dans ce pays n’est aujourd’hui qu’une possibilité et déjà, les autrichiens et les allemands sont privés de travail, ostracisés , surveillés et traqués par les chauvinistes. Et ce n’est que le début de ce qu’apporterait la guerre dans son sillage.

Je n’ai pas besoins de souligner que je n’entretiens aucune sympathie particulière pour l’Allemagne des Höhenzollern ou l’Autriche des Habsbourg. Mais qu’est ce qu’ont à voir les allemands et les autrichiens d’Amérique – ou dans leur propre pays, d’ailleurs — avec la diplomatie et la politique de Berlin ou de Vienne? Faire payer ces gens, qui ont vécu, travaillé et souffert dans ce pays, pour les plans et les intrigues criminels échafaudés dans les palais de Berlin et de Vienne, serait une pure folie aveugle nationaliste et patriotique.

Ces millions d’allemands et d’autrichiens, qui ont plus contribué à la culture et à la croissance réelle de l’Amérique que tous les Morgan et les Rockefeller, sont aujourd’hui traités comme des étrangers ennemis juste parce que Wall Street se sent menacée dans son utilisation illimitée des mers en vue du pillage et du vol de l’Amérique qui souffre et de l’Europe qui saigne.

Le militarisme et la réaction font rage en Europe comme jamais auparavant. La conscription et la censure ont détruit le moindre vestige de liberté. Partout, les gouvernements ont profité de la situation pour resserrer le nœud militaire autour du cou du peuple. Partout la discipline a été le knout pour plonger les masses dans l’esclavage et l’obéissance aveugle. Et le pathos dans tout cela, c’est que les peuples, dans leur ensemble, se sont soumis sans un murmure, même si chaque pays a connu son quota d’hommes courageux qui ne se sont pas laissés tromper.

La même chose aura inévitablement lieu en Amérique si les chiens de guerre étaient lâchés. Déjà, des graines empoisonnées ont été semées. Toute la racaille réactionnaire, les propagandistes du chauvinisme et de la préparation, tous les bénéficiaires de l’exploitation représentés dans la Merchants and Manufacturers’ Association, les chambres de commerce, les cliques d’exportateurs de munitions, etc., etc., sont montés aux créneaux avec toutes sortes de plans et de projets pour enchaîner et bâillonner le monde du travail, de le rendre plus impuissant et muet que jamais auparavant.

Ces criminels respectables ne font plus secret de leur demande pour un service militaire obligatoire. Taft, le porte-parole de Wall Street, a exprimé assez cyniquement que, aujourd’hui, devant le risque de guerre, le temps est venu de demander l’introduction d’un militarisme obligatoire. Répétant servilement le mot d’ordre, les principaux et super-intendants de nos écoles et universités s’empressent d’empoisonner les esprits de leurs élèves avec des « idéaux » nationaux et des contrefaçons patriotiques de l’histoire pour préparer la jeune génération à « protéger l’honneur national ». Ce qui signifie en réalité saigner à mort pour les transactions malhonnêtes d’un gang de lâches voleurs légaux. Mr. Murray Butler, le lèche-cul de Wall Street, dirige la manœuvre et beaucoup d’autres comme lui rampent devant le veau d’or de leur maîtres. Parlons de la prostitution! Les malheureuses femmes de la rue sont la pureté même comparées à une telle dégénération mentale.

En plus de ce processus d’empoisonnement de la pensée, il y a les crédits colossaux votés par le Congrès et les législatures d’états pour la machine criminelle nationale. Des sommes atteignant des millions de dollars sont lancées en l’air, un montant si alléchant que le trust de l’acier et autres sociétés de fabrication de munitions et de matériel de guerre pour l’armée et la marine fondent d’enthousiasme et de sentiments patriotiques et ont déjà offert leurs généreux services au pays.

Main dans la main avec cette préparation militaire et cette folie guerrière, il y a la persécution croissante des ouvriers et de leurs organisations. Le monde du travail a accueilli avec enthousiasme et gratitude envers le président et son humanisme supposé la loi instituant la journée de huit heures de travail et se rend compte aujourd’hui que la loi n’était qu’un appât pour le vote et une entrave pour les syndicats. Elle interdit le droit de grève et introduit la conciliation obligatoire. Tout le monde sait, bien sûr, que la grève a été rendue depuis longtemps inefficace par les injonctions contre les piquets de grève et les poursuites judiciaires contre les grévistes, mais la loi fédérale sur les huit heures est la pire parodie du droit à s’organiser et à faire grève et va se révéler être une entrave supplémentaire pour le monde du travail. En plus de cette mesure arbitraire, il y a la proposition de donner les pleins pouvoirs au président en cas de guerre pour prendre le contrôle des chemins de fer et de ses employés, ce qui reviendrait ni plus ni moins à l’établissement d’un asservissement absolu et à d’un militarisme industriel pour les ouvriers.

Et puis il y a les persécutions barbares, systématiques des éléments radicaux et révolutionnaires à travers le pays. Les horreurs de Everett 3, la conspiration contre les syndicats à San Francisco, avec Billings et Mooney déjà sacrifiés — est-ce pures coïncidences ? Ou faut-il plutôt y voir la vraie nature de la guerre que la classe dirigeante américaine mène contre le monde du travail ?

Les ouvriers doivent apprendre qu’ils n’ont rien à attendre de leurs maîtres. Ces derniers, en Amérique comme en Europe, n’hésitent pas un instant à envoyer à la mort des centaines de milliers de personnes si leurs intérêts l’exigent. Ils sont toujours partants pour que leurs esclaves abusés hissent le drapeau national et patriotiques sur des villes incendiées, des campagnes dévastées, une humanité affamée et sans abris, aussi longtemps qu’ils puissent trouver suffisamment de malheureuses victimes à transformer en tueurs, prêts à répondre à l’appel de leurs maîtres pour effectuer la tâche horrible du bain de sang et du carnage.

Aussi précieux que soit le travail du Women’s Peace Party 4 et d’autres pacifistes sincères, c’est folie que d’adresser des pétitions pour la paix au président. Les ouvriers, seuls, peuvent empêcher la guerre qui menace; toutes les guerres, en fait, si ils refusent d’y participer. L’antimilitariste déterminé est le seul pacifiste. Le pacifiste ordinaire n’est que moralisateur; l’antimilitariste agit; il refuse l’ordre de tuer ses frères. Son slogan est : “Je ne tuerai pas ni ne me laisserai faire tuer.”

C’est ce slogan qui doit se répandre parmi les ouvriers et pénétrer les organisations ouvrières. Ils doivent réaliser qu’il est monstrueusement criminel de s’enrôler dans cette entreprise hideuse du meurtre. Il est assez terrible de tuer par colère, dans un moment de folie, mais il l’est encore plus d’obéir aveuglément aux ordres de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Le temps doit venir où le meurtre et le carnage par obéissance aveugle ne recevra plus de récompenses, de monuments, de pensions et d’éloges funèbres, mais sera considéré comme la plus grande horreur et honte d’une époque barbare, assoiffée de sang et obsédée par le profit; une sombre tache hideuse sur la civilisation.

Comprenons cette vérité des plus précieuses : Un homme a le pouvoir d’agir librement tant qu’il ne porte pas un uniforme. Une fois qu’il a endossé la tenue de l’obéissance, le soldat « volontaire » devient autant un rouage de la machine à tuer que son frère contraint au service militaire. Il est encore temps pour notre pays de se prononcer contre le militarisme et la guerre, de résister avec détermination au service militaire obligatoire pour le meurtre de nos semblables. Après tout, l’Amérique n’est pas encore, comme l’Allemagne, la Russie, la France ou l’Angleterre, en proie à un régime militaire, avec la marque de Caïn sur le front. La position déterminée que peuvent adopter individuellement les ouvriers, au sein de groupes et d’organisations contre la guerre, peut encore rencontrer une réponse rapide et enthousiaste. Elle fera se lever des gens à travers tout le pays. A vrai dire, ils ne veulent pas la guerre. L’appel à la guerre vient des cliques militaires, des fabricants de munitions et de leur porte-parole, la presse. Ce criminel le plus dégénéré parmi tous les criminels. Ils brandissent tous le drapeau. Oh, oui; c’est un emblème profitable qui couvre une multitude de crimes.

Il est encore temps d’enrayer la montée sanguinaire de la guerre par les paroles, la plume et l’action. les promoteurs de la guerre ont conscience que nous avons vu clairement leur jeu et que nous connaissons leurs cartes et que nous connaissons leur jeu criminel et malhonnête. Nous savons qu’ils veulent la guerre pour accroître leurs profits. très bien, laissons-les faire leur propre guerre. Nous, le peuple américain, ne la ferons pas pour eux. Pensez-vous qu’alors la guerre surviendrait ou continuerait? Oh, je sais qu’il est difficile de mobiliser les ouvriers, de leur faire voir la vérité cachée derrière le mensonge nationaliste et patriotique. Néanmoins, nous devons faire notre part. Nous serons au moins épargnés par le blâme si la terrible avalanche nous submergeait malgré nos efforts.

Pour ma part, je parlerai contre la guerre jusqu’à mon dernier souffle, avant et pendant la guerre. Je mourrai un millier de fois en appelant le peuple d’Amérique à refuser d’obéir, à refuser le service militaire, à refuser d’assassiner leurs frères plutôt que de prêter ma voix pour justifier la guerre, excepté celle de tous les peuple contre leurs despotes et exploiteurs — la Révolution Sociale.

NDT

1. John « Jack » Pierpont Morgan, Jr., dit J. P. Morgan, Jr, (1867 – 1943) est un fils de John Pierpont Morgan, dont il a hérité la fortune à sa mort en 1913. Toutes les munitions achetées par la Grande-Bretagne aux États-Unis l’ont été via une de ses sociétés.
2. Ce même John Pierpont Morgan, grâce à son monopole de fourniture en munitions et équipement, a gagné 30 millions de dollars à travers une commission de 1%. Il a prêté 12 millions de $ à la Russie, 50 millions de $ à la France en 1915. En outre, il a mis en place un groupement d’environ 2 200 banques pour prêter 500 millions de $ aux alliés.
3. Le 5 novembre 1916, environ 300 membres des Industrial Workers of the World s’embarquèrent à bord de deux bateau au départ de Seattle pour Everett, pour soutenir des ouvriers du shingle en grève depuis cinq mois. Ils furent reçus par 200 hommes recrutés par le shérif Donald McRae. La fusillade qui s’ensuivit causa la mort de deux vigilants et cinq membres de l’IWW. Voir, par exemple, The Everett Massacre Walker C. Smith et Everett Massacre
4. Créé en janvier 1915, avec Jane Addams comme présidente. L’organisation deviendra plus tard le International Committee of Women for Permanent Peace puis en 1921, la branche américaine de l’organisation internationale Women’s International League for Peace and Freedom.


La No Conscription League

Texte original : The No Conscription League Emma Goldman Mother Earth Vol 12 n°4 juin 1917. An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth pp 398 – 399

La conscription est désormais une réalité dans ce pays. Cela a pris 18 mois au total à l’Angleterre, après qu’elle se soit engagée dans la guerre, pour imposer le service militaire obligatoire à son peuple. Il n’a fallu que six semaines à la libre Amérique pour adopter une loi sur la conscription après que la guerre ait été déclarée. 1

Qu’en est-il de l’orgueil patriotique après être entrée dans la guerre européenne au nom du principe de démocratie? Mais ce n’est pas tout. Tous les pays européens ont reconnu le droit des objecteurs de conscience — des hommes qui refusent de s’engager dans la guerre au motif qu’ils sont opposés à ôter la vie.

Mais ce pays démocratique n’a pas pris de telles dispositions pour ceux qui ne veulent pas commettre de meurtres sous les ordres des profiteurs à travers le sacrifice humain. Alors « le pays de la liberté et la patrie des braves » 2 est prêt à contraindre les hommes libres sous le joug militaire.

La liberté de conscience est le plus fondamentale des droits humains, le pivot de tout progrès, aucun être humain ne peut en être privé sans perdre chaque vestige de liberté de pensée et d’action. En ces jours où tous les principes et conceptions de la démocratie et des droits individuels sont jetés par-dessus bord sous le prétexte de démocratiser l’Allemagne, il incombe à chaque homme et femme amoureux de la liberté d’insister sur son droit au choix individuel quant à la conduite de sa vie et de ses actions.

La No Conscription League a été créée dans le but d’encourager les objecteurs de conscience à affirmer leur liberté de conscience et à traduire leur objection envers la boucherie humaine en refusant de participer à la tuerie de leurs semblables. La No Conscription League doit être la voix de l’opposition à la guerre et contre l’obligation faite aux objecteurs de conscience d’y participer. Notre programme peut se résumer comme suit :

Nous nous opposons à la conscription parce que nous sommes internationalistes, antimilitaristes, et opposés à toutes les guerres déclenchées par des gouvernements capitalistes.

Nous combattrons pour ce que nous avons choisi de combattre: nous ne combattrons jamais parce qu’on nous a ordonné de le faire.

Nous croyons que la militarisation de l’Amérique est un mal qui surpasse de loin, par ses effets antisociaux et anti-libertaires, tous les biens qui pourraient découler de la participation américaine à la guerre.

Nous résisterons à la conscription par tous les moyens en notre possession et nous soutiendrons ceux qui, pour des raisons similaires, refuseront d’être enrôlés.

La première action publique importante de la No Conscription League a pris la forme d’une réunion publique de masse le 18 mai, à laquelle ont assisté 8 000 personnes. L’enthousiasme était si grand que les patriotes en uniforme venus pour perturber la réunion battirent bientôt courageusement en retraite. Une réunion des mères contre la conscription est prévue pour le 4 juin. En outre, 100 000 manifestes ont été mis en circulation.

Nous ne sommes pas inconscients des difficultés de notre tâche. Mais nous sommes résolus à aller de l’avant et d’épargner aucun effort pour transformer notre opposition en une force morale dans la vie de ce pays. Les premières actions des objecteurs de conscience en Angleterre furent parsemées d’embûches et de dangers, mais finalement, le gouvernement britannique fut obligé de tenir compte de l’amplitude toujours croissante de l’opposition de l’opinion publique envers la contrainte exercée contre eux 2. Alors, nous aussi, sans aucun doute, en Amérique serons nous l’objet de la sévérité sans concession du gouvernement et de la condamnation des patriotes chauvins, mais nous n’en sommes pas moins déterminés à aller de l’avant. Nous sommes confiants de pouvoir rassembler des milliers de personnes, objecteurs de conscience devant le meurtre de leurs semblables et pour qui un principe représente la chose la plus vitale dans la vie.

Nous aiderez-vous dans cette grande entreprise? Nous permettrez-vous de mener ce combat? Envoyez-moi vos contributions à 20 e. 125th st., New York. Commandez des manifestes.

.
NDT

1. La Grande Bretagne était le seul pays européen à ne pas avoir de service militaire obligatoire lors du déclenchement de la guerre en 1914. La conscription fut établie en janvier 1916, lorsqu’il fut évident que le volontariat ne suffisait pas aux besoins. Voir, entre autres Conscientious objection in Britain during the First World War
Pour les États-Unis et la première guerre mondiale, voir par exemple, Conscientious Objection During World War I et World War I: The CO Problem
2. The Star-Spangled Banner

resistconscriptionNew York Tribune 30 mai 1917


Emma Goldman et l’homosexualité

Traduction extraite de Free Comrades:Anarchism and Homosexuality in the United States, 1895-1917 Terence Kissack AK Press 2008 pp 133 – 152

NDT préliminaire : Cette traduction, comme les autres, n’est pas féminisée et je m’en excuse, surtout pour un tel sujet. Mais cette féminisation orthographique et grammaticale représente un surcroît de travail devant lequel j’abdique lâchement. Elle est présente dans l’intention.

Parmi les anarchistes radicaux sur les questions sexuelles, Emma Goldman était la consommatrice et la distributrice la plus insatiable de sexologie. Elle était une participante enthousiaste à des débats sur le sexe, assistait à des conférences de psychologues, sociologies et autres spécialistes, et se liait d’amitié avec les porte-paroles de cette nouvelle science. Cela ne signifie pas qu’elle était toujours d’accord avec ce qu’elle entendait ou lisait. Elle pouvait être une critique acerbe et écrivit une fois à Ben Reitman, en 1912, que la conférence du Dr. Stanley Hall sur la « Prophylaxie Morale » était « horrible. » Hall était le psychologue américain en vue du moment, connu principalement pour son livre Adolescence: Its Psychology and Relations to Physiology, Anthropology, Sex, Crime, Religion and Education. Alors qu’elle appréciait que Hall « avait souligné l’importance du sexe, », lui prêtant « presque autant de crédit que moi », elle avait été déconcertée par le fait que la conférence soit introduite par un pasteur et l’affirmation de Hall, « Nous avons besoin d’éducation sexuelle pour préserver le christianisme, la moralité et la religion. »23 Ce lien entre religion, mœurs sexuels et règles était un anathème pour Goldman. Elle respectait les travaux de Hall dans le domaine de la psychologie mais elle « était désolée pour les américains qui acceptaient des trucs enfantins comme des informations qui font autorité. »24 Malheureusement pour les américains, la présentation de Hall était représentative de la pensée sexuelle de l’époque parmi les spécialistes du pays. Comme ses camarades, Goldman était plutôt déçu par les sexologues américains et les citait rarement, sinon pour réfuter leurs travaux.

Emma Goldman avait une nette préférence pour les sexologues européens, particulièrement pour Carpenter, Ellis et Magnus Hirschfeld, qu’elle considérait tous comme des critiques sociaux et des dissidents. Elle était particulièrement en accord sur leur vision libérale de l’homosexualité. Elle avait écrit à Ellis qu’elle s’était procurée son livre, Sexual Inversion, en 1899, peu après sa publication, et qu’elle le considérait comme l’un des ses « plus grands trésors ». Sexual Inversion (coécrit en réalité par John Addington Symonds, mais dont le nom avait été retiré après sa mort parce que ses héritiers avait refusé qu’il ne soit associé à ce livre), fut un des premiers ouvrages en langue anglaise à traiter des relations entre même sexe. Ellis était plus positif envers les sujets de ses études que beaucoup de ses contemporains. Selon les termes de Vern Bullough, il « veillait à éviter tout langage se rapportant à une pathologie » et essayait de mettre en avant « l’accomplissement des homosexuels ».25 Goldman réagissait favorablement à l’approche de Ellis. « J’ai suivi vos travaux, » lui écrit-elle, « j’ai lu presque tout ce que j’ai pu trouver et l’ai présenté à tous les gens avec qui j’ai pu être en contact à travers mes conférences. »26 Goldman identifiait Ellis et sa famille idéologique comme faisant partie d’un mouvement plus large en faveur de la justice sociale, auquel elle s’identifiait et aidait à promouvoir. En aidant à mieux faire connaître Sexual Inversion, Goldman pensait qu’elle aidait à l’amélioration du statut social et éthique des femmes et des hommes au sujet duquel Ellis écrivait. Elle avait pu être attirée principalement par les travaux de Ellis parce que ceux-ci étaient indirectement liés avec l’anarchisme.

Lorsque Sexual Inversion parut en Angleterre, il fut publié par la même presse que celle utilisée par la Legitimation League, un groupe anarchiste pour la réforme sexuelle, qui plaidait pour l’amour libre et la fin de l’ostracisme social envers les enfants illégitimes et leurs mères. La était présente dans les librairies et publiait un journal intitulé The Adult. La police, convaincue que la ligue avait pour objectif de détruire la moralité anglaise, surveillait les activités du groupe et la publication des travaux de Ellis lui offrit l’occasion de s’y attaquer. En 1898, un policier en civil acheta un exemplaire de Sexual Inversion à George Bedborough, l’éditeur de The Adult qui travaillait à la librairie de la Legitimation League. Selon Ellis, la police espérait « supprimer la Legitimation League et The Adult en les identifiant à mon livre Sexual Inversion, un livre obscène évidemment, selon eux. »27 Ellis apprit l’arrestation de Bedborough, accusé de vendre Sexual Inversion – décrit par la police comme  » un écrit obscène, pervers, grivois et scandaleux » – par un télégramme envoyé par un anarchiste américain, Lillian Harman, qui avait été élu président de la Legitimation League en 1897. Bien que la League ait été sévèrement affectée par les actions policières, Ellis ne se laissa pas décourager et continua à conduire et publier ses recherches. Cette imbrication complexe entre Ellis et les anarchistes anglais a bien pu incliner Goldman à identifier les vues et les opinions de celui-ci avec les siennes.28

Goldman considérait que le travail de ceux qu’elle identifiait comme sexologues progressistes s’intégrait sans problème aux objectifs plus larges de l’anarchisme. Comme eux, elle pensait que l’étude scientifique de la nature humaine était une étape indispensable dans la marche vers la liberté. Goldman alla jusqu’à qualifier Carpenter et Ellis d’anarchistes. Ce n’était pas une interprétation nouvelle puisque Carpenter avait été associé à l’anarchisme par Lloyd et Tucker auparavant. Carpenter cultivait ses affinité avec les anarchistes en aidant Pierre Kropotkine dans ses recherches pour son livre Fields, Factories and Workshops et en contribuant et collaborant par un article très flatteur à un numéro spécial de Mother Earth, célébrant la vie et l’œuvre de Kropotkine. Ellis, malgré son histoire commune avec la Legitimation League, était moins enclin à s’allier avec les anarchistes. Lorsqu’on lui faisait part de l’opinion qu’avait Goldman de lui, il s’en démarquait. Mais ce refus d’être qualifié d’anarchiste ne la dissuadait pas. »Je suis étonnée » écrivait-elle à son ami Joseph Ishill, « par la déclaration de Ellis selon laquelle il n’est pas anarchiste parce qu’il n’appartient à aucune organisation. » Goldman louait la « vision philosophique » de Ellis qu’elle considérait « infiniment plus étendue et importante que celle de beaucoup de monde qui s’affiche comme anarchistes. »29 Ellis était un anarchiste dans l’esprit, sinon par le nom.

A travers son intérêt pour les travaux des sexologues, Goldman était en contact avec les idées médicales et psychologiques contemporaines sur l’homosexualité. En 1895, elle était à Vienne pour suivre une formation d’infirmière avec un accent particulier sur l’obstétrique et la gynécologie, lorsqu’elle entendit parler d’une conférence sur l’homosexualité. Celle-ci, délivrée par le « professeur Bruhl, » eut un impact important sur elle, puisque c’était apparemment la première fois qu’elle entendait traiter de manière scientifique les relations entre même sexe. Dans un premier temps, cependant, Goldman trouva « désorientant » le discours du docteur. Dans sa présentation, Bruhl « parlait d’uranistes, de lesbiennes, et autres sujets étrange. » Cela constitua l’initiation de Goldman à la terminologie émergente de la sexologie concernant l’homosexualité, et, au cours des décennies suivantes, elle deviendra tout à fait familière avec ces termes nouveaux. A l’époque, ils étaient novateurs. Les membres de l’auditoire, dont beaucoup exprimaient leur identité sexuelle par une inversion de genre, avaient également fasciné Goldman. Cet auditoire, se souvient-elle, « était étrange » , constitué « d’hommes à l’apparence féminine, avec des manières coquettes et de femmes clairement masculines, avec des voix graves. » La conférence de Bruhl initia Goldman au langage médical et psychologique émergent et de plus en plus développé de la différence sexuelle. En observant l’auditoire, elle apprit aussi la sémiotique de l’identification sexuelle que les « uranistes  » et les « lesbiennes » s’étaient confectionnés.30

La littérature sur la sexologie a eu un grand impact sur comme Goldman a conceptualisé sa vision politique de l’homosexualité. Elle a assimilé la vision du monde des sexologues, en parlant des homosexuels comme d’une catégorie distincte de l’humanité : une identité qui présentait des manifestations psychologiques, sociales et culturelles. Elle a employé le langage de la sexologie -« homosexuels, » « invertis, » « types intermédiaires, » et « homosexualistes » – dans ses écrits et conférences. L’usage de termes inconsistants reflète le fait que Goldman n’adhérait pas à un cadre dominant ou courant d’idées précis. Lorsqu’elle est venue à la littérature sur la sexualité, elle était une lectrice éclectique. Néanmoins, on ne peut pas sous-estimer l’importance de l’analyse sociale et politique qu’apportait Goldman à chaque question sociale. Les discours qui ont modelé son approche de la sexualité reflétaient à la fois le discours médical et psychologique spécialisé et les courants de pensées politiques plus larges dans lesquels elle évoluait. Elle était attiré par les sexologues dont le travail correspondait le mieux avec ses idées politiques de base. Elle avait l’habitude de penser en termes de groupes opprimés: la classe ouvrière, les femmes, les minorités ethniques. Hutchins Hapgood disait de Goldman qu’elle « percevait toujours quiconque mal vu par la classe moyenne, que cela soit à tort ou à raison, comme des victimes d’un ordre social injuste. »31 Goldman, qui ne se sentait jamais aussi vivante que lorsqu’elle défendait les opprimés, était prédisposée à considérer les homosexuels comme un groupe social opprimé. Ils formait un autre groupe de « parias » qui avait besoin d’un champion 32

Comme Tucker, Goldman et ses camarades ont contribué à faire circuler aux États-Unis la littérature sur la sexologie qu’ils admiraient. Les propres écrits et conférences de Goldman sur l’amour et la sexualité faisaient de fréquentes références aux travaux de Edward Carpenter, Havelock Ellis et Magnus Hirschfeld, contribuant à les faire connaître dans ses auditoires. Carpenter, Ellis, et d’autres livres de sexologues étaient vendus lors de ses tournées de conférences et étaient offert en bonus à ceux qui s’abonnaient à Mother Earth. En 1912, par exemple, les abonnés qui envoyaient 5,00$ recevaient Prison Memoirs de Berkman; What is Property de Proudhon ;The Bomb de Frank Harris ; Russian Literature de Kropotkine et de Love’s Coming of Age de Edward Carpenter »33 Le livre de Carpenter et les Mémoires de Berkman incluaient tous les deux un contenu substantiel d’érotisme entre même sexe. Ceux qui s’abonnaient à Mother Earth se voyaient donc offrir une bibliothèque relativement riche en littérature traitant de l’homosexualité. En outre, de nombreux numéros de Mother Earth contenaient des publicités qui présentaient à la vente  » des ouvrages importants sur la sexualité » et « une littérature sur l’anarchisme et la sexualité ». Les lecteurs du numéro de novembre 1915 de Mother Earth pouvaient commander le livre de August Forel The Sexual Question: A Scientific, Psychological, Hygienic and Sociological Study of the Sex Question,, un ouvrage qui, selon la publicité, traitait de « l’homosexualité … et autres pratiques sexuelles importantes. »34 Le journal de Goldman et ses tournées de conférences constituaient des canaux importants pour la dissémination de la littérature sur la sexologie.

En plus de faire de la publicité pour leurs ouvrages, Mother Earth publiaient des articles de sexologues ou écrits par des non-anarchistes radicaux en matière de sexualité. En 1907, le journal contenait un article écrit par le Dr. Helene Stocker intitulé « The Newer Ethics. » Stocker était une féministe allemande qui soutenait la réforme de la loi sur le divorce, la libre circulation de l’ information sur la contraception et l’accès légal à l’avortement, et était également membre du Scientific-Humanitarian Committee de Magnus Hirschfeld, le groupe allemand pour les droits des gays. « The Newer Ethics » est une étude de la « question sexuelle » à la lumière des travaux du philosophe Friedrich Nietzsche. Même si Stocker ne traite pas directement de la question de l’homosexualité dans son essai, elle soutenait – de manière remarquablement semblable à Carpenter – qu’en matière d’amour, les gens ne devraient pas « se plier servilement aux coutumes. » Selon Stocker, les travaux de Nietzsche « enseignent la beauté et la pureté de l’amour, qui, pendant des centaines d’années, a été stigmatisé comme vicieux par l’imagination malsaine de l’église. » Les gens, soutenait Stocker, devaient poursuivre leur passion sans culpabilités. La nouvelle éthique, écrivait-elle « s’attaque à la racine des vieilles et confuses notions, qui assimilent la ‘moralité’ avec la crainte des normes conventionnelles et la ‘vertu’ avec l’abstinence de relations sexuelles. »35 Même si elle ne se qualifie pas d’anarchiste, les vues qu’elle exprimait dans « The Newer Ethics » étaient en accord avec celles des anarchistes radicaux en matière de sexualité.

Plusieurs des camarades de Goldman partageaient son intérêts pour la sexologie, l’homosexualité et son approche politique. Ben Reitman, son amant durant les années où elle s’est intéressé le plus à ces sujets, a été particulièrement important à cet égard. Selon Candace Falk, « Ben avait toujours été fasciné par et compréhensif envers l’homosexualité. »36 Il y fut confronté très jeune. Lorsqu’il avait douze ans, il a commencé à parcourir le réseau ferroviaire, fréquentant des hommes et des garçons qui voyageaient de ville en ville pour chercher du travail. Ce milieu très largement masculin était caractérisé par une culture sexuelle rustique, où les comportements homosexuels n’étaient pas rares.37 Cette expérience précoce de la sous-culture sexuelle des travailleurs saisonniers, clodos et hobos semble avoir marqué Reitman; il a gardé, tout au long de sa vie, un intérêt pour la vie qu’il avait mené dans sa jeunesse. A la fin des années 1930, par exemple, Reitman publia un livre, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman, qui recensaient des « homosexualistes marquées » comme une des catégories de femmes qui prenaient la route.38 Lorsque Reitman devint médecin, il continua à évoluer dans des milieux sociaux où l’homosexualité était courante. Il a vécu à la marge de la société respectable. Son biographe écrit que « des types de la pègre et des sans-bris fréquentaient le cabinet de Ben, tout comme des prostituées, des maquereaux, des accrocs à la drogue et pervers sexuels. »39 Étant donné leur intérêt mutuel pour l’homosexualité et la sexologie, il est probable que Reitman partageait ses observations personnelles et son savoir avec Goldman.

Les interventions les plus notables de Goldman concernant les questions homosexuelles étaient ses conférences.Celles-ci étaient un outil clé utilisé à la fois par les anarchistes et les sexologues dans leurs tentatives de propager leurs idées. Goldman était une oratrice convaincante dont la présence sur l’estrade, selon Christine Stansell, était « aux dires de tous, hypnotique. »40 Bien qu’elle fut décrite comme une démagogue par la presse populaire, ses qualités d’oratrice résultaient de sa volonté de traiter des sujets controversés – comme la sexualité – de manière dépassionnée. Cela ne signifie pas qu’elle n’était drôle. Lorsqu’elle a donné une conférence sur la « sexualité » au collège de Harry Kemp à Kansas City, « la salle était bondée d’une foule attirée par la curiosité ». Ceux qui était venus pour assister à un spectacle furent sans doute déçus, puisqu’elle ne traita pas le sujet de manière sensationnaliste. Selon Kemp, Goldman « commença en partant du principe qu’elle ne parlait pas à des idiots et des crétins,mais à des hommes et des femmes à l’esprit mûr, » mais lorsque un des professeurs sauta sur ses pieds pour dénoncer son langage trop cru, elle répondit en se moquant du gardien de la morale scandalisé. Dans un accès de colère, le professeur hurla »Honte à toi, femme, n’as tu pas honte? » Les cris du professeur indigné réveillèrent les étudiants qui, écrit Kemp, « se mirent à hurler avec une joie indescriptible.  » Goldman participa à leur hilarité et « rit jusqu’à ce que les larmes lui montent aux yeux. » Selon Kemp, « les quatre jours où elle resta [sur le campus], ses conférences étaient pleines à craquer. »41

Goldman donna la plupart des ses conférences sur l’homosexualité en 1915 et en 1916. Il n’y a pas de raison claire sur le fait que ces années marquent l’apogée de son intérêt envers cette question, mais il est possible que le radicalisme accru de ces années de guerre créait un contexte dans lequel elle pensait pouvoir parler de sujets controversés. Bien avant que l’Amérique n’entre en guerre en 1917, le climat politique aux Etats-Unis était envenimé par la conflagration qui consumait l’ Europe. Le pays était déchiré par les débats concernant l’intervention, le pacifisme et la politique de l’empire. Dans cette atmosphère surchauffée, Goldman traitait un large éventail de sujets, incluant l’homosexualité. On pourrait faire une comparaison avec la fin des années 1960 et le début des années 1970, lorsque la guerre du Vietnam, la montée de la Nouvelle Gauche, le virage vers le Black Power et les variantes radicales du féminisme, reliés entre eux de manière complexe, créèrent un contexte politique et culturel dans lequel les gays et lesbiennes se radicalisèrent.42

Ce fut le moment fort de ses conférence sur l’amour entre même sexe, mais elle avait évidemment traité le sujet dans des conférences avant 1915 . En 1901, par exemple, le journal Free Society avait publié un compte-rendu d’une conférence qu’elle avait donné à Chicago concernant l’aspect moral et éthique de l’amour entre même sexe. Lors de celle-ci, Goldman « a soutenu que tout acte auquel prennent part deux individus consentants n’est pas du vice. Ce qui est habituellement condamné hâtivement comme du vice par des individus irréfléchis, comme l’homosexualité, la masturbation, etc., devrait être considéré d’un point de vue scientifiques, et non pas de manière moralisatrice. »43 L’ argument de Goldman en 1901 – selon lequel des relations et des comportements consensuels qui ne causent aucun tort à d’autres ne devraient pas être réglementés – constituait le message de base de toutes ses interventions sur le sujet de l’homosexualité. Elle considérait cette analyse – basée sur ses lectures sur la sexologie – comme un point de vue scientifique et non moraliste. Lors de la seconde décennie du vingtième siècle, les conférences de Goldman étaient plus qu’une simple défense de l’homosexualité. Elle commença à parler comme une autorité sur le sujet; Ses conférences étaient des cours d’éducation sexuelles. Ses points de vues sociologiques et psychologiques sur l’homosexualité transparaissaient dans le contenu de ses thèmes et c’était à partir de ceux-ci qu’elle traitait le sujet lors de ses conférences dans les années juste avant la guerre.

Comme les sexologues qu’elle admirait, Goldman tirait la plupart de ses informations sur l’attirance entre même sexe de ses propres observations et analyses sociales. Elle reconnaissait qu’elle avait appris beaucoup de ce qu’elle savait au sujet de l’homosexualité par ses amis et relations. En 1915, elle avait écrit à une amie, l’encourageant à assister à sa conférence sur « le sexe intermédiaire… parce que j’en parle sous un angle totalement différent de celui de Ellis, Forel, Carpenter et autres, et cela principalement à cause de la documentation que j’ai rassemblé durant la dernière demie douzaine d’années à travers mes contacts personnels avec les types intermédiaires, ce qui m’a conduit à collecter une documentation des plus intéressante. »44 Les relations personnelles de Goldman avec les « types intermédiaires » – un terme que Carpenter utilisait pour décrire les homosexuels – enrichissaient sa compréhension de la sexualité et pourraient bien lui avoir donné l’élan pour développer ce thème, qui n’était auparavant qu’un sujet parmi de nombreux autres traités lors de ses conférences.

Notes de l’auteur

23. Emma Goldman à Ben Reitman, 13 juillet 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
24. Goldman, Living My Life, p 575.
25. Vern Bullough, Science in the Bedroom: A History of Sex Research (New York: Basic Books,1994), p81 .
26. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
27. Havelock Ellis, My Life, p 300
28. Sur la Legitimation League et Ellis voir Jeffrey Weeks, Sex, Politics and Society: The Regulation of Sexuality Since 1800, seconde édition (London: Longman, 1989), pp 180-181 .
29. Emma Goldman à Joseph Ishill, 23 juillet 1928, Emma Goldman Papers, reel 20.
30. Goldman, Living My Life, p 173.
31. Hapgood, A Victorian in the Modern World, p 466.
32. Bonnie Haaland est d’accord avec l’idée que la sexologie a influencé la formation des opinions de Goldman sur la sexualité, mais elle considère que cette influence a été pernicieuse. Cela a pour conséquence une fausse conscience. « Alors que Goldman pensait manifestement avoir été libérée par les sexologues, comme en témoigne sa volonté de parler ouvertement de sujets sexuels, elle contribuait, en même temps, à la pathologisation de la sexualité par les sexologues, qui classifiaient les comportements sexuels en tant que perversions, inversions, etc. » En d’autres termes, Goldman ne faisait que reproduire les déformations des sexologues. (Haaland, Emma Goldman, p 165.)
33. Emma Goldman à Joseph Ishill, 31 décembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
34. Voir la publicité, The Sexual Question by August Forel, Mother Earth, novembre 1915 .
35. Helene Stocker, « The Newer Ethics, » Mother Earth, mars 1907, pp 17-23.
36. Falk, Love, Anarchy and Emma Goldman, pp 423-424.
37. Voir Boag, Same-Sex Affairs et Chauncey, Gay New York.
38. Ben Reitman, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman (New York: Sheridan House, 1937), p 283.
39. Roger A. Bruns, The Damndest Radical: The Life and World of Ben Reitman, Chicago ‘s Celebrated Social Reformer, Hobo King, and Whorehouse Physician (Urbana: University of Illinois Press, 1987), p 16.
40. Christine Stansell, American Moderns: Bohemian New York and the Creation of a New Century (New York: Henry Holt and Company, 2001), p 132.
41. Harry Kemp, Tramping on Life: On Autobiographical Narrative (Garden City, NJ: Garden City Publishing Company, 1922), pp 286-287.
42. Voir Martin Duberman, Stonewall (New York: Dutton, 1993); et Terence Kissack, Freaking Fag Revolutionaries: New York’s Gay Liberation Front, 1969-1971 Radical History Review n°62 (1995), pp 104-134.
43. Abe Isaak jr., « Report from Chicago: Emma Goldman » Free Society, 9 juin 1901, p 3.
44. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.

Les conférences de Goldman étaient souvent le moyen de rencontrer des « types intermédiaires » avec lesquels elle se liait d’amitié. En 1914, Goldman rencontra Margaret Anderson qui était venue l’écouter. Le radicalisme sexuel fut l’élément clé de l’attirance de Goldman pour Anderson. Selon cette dernière, Goldman, « dont le nom suffisait, en ces temps-là à provoquer un frisson » était « considérée comme un monstre, une défenseuse de l’amour libre et des bombes. »45 Pour Anderson, qui avait elle-même emprunté la voie de la rébellion bohème, une aura de danger entourait Goldman qui participait à sa fascination pour elle. Anderson la présentait à son amante, Harriet Dean, avec qui elle publiait The Little Review, un journal d’art et de culture. Goldman décrivit les deux comme un couple classique de lesbiennes, bien qu’elle n’ait pas utilisé le terme. Selon elle, Dean « était athlétique, d’apparence masculine, réservé et complexée. Margaret, au contraire, était féminine à l’extrême, débordante constamment d’enthousiasme. »46

Dean et Anderson s’impliquèrent dans le militantisme politique de Goldman et les controverses qu’il suscitait. Les deux femmes aidèrent à organiser les conférences à Chicago, en vendant des places devant les locaux de The Little Review. La famille de Dean, qui vivaient dans cette ville, étaient mortifiés. Ils proposèrent de payer les frais d’imprimerie associés aux conférences de Goldman, si celle-ci acceptait de ne pas parler d’amour libre. L’anarchisme, semble t-il, était un sujet acceptable de conversation, mais l’amour libre dépassait les bornes. La famille Dean semblait ne pas avoir assimilé le fait que l’amour libre et l’anarchisme était, pour beaucoup , la même chose. De manière surprenante, ils n’avaient pas fait d’objection envers l’intention de Goldman de parler sur le sujet du « sexe intermédiaire ». Il est possible qu’ils ignoraient la tenue de la conférence ou qu’ils n’avaient pas compris son sujet à partir de son intitulé. Ou peut-être ne percevaient-ils pas la relation entre Dean et Anderson comme étant de nature sexuelle, ou encore, la voyait-il comme une variante du Mariage de Boston* qui était chose courante parmi les femmes actives de l’époque. Il est aussi possible, bien que improbable, étant donné l’horreur avec laquelle ils avaient réagi à l’idée de voir le nom de la famille associé à l’amour libre, qu’ils avaient compris que Dean et Anderson étaient amantes, mais que cela leur était égal. Quoi qu’il en soit, Goldman refusa de modifier le sujet de sa conférence et Dean et Anderson se rangèrent de son côté.

Anderson et Dean étaient attirées par l’anarchisme parce qu’il promettait une liberté psychologique, sociale et sexuelle. « L’anarchisme, » proclamait Anderson, « était expression l’ idéale pour mes idées sur la liberté et la justice. » En peu de temps, les pages de The Little Review se remplirent déloges sur l’anarchisme et Goldman fut invitée à y contribuer. Elle rendit la pareille, encourageant les lecteurs de Mother Earth, « à s’abonner à la revue de Margaret C. Anderson. » Elle considérait Dean et Anderson comme des camarades radicales qui associaient l’art et le militantisme dans une tentative pour créer de nouvelles relations sociales . Elle faisait l’éloge de The Little Review, comme étant « une revue dédiée à l’art, la musique, la poésie, la littérature et le théâtre », qui avait une approche de ces sujets « non pas d’un point de vue de l’art pour l’art mais dans un souci de faire retentir le thème majeur de la rébellion dans la démarche créative. »47 La vie sexuelle non conventionnelle de Anderson et Dean faisait partie de leur rébellion. « Avec une forte personnalité, » observait Goldman, « elles ont brisé les chaînes de leur milieu classe-moyenne pour se libérer de l’esclavage familial et des traditions bourgeoises. »48

Il est impossible de savoir combien d’admirateurs de Goldman étaient gays ou lesbiennes, mais Dean et Anderson n’étaient certainement pas les seules homosexuelles à avoir été attiré par elle. Emma Goldman recevait aussi l’appui d’un homme du New Jersey, nommé Alden Freeman, un homme fortuné qui vivait à East Orange. En 1909, il avait choqué ses voisins en offrant sa propriété à Goldman alors que les autres lieux lui étaient fermés. Goldman donna sa conférence devant un large auditoire enthousiaste. Pour Freeman, c’était un acte d’une profonde résonance personnelle. Selon Will Durant, ami à l’époque à la fois de Freeman et de Goldman, « Freeman … montrait sa liberté envers la tradition en accueillant une conférence de Goldman sur le théâtre moderne dans la grange de sa propriété. » D’après lui, la raison de l’hospitalité surprenante de Freeman était que c’était un « homosexuel, mal à l’aise dans la société hétérosexuelle autour de lui ». En tant qu’homosexuel, Freeman se sentait aliéné alors « il sympathisait … avec des rebelles et les aidait dans leurs projets. »49 Il existait une relation étroite, suggère Durant, entre ses sentiments de différence sexuelle et son intérêt et son soutien à l’anarchisme. Après la conférence dans la grange, Freeman soutint financièrement et resta en contact avec elle même après son exil hors des États-Unis.

D’autres semblent avoir pensé comme Freeman. Il existe une histoire fascinante sur l’influence qu’ont eu les conférences de Goldman sur Alberta Lucille Hart. Bien que née femme en 1892, Hart avait choisi de vivre comme un homme. L’anarchisme a joué un rôle dans ce processus spectaculaire de transformation personnelle. Hart a connu des difficultés avec son identité et son entourage. En 1916, « [Hart] avait assisté à de nombreuses conférences de Emma Goldman et devint très intéressé par l’anarchisme. »50 Les conférences et des recherches plus approfondies sur l’anarchisme ont donné un élan supplémentaire à sa décision de vivre sa vie comme il l’entendait. Il déménagea plus tard dans une nouvelle ville où il se maria avec une femme et poursuivit une carrière de médecin. C’était à ce genre de décision individuelle que parlaient les idées de Goldman. Sa défense intransigeante du droit de l‘individu avait plu à Hart à un moment crucial de sa vie. Du fait de sa volonté de parler au nom des homosexuels et d’ autres considérés comme déviants, elle semblait attirer spécialement ces hommes et ces femmes dont les désirs ou l’identité sexuels les faisaient se sentir « mal à l’aise » dans la société où ils/elles vivaient.

La relation la plus intéressante entre Goldman et l’une de ses admiratrices est le cas de Almeda Sperry. Les deux femmes se sont rencontrées après une conférence de Goldman sur la prostitution. Une femme de la classe ouvrière, qui vivait dans la ville industrielle de New Kensington, en Pennsylvanie, Sperry avait à la fois des amants masculins et féminins et des opinions politiques aussi non conventionnelles que sa vie sexuelle. Inspirée par Goldman, Sperry se lança dans le mouvement anarchiste. Elle y milita sans relâche pendant de nombreuses années, aidant Goldman dans ses efforts pour propager les idées anarchistes. En 1912, par exemple, elle aida à trouver une salle pour une conférence de Goldman à New Kensington et écrivit à une amie, « Tu devrais venir, Emmy, parce que les gens ont affreusement besoin de toi. »51 Sperry distribuait avec enthousiasme de la littérature anarchiste : »Je vais établir une liste de toutes les personnes radicales de cette vallée, » écrivit Sperry à Goldman, « et j’ai l’intention de leur rendre visite à tous! Je veux faire de mon endroit le quartier général de la littérature anarchiste dans la Alleghen Valley et je réussirai. »52 En même temps que l’intérêt de Sperry pour l’anarchisme grandissait, il en était de même de ses sentiments pour Goldman. Cela se révéla être une source de conflit entre les deux femmes – Sperry voulait une relation plus profonde alors que Goldman résistait. Sperry était aussi enthousiaste dans sa quête de Goldman qu’elle l’avait été dans la distribution de littérature anarchiste. Dans une lettre particulièrement parlante, elle écrivait que Goldman lui était apparue en rêve. L’imagerie en était profondément érotique:

45. Margaret Anderson, My Thirty Years’ War: The Autobiography, Beginnings and Battles to 1930 (New York: Covici Friede), p 55.
46. Goldman, Living My Life, p 531 .
* NDT L’expression « mariage de Boston » décrivait aux États-Unis aux XIXe et début du XXe siècle deux femmes qui vivaient ensemble. Leurs relations n’étaient pas obligatoirement sexuelles.
47. Emma Goldman, Mother Earth, octobre 1914, p 253
48. Goldman, Living My Life, p 531 .
49. Will et Ariel Durant, A Dual Autobiography, p 37.
50. Dr. J. Allen Gilbert, « Homosexuality and Its Treatment, » dans Gay/Lesbian Almanac: A New Documentary, ed, Jonathan Ned Katz (New York: Harper and Row, 1983), p 272.
51. Almeda Sperry à Emma Goldman, 1er novembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
52. Almeda Sperry à Emma Goldman, 18 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.

« Tu étais une rose, une grande rose jaune, rose au milieu, mais les pétales étaient rabattus les uns sur les autres, si serrés. Je les ai suppliés de me céder le passage et j’ai porté la rose à mes lèvres pour que mon souffle chaud les persuade de s’ouvrir. Doucement, doucement, ils se sont ouverts, révélant une grande beauté – mais le centre rose virginal de la fleur ne s’est pas ouvert jusqu’à ce que les larmes jaillissent de mes yeux et il s’ouvrit soudainement dévoilant en son centre une goutte de rosée. J’ai bu la rosée et mordu le cœur de la fleur. Les pétales sont tombés sur le sol un à un. Je les ai écrasés avec mon talon et leur odeur m’a suivie lorsque je suis partie. »

L’érotisme violent du rêve de Sperry – un mélange de désir et d’hostilité -est caractéristique de ses échanges avec Goldman. Sperry semble fâchée que celle-ci ne partage pas son désir passionné. Cela ne veut pas dire qu’elle était totalement indifférente Sperry – elle l’étreignait et l’embrassait, mais le sens de ses attitudes n’est pas clair. Même si il existe quelques indications pour que, selon le terme de Blanche Wiesen Cook, Goldman aurait pu « faire une expérience » avec Sperry, il est plus probable qu’elle ne donnait pas à ces gestes le même sens qu’elle.53 Comme l’écrit Jonathan Ned Katz, « les lettres montrent que Goldman répondait à l’affection de Sperry, quoique avec moins de passion et de besoin désespéré. »54 Le ton des dernières lettres de Sperry – leur caractère baroque, insistant – témoigne d’une grande frustration érotique. Sperry voulait approfondir son contact physique avec Goldman, mais celle-ci résistait. L’imagerie torturée du rêve de Sperry révèle comment elle a vécu le fait que Goldman refuse ses avances .

Malgré l’ambivalence de ses sentiments envers elle, Sperry fascinait Goldman. Elle l’avait présentée à ses amis, y compris à Hutchins Hapgood et Ben Reitman ( qui interprétait certainement l’intérêt de Goldman pour Sperry comme étant de nature sexuelle). Celui-ci, dont l’aventurisme sexuel était célèbre, proposa à Sperry de se joindre à lui et à Hapgood pour faire l’amour à trois. Sperry, dégoûtée par la proposition de Reitman refusa. Alice Wexler affirme que Reitman était motivé, au moins en partie, par son attrait pour Hapgood, remarquablement bel homme.55 Qu’il était aussi intéressé pour coucher avec Hapgood que avec Sperry. Goldman niait avoir une attirance sexuelle pour elle, mais elle était clairement enthousiaste envers sa nouvelle amie, la décrivant à Nunia Seldes comme « la femme américaine la plus intéressante que j’ai jamais rencontré. » Elle a même considéré publier ses lettres, qu’elle trouvait « merveilleusement intéressantes » et « de grands documents humains. » 56 Sperry était tout à fait consciente de la nature sociologique de l’intérêt que lui portait Goldman. Dans une lettre, elle lui écrivait, en utilisant une construction à la troisième personne – qui faisait coïncider le fond et la forme -« Peut-être qu’elle m’étudie seulement — toutes les facettes de ma personnalité, pour le bien de sa cause – étudiant ce produit étrange de notre civilisation. »57 Sperry était très perspicace. Goldman; elle faisait partie de ces « types intermédiaires » qui lui fournissaient « un matériel intéressant » pour ses conférences.58

Goldman délivrait ses conférences au sujet de l’érotisme entre même sexe à un large public.A la différence des médecins et autres spécialistes, elles étaient ouvertes à tous et se tenaient dans des lieux accessibles. De temps en temps, il y avait d’autres conférences publiques sur l’homosexualité, telle que celle donnée par Edith Ellis, la femme de Havelock Ellis, qui s’est rendue à Chicago en 1915, mais elles étaient rares. Des conférenciers comme Ellis ne parlaient généralement que dans des grandes villes et leurs tournées étaient limitées géographiquement. Les conférences de Goldman étaient annoncées dans Mother Earth et la presse non anarchiste, et elle parlait dans des grandes villes comme dans des petites, à travers le pays, à New York; Chicago; St. Louis, Washington D.C.; Portland; Denver; Lincoln, Nebraska; Butte, Montana; San Francisco; San Diego; entre autres. Elle a parlé dans une variété de lieux différents: des locaux syndicaux jusqu’à Carnegie Hall. Elle estimait que entre 50 000 à 75 000 personnes venaient l’écouter par an. Bien que toutes ne venaient pas à des conférences sur l’homosexualité, le nombre de personnes qui l’ont entendu sur ce sujet était largement plus élevé que pour tout autre de ses contemporains. 59

Ses conférences sur l’homosexualité drainaient des foules importantes et réceptives. Une nuit à Chicago en 1915, Goldman a craint le pire lorsque dans la soirée est « survenue une pluie diluvienne », une situation connue pour gâcher une réunion publique. Néanmoins, elle fut heureuse de constater que « qu’un large auditoire avait bravé la tempête » pour l’écouter. 60 La même année, Anna W écrivit un article dans Mother Earth sur l’une des conférences de Goldman au sujet de l’ »homo-sexualité » à Washington D.C. Goldman, écrit Anna W, est une « vraie amie des marginaux sociaux » qui « face à une opposition générale énergique au débat sur un sujet depuis longtemps entouré de mystère et considéré obstinément comme tabou par les autres conférenciers … a délivré un message des plus éclairant sur l’ homo-sexualité. » Selon Anna W, « la salle était bondée d’une foule digne, attentive et passionnée. » Brûlant de curiosité, l’auditoire demandait des informations à Goldman. « La franchise et la célérité avec lesquelles ils posaient des questions et débattaient étaient la preuve de l’ intérêt réel et profond qu’avait éveillé son traitement du sujet »61 Goldman répondait clairement à la soif de savoir du public sur le sujet.

Goldman était plus percutante que d’autres orateurs dans son exploration de l’aspect social, éthique et culturel du désir entre même sexe. Margaret Anderson, par exemple, pensait que Edith Ellis faisait pâle figure comme oratrice comparée à Goldman, Anderson soutenait que sa présence face au public « ne pesait pas autant que celle de ses contemporains les plus ‘destructeurs’. » La référence au pouvoir ‘destructeur’ de Goldman est une petite pique à sa réputation imméritée de « poseuse de bombes » et à sa réputation méritée d’oratrice « explosive ». Ellis,d’autre part, n’allait pas au fond des choses. Même si elle citait les travaux de Carpenter, elle ne parlait pas « des engagements sociaux de Carpenter au nom des homosexualistes. » Au lieu de s’engager dans un débat politique direct, Ellis soulignait seulement que tous les homosexuels ne se trouvaient pas dans un asile d’aliénés; certains occupaient des trônes ou étaient des artistes célèbres. Mais cela n’impressionnait pas Anderson, « Ce n’est pas suffisant », insistait-elle, « de répéter que Shakespeare, Michel-Ange, Alexandre Le Grand, Rosa Bonheur et Sappho étaient des intermédiaires. » Ellis, au contraire de Goldman, ne se posait pas la bonne questions : « comment la science du futur va t elle traiter cette question? » Selon Anderson, Ellis sous-estimait son auditoire et « ne parlait pas clairement. » Ayant entendu Goldman parler sur le sujet, Anderson regrettait que Ellis n’était pas capable d’égaler sa contemporaine la plus ‘destructrice’. « Je ne peux m’empêcher de comparer [Ellis], » écrivait Anderson, « à une autre femme, dont la conférence sur le même sujet aurait été généreuse, courageuse, belle … Emma Goldman ne décevait jamais de cette manière. »62 Les passions politiques de Goldman et sa croyance dans la « science du futur » l’amenaient à être plus directe et agressive dans son traitement de sujets que d’autres maniaient avec des pincettes.

Il est difficile d’évaluer l’effet que les mots de Goldman avaient sur son auditoire. Combien venaient pour chercher des réponses à leurs propres questions? Les trouvaient-ils? Les exemples de Anderson, Sperry, Hart et Freeman sembleraient indiquer qu’elles trouvaient utiles les conférences de Goldman. Mais qu’en est-il de ceux qui n’avaient peut-être pas beaucoup réfléchi à l’homosexualité avant de l’entendre? Assistaient-ils aux conférences pour la rigolade? Des membres de l’auditoire étaient-ils engagés dans une forme d’encanaillement sexuel? Et quel était sur eux l’effet des conférences? Anna W était convaincue qu’elles avaient un pouvoir de transformation. Elle écrivait, « Je n’hésite pas à dire que toutes les personnes venant à une conférence qui ressentaient du mépris et du dégoût pour les homo-sexualistes et qui soutenaient les autorités, préconisant que ceux qui s’adonnaient à cette forme particulière de sexualité devaient être poursuivis et condamnés, en repartaient avec une compréhension profonde et un sentiment d’ouverture envers cette question, et la conviction qu’en matière de vie personnelle, la liberté devrait régner. »63 Il est facile de critiquer l’enthousiasme de Anna W comme étant partisan mais il est tout à fait possible que, pour beaucoup, les conférences de Goldman avaient une grande influence en modelant leurs opinions sur des questions de morale et de tolérance sociale. Pour certains, elles pouvaient être la première fois où ils entendaient un sujet d’une telle importance viscérale pour leur vie exprimé sans référence à Sodome et Gomorrhe, l’asile d’aliénés ou le code civil.

Comme dans le cas de Almeda Sperry et de Margaret Anderson, des membres de l’auditoire venaient rencontrer Goldman après ses conférences. Et elle se montrait disponible. Dans sa biographie, elle a écrit sur les « hommes et les femmes qui avaient l’habitude de venir me voir après mes conférences sur l’homosexualité … qui me confiaient leurs angoisses et leur solitude. » Employant un ton quelque peu dramatique et protecteur, elle notait qu’ils « étaient souvent d’un caractère plus délicat que ceux qui les bannissaient ». Ceux-ci venaient chercher une information les concernant; cela expliquait leur présence. « La plupart d’entre eux, » selon Goldman, « n’avait acquis une juste compréhension de leur différence qu’après des années de lutte pour réprimer ce qu’ils considéraient comme une maladie et une affliction honteuse. » Elle pensait que l’anarchisme avait un message spécifique à délivrer à ceux qui parlaient avec elle de leur mal-être psychologique profond. « L’anarchisme, » pensait-elle, « n’était pas qu’une simple théorie pour un futur éloigné; il était une influence vivante pour nous libérer de nos inhibitions,aussi bien intérieures que extérieures. »64

Le message de tolérance et de compréhension de Goldman était un contrepoison parfait aux dénonciations acharnées des moralistes. Dans son autobiographie, Goldman se souvient de l’impact qu’a eu l’une de ses conférences sur une de ses auditrices: D’après Goldman, la jeune femme qui parlait avec elle un soir à la fin de sa prise de parole  » n’était qu’une parmi d’autres qui cherchaient à la voir. » Elle raconta à Goldman l’histoire de ses épreuves:

« Elle a confessé que, en vingt-cinq ans d’existence, elle n’a pas connu un seul jour où la proximité d’un homme, même celle de son père et de ses frères, ne l’ai rendu malade. Plus elle essayait de répondre aux invites sexuelles, et plus les hommes la répugnaient. Elle se haïssait elle-même, disait-elle, parce qu’elle était incapable d’aimer son père et ses frères de la même manière qu’elle aimait sa mère. Elle souffrait d’atroces remords mais sa répulsion ne faisait que grandir. A dix-huit ans, elle avait accepté une demande en mariage, dans l’espoir que de longues fiançailles l’aideraient à s’habituer à un homme et la guériraient de sa ‘maladie’ . Cela s’avéra être un désastre épouvantable qui manqua de la conduire à la folie. Elle ne pouvait pasenvisager le mariage t n’osait pas se confier à son fiancé ou à ses amis.Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un, m’a t-elle dit, qui souffrait d’une affliction semblable, ni jamais lu de livres qui traitaient de ce sujet. Ma conférence l’avait libérée. Je lui avais rendu le respect d’elle-même « 65

53. Cook, « Female Support Networks and Political Activism, » p 57. Voir aussi Haaland, EmmaGoldmall, pp 172-174.
54. Katz, Gay American History, p 523.
55. Wexler, Emma Goldman, p 309, n. 35. Voir aussi Stansell, American Moderns, pp 296-297.
56. Emma Goldman à Nunia Seldes, 4 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
57. Almeda Sperry à Emma Goldman, 21-22 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
58. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.
59. Peter Glassgold, « Introduction: The Life and Death of Motller Earth, » dans Anarchy ! an Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth, ed. Peter Glassgold (Washington DC : Counterpoint, 2001), xxvi.
60. Emma Goldman, « Agitation En Voyage, » Mother Earth, juin 1915, p 155.
61. Anna W., « Emma Goldman in Washington, » Mother Earth, mai 1916, p 517.
62. Margaret Anderson citée dans Katz, Gay/Lesbian Almanac, pp 363-366.
63. Anna W, « Emma Goldman in Washington, » Mother Earth, mai 1916, p 517.
64. Goldman, Living My Life, p 556.
65. loc, cit.

La vague compréhension de l’homosexualité de la jeune femme est frappante. En tant que membre d’un famille respectable de la classe moyenne, qui protégeait sans doute ses enfants, l’auditrice de Goldman ne connaissait pas d’hommes et de femmes homosexuels.Ni n’avait eu accès à la littérature sur la sexologie, les informations ou les ouvrages de fiction qui traitaient de sa « maladie » La jeune femme n’avait jamais rencontré quelqu’un qui avait ouvertement, mais la médecine dévié des normes de genre et de sexe dans son milieu familial, mais la médecine et la santé mentale – en l’occurence la « maladie » dans son cas – était clairement le schéma à travers lequel elle se percevait. Comment cette jeune femme était elle arrivée à cette perception n’est pas clair puisque elle a dit à Goldman « n’avoir jamais lu de livres traitant du sujets. » Même si elle n’avait jamais eu connaissance de textes qui formulaient le désir sexuel en termes de « santé » ou de « maladie », elle avait néanmoins adopté cette conception. L’utilisation d’un discours sociologique par Goldman a pu la libérer, puisqu’il offrait une alternative,d’une manière accessible, pour concevoir son désir autrement que sous un angle négatif.

Goldman ne rencontra pas beaucoup de résistance de la part des autorités en ce qui concerne ses conférences sur l’homosexualité. Il n’existe qu’une tentative connue de la censurer parce qu’elle parlait, en partie du moins, de l’amour entre même sexe. Selon Goldman, sa tournée en 1915 « ne rencontra aucune interférence policière jusqu’à ce que nous arrivions à Portland, Oregon,alors que les sujets que j’abordais était tout sauf inoffensifs : discours contre la guerre, la campagne en faveur de Caplan et Schmidt **, l’amour libre, le contrôle des naissances, et la question la plus taboue dans la société policée, l’homosexualité. » 66 La police de Portland arrêta Goldman au moment où elle s’apprêtait à donner une conférence sur le contrôle des naissances, sous prétexte que distribuer une information sur les moyens de contraception était illégal. Ben Reitman, qui avait organisé la tournée, fut aussi arrêté. Le juge, qui avait été saisi de l’affaire, relâcha les prisonniers puisque la conférence avait été empêchée et qu’aucune information n’avait été diffusée. Cette erreur tactique de la part des arbitres de la moralité de Portland a permis au système judiciaire de faire se dépêtrer
tous ceux impliqués dans ce qui aurait pu être un procès public des plus délicats.

portlandSpeakingLeaflet

Le soir précédant son arrestation, Goldman avait parlé de l’homosexualité et le fait qu’elle s’apprêtait probablement à recommencer était, en partie , responsable de ses ennuis. Même si elle avait été arrêtée avant une conférence sur le contrôle des naissances, le fait qu’elle avait parlé auparavant de l’homosexualité était une bonne raison de la censurer. L’arrestation de Goldman avait été précipitée par les agissements de Josephine DeVore Johnson,la fille d’un pasteur local et la veuve d’un juge. Johnson avait écrit une lettre au maire de Portland, dans laquelle elle mentionnait notamment la conférence de Goldman « Le Sexe Intermédiaire (Une Étude de l’Homosexualité) « comme une atteinte à la moralité publique qui menaçait leur belle cité. Le « plaidoyer » de Goldman, Johnson, « présente un ton nouveau et effrayant qui ne peut se faire entendre dans cette ville sans qu’il soit demandé si cela est permis » Johnson était particulièrement contrariée par le fait que la conférence était ouverte au public. Le Collegiate Socialist Club de Portland en faisait même la promotion et prévoyait de fournir aux « intellectuels » des billets supplémentaires. Elle se désolait que « des jeunes gens assistent aux conférences de Miss Goldman » et que l’on pouvait s’attendre à ce que davantage encore viennent les voir dans l’avenir. La façon dont Johnson dépeignait les conférences suggérait que l’auditoire était un dangereux mélange d’intellectuels, d’anarchistes, de jeunes et de déviants sexuels. On ne devait pas permettre aux « idées épouvantables » de Goldman, plaidait Johnson, de souiller l’ innocence de la jeunesse de Portland. 67 Son insistance pour que le maire agisse pour protéger la ville est une illustration des manières complexes avec lesquelles l’homosexualité était à la fois tue et le sujet de débats et de discussions – dans des lettres, par des actions des autorités et autres – au tournant du siècle.

Ce n’était pas exact, comme l’affirmait Johnson, de dire que Goldman ajoutait un « ton nouveau et effrayant » dans la vie publique de Portland. Son arrestation fut la note finale des scandales locaux les plus célèbres de l’époque sur la question de la sexualité. La question de l’homosexualité avait jaillit en plein jour à Portland trois ans avant la venue de Goldman, lorsque, en novembre 1912, la police perquisitionna la YMCA de la ville et arrêta plus de vingt hommes sur l’accusation d’attentat à la pudeur. Ces hommes en impliquèrent d’autres – une cinquantaine en toute. La panique gagna la ville alors que quelques hommes avaient fui avant d’être arrêtés et que d’autres étaient horrifiés d’apprendre qu’un bastion supposé de la bonne moralité était un antre de perversion. Selon John Gustav-Wrathall, « ce scandale n’impliquait pas seulement la composante traditionnellement de classe moyenne des membres de la YMCA, protestants aux ‘bonnes mœurs ‘ – mais il attirait aussi l’attention sur le fait qu’il existait un milieu actif au sein de la YMCA, et une sous-culture gay , non seulement à Portland mais dans pratiquement toutes les grandes villes d’Amérique. »68 Peter Boag
écrit que, en 1912, le scandale de la YMCA de Portland fut « le plus grand scandale de l’époque et de la région concernant l’homosexualité. »69 La YMCA participa à la purge de ses membres en collaborant avec la police, expulsant les membres suspects,et organisant une réunion publique pour répondre aux inquiétudes de la communauté. Alors que les représentants de la YMCA cherchait à contenir le scandale, le Portland News « décrivait de manière sarcastique les hommes impliqués dans le scandale comme de ‘charmants garçons charitables aimant les hommes’. »70 Tel était le contexte dans lequel Johnson, le maire de Portland et Goldman se battaient pour l’âme de la ville. Sans le scandale de la YMCA, les autorités de Portland n’auraient probablement jamais agi pour faire taire Goldman. Les cicatrices pas encore renfermées du scandale de 1912 , avaient été ravivées par le traitement public par Goldman d’un sujet que Johnson et le maire de la ville voulaient voir retourner dans l’oubli. ***

** NDT Matthew Schmidt Militant syndical accusé, avec David Caplan, du dynamitage des locaux du Los Angeles Times le 1er octobre 1910, qui fit une vingtaine de morts. Il s’ensuivit une vague d’attaques virulentes dans la presse et de répression contre la gauche syndicale, qui, en retour déclencha un mouvement de soutien envers Schmidt et Caplan. Schmidt réussit à se cacher. Bien que non anarchiste, il était ami avec Emma Goldman et lui rendit visite en 1914. A cette occasion, il rencontra aussi Donald Vose , qui, à l’insu de Goldman, travaillait pour William J. Burns, un détective privé qui cherchait Schmidt. Celui-ci fut arrêté quelques jours après et Goldman dénonça Vose dans Mother Earth dans un article intitulé « Donald Vose: The Accursed » (Janvier 1916).
https://theanarchistlibrary.org/library/emma-goldman-donald-vose-the-accursed.pdf
66. Ibid., p 555.
67. Josephine DeVore Johnson à William H.Warren, 5 août 1915, Emma Goldman Papers, reel 56.
68. John Donald Gustav-Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand: Same-Sex Relations and the YMCA (Chicago: Chicago University Press, 1998) , p 161 .
69. Boag, Same-Sex Affairs, p 3. Boag réalise l’étude la plus exhaustive des scandales et de l’homosexualité dans le nord-ouest au tournant du siècle.
70. Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand, p 165.
*** NDT Ce qui apporte une lumière nouvelle au titre YMCA de Village People …It’s fun to stay at the Y. M. C. A/ They have everything for young men to enjoy/You can hang out with all the boys….C’est amusant de rester au Y. M. C. A/ Ils ont tout pour que les jeunes hommes s’amusent/ Tu peux traîner avec tous les garçons

Mother Earth ne perdit pas de temps pour publier « A Portrait of Portland« , un exposé mordant de l’arrestation de Goldman. L’auteur de l’article, George Edwards, ridiculise la fausse pudeur des gardiens de la moralité de la ville sur la question de l’homosexualité. Il rappelle aussi à ses lecteurs que l’indignation dont a fait preuve le maire de Portland était un acte, un étalage de fausse pudeur « Aucune personne sensée » écrivait Edwards, « n’a été contrariée par les faits qui ont été révélés il y a un an ou deux concernant le taux d’homosexuels dans cette ville. Tout le monde sait que chaque ville comprend un nombre d’homosexuels proportionnel à sa taille et que les endroits naturels où ils se retrouvent sont les Y.M.C.A. » L’auteur considère que les lecteurs de Mother Earth font partie de ces « personnes sensées » qui sont familières avec la géographie sexuelle des villes d’Amérique. Et, comme Goldman, Edwards affirme qu’il existe une population distincte – proportionnelle en taille à la population globale – qui peut être identifiée comme homosexuelle. En d’autres termes, les homosexuels vivent dans des villes et occupent un espace social identifiable. C’était, en fait, la grande « découverte » des sexologues, claironnée dans les revues médicales et la littérature psychologique de l’époque. Les lecteurs de Mother Earth et les personnes qui assistaient aux conférences de Goldman ainsi que les autres radicaux sur les question sexuelles, se tenaient au courant de ces évolutions dans les sciences sociales et sexuelles. Le langage employé par Edwards et son analyse révèle combien les termes et les concepts du discours de la sexologie avait imprégné le mouvement anarchiste.

Dans son attaque contre les autorités de Portland, Edwards utilise un langage différencié selon le genre de »pruderie » et de « modernité, » codant le dernier comme masculin et le premier comme « féminin ». Il expose les différences entre le point de vue moderne, scientifique de Goldman et celui des autorités de Portland, qui » comme les ‘dames’ de l’ancien temps » étaient choquées lorsque quelqu’un mentionnait leurs jambes. » Plutôt que de se confronter à la réalité, les « dames de l’ancien temps de Portland … prétendaient qu’il n’existait pas de telles personnes. » Ceux qui étaient venus à la conférence de Goldman dans l’espoir d’entendre des détails salaces sur la YMCA locale avaient été déçus. « La conférence, » raconte Edwards, « s’est avérée être parfaitement respectable, bien que demandant un peu plus de concentration envers les faits et la logique que Madame Portland avait l’habitude de consacrer à tout autre discours. »71 Goldman parla d’une voix mesurée d’experte du comportement sexuel humain et non du ton grivois d’une pornographe. Même si les anarchistes étaient souvent dépeints sous les traits de fous lanceurs de bombes dans la presse populaire, ils étaient, en fait, beaucoup plus souvent sur des estrades que sur des barricades. Comme les sexologues qu’ils admiraient, les anarchistes s’intéressant aux questions de sexualité cherchaient à confronter ce qu’ils pensaient à la lumière froide et rationnelle qu’apportait la science sur un sujet que d’autres cherchaient à escamoter. En dépit du fait qu’elle était mue par ses passions politiques, Goldman abordait le sujet de l’homosexualité d’un point de vue dépassionné. Cela ne veut pas dire que ses conférences ne déclenchaient pas des controverses, bien sûr, la réponse de Mrs.Johnson est seulement un exemple de comment un sujet comme l’homosexualité, même abordé de la manière la plus réservée, entraînaient de vives réactions parmi ceux qui estimaient que leurs valeurs morales les plus profondes étaient menacées.

Une des dernières interventions de Goldman sur la sexologie et l’homosexualité eut lieu durant les premières années de son exil. En 1923, elle écrivit à Magnus Hirschfeld pour protester contre un article paru dans son journal, Jahrbuche fur sexuelle Zwischetnstufen. L’article, écrit par le Dr. Karl von Levetzow, affirmait que Louise Michel, une héroïne de la Commune de Paris et une anarchiste célèbre, était homosexuelle. Goldman, tout en déclarant prudemment qu’elle n’avait « aucun préjugé , ou la moindre antipathie envers les homosexuels, » démentit formellement l’interprétation de Levetzow concernant la vie de Michel.72 Hirschfeld, au contraire, soutenait l’opinion de Levetzow. « J’ai été choquée, » a écrit Goldman à Havelock Ellis, « lorsque j’ai vu les photos de cette femme formidable parmi les autres homosexuels au domicile du Dr. Hirschfeld. Je ne l’ai pas été par pruderie sur le sujet mais parce que je savais que Louise Michel était loin de cette tendance qu’on lui attribuait. »73 Goldman s’accrochait à la légende de Michel qui la décrivait comme la « Vierge Rouge ». En premier lieu, ce surnom se réfère simplement au fait que Michel ne s’est jamais mariée, mais aussi une histoire de refus et de simplicité imposée, celle d’une femme qui a passé sa vie à combattre au nom des opprimés. Aux yeux de Goldman, Michel était un modèle de dévotion, qui avait renoncé à tous les plaisirs physiques sut l’autel de la révolution. Pour elle, Michel n’était ni lesbienne, ni hétérosexuelle. Elle était une Jeanne d’Arc anarchiste.

Levetzow peignait un portrait tout à fait différent de Michel. Il plaçait le genre et la déviance sexuelle, plutôt que l’engagement politique et l’admirable altruisme, au cœur de sa personnalité. Dans cet essai, Levetzow soutient que Michel était l’exemple typique de « l’inversion sexuelle ». « Une personnalité plus virile que la sienne », conclut-il, « ne se retrouve pas, même chez les hommes les plus masculins. » Enfant, observe le docteur, Michel se livrait à des jeux de garçon manqué, allant jusqu’à jouer avec des crapauds, des chauve-souris et des grenouilles. Il soulignait l’apparence physique de Michel comme preuve de son lesbianisme. Elle était, pensait -il, d’apparence masculine, avait « des lèvres minces », « des sourcils épais » et une moustache « qui aurait éveillée la jalousie d’un lycéen ». Levetzow la considérait peu séduisante – Michel avait des lèvres qui « n’invitaient pas à l’embrasser » – et il interprétait cela comme le signe de la nature sexuelle inversée de Michel.74 En plus des signes somatiques et infantiles d’inversion, Michel avait passé sa vie entière dans les activités politiques masculines. Ses opinion anarchistes, autrement dit, étaient dus à sa nature sexuelle. Seule, une inversée sexuelle pouvait vivre une vie qui allait à l’encontre des impératifs de son sexe biologique.

La désaveu énergique de Goldman des travaux de Levetzow ne doit pas être considéré sous l’angle de la continuation d’un débat déjà engagé sur la sexualité de Michel. Celle-ci avait été accusée (et dans ce contexte ‘accusée’ est le terme exact) d’avoir « des goûts contre nature » bien avant que Levetzow n’écrive son article. L’accusation était peut-être inévitable étant donné sa façon de vivre. Comme l’a soutenu Marie Mullaney, « Les femmes en avance sur leur époque , qui sortaient de leur rôle social conventionnel, étaient cataloguées comme mutantes sexuelles simplement du fait de leur militantisme ou engagement politique publics. »75 Des rumeurs au sujet des relations de Michel avec d’autres femmes ont commencé à surgir après son emprisonnement dans les prisons françaises de Nouvelle Calédonie. En prison, elle avait noué d’étroites relations avec une codétenue nommée Nathalie Lemel. Après son retour en France, la suspicion se cristallisa sur son amitié avec une autre camarade, Paule Minck. Ces trois femmes étaient des révolutionnaires, qui menaient des vies non conventionnelles. L’accusation de lesbianisme portée contre elles était directement liée à leur genre et à leur militantisme politique. Michel était tout à fait consciente d’être accusée de déviance sexuelle. Elle a écrit dans ses mémoires « Si une femme est courageuse… ou si elle acquiert quelque savoir précoce, les hommes prétendront qu’elle est seulement un « cas pathologique ». »76

Goldman a pu aussi avoir attaqué Levetzow parce qu’elle avait été elle-même confrontée à des commentaires hostiles au sujet de sa sexualité et de son identité sexuelle. A la fin des années 1920, par exemple, elle avait écrit à un ami, en plaisantant sur le fait que puisqu’elle aimait bien la petite amie de Berkman « la prochaine rumeur qui circulera… sera que je suis lesbienne et que j’essaie de l’en éloigner pour me l’approprier! « 77 Comme Michel, Goldman était décrite comme ayant une apparence et un comportement masculins. Harry Kemp alla jusqu’à la comparer à Théodore Roosevelt, ce que ni elle, ni le président n’auraient apprécié. Il écrivait que, « [Goldman] me faisait penser à un navire de guerre entrant en action. »78 Will Durant la décrivait comme « fortement charpentée et une femme masculine. » D’autres hommes se firent l’écho de sa description. Lorsque Durant avait demandé à un groupe d’hommes qui assistait à une des conférences de Goldman, »que pensez-vous d’elle? » , l’un d’entre eux répondit en la qualifiant de « vieille poule ». Un autre approuva mais ajouta, « elle ressemble plus à un coq. » Ces remarques visaient à la rabaisser et Goldman leur en voulait. Durant concédait que, lui en eut-il parlé directement, « elle m’aurait répondu, à sa manière sarcastique, qu’une femme pouvait avoir d’autres buts dans la vie que de plaire à un homme. »79 Dans sa critique de Levetzow, Goldman était à la hauteur de la prédiction de Durant. Elle accusait Levetzow de ne voir « dans les femmes que les charmeuses des homme, les porteuses d’enfants, et de manière plus général, la cuisinière et la laveuse de bouteilles du ménage. » La vigueur de sa réponse à l’article de Levetzow, était, d’une certaine manière, celle aux nombreux hommes qui considéraient la bravoure et l’intelligence de Michel et Goldman comme des signes de déviance sexuelle et de genre.

Il est facile de voir dans cette réponse, le signe qu’elle ressentait, selon les termes de Blanche Wiesen Cook, »une profonde ambivalence au sujet du lesbianisme comme style de vie. » Peut-être que le zèle de Goldman à attaquer Levetzow est le signe de cette ambivalence, mais cet argument ne doit pas être surestimé et Cook admet que Goldman n’était pas homophobe. »80 Il faut considérer l’ensemble de la pensée de Goldman sur le sujet pour parvenir à une conclusion. Tout au long de sa vie, elle a soutenu que, en matière d’amour, tous les désirs, à condition qu’ils soient librement choisis, méritent la tolérance sociale. Elle a exprimé ses vues personnelles dans une lettre à un ami qui faisait part de sa répugnance envers l’homosexualité. « Ce n’est pas être prude » écrit-elle » que de se sentir réservé sur des aspects de tendances sexuelles qui ne nous sont pas familières. » Mais cela ne doit pas servir de base à une discrimination. Goldman, ne voyait pour sa part, absolument aucune différence dans la tendance elle-même » et rassurait son ami sur le fait que « l’homosexualité n’avait rien à voir avec la dépravation. »81 Les conceptions de la sexualité de Goldman ne trouveraient pas beaucoup grâce dans le contexte actuel de guerres des sexes polarisées; elles ne satisfont pas ceux qui condamnent les différences sexuelles, comme étant un signe de décadence culturelle, ni ceux qui souhaitent célébrer la fierté gay. La position de Goldman sur la place sociale, éthique et culturelle de l’homosexualité était, pour grande partie, un produit du mouvement anarchiste dans lequel elle a joué un rôle si critique.

En formulant ses conceptions sur la sexualité, Goldman – comme d’autres anarchistes sur cette question – puisait dans les travaux de Ellis, Carpenter, Hirschfeld, et différents autres sexologues. Ils ne le firent pas de manière critique. Les anarchistes radicaux en matière de sexualité préféraient les sexologues qu’ils pensaient refléter le mieux leurs propres valeurs et ils ne souhaitaient pas contester les conclusions des hommes et des femmes qu’ils admiraient. Comme nous l’avons vu avec les critiques de Goldman envers Hirschfeld et Levetzow, ces anarchistes ne souhaitaient pas remettre en cause la sexologie mais l’influencer. A travers leurs publications, leurs conférences publiques et leurs relations personnelles, les anarchistes agissaient comme intermédiaires des nouvelles idées convernant la nature humaine et la sexualité. Ils se considéraient comme participants à un débat transatlantique sur la place morale, éthique et sociale de l’homosexualité – des membres à part égale d’un « Institut et d’une Société International de Sexologie » imaginaire. Par leurs travaux, les anarchistes ont contribué au remodelage des représentations politiques et culturelles de l’homosexualité et aux idées sur le rôle que jouait le désir entre même sexe dans l’épanouissement public et privé de la personne. ****

71. George Edwards, « A Portrait of Portland, » Mother Earth, novembre 1915, pp 312-313.
72. Goldman, The Unjust Treatment of Homosexuals, dans Katz, Gay American History, p 376.
73. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
74. Cité dans Marie Mullaney, « Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel, » Signs (Hiver 1990), pp 310-311 .
75. Ibid., p 300.
76. Ibid.,p 322. Haaland affirme que Goldman et Michel étaient sexuellement attirées l’une par l’autre et qu’elles étaient « amantes » (Goldman, Living My Life, pp 166-168). Voir Haaland, Emma Goldman, p 168. NDT : Louise Michel écrit aussi dans ses mémoires : « Peut-être aussi dans ce beau pays de France, la mode d’attribuer à un cas pathologique tout caractère de femme un peu viril est-elle complètement établie; il serait à souhaiter que ces cas pathologiques se manifestassent en grand nombre chez les petits crevés et autres catégories du sexe fort. « 
77. Emma Goldman à Emily Holmes Coleman,16 décembre 1928, Emma Goldman Papers, reel 28.
78. Kemp, Tramping Through Life, p 285.
79. Will Durant, Transitions, pp 151-152.
80. Cook, « Female Support Networks and Political Activism, » p 56. Voir aussi Mullaney, « Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel, »pp 312-313; et Haaland, Emma Goldman, pp 164-177.
81. Emma Goldman à Thomas Lavers, 27 janvier 1928, Emma Goldman Papers, reel 19.
**** NDT :Traduire des passages d’un livre peut être dangereux en déformant la vision générale de l’auteur-e. Terence Kissack lorsqu’il parle « des anarchistes » et de la question homosexuelle notamment, n’englobe pas l’ensemble du mouvement. Il spécifie  » Anarchist sex radicals » – traduit le plus souvent comme « anarchistes radicaux en matière de sexualité ». Il existait aussi des anarchistes soit hostiles à l’homosexualité, soit considérant cette question comme secondaire. Kissack le mentionne ailleurs dans son ouvrage :

« Goldman … se battait continuellement contre ce qu’elle appelait ‘la respectabilité dans nos rangs’. Ses camarades anarchistes italiens et juifs « me condamnaient farouchement », écrit-elle, « parce que je défendais la cause des homosexuels et des lesbiennes comme une partie persécutée de la famille humaine » Elle rejetait leur critique comme découlant d’une vision du monde trop « économique ». « Très peu d’entre eux » pensait-elle, »ont approché les complexités de la vie qui motivent les actes humains ». Du point de vue de ces critiques parmi les rangs anarchistes, Goldman perdait un précieux temps à parler de sujets d’importance secondaire. Pour eux, la question primordiale était l’injustice économique. Et comme la plupart des anarchistes immigrés étaient des hommes, peu de femmes plaidaient pour l’égalité des genres en amour et dans la vie. Ces détracteurs se méfiaient également de ce qu’ils considéraient comme une publicité négative qu’engendrait de telles déclarations. L’anarchisme, selon eux « était déjà assez incompris et les anarchistes considérés comme suffisamment dépravés ; il était contre-indiqué d’ajouter à ces incompréhensions la défense de pratiques sexuelles perverties » La désapprobation de ses camarades ne découragea pas Goldman, et eut en réalité l’effet inverse « Je me préoccupais autant des censeurs parmi nos rangs », écrit-elle, « que de ceux du camps adverse. En fait, la censure de mes camarades me faisait le même effet que celle des persécutions policières; elle me rendait plus sûre de moi-même, plus déterminée à prendre la défense de toutes les victimes, que le préjudice soit social ou moral »

 


Le contrôle des naissances

Le 3 mars 1873, le Congrès vote le Comstock Act qui interdit « le commerce et la circulation de la littérature obscène et des articles d’usage immoral ». Mais la littérature obscène » incluait l’information sur les moyens contraceptifs (en même temps que les livres d’auteurs comme Walt Whitman, Voltaire, Zola, Balzac ou Tolstoï) et les « articles d’usage », les préservatifs par exemple.

La résistance à ces atteintes aux libertés et aux droits de femmes était faible à la fin du dix-neuvième siècle, y compris dans les milieux radicaux. L’exemple de Victoria Claflin Woodhull est parlant. Elle avait un journal, Woodhull & Claflin’s Weekly, qui eut comme particularité de publier la première traduction du Manifeste du Parti Communiste en 1871. Woodhull avait rejoint la Première Internationale. Elle en fut expulsée en 1872, Karl Marx approuvant son expulsion car elle parlait trop d’amour libre et pas assez de lutte de classe.

Il y eut aussi le journal Lucifer the Light Bearer (1883-1907) édité par Moses Harman et dans une moindre mesure, The Word (1872-1890, 1892-1893) de Ezra et Angela Heywood

Ce qui différenciait l’approche du mouvement américain pour l’amour libre et Emma Goldman était que le premier cherchait à séparer l’état des questions sexuelles comme le mariage, le contrôle des naissances, l’adultère, etc, sans remise de cause fondamental de celui-ci. Goldman, elle, pensait que ces questions étaient symptomatiques de l’injustice sociale, politique et économique et qu’elles devaient être traitées dans le cadre d’une lutte plus large. En outre, la question du contrôle des naissances était, selon elle, essentielle pour la liberté sexuelle et économique des femmes. Elle s’était forgée cette conviction alors qu’elle travaillait comme infirmière et sage-femme en 1896 dans le Lower East Side de New York parmi les familles ouvrières pauvres.

egbirthcontrol1er juin 1916

Elle commença à aborder publiquement la question du contrôle des naissances au début des années 1900.

Fin août 1914 Margaret Sanger 1 est inculpée pour obscénité suite à des articles parus dans son journal, The Woman Rebel. Elle s’enfuira en Europe jusqu’en octobre 1915. Goldman la conseille dans la préparation de son procès .

A Margaret Sanger
[St. Louis] 8 Dec. [1915]

Ma chère,
Je t’ai écrit une longue lettre de Chicago hier. Aujourd’hui, j’ai entendu dire que nos bons amis Schroeder & autres te poussent à plaider coupable.
Ce serait terrible. Cela tuerait simplement le mouvement que tu as aidé à faire avancer. J’espère que tu ne feras pas une chose pareille. Que tu seras aussi courageuse que tu l’as été jusqu’à maintenant.
Chère, chère fille, j’apprécie ton état d’esprit. Je ressens profondément ce par quoi tu es passée depuis que tu as commencé ta tâche. Mais, en même temps, je pense que ce serait une grosse erreur impardonnable de vous rendre maintenant pour être vaincue. De faire des compromis alors que cela n’est pas nécessaire.
Tu as des amis à travers tout le pays. Tu peux obtenir tout ce dont tu as besoin pour te battre. Tu as éveillé l’intérêt comme personne ne l’a fait auparavant. Penser à tout perdre en plaidant coupable. Ne fais pas une chose pareille.
J’ai une suggestion à te faire. Tiens bon jusqu’à ce que je revienne le 23 de ce mois. Puis pars avec moi pour deux semaines à Lakewood ou ailleurs. Je suis terriblement fatiguée et ai besoin de repos. . Nous y gagnerons toutes les deux et je t’aiderai à te décider
Qu’en penses-tu? Fais-le moi savoir. Mais en aucun cas, ne prends pas de décision dès maintenant au sujet de ton procès. Surtout pas.
Écris-moi à Gen Del Indianapolis Ind Amitiés. E G 2

Le 20 février 1916, les charges retenues contre elles seront abandonnées.

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Le 11 février 1916, Goldman est arrêtée à New York City pour une conférence sur le contrôle des naissances donnée la semaine précédente . Le 20 avril, elle se défend elle-même lors de son procès et est condamnée à payer soit une amende de 100$ soit à un travail de 15 jours dans un hospice. Elle choisit le second.

Emma mérite sa punition

egbirthcontrol2

Quel scandale ! J’ai besoin de gosses pour travailler et elle prêche contre les enfants ! En prison !
Der Grosser Kunds

Puis c’est au tour de Reitman, compagnon et organisateur des tournées de conférence de Goldman , d’être arrêté le 12 décembre 1916 à Cleveland, pour avoir organisé une distribution d’informations sur le contrôle des naissances, lors d’une conférence intitulée « Is Birth Control Harmful–a Discussion of the Limitation of Offspring. ». Le 15 décembre, il est arrêté de nouveau à Rochester pour le même motif

Goldman, elle est acquittée par un tribunal de New York le 8 janvier 1917, pour une accusation de distribution d’information sur le contrôle des naissances à Union Square, le 20 mai 1916.
Le 17 janvier, Reitman est reconnu coupable et est condamné à six mois de prison et 1 000$ d’amende, en plus des coûts du procès. Il sera acquitté le 28 février, des charges pesant contre lui après son arrestation à Rochester, suite à une grande manifestation de soutien qui s’est déroulée la veille.

Puis l’entrée en guerre des États-Unis offrira à Emma Goldman son dernier terrain de lutte avant l’expulsion et l’exil.

1. Margaret Sanger (1879 – 1966)
Elle fonde en 1921 l‘American Birth Control League (Ligue pour le contrôle des naissances), qui deviendra en 1942 le planning familial. Ses liens avec Goldman dureront peu. Celle-ci reprochera à Sanger de s’être désintéressée des poursuites contre son compagnon Reitman en décembre 1916 pour propagande en faveur du contrôle de s naissances. En outre, Sanger se tournera par la suite vers un eugénisme douteux.
2. Transcription of Goldman’s letter to Margaret Sanger

my deae sirSource : The Emma Goldman Papers

Lettre à la presse sur le contrôle des naissance

Document original: Letter to the Press on Birth Control

Cher Monsieur,

Compte tenu du fait que la question de la régulation des naissances est maintenant prédominant auprès de l’opinion publique américaine, j’espère que vous ne permettrez pas à vos préjugés contre l’anarchisme et moi même, comme sa représentante, de me refuser le fair play. J’ai vécu et travaillé à New York City pendant vingt-cinq ans. A de multiples occasions, j’ai été présentée sous un faux jour dans la presse et l’anarchisme y est apparu comme hideux et ridicule. Je ne me plains pas ; j’expose seulement des faits que, j’en suis sûr, vous connaissez aussi bien que moi.

Mais actuellement, la question soulevée par mon arrestation survenue le vendredi 11 février, et pour laquelle je serai entendue le lundi 28 février, est le contrôle des naissances, un mouvement mondial parrainé et soutenu par les homme et les femmes les plus en vue en Europe et en Amérique tel que le professeur August Forel, Havelock Ellis, George Bernard Shaw, H. G. Wells, Dr. Drysdale en Europe et en Amérique, le professeur Jacobi, le Dr. Robinson et beaucoup d’autres. Un mouvement qui trouve ses origines dans l’esprit de personnalités à la fois scientifiques et humanistes et qui à présent est justifié par la science, la sociologie et les nécessités économiques. Vous ne me refuserez certainement pas de m’écouter sur un tel sujet.

J’ai fait des conférences sur le contrôle des naissances depuis de nombreuses années; de nombreuses fois à New York ainsi que dans d’autres villes, devant des foules importantes. Des policiers en civil étaient présents à presque chaque réunion publique, pour prendre d’abondantes notes. Ce n’était donc pas un secret que j’étais partisane du contrôle des naissances et de la nécessité de diffuser une information sur cette question des plus vitales.

Le vendredi 4 février, j’ai de nouveau donné une conférence à ce sujet au Forward Hall de New York, à laquelle trois mille personnes essayèrent d’obtenir une place. Étant donné cette demande populaire d’information sur le contrôle des naissances, une autre réunion publique fut organisée pour le mardi 8 février au New Star Casino. Une fois encore, une foule impatiente y assista. La conférence fut tranquille et tout se déroula de manière intelligente et pacifique, comme dans toutes les autres occasions où la police ne s’en mêle pas. Puis le vendredi 11 février, alors que je m’apprêtais à entrer au Forward Hall pour donner une conférence sur l’athéisme, un sujet qui ne portait aucunement sur le contrôle des naissances, je fus arrêtée, emmenée dans un commissariat immonde, poussée dans un panier à salade, enfermée à la prison de Clinton Street, où j’ai été fouillée de la manière la plus vulgaire par une matrone à la mine patibulaire en présence de deux policiers, ce qui aurait scandalisé le criminel le plus endurci. Puis j’ai été enfermée dans une cellule jusqu’à ce que mon garant me fasse libérer avec une caution de cinq cents dollars.

Tout cela était d’autant plus inutile que je suis bien trop connue dans ce pays pour m’enfuir. En outre, il est peu probable que quelqu’un qui a payé le prix pendant vingt-cinq ans pour son idéal cherche à s’enfuir. Une citation à comparaître aurait suffi. Mais parce qu’il s’avère que je suis Emma Goldman et la défenseuse de l’anarchisme, on devait me traiter avec toute la brutalité de la police de New York, ce qui prouve seulement que tout progresse dans la société sauf l’institution policière. J’avoue que j’étais assez naïve pour croire que des changements étaient survenus depuis ma dernière arrestation à New York City en 1906, mais j’ai découvert mon erreur.

Là n’est cependant pas l’essentiel, ce qui est important et ce que j’espère que vous soumettrez à vos chefs, est le fait que les méthodes de répression de la part des milieux réactionnaires de New York City face à toute idée moderne relative au contrôle des naissances n’ont pas pris fin avec la mort de Anthony Comstock 1. Son successeur, soucieux de jouer les lèche-bottes, ne laisse rien au hasard pour rendre impossible tout débat intelligent sur ce sujet vital. Malheureusement, lui et la police ne sont de toute évidence pas conscients que la question du contrôle des naissances a atteint une telle dimension qu’aucune répression et coup tordu mesquin ne peuvent arrêter sa progression.

Est-il nécessaire de souligner que, quelle que soit la loi sur le contrôle des naissances, ceux qui, comme moi, diffusent l’information ne le font pas par bénéfice personnel ou parce que nous la considérons comme paillarde ou obscène. Nous le faisons parce que nous connaissons la situation désespérée des masses ouvrières et même parmi des professions libérales, incapables de satisfaire les besoins d’une famille nombreuse. C’est sur ce terrain là que je souhaite mener mon combat devant le tribunal. A moins de me tromper lourdement, je suis renforcée dans ma conviction par les principes fondamentaux américains, à savoir que, quand une loi est dépassée par son époque et les besoins, elle doit disparaître, et la seule façon de se débarrasser d’une loi, est de faire prendre conscience à l’opinion publique qu’elle ne répond plus à ses besoins, ce que je fais précisément, et ce que j’ai l’intention de faire à l’avenir.

Je prépare une campagne de publicité à travers une grande réunion publique à Carnegie Hall et par tout autre moyen susceptible d’atteindre le public américain intelligent, tout en étant pas particulièrement désireuse d’aller en prison, J’en serai néanmoins heureuse, si je pouvais, de cette manière, contribuer à la question du contrôle de naissances et à la suppression d’une loi archaïque.

En espérant que vous ne refuserez pas d’informer vos lecteurs sur les faits exposés ici,

Sincèrement vôtre,

[Emma Goldman]

NDT

1. Voir ci-dessus

Voir, entre autres, sur ce sujet:

Sur ce site Les aspects sociaux du contrôle des naissances

Aux sources du féminisme américain Howard Zinn Traduction par Frédéric Cotton Extrait de Une histoire populaire des États-Unis, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, Agone, 2002

egclinic

Un bel hommage à la défense des droits des femmes à Iowa City, où un collectif d’une douzaine de femmes ont créé la Emma Goldman Clinic en 1985

 


Préface à Pensieri e battaglie 1938

Texte original : Vision on Fire Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press, 2006 Seconde édition –  pp 309 – 313

Le Comité Camillo Berneri a été fondé par Giovannina Caleffi , mariée en novembre 1917 à Camillo Berneri. Elle a publié ce recueil de textes en 1938. Emma Goldman a écrit la préface qui suit

Camillo Berneri, idéaliste sublime, chantre de la révolte, amant de l’humanité, a été bassement assassiné à Barcelone, le 5 mai 1937. À cause de son opposition audacieuse aux activités insidieuses des sicaires de Staline en Espagne, il avait provoqué le courroux du Torquemada soviétique, il devait donc mourir. L’histoire horrible de sa fin est racontée par les hommages rendus à notre camarade martyrisé par plusieurs auteurs, rassemblés maintenant avec quelques-unes de ses lettres dans ce recueil. Il ne m’est donc pas nécessaire d’entrer dans les détails. Je souhaite plutôt raconter mes souvenirs et mes impressions sur Camillo Berneri, sur notre camaraderie à Barcelone, lorsque nous travaillions tous les deux presque côte à côte pour aider nos camarades dans leur lutte pour la révolution espagnole et contre le fascisme.

J’avais entendu beaucoup parlé du Professeur Berneri, de sa belle personnalité et de son caractère doux, avant de le rencontrer à Paris. La rencontre a été très brève; nous n’avons pu échanger que quelques mots. Ce fut suffisant, néanmoins, pour me faire une idée précise de l’homme et de ses idées. J’ai été particulièrement frappée par la délicatesse de son visage et le charme de ses manières. Nous nous étions promis de nous revoir bientôt lorsque nous aurions réellement le temps de faire connaissance. Nous étions loin, l’un et l’autre, d’imaginer que nous nous rencontrerions aussi tôt en Espagne et que nous partagerions notre désir passionné d’aider nos camarades espagnols.

Le camarade Berneri m’avait précédé à Barcelone de deux mois. A mon arrivée en septembre 1936, Je l’ai trouvé déjà au cœur de la lutte: sur le front de Huesca front comme représentant de la colonne italienne – chacune de ses heures occupée à différentes tâches, à son retour du front – discutant avec de jeunes camarades jusqu’au lever du jour. Cela, et bien d’autres choses, gardait notre camarade sans cesse sur la brèche.

De constitution fragile et de toute évidence usé par la pression de son travail, Camillo n’en répondait pas moins généreusement à toutes les sollicitations de ses énergies. Extrêmement sensible comme il l’était, il devinait les besoins des autres, souvent imaginaires et qui ne méritaient pas le gaspillage d’énergie de notre camarade. Il était conscient que l’on profitait de sa nature douce, mais il continuait à distribuer son fond inépuisable de sympathie et de compassion.

La chose surprenante pour moi était que, bien que toujours au milieu de foules, Camillo Berneri gardait toujours son intégrité et son indépendance d’esprit. Il n’hésitait jamais à les mettre en avant dès que quelqu’un essayait d’empiéter sur ce qu’il considérait être la partie la plus sacrée de sa personnalité. Il explique, dans une de ses belles lettres à sa femme, comment il s’y prenait ….

En cela, comme dans beaucoup d’autres circonstances, Camillo Berneri démontrait son sens aigu du côté comique de la vie et de sa compréhension des petites affaires insignifiantes qui apparaissent si insurmontables aux petites gens.

J’ai été la témoin de ses journées surchargées et j’ai hésité à me joindre aux nombreuses personnes qui suivaient ses pas. C’est lui qui m’a sollicité un jour, de retour du front, alors que je revenais de mes tournées d’inspection des fermes et des industries collectivisées. Comme je l’ai déjà dit, Camillo Berneri m’avait précédé de deux mois en Espagne. Sa connaissance des hauts et des bas de la situation révolutionnaire m’était, par conséquent, inestimable. Sans parler du fait que j’étais incapable de m’exprimer en espagnol. Il parlait cette langue aussi bien que le français, en plus de l’italien, et il me fut donc d’une grande aide.

Notre échange de points de vues a renforcé mes espoirs et mes craintes pour l’avenir de la révolution et l’influence de la CNT et de la FAI. Nous avons bientôt découvert que nous partagions ces craintes. En fait, nous ne parlions d’une seule voix au bout d’à peine une heure de discussion. J’ai été touchée par l’intérêt de Camillo concernant mes besoins et par sa prévenance en offrant de m’aider à trouver des quartiers confortables et tout ce dont je pourrais avoir besoins d’autre. C’était d’autant plus touchant que, lui-même, tout en vivant dans le même hôtel que moi, prenait ses repas dans les restaurants prolétaires les plus simples. Cette solidarité et cet altruisme m’ont rappelé une personne que j’avais sollicité lors du premier conflit atroce après mon arrivée en Russie – Maxime Gorki.

Il avait été l’idole de mes jeunes années – lui, le poète du Chant du Faucon et le Serpent, et de tant d’autres chants bouleversants; Gorki qui avait si bien décrit les tragédies des bas-fonds, dont la voix avait été le clairon dans le silence désespérant de la Russie pré-révolutionnaire … Il comprendrait mon trouble intérieur, les paradoxes qui hantaient mes journées et mes nuits. J’étais allé vers lui pour trouver un peu de lumière dans l’horizon sombre de l’inexorable régime bolchevique. Maxime Gorki m’a regardé avec des yeux qui ne voyaient pas. Il n’a pas compris ma quête. Il était devenu un rouage de la machine soviétique. Il n’avait plus rien de son ancien lui à m’offrir.

J’ai pensé à cet épisode en parlant avec Camillo des contrastes entre les révolutions russes et espagnoles et entre les protagonistes de ces deux événements mondiaux. Dans mon esprit, je différenciais aussi les deux hommes, Maxime Gorki et Camillo Berneri. Il y avait un monde entre eux deux.

La journée la plus mémorable de ma camaraderie avec Camillo Berneri est restée vivace dans mon souvenir. C’était le 7 novembre 1936 – le neuvième anniversaire de la révolution russe. Barcelone était en habits de fête. De grandes foules d’ouvriers marchaient dans les rues; la CNT-FAI et les Jeunesses Libertaires en constituaient le plus fort contingent. Ils portaient fièrement le drapeau rouge et noir et l’air résonnait de leur cri triomphal : « CNT-FAl ! CNT-FAI! CNT-FAl ! » Les révolutionnaires espagnols avaient placé dans ce sigle tous leurs espoirs , tous leurs rêves, d’un monde nouveau qu’ils avaient commencé à construire le 19 juillet.

Inspirés par la mémoire de la révolution russe, par les courageux ouvriers, paysans, soldats et marins qui avaient à eux seuls provoqué l’événement qui avait bouleversé le monde, nos camarades de Barcelone participaient joyeusement aux festivités. Ils ignoraient totalement que la célébration de la révolution russe organisée par les vassaux de Staline n’était qu’une parodie de la révolution.

En réalité, elle avait descendue de son noble socle dans les premiers jours de 1917,1 abattue par les manipulations de Lénine, jusqu’à ce qu’elle saigne de milliers de blessures. Le coup fatal qui a mis fin à son agonie a été porté par Staline. Les vertus et les mérites de cet homme qui devaient être louées dans un hymne, le 7 novembre 1936, dans l’Espagne révolutionnaire – une parodie, en effet.

Nous, de la section étrangère 2, et particulièrement les russes qui avions été témoins de la mort lente de la révolution russe, n’étions pas dupes, bien sûr. Pour nous, le 7 novembre était une journée de deuil. Nous en voulions à nos camarades espagnols d’y participer. Quelques-uns condamnaient même la CNT-FAI pour avoir abandonné leurs camarades russes croupissant dans les camps de concentration soviétiques. J’étais emplie de tristesse, mais je ne voulais pas me poser en juge de nos camarades de la CNT-FAI.

Franco et ses hordes s’approchaient lentement des portes de Madrid. On avait désespérément besoin d’armes. C’était une question de vie ou de mort. Fidèles à leur idéalisme élevé et à leur éthique révolutionnaire, les anarchistes espagnols ont pris la main tendue de Staline pour argent comptant. Il ne leur est jamais venu à l’idée qu’avec les armes il enverrait aussi ses cadeaux empoisonnés qui avaient transformé la Russie en vallée de larmes et avait couvert son sol de fleuves de sang.

Camillo Berneri vint me voir. Il avait apporté avec lui une déclaration qu’il avait préparé traitant des nombreuses questions déroutantes qui se posaient à nous tous. Ne lisant pas l’italien et allant perpétuellement d’un endroit à un autre, d’un pays à un autre, j’avais été incapable de suivre la vie et le travail de notre camarade. Pour dire vrai, la déclaration, écrite heureusement en français, était le premier écrit de Camillo que je lisais. Grâce à nos nombreuses conversations, j’en étais arrivée à apprécier sa clarté d’esprit et sa lucidité mais leur forme écrite était encore plus impressionnante et convaincante. Par dessus tout, la déclaration faisait preuve de la pureté qui motivait ses critiques des camarades dirigeants de la CNT-FAI. Elle brillait comme un soleil à travers chaque ligne. Cette dernière, et notre longue conversation qui suivit, me rapprocha de notre camarade, que je voyais comme l’un des grands inspirateurs parmi nos rangs, et comme l’un des plus talentueux de sa génération.

La lettre à Federica Montseny 3, publiée dans cet ouvrage, a été inspirée par cette déclaration que j’avais lu le 7 novembre 1936. A la lumière des événements ultérieurs de mai, la destruction de quelqu’une des réalisations les plus constructives de la CNT-FAI, la répression politique contre les vrais révolutionnaires, Camillo Berneri s’était montré étonnamment prophétique – clairvoyant, je dirais. Même si je n’étais d’accord avec lui sur ce qu’il écrivait concernant le déclin de la révolution espagnole, j’étais parfaitement consciente qu’elle avait reçu un coup du fait de l’alignement des forces anti-fascistes avec ses alliés russes. En vérité, elle aurait même pu être mise à mort par les satrapes de Staline, comme avait été détruite la révolution russe,si cela n’avait été la force morale inflexible de la CNT-FA I et le fait que les partisans de Moscou avaient été trop loin. Ils avaient compté sans leurs hôtes, ils avaient négligé le peuple espagnol et ses idées libertaires, incrustées dans la nature même de son être.

Camillo Berneri aurait-il vécu qu’il aurait vu comme moi, lors de mon second séjour en Espagne, que la révolution était encore bien vivante et que les réalisations constructives continuaient et se multipliaient malgré tous les obstacles. Par dessus tout, il y avait les qualités indestructibles du peuple espagnol et sa détermination à se battre jusqu’à la fin. C’étaient des sujets sur lesquels Camillo et moi divergions mais, pour le reste, nous étions profondément en accord concernant l’Espagne, et nous étions aussi déterminés à servir la révolution et le peuple du mieux que nous pouvions.

Parmi les nombreuses horreurs que la guerre mondiale a apporté dans son sillage, aggravées par le fascisme, le nazisme et le bolchevisme, il y a la chasse à l’homme des réfugiés politiques. Ils sont, en effets les Juifs Errants modernes – dont personne ne veut, ballottés de frontières en frontières – souvent tués. Camillo Berneri n’a pas échappé à ce destin tragique. Ses lettres qui décrivent les persécutions, les arrestations, les traitements brutaux, les emprisonnements dont il a été victime dans chaque pays, représentent une cinglante accusation du monde d’après-guerre transformé en forteresse pour ceux qui refusaient de s’agenouiller devant les dictateurs ou devenir complices de leurs crimes.

Les souffrances qu’a enduré Camillo Berneri avaient détérioré sa santé.Elles n’avaient nullement réussi à altérer son esprit. A travers toutes ses terribles épreuves, son ardeur révolutionnaire et son idéalisme enflammé ont brûlé d’une chaleur incandescente. Même son sens développé de l’humour ne l’a jamais abandonné bien longtemps. L’histoire du policier que Camillo a amadoué pendant un court instant grâce à la découverte de l’image de Voltaire sur la pipe de ce dernier, et une autre anecdote, témoignent de son humanité. C’est lorsqu’il invite le policier chargé de surveiller son domicile à venir prendre un vrai, fort café chaud italien pour se réchauffer. Camillo Berneri, professeur de philosophie, dangereux anarchiste, faisant preuve de gentillesse et de compassion envers un policier envoyé pour le surveiller jour et nuit – comment les lents d’esprit et les sans cœur pourraient-ils savoir quel était exactement l’amour de Camillo Berneri pour l’humanité et ses sentiments envers les souffrances humaines qui ont fait de lui l’anarchiste qu’il était?

Les lettres de Camillo Berneri a sa famille sont émouvantes par leur beauté et leur dévouement. Il adorait sa femme, idolâtrait ses deux filles et vénérait sa mère. Encore et encore, il épanchait son cœur auprès d’elles – Giliane, âgée de dix ans, et Maria Louise, 4 l’aînée. Elles étaient la prunelle de ses yeux. Mais son amour suprême étais son idéal. C’est cela qu passait en premier. Camillo trouvait souvent douloureux de choisir à cause de la souffrance que pourrait provoquer son choix chez ceux qu’il aimait, mais il n’a jamais hésité ni arrêté sur le chemin qui le conduisait à la réalisation de son idéal. C’était sa préoccupation majeure et le dévouement total, sa force la plus puissante et irrésistible. Dans une de ses lettres à sa femme, il l’assure que, si il pouvait donner sa vie pour sauver Bilbao, il le ferait avec plaisir. Personne connaissant Camillo ne pourrait en douter. Hélas, il n’a pas été permis à notre camarade de sacrifier sa vie comme il le souhaitait. Au lieu de cela, il a été assassiné de sang froid : arrêté arbitrairement dans la soirée du 6 mai, en même temps que son camarade Barbieri. Leurs corps ont été retrouvés criblés de balles le lendemain matin devant la Generalidad.

Ce n’est pas tant la façon de mourir qui compte pour l’évaluation finale de la valeur d’une personne. C’est la manière de vivre; et la vie de Camillo Berneri se distingue dans toute sa force intérieure et sa beauté rayonnante.

NDT

1. Elle voulait probablement dire 1918.
2. La section étrangère de propagande de la CNT-FAI.
3. Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny
4. Voir Marie Louise Berneri


Mother Earth

Mother Earth, édité par Emma Goldman et Alexander Berkman , se décrivait comme « une Revue Mensuelle Dédiée aux Sciences Sociales et à la Littérature « . Elle a paru de mars 1906 à août 1917 et s’interrompit avec la condamnation de Goldman et Berkman à l’exil.
Mother Earth a publié les textes d’innombrables anarchistes, parmi lesquel-les Voltairine de Cleyre, Francisco Ferrer, Maxim Gorky ; Peter Kropotkine, Errico Malatesta, Max Nettlau, Élisée Reclus, Rudolf Rocker …
Une nouvelle série intitulée  Mother Earth Bulletin  a commencé en 1917 pour cesser définitivement en 1918 après la publication de 7 numéros
Dans l’éditorial du premier numéro d’octobre 1917, Emma Goldman écrivait :

« Liberté de Critiques et d’ Opinion
Emma Goldman

Sous le « Trading With the Enemy Act, » [Loi sur le Commerce Avec l’Ennemi] le Ministère des Postes est devenu le dictateur absolu de la presse. Non seulement il est impossible aujourd’hui pour une publication de caractère de circuler par courrier mais tous les autres canaux tels que transport routier, messagerie, kiosques et même distribution ont été aussi arrêtés. Puisque MOTHER EARTH ne se pliera pas à ces règles, et n’apparaitra pas dans une forme émasculée, nous préférons prendre un long repos nécessaire jusqu’à ce que le montre recouvre ses esprits.
Le Mother Earth Bulletin a été décidé en grande partie comme un moyen de rester en contact avec nos amis et abonnés, et dans le but de les maintenir informés sur nos mouvements et activités. « 

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La TERRE MERE
E. Goldman et M. Baginski

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Editorial de Mother Earth Vol.1 No. 1 pp. 1 Mars, 1906,
Texte original : Mother Earth

Il fut un temps où les hommes imaginaient que la Terre était le centre de l’univers. Les étoiles, petites et grandes, croyaient-ils, avaient été créées uniquement pour leur délectation. Leur vaine conception qu’un être suprême, las de solitude, avait confectionné un jouet géant et l’avait mis en leur possession.
Cependant, lorsque l’esprit humain fut illuminé par la lumière de la science, il commença à comprendre que la Terre n’était rien de plus qu’une étoile parmi une myriade d’autres flottant sans l’espace infini, un simple grain de poussière.

L’être humain était issu de l’utérus de la Terre Mère mais il ne savait pas, ou n’admit pas, qu’il lui devait la vie. Dans son égotisme, il a cherché sa raison d’être dans l’infini, et de ses efforts est née la triste doctrine qu’elle n’était qu’un lieu de repos temporaire pour ses pieds méprisants et qu’elle ne représentait rien pour lui, sinon la tentation de s’avilir. Des interprètes et des prophètes surgirent, créant « l’Au-Delà » et proclamant le Ciel et l’Enfer, entre lesquels se tient le pauvre être humain tremblant, tourmenté par ce montre né prêtre, la Conscience.

Dans ce système effrayant, les dieux et les démons se faisaient une guerre éternelle dans laquelle le misérable être humain était l’enjeu de la victoire. ; et le prêtre, interprète autoproclamé de la volonté des dieux, se tenait devant le seul refuge contre le mal et exigeait, comme prix d’entrée, l’ignorance, l’ascétisme, l’auto abnégation qui ne pouvaient se conclure que par la complète soumission de l’être humain à la superstition. On lui avait dit que le Paradis, le refuge, était l’antithèse même de la Terre, source du péché. Pour gagner sa place au Paradis, l’être humain a dévasté la Terre. Pourtant elle se renouvelait, la bonne mère, et revenait chaque printemps, radieuse dans sa jeune beauté, appelant ses enfants à venir se blottir sur sa poitrine et prendre part à son abondance. Mais l’air était toujours envahi d’une obscurité méphitique et on entendait toujours une voix creuse proférant  » Ne touchez pas les belles formes de la sorcière elle conduit au péché ! »

Mais si les prêtres décriaient la Terre, d’autres y trouvèrent une source de pouvoir et prirent possession d’elle. Puis il se trouva que les autocrates des portes du Paradis joignirent leurs forces aux pouvoirs qui avaient pris possession de la Terre ; et l’humanité commença sa marche monotone et erratique. Mais la bonne mère voit les pieds ensanglantés de ses enfants, elle entend leurs gémissements et elle leur rappelle toujours qu’elle leur appartient .

Pour les contemporains de George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson, l’Amérique apparaissait vaste, sans borne, pleine de promesses. La Terre Mère, aux sources de vastes richesses cachées dans les plis de sa poitrine généreuse, ouvrit ses bras accueillants et hospitaliers pour tous ceux qui venaient à elle, fuyant des terres arbitraires et despotiques –La Terre-mère prête à s’offrir pareillement à tous ses enfants. Mais bientôt, elle fut accaparée par quelques-uns, dépouillée de sa liberté, clôturée, en proie à ceux pourvus de finesse fourbe et peu scrupuleuse. Eux, qui avaient combattu pour l’indépendance face au joug britannique ; devinrent bientôt dépendants entre eux ; dépendants de leurs possessions de leur richesse, du pouvoir. La liberté s’était échappée vers les grands espaces et et la vieille bataille entre patriciens et plébéiens fit irruption dans le nouveau monde, avec une plus grande violence et véhémence. Une période d’une centaine d’années avait été suffisante pour transformer une grande république, autrefois glorieuse, reconnue, en un état arbitraire qui assujettissait une grande partie de son peuple à l’esclavage matériel et intellectuel, tout en permettant à quelques privilégiés de monopoliser chaque ressource matérielle et mentale.

Lors des dernières années, les journalistes américains avaient beaucoup trop à dire sur les conditions terribles en Russie et l’hégémonie des censeurs russes. Ont-ils oublié les censeurs d’ici ? Un censeur bien plus puissant que son homologue russe. Ont-ils oublié que chaque ligne qu’ils écrivent est dictée par la couleur politique du journal pour qui ils écrivent ; par les agences de publicité ; par le pouvoir de l’argent ; par celui de la respectabilité ; par Comstock ?(1) Ont-ils oublié que les goûts littéraires et le sens critique d’une masse de gens ont été moulés avec succès pour satisfaire la volonté de ces dictateurs et pour servir de bases aux affaires juteuses de spéculateurs littéraires futés ? Les Rip Van Winkles (2) sont très nombreux dans la vie, la science, la moralité, l’art et la littérature . D’innombrables fantômes, semblables à ceux entrevus par Ibsen lorsqu’il a analysé les conditions morales et sociales de notre vie, maintiennent encore dans la terreur la majorité de la race humaine.

MOTHER EARTH s’efforcera de tenter et d’attirer tous ceux qui s’opposent à l’empiètement sur la vie publique et privée. La revue plaira à ceux qui luttent pour quelque chose de plus haut, fatigués des lieux communs ; à ceux qui pensent que la stagnation est un poids mort pour la marche élastique et ferme du progrès ; à ceux qui ne respirent librement que dans des espaces infinis ; à ceux qui aspirent à une aube nouvelle pour l’humanité, libérée de la peur du besoin et de la famine à côté des amassements des riches. La Terre libre pour l’individu libre !

Emma Goldman,
Max Baginski. (3)

NDT
1. Référence probable à Comstock Lode qui a été la première mine de minerai d’argent découverte aux Etats-Unis, sous ce qui est aujourd’hui la ville de Virginia City dans le Nevada
2. Rip Van Winkle est le titre et le personnage principal d’une nouvelle de l’écrivain américain Washington Irving, publiée dans The Sketch Book of Geoffrey Crayon (1819). Il symbolise un brave type, paresseux et sans volonté.
3. Voir Max Baginski

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Documents en ligne :
An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth
Numéros et articles en lignes