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Emma Goldman et le monde ouvrier

La soi-disant controverse de savoir si EG était « individualiste » ou « collectiviste » serait due à ce que « beaucoup de biographes considèrent comme un dédain de Emma envers les masses. Elististe, « elle percevait de plus en plus les masses comme des obstacles au changement social » (Solomon, 54). » citée dans L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman /15/linterpretation-de-lanarchie-la-vie-de-emma-goldman/

Dans un article intitulé “Tour Impressions,” publié dans Mother Earth Vol.5, no. 10 de décembre 1910,Voltairine de Cleyre s’interroge sur l’utilité des tournées de réunions publiques :

« …Mon sentiment est que notre mode actuel de propagande (si propagande il y a) est une erreur tragique. Je suis convaincue plus que jamais que notre travail devrait être avec les ouvriers et non avec la bourgeoisie. Si les bourgeois choisissent de venir, très bien, qu’ils viennent. Mais je n’approuverai jamais cette recherche de « salles respectables », de « quartiers respectables », de « gens respectables » etc., etc., dans laquelle nous nous sommes en quelque sorte pervertis. Le principal résultat semble être de nombreuses flatteries superficielles pour l’orateur à la fin de la réunion, de la part de gens qui n’ont aucun intérêt ni l’intention de prendre suffisamment au sérieux les paroles de l’orateur pour les mettre en actes »

Emma Goldman, dans le même numéro, répond à De Cleyre, avec son franc-parler habituel

« Pour ma part, j’ai travaillé avec et parmi eux [les ouvriers]. Je me sens par conséquent plus qualifiée que Voltairine pour dire ce qui peut être accompli parmi leurs rangs. Après tout, mes amis connaissent les masses principalement en théorie. Je les connais par mes contacts avec elles depuis des années dans et en dehors de l’usine. » Une réponse

EG refusait de ne s’adresser qu’au monde ouvrier

« L’anarchisme n’est pas une théorie toute faite. C’est un esprit vital qui englobe toute la vie. Par conséquent, je ne m’adresse pas seulement à quelques éléments particuliers de la société: Je ne m’adresse pas seulement aux ouvriers. Je m’adresse aussi aux classes supérieures parce qu’en réalité, elles ont besoin d’éducation davantage encore que les ouvriers. La vie éduque d’elle-même les masses et est un professeur strict et efficace. Malheureusement, elle n’enseigne rien à ceux qui se considèrent comme les privilégiés sociaux, les mieux éduqués, les supérieurs. »An Anarchist Looks at Life,

Elle va, en cela à l’encontre des théories de l’anarchisme « lutte de classes »

« Au contraire d’autres théories sociales, l’anarchisme ne se construit pas sur des classes mais sur des hommes et des femmes. » Une réponse

Mais il n’y a aucun « dédain » de Goldman pour « les masses ». Il s’agit plutôt de réalisme, fortement teinté de pessimisme. Ce qui est assez surprenant, contradictoire, venant d’une idéaliste (et souvent présentée comme telle). Elle n’avait pas une vision idéalisée du monde ouvrier. Ce sujet revient souvent dans les écrits de Goldman, particulièrement dans sa correspondance. Son expérience en Espagne n’a fait que renforcer son pessimisme. Dans une lettre à Mollie Steimer datée du 10 septembre 1937, par exemple,

« Ton affirmation selon la quelle il y aurait quelque chose qui clocherait dans l’anarchisme parce que Kropotkine a rejeté nos idées sur la guerre et parce que les camarades dirigeants ont échoué à établir l’anarchisme, semble un raisonnement erroné. En premier lieu parce que l’échec d’un ou de plusieurs individus ne peut jamais nuire à la profondeur et à la vérité d’un idéal . . .

Mais il y a autre chose. Quelque chose à laquelle j’ai longuement réfléchi depuis les événements de mai en Espagne. A savoir, si nous,, anarchistes , n’avions pas pris nos désirs pour des réalités. Si nous n’avions pas été trop optimistes dans notre croyance que l’anarchisme s’était enraciné dans les masses. La guerre, la révolution en Russie et en Espagne et l’échec absolu des masses pour s’élever contre l’annihilation de chaque vestige de liberté dans tous les pays, m’ont convaincu que l’anarchisme, encore moins que toutes autres idées sociales, n’a pas pénétré les esprits et les cœurs, ne serait-ce que d’une minorité substantielle, encore moins des masses. En réalité, il n’existe nulle part dans le monde un mouvement anarchiste organisé. Ce que nous avons est si négligeable, si insignifiant. Il est ridicule de parler d’un mouvement anarchiste organisé. » Vision on Fire Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition  pp 298-299

Sa position sur les organisations ouvrières est assez orthodoxe. Le syndicalisme, pour elle, ne se suffit pas en lui-même. Ainsi, par exemple, dans une lettre à Wi!liam Jong du 11 mai 1935 :

« Pour ma part, je soutiens que le syndicalisme est seulement le bureau central pour la planification industrielle, la distribution des produits indispensables à la vie relèverait des coopératives, alors que le groupe anarchiste agirait comme force culturelle. Ces trois facteurs fédérés ensemble préserveraient la société de tout risque de dérive bureaucratique. Autrement dit, de simples groupes anarchistes qui n’ont jamais pénétré les masses, n’ont pas joué par le passé et ne joueront pas dans le futur, un rôle décisif dans la période révolutionnaire. »

Et elle ajoute ces lignes prophétiques, deux ans avant le déclenchement de la révolution espagnole :

 » Il est plus probable qu’ils (les anarchistes) seront toujours utilisés par les politiciens pour tirer les marrons du feu pour eux . Cela a été le cas en Russie, et ce sera le cas en Espagne si nos camarades sont assez fous pour faire un front uni avec les socialistes ou les communistes » Vision on Fire   pp 273-274

EG a souvent exprimé son désaccord avec les organisations syndicales réformistes, son soutien allant au syndicalisme révolutionnaire des Industrial Workers of the World.

« Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. « 

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Samuel Gompers

 


Samuel Gompers

Texte original : Samuel Gompers par Emma Goldman [Publié dans The Road to Freedom (New York), Vol. 1, Mars 1925.]

Samuel Gompers 1850 1924 Syndicaliste américain, président de la Fédération américaine du travail (AFL) de 1886 à 1924. Le « gomperisme » se caractérise par une approche conservatrice qui veut améliorer la condition ouvrière au sein du système capitaliste. Il combattra farouchement les Industrial Workers of the World.

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Les nombreux hommages rendus au défunt président de la American Federation of Labor ont souligné ses grandes qualités de dirigeant. « Gompers était un meneur d’hommes, » disent-ils. On aurait pu s’attendre à ce que le désastre provoqué à travers le monde par le dirigisme ait prouvé qu’être un meneur d’hommes est loin d’être une vertu. Il s’agit plutôt d’un vice que paient très cher ceux qui sont habituellement dirigés.

Les dernières quinze années regorgent d’exemples de ce que les meneurs d’hommes ont fait aux peuples du monde. Les Lénine, Clémenceau, Lloyd George et Wilson se sont tous faits passer pour de grands dirigeants. Mais ils ont apporté la misère, la destruction et la mort. Ils ont éloigné les masses du but promis.

Les communistes pieux considéreront sans doute comme une hérésie le fait de mettre dans le même sac Lénine et d’autres hommes d’état, diplomates et généraux qui ont conduit les gens au massacre et la moitié du monde à la ruine. Certes, Lénine était le plus grand d’entre eux. Il avait au moins une vision nouvelle, il avait de l’audace, il a fait face au feu et à la mort, ce qui est plus que ce que l’on peut dire des autres. Cependant, reste le fait tragique que même Lénine a apporté la dévastation en Russie. C’est son dirigisme qui a émasculé la révolution russe et a étouffé les aspirations du peuple russe.

Gompers était loin d’être un Lénine,mais à sa petite échelle, son dirigisme a causé beaucoup de torts aux ouvriers américains. Il suffit d’examiner la nature de la American Federation of Labor, sur laquelle Mr. Gompers a régné tant d’années, pour voir les résultats néfastes du dirigisme. On ne peut pas nier que le défunt président a obtenu quelques pouvoirs et améliorations matérielles pour l’organisation mais, dans le même temps, il a empêché la croissance et l’évolution de ses membres vers un but et un objectif plus élevés. Durant toutes ses années d’existence, la A. F. L. n’a pas été au-delà de ses intérêts professionnels. Elle n’a pas non plus compris l’abîme qui séparait le monde ouvrier de ses maîtres, un abîme qui ne peut jamais être comblé par la lutte pour des seuls gains matériels immédiats. Cela ne signifie pas, cependant, que je suis opposée au combat que mène le mouvement ouvrier pour de meilleurs conditions de vie et de de travail. Mais je tiens à souligner que, sans un but ultime de complète émancipation sociale et industrielle, le monde ouvrier n’obtiendra rien de plus que ce qui est dans les intérêts de la classe privilégiée et restera donc dépendante de cette classe.

Samuel Gompers n’était pas idiot, il connaissait les causes qui fondent les luttes sociales, mais il s’en est résolument détourné, Il s’est contenté de créer une aristocratie du travail, un trust syndical pour ainsi dire, indifférent aux besoins des autres travailleurs extérieurs à l’organisation. Mais, avant tout, Gompers n’avait aucune idée sociale émancipatrice. Il en résulte que après quarante ans de dirigisme de Gompers , la A. F. L. est restée dans l’immobilisme, sans sentir ni comprendre les facteurs de changement qui l’entouraient.

Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. Alors, Mr. Gompers était intrinsèquement réactionnaire. Cette tendance s’est affirmée à plus d’une occasion dans sa carrière. Elle est apparue de manière la plus flagrante lors de l’affaire MacNamara, de la guerre et de la révolution russe.

L’histoire de l’affaire MacNamara 1 est très peu connue en Europe. Leur histoire a cependant joué un rôle significatif dans la guerre industrielle aux États-Unis, guerre industrielle entre le Steel Trust, la Merchants’ Manufacturers’ Association, et l’infâme chasseurs de syndicalistes, le Los Angeles Times, tous unis contre la Iron Structural Union. Les méthodes sauvages de cette horrible trinité se sont manifestées à travers un système d’espionnage, l’emploi de voyous pour cogner sur les grévistes en plus de l’utilisation de toute la machinerie gouvernementale américaine, toujours à la pointe du capitalisme national. La Iron Structural Union a combattu désespérément pour son existence contre ce formidable complot contre le monde syndical pendant des années.

J. J. et Jim MacNamara, qui étaient les plus acharnés et déterminés parmi les membres de l’Union,ont consacré leur vie et ont pris la part la plus active dans la guerre contre l’industrialisme et la grande finace jusqu’à ce qu’ils soient pris au piège par les ignobles espions employés dans l’organisation de William J. Burns, l’infâme chasseur d’hommes. Il y eut deux autres victimes avec les frères MacNamaras, Matthew A. Schmidt, un des meilleurs exemples de prolétaires américains, et David Caplan.

Samuel Gompers, comme président de la A. F. L. ne pouvait pas ne pas être au courant des accusations portées contre ces pauvres diables. Il est resté à leurs côtés tant qu’ils ont été considérés comme innocents. Mais quand les deux frères, dans leur désir de protéger leurs « supérieurs » ont avoué leurs actes, Gompers s’est détourné d’eux et les a abandonné à leur sort. 2 La respectabilité de l’organisation était plus importante pour lui que ses camarades qui qui avaient fait le travail en mettant constamment leur vie en danger, tandis que Mr. Samuel Gompers jouissait de la sécurité et de la gloire comme président de la A. F. L. Les quatre hommes furent sacrifiés. Jim MacNamara et Matthew A. Schmidt ont été condamnés à la prison à vie et J. J. MacNamara et David Caplan à 15 ans et 10 ans de prison. Ces deux derniers ont été libérés depuis alors que les premiers restent enterrés vivants à la prison de St. Quentin, en Californie. Et Samuel Gompers a été enterré avec les plus grands honneurs par la classe qui a condamné ses camarades à leur sort.

Pendant la guerre, le défunt président de la A. F. L. a livré l’organisation entière à ceux qu’il avait combattu ostensiblement toute sa vie. Certains de ses amis ont insisté sur le fait que Gompers est devenu obsédé par la manie de la guerre parce que les sociaux-démocrates allemands avaient trahi l’esprit de l’internationalisme. Comme si deux erreurs faisaient une vérité! Le fait est que Gompers n’a jamais été capable d’aller contre le courant. Par conséquent, il a fait cause commune avec les seigneurs de la guerre et à livré les membres de la A. F. L. pour être massacrés dans la guerre, une guerre aujourd’hui reconnue par d’ardent patriotes d’hier comme ayant été une guerre, non pour la démocratie, mais une guerre de conquête et de pouvoir. L’attitude de Samuel Gompers envers la révolution russe, plus que toute autre chose, a démontré ses penchants dominants réactionnaires. On dit de lui qu’il avait des « informations » sur les bolcheviques. Donc, il a soutenu le blocus et l’ intervention. C’est absurde pour deux raisons : D’abord, lorsque Gompers a commencé sa campagne contre la Russie, il ne pouvait en aucune manière avoir connaissance des maux du bolchevisme. La Russie était alors coupée du reste du monde. Et personne ne savait exactement ce qui s’y passait. Ensuite, le blocus et l’intervention frappaient le peuple russe et en même temps renforçaient le pouvoir de l’état communiste.

Non, ce n’était pas sa connaissance des bolcheviques qui a fait se joindre Gompers aux assassins des femmes et des enfants russes. Ce fut sa crainte, et sa haine, de la révolution russe elle-même. Il était trop imprégné des vieilles idées pour saisir la porté des gigantesques événements qui déferlaient sur la Russie, l’idéalisme ardent du peuple qui avait fait la révolution. Il n’a jamais fait le moindre effort pour différencier la révolution et la machine mise en place pour dévier sa course.La plupart d’entre nous qui nous élevons aujourd’hui contre les gouvernants de la Russie le faisons parce que nous avons appris à voir l’abîme qui existe entre la révolution russe, les idéaux du peuple et la dictature dévastatrice maintenant au pouvoir. Gompers n’a jamais eu conscience de cela.

Bon, Samuel Gompers est mort. Il faut espérer que son âme ne marchera pas dans les rangs de la A. F. L. Les conditions aux États-Unis tracent de plus en plus une ligne rigide entre classes. Il devient de plus en plus impératif pour les ouvriers de se préparer aux changements fondamentaux qui sont devant eux. Ils devront acquérir la connaissance et la volonté ainsi que la capacité à reconstruire la société dans des directions sociales et économiques qui éviteront la répétition de la débâcle tragique de la révolution russe. Partout les masses devront prendre conscience que le dirigisme, d’un homme ou d’un groupe politique, conduit inévitablement au désastre.

Ce n’est pas le dirigisme, mais l’effort conjugué des ouvriers et des acteurs culturels de la société qui peuvent paver la route à de nouvelles formes de vie qui seront les garantes de la liberté et du bien-être pour tous.

1 Le 1er octobre 1910, un attentat à la bombe contre le  Los Angeles Times a tué 21 employés et blessé une centaine d’autre .

2 J. J. McNamara avait assuré à Gompers qu’il n’avait rien à voir avec l’attentat. Ce dernier l’ayant cru, avait fait joué son influence dans le milieu syndical pour organiser des campagnes de soutiens, avec manifestations et collecte de fonds. Quand Gompers a appris que Jim McNamera avait plaidé coupable lors du procès pour avoir posé la bombe , il a déclaré. « Les McNamara ont trahi le monde ouvrier ».
A l’inverse, le Parti Socialiste a refusé de condamner les frères McNamara, arguant que leur action était justifiée par la terreur subie par leur syndicat depuis 25 ans, position partagée par Haywood et Debs, en particulier

 


Emma Goldman

Ce que je crois a été à de nombreuses reprises la cible d’écrivaillons. Il a circulé tant d’histoires incohérentes à vous glacer le sang sur mon compte qu’il ne faut pas s‘étonner si les gens ordinaires ont le cœur qui palpite à la seule mention du nom de Emma Goldman. C’est vraiment dommage que soit révolu le temps où on brûlait les sorcières et où on les torturait pour exorciser l’esprit du mal. Parce qu’en fait, Emma Goldman est une sorcière! Certes, elle ne mange pas des petits enfants, mais elle fait bien pire. Elle fabrique des bombes et défie les têtes couronnées. B-r-r-r! »
What I Believe Emma Goldman New York World, 19 juillet 1908.

eg1910

Emma Goldman en 1910

Contrairement aux États-Unis, Emma Goldman est relativement peu connue, car peu traduite jusqu’à récemment, en France. L’effort le plus conséquent a été celui de Femmes et anarchistes – Voltairine de Cleyre et Emma Goldman BlackJack éditions mars 2014, un recueil de textes traduits par Léa Gauthier, Yves Coleman, Marco Silvestro et Anna Gruzynski, dont certains peuvent être lus sur le site  Ni patrie ni frontières  de Yves Coleman  (Voir documents en lignes en français également).  « Emma Goldman a été victime, tout particulièrement dans le monde francophone, d’une étrange amnésie qui a fait que le mouvement anarchiste, pourtant si enclin à célébrer son histoire et ses héros, semble parfois aisément oublier qu’il a aussi compté de nombreuses héroïnes » remarque Normand Baillargeon dans sa préface à « Une éthique de l’émancipation » de Max Leroy. L’Atelier de Création Libertaire, novembre 2014.

Le but de ce site n’est pas de faire de Goldman une icône dont n’a nul besoin le mouvement libertaire. Son objectif est d’abord de rendre accessible ses textes, soit par des liens dans Documents en ligne, soit par des traductions inédites. Et de rendre à Goldman ce qui appartient à Goldman

Emma Goldman occupe sans conteste une place à part parmi les militant-es et les théoricien-nes anarchistes de la fin du XIXème siècle et le début du XXème. Même si Kathy E. Ferguson dans Emma Goldman: Political thinking in the streets [Rowman & Littlefield, Lanham 2011]  fait remarquer que même les critiques sympathisants de Goldman « l’ont rarement appréhendé comme une théoricienne politique. Au lieu de cela, leur attention s’est portée sur son activisme politique (souvent défini comme opposé à la théorisation) ou sur sa sexualité ». Elle aborde les thèmes « classiques » de l’anarchisme avec un regard personnel, plus que théorique bien souvent, (l’exploitation capitaliste du travail, le rôle négatif des institutions religieuses, la critique de l’État, du patriotisme et de la guerre, la futilité des politiques réformistes et de la démocratie représentative, etc…) et en franchit allègrement les bornes pour élargir sa vision de la société anarchiste à la sexualité, y compris à l’homosexualité, à la condition de la femme, – le contrôle des naissances, en particulier – à la place de la culture, à l’éducation, à la liberté d’expression, parmi d’autres thèmes fréquemment abordés.

Goldman a été souvent vertement critiquée à son époque, elle le serait encore aujourd’hui, car elle interroge l’orthodoxie anarchiste, et comme si chacun le sait, l’orthodoxie anarchiste n’existe pas, l’hétérodoxie n’y est pas toujours considérée d’un bon œil. Ainsi Sam Dolgoff, interrogé sur Emma Goldman :

« Fondamentalement, elle ne demandait pas beaucoup plus que ce qui serait aujourd’hui considéré comme un programme libéral. Le contrôle des naissances, des droits égaux pour les femmes, une meilleure éducation, etc. Il n’y avait pas grand chose dans ce qu’elle demandait auquel le système aurait pu s’opposer…. Je ne parle pas du socialisme, bien sûr, mais ses demandes n’étaient pas sur cette base. Elles étaient basées sur ces questions secondaires. » 1

Sam Dolgoff ne pouvait pas ignorer la condition des femmes dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième, ni le fait qu’à l’époque, le système faisait barrage à ces demandes. En outre, plus d’un siècle plus tard, les questions soulevées par Goldman sont, hélas, toujours d’actualité.

Dans la même veine, Albert Meltzer, dans ses mémoires 2,  conteste le choix de la CNT-FAI de nommer Goldman comme représentante en Grande-Bretagne :

« Encore une fois, elle est certainement présentée comme une grande femme, comme elle se considère sans aucun doute elle-même, au sein des cercles féministes. Emma jouissait d’une immense réputation aux États-Unis comme propagandiste de l’anarchisme et de l’amour libre…

…. Elle vit habituellement dans le sud de la France et fait des tournées de conférences dans les Iles britanniques. Cela lui a déjà valu des critiques dans les milieux anarchistes américains, où elle a parcouru les clubs féministes bourgeois et les déjeuners d’affaires, accompagnée d’un manager. Son désir de distraire la bourgeoisie a nuit considérablement à sa crédibilité de propagandiste.

….Emma disait qu’elle voulait aussi aller au front comme infirmière, mais Mariano Vasquez, secrétaire de la CNT, lui avait dit que ce serait du gâchis; qu’avec sa réputation, elle ferait des merveilles en leur obtenant des soutiens en Angleterre. Mais c’était certainement une erreur. Ils pensaient que Emma Goldman était une personne célèbre, qui ferait les gros titres des journaux, et cela aurait pu être vrai aux États-Unis, mais en Angleterre, elle était presque inconnue…. Sa connaissance de la Grande Bretagne était fondamentalement celle d’une touriste de Brooklyn. Cela apparaît clairement dans son livre et ses lettres publiées, avec des références à ‘ce qui n’est pas fait en Angleterre’, des plaintes au sujet du café et du temps, de la froideur des gens etc. »

Ou encore, Domenico Tarizzo, dans son ouvrage L’Anarchie : histoire des mouvements libertaires dans le monde (Seghers, 1978) :

« Avec son idéalisme schématique et datant du XIXe siècle, elle a toujours gardé une attitude rigidement anti-marxiste, fermée non seulement à la dictature stalinienne, mais aussi à l’opposition communiste de gauche, de tendance trotskiste ou en tout cas bolchevique. C’est à elle et à Berkman que revient la plus grande part de responsabilité dans la division entre marxistes et libertaires »

A chacun-e son Emma Goldman. Ce site en présentera une vision, la plus complète possible.

Notes

1.Interview with Sam and Esther Dolgoff Ann Allen 15 juin 1972

2.I Couldn’t Paint Golden Angels (Oakland: AK Press, 1996)


Nationalisme, militarisme et guerre.

mothersep1914

La première guerre mondiale a divisé le mouvement anarchiste. Dès le début du conflit, Emma Goldman et Alexandre Berkman adoptent une position anarchiste classique, anti-militariste
qui les font s’opposer à celle défendue par Pierre Kropotkine, notamment. Voir Kropotkine et la première guerre mondiale

Le 23 avril 1914 Alexander Berkman annonce la création de la Anti-Militarist League de New York City et encourage son essaimage dans d’autres villes américaines. Le siège social de la Ligue est situé dans les bureaux de Mother Earth – 74 West 119th Street. Le mois suivant, Mother Earth publie un article Anti-Militarist Activities in New York, probablement rédigé par Berkman sous un pseudonyme.

Le 9 mai 1917, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Fitzi et Leonard Abbott fondent la No- Conscription League. Des groupes locaux apparaissent dans différentes villes et 100 000 manifestes contre la conscription sont diffusés dans le pays.

1New York Tribune 2 juin 1917

Le 18 mai 1917, le jour où le président Wilson signait la loi sur la conscription, s’est tenue une réunion publique de la No- Conscription League au Harlem River Casino, où Goldman et Berkman prirent la parole, aux côtés de Louis Fraina, représentant les socialistes révolutionnaires et Carlo Tresca, des Industrial Workers of the World devant une foule d’environ 8 000 personnes.

Le 4 juin, la veille de la journée officielle du recensement des hommes en âge d’être appelés, une autre réunion publique, dont le thème était les mères contre la guerre, s’est tenue au Hunts Point Palace dans le Bronx.

2The Sun 5 juin 1917

La lutte contre le service militaire obligatoire, le nationalisme et la guerre sera le dernier combat mené par Emma Golden aux États-Unis.

Voir sur ce site :

La No Conscription League

Les promoteurs de la folie de la guerre

Deux textes de Emma Goldman sur ce sujet ont été auparavant traduits en français sur le site de mondialisme.org :
Le patriotisme, une menace contre la liberté 1911
La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel Mother Earth, vol. 10, n° 10, décembre 1915.

A lire également, entre autre :

Reds, Labor, and the Great War: Antiwar Activism in the Pacific Northwest Rutger Ceballos

Dernière mise à jour janvier 2017


Emma Goldman et la question raciale

Après la lecture d’un certain nombre d’écrits de Emma Goldman, je me suis étonné de l’absence de la question raciale chez elle, qui était si attachée à toutes les formes d’oppression, tout autant qu’au sein du mouvement anarchiste américain de l’époque.

J’ai posé la question à Ronald Creagh 1 dont voici la réponse :

Je n’ai pas fait de recherche particulière sur le sujet, mais cela m’étonnerait beaucoup qu’il n’y ait rien. …Il y avait à l’époque une très forte ségrégation raciale et donc très peu de Noirs présents aux réunions. Emma Goldman a expliqué plus tard qu’elle n’est jamais allée dans les états du Sud parce que ses correspondants lui avaient dit que si elle soulevait la question elle risquait fort sa vie. Plutôt que d’y aller en se taisant, elle a boycotté ces États. … Il est clair que sur cette question elle ne semble avoir dit que des généralités » Courrier électronique 27 février 2015

J’ai donc posé la même question à Oz Frankel 2, qui m’a donné une piste.

« C’est une bonne question. Je vous recommande la lecture de Emma Goldman: Political Thinking in the Streets de Kathy E. Ferguson, ou elle traite aussi de cette question (à savoir l’absence de la question raciale dans la pensée politique de Goldman mis à part de rares et symboliques allusions à l’esclavage et autres sujets raciaux). Mon interprétation sur cette question est 1. A la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, les afro-américains ne constituaient qu’une infime minorité dans le nord de l’Amérique. New York, par exemple, accueillait des millions d’immigrants mais seulement 100-150 000 afro-américains. Les noirs n’arriveront en masse dans le nord de l’Amérique que dans l’entre-deux guerres. La célèbre remarque de WEB Dubois selon laquelle la race constituait la plus importante ligne de fracture du vingtième siècle était plus prophétique que descriptive. 2. Goldman considéraient les divisions sociales avec les yeux d’une européennes. 3. Ni l’anarchisme ni le communisme du dix-neuvième siècle n’avaient grand chose à dire concernant la question raciale. Cela changera avec la montée du fascisme et du nazisme en Europe, la visibilité du lynchage dans les années 1930 en Amérique, et, tout aussi important, la lutte contre le colonialisme . 4. Goldman était elle-même profondément ambivalente au sujet de son identité raciale/ethnique.Elle avait réussi à sortir des milieux juifs (dans lesquels se cantonnaient la plupart des radicaux juifs) et parlaient à des auditoires et des groupes mixtes en termes ethnique et de classe (son alliance, par exemple, avec le fondateur de l’ACLU Roger Baldwin). Best, Oz  » courrier électronique 5 mars 2015

Je n’ai pas lu le livre de Kathy E. Ferguson 3, seulement quelques passages du chapitre qu’elle consacre à cette question, intitulé « How could she miss race? ».

Ferguson y conteste l’idée que Goldman ait « évité le Sud » :

« Goldman se déplaçait dans des endroits où il existait une présence anarchiste locale suffisante pour organiser et assister à ses conférences. Il n’est pas tout à fait exact de dire qu’elle a évité le Sud. Elle y aurait sans aucun doute donné des conférences, comme elle l’a fait à plusieurs reprises au Texas, si il y avait eu une communauté radicale locale pour la parrainer » Ferguson p 212

Elle y cite ces rares et symboliques » exemples où Goldman a fait allusion à la question raciale ;

Dans une lettre écrite de prison à sa nièce Stella Ballantine, le 2 août 1919, Goldman commente les émeutes raciales à Washington DC et Chicago :

« L’Europe doit bien rire de notre merveilleuse démocratie … de la farce qu’elle représente, de l’impudence sinistre avec laquelle des centaines de personnes sont massacrées sous le nez même de la Maison Blanche et dans les rues de Chicago, non pas par des barbares allemands mais par nos blancs arrogants » p212

« En août 1917, un numéro de Mother Earth contenait un récit effrayant des émeutes raciales dans les quartiers est de Saint Louis, où un nombre controversé de noirs – entre quelques douzaines et quelques centaines, furent tués par une foule déchaînée de blancs, encouragée par des dirigeants syndicaux et des soldats en armes. En décembre 1917, un numéro du journal fut confisqué par les autorités postales pour avoir publié un récit du lynchage de quinze soldats noirs dans une base de l’armée au Texas. « p212

Ne pas aller dans le Sud, où vivaient en 1900, 90% de la population noire, signifiait obligatoirement s’isoler du cœur du problème.

« Les rencontres de Goldman avec la résistance afro-américaine furent limitées. Nous savons qu’elle a entendu un discours de Du Bois et qu’elle a été impressionné par son analyse » Ferguson p218

Mais néanmoins, la question reste entière, et Ferguson, après avoir rejeté les hypothèses de désintérêt ou d’incompréhension de Goldman envers la question raciale, développe sa propre analyse.

« La question raciale n’est pas absente de la pensée politique de Goldman, elle est présente mais de manière qui l’obscurcit plus qu’elle ne la clarifie. » Ferguson p 213

« Sa supposition implicite semble être que les différences raciales sont plus des indicateurs statiques plutôt qu’un processus dynamique qui nécessitent une analyse »p 220

Goldman, affirme Fergusson, manifeste son indignation envers la conditions des noirs à travers « une analyse implicitement juive, explicitement classe/État, dans laquelle « race » à un sens différent de celui des chercheurs contemporains ».  Fergusson p 213

Par la suite, j’ai trouvé un article provenant des documents de Alexandre Berkman à l’Institut Amsterdam. Non daté, il a été écrit dans un journal canadien, donc probablement à la fin de la vie de Emma Goldman, entre avril 1939, date de son arrivée au Canada et mai 1940, date de sa mort.

races

Source ISSH Amsterdam

Emma Goldman déplore Le traitement des gens de couleur par les blancs

« Je ne serais pas surprise de voir les races jaunes et noires perdre espoir et rayer les blancs de la surface de la planète….

« Tout le sang versé et les vies perdues pendant la guerre civile n’ont servi à rien, a déclaré Mrs Goldman » Les conditions de vie dans les états du sud, où les noirs n’ont aucun droit politique, social ou économique, sont déplorables. Et ceci dans un pays qui se vante de ses libertés…

Chaque semaine nous entendons parler de foules de blancs assoiffés de sang qui brûlent vifs des noirs et qui prétendent représenter cent pour cent des américains. Ces noirs qui parviennent à quitter le sud et commencent une nouvelle vie dans le nord démontrent que la race noire est capable de marcher aux côtés des grands noms de la pensée. Parmi eux, nous avons quelques-uns des plus grands poètes, artistes, écrivains et membres de toutes les professions….

Nous voyons aujourd’hui le plus bel exemple de l’oppression d’un peuple, à travers la tentative de gens soi-disant civilisés d’imposer leur religion et leurs appétits commerciaux aux chinois qui ont connu une civilisation plus évoluée que celle que l’on veut leur imposer, bien avant que ces nations soient connues »

Pour le reste, sur la question raciale, Mother Earth a publié une critique de Voltairine de Cleyre 7 sur The Curse of Race Prejudice de James Ferdinand Morton 8, où il affirme ses principes anti-racistes d’un point de vue plus libéral, au sens américain du terme, que anarchiste. Ce que lui reproche d’ailleurs De Cleyre en répondant à Morton sur la nécessité d’ouvrir le droit de vote aux noirs :

« Le camarade Morton s’est-il converti à l’efficacité du vote, ou à la possibilité de « purifier » les urnes?

Notes

1.Auteur notamment de Histoire de l’anarchisme aux Etats-Unis Claix : Pensée sauvage, 1981

2. Oz Frankel enseigne l’histoire à la New School for Social Research à New York. Il est l’auteur, entre autres, de Whatever Happened to ‘Red Emma’? Emma Goldman: From Alien Rebel to American Icon,” Journal of American History Vol. 83, No. 3. Décembre 1996. courrier électronique 27/02/2015

3. Emma Goldman: Political thinking in the streets Rowman & Littlefield, Lanham 2011

4. ibid p212

5. ibid p212

6. ibid p212

7. V De Cleyre The curse of race prejudice Mother Earth Vol 1 n°7 septembre 1906

8 .James Ferdinand Morton, Jr. ( 1870 –  1941) Écrivain, journaliste américain. Anarchiste individualiste, libre penseur. Il a contribué à différents journaux parmi lesquels Free Society Discontent, et Mother Earth (trois articles). Outre ses positions anti-racistes, Morton se rapprochait de Goldman par celle sur le contrôle des naissances . Voir « Prevention of conception as a duty ». In William J. Robinson M. D.; William J. Robinson. Birth Control, Or, the Limitation of Offspring. Wildside Press LLC. pp. 195–20.


Emma Goldman et l’homosexualité

Traduction extraite de Free Comrades:Anarchism and Homosexuality in the United States, 1895-1917 Terence Kissack AK Press 2008 pp 133 – 152

NDT préliminaire : Cette traduction, comme les autres, n’est pas féminisée et je m’en excuse, surtout pour un tel sujet. Mais cette féminisation orthographique et grammaticale représente un surcroît de travail devant lequel j’abdique lâchement. Elle est présente dans l’intention.

Parmi les anarchistes radicaux sur les questions sexuelles, Emma Goldman était la consommatrice et la distributrice la plus insatiable de sexologie. Elle était une participante enthousiaste à des débats sur le sexe, assistait à des conférences de psychologues, sociologies et autres spécialistes, et se liait d’amitié avec les porte-paroles de cette nouvelle science. Cela ne signifie pas qu’elle était toujours d’accord avec ce qu’elle entendait ou lisait. Elle pouvait être une critique acerbe et écrivit une fois à Ben Reitman, en 1912, que la conférence du Dr. Stanley Hall sur la « Prophylaxie Morale » était « horrible. » Hall était le psychologue américain en vue du moment, connu principalement pour son livre Adolescence: Its Psychology and Relations to Physiology, Anthropology, Sex, Crime, Religion and Education. Alors qu’elle appréciait que Hall « avait souligné l’importance du sexe, », lui prêtant « presque autant de crédit que moi », elle avait été déconcertée par le fait que la conférence soit introduite par un pasteur et l’affirmation de Hall, « Nous avons besoin d’éducation sexuelle pour préserver le christianisme, la moralité et la religion. »23 Ce lien entre religion, mœurs sexuels et règles était un anathème pour Goldman. Elle respectait les travaux de Hall dans le domaine de la psychologie mais elle « était désolée pour les américains qui acceptaient des trucs enfantins comme des informations qui font autorité. »24 Malheureusement pour les américains, la présentation de Hall était représentative de la pensée sexuelle de l’époque parmi les spécialistes du pays. Comme ses camarades, Goldman était plutôt déçu par les sexologues américains et les citait rarement, sinon pour réfuter leurs travaux.

Emma Goldman avait une nette préférence pour les sexologues européens, particulièrement pour Carpenter, Ellis et Magnus Hirschfeld, qu’elle considérait tous comme des critiques sociaux et des dissidents. Elle était particulièrement en accord sur leur vision libérale de l’homosexualité. Elle avait écrit à Ellis qu’elle s’était procurée son livre, Sexual Inversion, en 1899, peu après sa publication, et qu’elle le considérait comme l’un des ses « plus grands trésors ». Sexual Inversion (coécrit en réalité par John Addington Symonds, mais dont le nom avait été retiré après sa mort parce que ses héritiers avait refusé qu’il ne soit associé à ce livre), fut un des premiers ouvrages en langue anglaise à traiter des relations entre même sexe. Ellis était plus positif envers les sujets de ses études que beaucoup de ses contemporains. Selon les termes de Vern Bullough, il « veillait à éviter tout langage se rapportant à une pathologie » et essayait de mettre en avant « l’accomplissement des homosexuels ».25 Goldman réagissait favorablement à l’approche de Ellis. « J’ai suivi vos travaux, » lui écrit-elle, « j’ai lu presque tout ce que j’ai pu trouver et l’ai présenté à tous les gens avec qui j’ai pu être en contact à travers mes conférences. »26 Goldman identifiait Ellis et sa famille idéologique comme faisant partie d’un mouvement plus large en faveur de la justice sociale, auquel elle s’identifiait et aidait à promouvoir. En aidant à mieux faire connaître Sexual Inversion, Goldman pensait qu’elle aidait à l’amélioration du statut social et éthique des femmes et des hommes au sujet duquel Ellis écrivait. Elle avait pu être attirée principalement par les travaux de Ellis parce que ceux-ci étaient indirectement liés avec l’anarchisme.

Lorsque Sexual Inversion parut en Angleterre, il fut publié par la même presse que celle utilisée par la Legitimation League, un groupe anarchiste pour la réforme sexuelle, qui plaidait pour l’amour libre et la fin de l’ostracisme social envers les enfants illégitimes et leurs mères. La était présente dans les librairies et publiait un journal intitulé The Adult. La police, convaincue que la ligue avait pour objectif de détruire la moralité anglaise, surveillait les activités du groupe et la publication des travaux de Ellis lui offrit l’occasion de s’y attaquer. En 1898, un policier en civil acheta un exemplaire de Sexual Inversion à George Bedborough, l’éditeur de The Adult qui travaillait à la librairie de la Legitimation League. Selon Ellis, la police espérait « supprimer la Legitimation League et The Adult en les identifiant à mon livre Sexual Inversion, un livre obscène évidemment, selon eux. »27 Ellis apprit l’arrestation de Bedborough, accusé de vendre Sexual Inversion – décrit par la police comme  » un écrit obscène, pervers, grivois et scandaleux » – par un télégramme envoyé par un anarchiste américain, Lillian Harman, qui avait été élu président de la Legitimation League en 1897. Bien que la League ait été sévèrement affectée par les actions policières, Ellis ne se laissa pas décourager et continua à conduire et publier ses recherches. Cette imbrication complexe entre Ellis et les anarchistes anglais a bien pu incliner Goldman à identifier les vues et les opinions de celui-ci avec les siennes.28

Goldman considérait que le travail de ceux qu’elle identifiait comme sexologues progressistes s’intégrait sans problème aux objectifs plus larges de l’anarchisme. Comme eux, elle pensait que l’étude scientifique de la nature humaine était une étape indispensable dans la marche vers la liberté. Goldman alla jusqu’à qualifier Carpenter et Ellis d’anarchistes. Ce n’était pas une interprétation nouvelle puisque Carpenter avait été associé à l’anarchisme par Lloyd et Tucker auparavant. Carpenter cultivait ses affinité avec les anarchistes en aidant Pierre Kropotkine dans ses recherches pour son livre Fields, Factories and Workshops et en contribuant et collaborant par un article très flatteur à un numéro spécial de Mother Earth, célébrant la vie et l’œuvre de Kropotkine. Ellis, malgré son histoire commune avec la Legitimation League, était moins enclin à s’allier avec les anarchistes. Lorsqu’on lui faisait part de l’opinion qu’avait Goldman de lui, il s’en démarquait. Mais ce refus d’être qualifié d’anarchiste ne la dissuadait pas. »Je suis étonnée » écrivait-elle à son ami Joseph Ishill, « par la déclaration de Ellis selon laquelle il n’est pas anarchiste parce qu’il n’appartient à aucune organisation. » Goldman louait la « vision philosophique » de Ellis qu’elle considérait « infiniment plus étendue et importante que celle de beaucoup de monde qui s’affiche comme anarchistes. »29 Ellis était un anarchiste dans l’esprit, sinon par le nom.

A travers son intérêt pour les travaux des sexologues, Goldman était en contact avec les idées médicales et psychologiques contemporaines sur l’homosexualité. En 1895, elle était à Vienne pour suivre une formation d’infirmière avec un accent particulier sur l’obstétrique et la gynécologie, lorsqu’elle entendit parler d’une conférence sur l’homosexualité. Celle-ci, délivrée par le « professeur Bruhl, » eut un impact important sur elle, puisque c’était apparemment la première fois qu’elle entendait traiter de manière scientifique les relations entre même sexe. Dans un premier temps, cependant, Goldman trouva « désorientant » le discours du docteur. Dans sa présentation, Bruhl « parlait d’uranistes, de lesbiennes, et autres sujets étrange. » Cela constitua l’initiation de Goldman à la terminologie émergente de la sexologie concernant l’homosexualité, et, au cours des décennies suivantes, elle deviendra tout à fait familière avec ces termes nouveaux. A l’époque, ils étaient novateurs. Les membres de l’auditoire, dont beaucoup exprimaient leur identité sexuelle par une inversion de genre, avaient également fasciné Goldman. Cet auditoire, se souvient-elle, « était étrange » , constitué « d’hommes à l’apparence féminine, avec des manières coquettes et de femmes clairement masculines, avec des voix graves. » La conférence de Bruhl initia Goldman au langage médical et psychologique émergent et de plus en plus développé de la différence sexuelle. En observant l’auditoire, elle apprit aussi la sémiotique de l’identification sexuelle que les « uranistes  » et les « lesbiennes » s’étaient confectionnés.30

La littérature sur la sexologie a eu un grand impact sur comme Goldman a conceptualisé sa vision politique de l’homosexualité. Elle a assimilé la vision du monde des sexologues, en parlant des homosexuels comme d’une catégorie distincte de l’humanité : une identité qui présentait des manifestations psychologiques, sociales et culturelles. Elle a employé le langage de la sexologie -« homosexuels, » « invertis, » « types intermédiaires, » et « homosexualistes » – dans ses écrits et conférences. L’usage de termes inconsistants reflète le fait que Goldman n’adhérait pas à un cadre dominant ou courant d’idées précis. Lorsqu’elle est venue à la littérature sur la sexualité, elle était une lectrice éclectique. Néanmoins, on ne peut pas sous-estimer l’importance de l’analyse sociale et politique qu’apportait Goldman à chaque question sociale. Les discours qui ont modelé son approche de la sexualité reflétaient à la fois le discours médical et psychologique spécialisé et les courants de pensées politiques plus larges dans lesquels elle évoluait. Elle était attiré par les sexologues dont le travail correspondait le mieux avec ses idées politiques de base. Elle avait l’habitude de penser en termes de groupes opprimés: la classe ouvrière, les femmes, les minorités ethniques. Hutchins Hapgood disait de Goldman qu’elle « percevait toujours quiconque mal vu par la classe moyenne, que cela soit à tort ou à raison, comme des victimes d’un ordre social injuste. »31 Goldman, qui ne se sentait jamais aussi vivante que lorsqu’elle défendait les opprimés, était prédisposée à considérer les homosexuels comme un groupe social opprimé. Ils formait un autre groupe de « parias » qui avait besoin d’un champion 32

Comme Tucker, Goldman et ses camarades ont contribué à faire circuler aux États-Unis la littérature sur la sexologie qu’ils admiraient. Les propres écrits et conférences de Goldman sur l’amour et la sexualité faisaient de fréquentes références aux travaux de Edward Carpenter, Havelock Ellis et Magnus Hirschfeld, contribuant à les faire connaître dans ses auditoires. Carpenter, Ellis, et d’autres livres de sexologues étaient vendus lors de ses tournées de conférences et étaient offert en bonus à ceux qui s’abonnaient à Mother Earth. En 1912, par exemple, les abonnés qui envoyaient 5,00$ recevaient Prison Memoirs de Berkman; What is Property de Proudhon ;The Bomb de Frank Harris ; Russian Literature de Kropotkine et de Love’s Coming of Age de Edward Carpenter »33 Le livre de Carpenter et les Mémoires de Berkman incluaient tous les deux un contenu substantiel d’érotisme entre même sexe. Ceux qui s’abonnaient à Mother Earth se voyaient donc offrir une bibliothèque relativement riche en littérature traitant de l’homosexualité. En outre, de nombreux numéros de Mother Earth contenaient des publicités qui présentaient à la vente  » des ouvrages importants sur la sexualité » et « une littérature sur l’anarchisme et la sexualité ». Les lecteurs du numéro de novembre 1915 de Mother Earth pouvaient commander le livre de August Forel The Sexual Question: A Scientific, Psychological, Hygienic and Sociological Study of the Sex Question,, un ouvrage qui, selon la publicité, traitait de « l’homosexualité … et autres pratiques sexuelles importantes. »34 Le journal de Goldman et ses tournées de conférences constituaient des canaux importants pour la dissémination de la littérature sur la sexologie.

En plus de faire de la publicité pour leurs ouvrages, Mother Earth publiaient des articles de sexologues ou écrits par des non-anarchistes radicaux en matière de sexualité. En 1907, le journal contenait un article écrit par le Dr. Helene Stocker intitulé « The Newer Ethics. » Stocker était une féministe allemande qui soutenait la réforme de la loi sur le divorce, la libre circulation de l’ information sur la contraception et l’accès légal à l’avortement, et était également membre du Scientific-Humanitarian Committee de Magnus Hirschfeld, le groupe allemand pour les droits des gays. « The Newer Ethics » est une étude de la « question sexuelle » à la lumière des travaux du philosophe Friedrich Nietzsche. Même si Stocker ne traite pas directement de la question de l’homosexualité dans son essai, elle soutenait – de manière remarquablement semblable à Carpenter – qu’en matière d’amour, les gens ne devraient pas « se plier servilement aux coutumes. » Selon Stocker, les travaux de Nietzsche « enseignent la beauté et la pureté de l’amour, qui, pendant des centaines d’années, a été stigmatisé comme vicieux par l’imagination malsaine de l’église. » Les gens, soutenait Stocker, devaient poursuivre leur passion sans culpabilités. La nouvelle éthique, écrivait-elle « s’attaque à la racine des vieilles et confuses notions, qui assimilent la ‘moralité’ avec la crainte des normes conventionnelles et la ‘vertu’ avec l’abstinence de relations sexuelles. »35 Même si elle ne se qualifie pas d’anarchiste, les vues qu’elle exprimait dans « The Newer Ethics » étaient en accord avec celles des anarchistes radicaux en matière de sexualité.

Plusieurs des camarades de Goldman partageaient son intérêts pour la sexologie, l’homosexualité et son approche politique. Ben Reitman, son amant durant les années où elle s’est intéressé le plus à ces sujets, a été particulièrement important à cet égard. Selon Candace Falk, « Ben avait toujours été fasciné par et compréhensif envers l’homosexualité. »36 Il y fut confronté très jeune. Lorsqu’il avait douze ans, il a commencé à parcourir le réseau ferroviaire, fréquentant des hommes et des garçons qui voyageaient de ville en ville pour chercher du travail. Ce milieu très largement masculin était caractérisé par une culture sexuelle rustique, où les comportements homosexuels n’étaient pas rares.37 Cette expérience précoce de la sous-culture sexuelle des travailleurs saisonniers, clodos et hobos semble avoir marqué Reitman; il a gardé, tout au long de sa vie, un intérêt pour la vie qu’il avait mené dans sa jeunesse. A la fin des années 1930, par exemple, Reitman publia un livre, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman, qui recensaient des « homosexualistes marquées » comme une des catégories de femmes qui prenaient la route.38 Lorsque Reitman devint médecin, il continua à évoluer dans des milieux sociaux où l’homosexualité était courante. Il a vécu à la marge de la société respectable. Son biographe écrit que « des types de la pègre et des sans-bris fréquentaient le cabinet de Ben, tout comme des prostituées, des maquereaux, des accrocs à la drogue et pervers sexuels. »39 Étant donné leur intérêt mutuel pour l’homosexualité et la sexologie, il est probable que Reitman partageait ses observations personnelles et son savoir avec Goldman.

Les interventions les plus notables de Goldman concernant les questions homosexuelles étaient ses conférences.Celles-ci étaient un outil clé utilisé à la fois par les anarchistes et les sexologues dans leurs tentatives de propager leurs idées. Goldman était une oratrice convaincante dont la présence sur l’estrade, selon Christine Stansell, était « aux dires de tous, hypnotique. »40 Bien qu’elle fut décrite comme une démagogue par la presse populaire, ses qualités d’oratrice résultaient de sa volonté de traiter des sujets controversés – comme la sexualité – de manière dépassionnée. Cela ne signifie pas qu’elle n’était drôle. Lorsqu’elle a donné une conférence sur la « sexualité » au collège de Harry Kemp à Kansas City, « la salle était bondée d’une foule attirée par la curiosité ». Ceux qui était venus pour assister à un spectacle furent sans doute déçus, puisqu’elle ne traita pas le sujet de manière sensationnaliste. Selon Kemp, Goldman « commença en partant du principe qu’elle ne parlait pas à des idiots et des crétins,mais à des hommes et des femmes à l’esprit mûr, » mais lorsque un des professeurs sauta sur ses pieds pour dénoncer son langage trop cru, elle répondit en se moquant du gardien de la morale scandalisé. Dans un accès de colère, le professeur hurla »Honte à toi, femme, n’as tu pas honte? » Les cris du professeur indigné réveillèrent les étudiants qui, écrit Kemp, « se mirent à hurler avec une joie indescriptible.  » Goldman participa à leur hilarité et « rit jusqu’à ce que les larmes lui montent aux yeux. » Selon Kemp, « les quatre jours où elle resta [sur le campus], ses conférences étaient pleines à craquer. »41

Goldman donna la plupart des ses conférences sur l’homosexualité en 1915 et en 1916. Il n’y a pas de raison claire sur le fait que ces années marquent l’apogée de son intérêt envers cette question, mais il est possible que le radicalisme accru de ces années de guerre créait un contexte dans lequel elle pensait pouvoir parler de sujets controversés. Bien avant que l’Amérique n’entre en guerre en 1917, le climat politique aux Etats-Unis était envenimé par la conflagration qui consumait l’ Europe. Le pays était déchiré par les débats concernant l’intervention, le pacifisme et la politique de l’empire. Dans cette atmosphère surchauffée, Goldman traitait un large éventail de sujets, incluant l’homosexualité. On pourrait faire une comparaison avec la fin des années 1960 et le début des années 1970, lorsque la guerre du Vietnam, la montée de la Nouvelle Gauche, le virage vers le Black Power et les variantes radicales du féminisme, reliés entre eux de manière complexe, créèrent un contexte politique et culturel dans lequel les gays et lesbiennes se radicalisèrent.42

Ce fut le moment fort de ses conférence sur l’amour entre même sexe, mais elle avait évidemment traité le sujet dans des conférences avant 1915 . En 1901, par exemple, le journal Free Society avait publié un compte-rendu d’une conférence qu’elle avait donné à Chicago concernant l’aspect moral et éthique de l’amour entre même sexe. Lors de celle-ci, Goldman « a soutenu que tout acte auquel prennent part deux individus consentants n’est pas du vice. Ce qui est habituellement condamné hâtivement comme du vice par des individus irréfléchis, comme l’homosexualité, la masturbation, etc., devrait être considéré d’un point de vue scientifiques, et non pas de manière moralisatrice. »43 L’ argument de Goldman en 1901 – selon lequel des relations et des comportements consensuels qui ne causent aucun tort à d’autres ne devraient pas être réglementés – constituait le message de base de toutes ses interventions sur le sujet de l’homosexualité. Elle considérait cette analyse – basée sur ses lectures sur la sexologie – comme un point de vue scientifique et non moraliste. Lors de la seconde décennie du vingtième siècle, les conférences de Goldman étaient plus qu’une simple défense de l’homosexualité. Elle commença à parler comme une autorité sur le sujet; Ses conférences étaient des cours d’éducation sexuelles. Ses points de vues sociologiques et psychologiques sur l’homosexualité transparaissaient dans le contenu de ses thèmes et c’était à partir de ceux-ci qu’elle traitait le sujet lors de ses conférences dans les années juste avant la guerre.

Comme les sexologues qu’elle admirait, Goldman tirait la plupart de ses informations sur l’attirance entre même sexe de ses propres observations et analyses sociales. Elle reconnaissait qu’elle avait appris beaucoup de ce qu’elle savait au sujet de l’homosexualité par ses amis et relations. En 1915, elle avait écrit à une amie, l’encourageant à assister à sa conférence sur « le sexe intermédiaire… parce que j’en parle sous un angle totalement différent de celui de Ellis, Forel, Carpenter et autres, et cela principalement à cause de la documentation que j’ai rassemblé durant la dernière demie douzaine d’années à travers mes contacts personnels avec les types intermédiaires, ce qui m’a conduit à collecter une documentation des plus intéressante. »44 Les relations personnelles de Goldman avec les « types intermédiaires » – un terme que Carpenter utilisait pour décrire les homosexuels – enrichissaient sa compréhension de la sexualité et pourraient bien lui avoir donné l’élan pour développer ce thème, qui n’était auparavant qu’un sujet parmi de nombreux autres traités lors de ses conférences.

Notes de l’auteur

23. Emma Goldman à Ben Reitman, 13 juillet 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
24. Goldman, Living My Life, p 575.
25. Vern Bullough, Science in the Bedroom: A History of Sex Research (New York: Basic Books,1994), p81 .
26. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
27. Havelock Ellis, My Life, p 300
28. Sur la Legitimation League et Ellis voir Jeffrey Weeks, Sex, Politics and Society: The Regulation of Sexuality Since 1800, seconde édition (London: Longman, 1989), pp 180-181 .
29. Emma Goldman à Joseph Ishill, 23 juillet 1928, Emma Goldman Papers, reel 20.
30. Goldman, Living My Life, p 173.
31. Hapgood, A Victorian in the Modern World, p 466.
32. Bonnie Haaland est d’accord avec l’idée que la sexologie a influencé la formation des opinions de Goldman sur la sexualité, mais elle considère que cette influence a été pernicieuse. Cela a pour conséquence une fausse conscience. « Alors que Goldman pensait manifestement avoir été libérée par les sexologues, comme en témoigne sa volonté de parler ouvertement de sujets sexuels, elle contribuait, en même temps, à la pathologisation de la sexualité par les sexologues, qui classifiaient les comportements sexuels en tant que perversions, inversions, etc. » En d’autres termes, Goldman ne faisait que reproduire les déformations des sexologues. (Haaland, Emma Goldman, p 165.)
33. Emma Goldman à Joseph Ishill, 31 décembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
34. Voir la publicité, The Sexual Question by August Forel, Mother Earth, novembre 1915 .
35. Helene Stocker, « The Newer Ethics, » Mother Earth, mars 1907, pp 17-23.
36. Falk, Love, Anarchy and Emma Goldman, pp 423-424.
37. Voir Boag, Same-Sex Affairs et Chauncey, Gay New York.
38. Ben Reitman, Sister of the Road: The Autobiography of Box-Car Bertha as Told to Ben Reitman (New York: Sheridan House, 1937), p 283.
39. Roger A. Bruns, The Damndest Radical: The Life and World of Ben Reitman, Chicago ‘s Celebrated Social Reformer, Hobo King, and Whorehouse Physician (Urbana: University of Illinois Press, 1987), p 16.
40. Christine Stansell, American Moderns: Bohemian New York and the Creation of a New Century (New York: Henry Holt and Company, 2001), p 132.
41. Harry Kemp, Tramping on Life: On Autobiographical Narrative (Garden City, NJ: Garden City Publishing Company, 1922), pp 286-287.
42. Voir Martin Duberman, Stonewall (New York: Dutton, 1993); et Terence Kissack, Freaking Fag Revolutionaries: New York’s Gay Liberation Front, 1969-1971 Radical History Review n°62 (1995), pp 104-134.
43. Abe Isaak jr., « Report from Chicago: Emma Goldman » Free Society, 9 juin 1901, p 3.
44. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.

Les conférences de Goldman étaient souvent le moyen de rencontrer des « types intermédiaires » avec lesquels elle se liait d’amitié. En 1914, Goldman rencontra Margaret Anderson qui était venue l’écouter. Le radicalisme sexuel fut l’élément clé de l’attirance de Goldman pour Anderson. Selon cette dernière, Goldman, « dont le nom suffisait, en ces temps-là à provoquer un frisson » était « considérée comme un monstre, une défenseuse de l’amour libre et des bombes. »45 Pour Anderson, qui avait elle-même emprunté la voie de la rébellion bohème, une aura de danger entourait Goldman qui participait à sa fascination pour elle. Anderson la présentait à son amante, Harriet Dean, avec qui elle publiait The Little Review, un journal d’art et de culture. Goldman décrivit les deux comme un couple classique de lesbiennes, bien qu’elle n’ait pas utilisé le terme. Selon elle, Dean « était athlétique, d’apparence masculine, réservé et complexée. Margaret, au contraire, était féminine à l’extrême, débordante constamment d’enthousiasme. »46

Dean et Anderson s’impliquèrent dans le militantisme politique de Goldman et les controverses qu’il suscitait. Les deux femmes aidèrent à organiser les conférences à Chicago, en vendant des places devant les locaux de The Little Review. La famille de Dean, qui vivaient dans cette ville, étaient mortifiés. Ils proposèrent de payer les frais d’imprimerie associés aux conférences de Goldman, si celle-ci acceptait de ne pas parler d’amour libre. L’anarchisme, semble t-il, était un sujet acceptable de conversation, mais l’amour libre dépassait les bornes. La famille Dean semblait ne pas avoir assimilé le fait que l’amour libre et l’anarchisme était, pour beaucoup , la même chose. De manière surprenante, ils n’avaient pas fait d’objection envers l’intention de Goldman de parler sur le sujet du « sexe intermédiaire ». Il est possible qu’ils ignoraient la tenue de la conférence ou qu’ils n’avaient pas compris son sujet à partir de son intitulé. Ou peut-être ne percevaient-ils pas la relation entre Dean et Anderson comme étant de nature sexuelle, ou encore, la voyait-il comme une variante du Mariage de Boston* qui était chose courante parmi les femmes actives de l’époque. Il est aussi possible, bien que improbable, étant donné l’horreur avec laquelle ils avaient réagi à l’idée de voir le nom de la famille associé à l’amour libre, qu’ils avaient compris que Dean et Anderson étaient amantes, mais que cela leur était égal. Quoi qu’il en soit, Goldman refusa de modifier le sujet de sa conférence et Dean et Anderson se rangèrent de son côté.

Anderson et Dean étaient attirées par l’anarchisme parce qu’il promettait une liberté psychologique, sociale et sexuelle. « L’anarchisme, » proclamait Anderson, « était expression l’ idéale pour mes idées sur la liberté et la justice. » En peu de temps, les pages de The Little Review se remplirent déloges sur l’anarchisme et Goldman fut invitée à y contribuer. Elle rendit la pareille, encourageant les lecteurs de Mother Earth, « à s’abonner à la revue de Margaret C. Anderson. » Elle considérait Dean et Anderson comme des camarades radicales qui associaient l’art et le militantisme dans une tentative pour créer de nouvelles relations sociales . Elle faisait l’éloge de The Little Review, comme étant « une revue dédiée à l’art, la musique, la poésie, la littérature et le théâtre », qui avait une approche de ces sujets « non pas d’un point de vue de l’art pour l’art mais dans un souci de faire retentir le thème majeur de la rébellion dans la démarche créative. »47 La vie sexuelle non conventionnelle de Anderson et Dean faisait partie de leur rébellion. « Avec une forte personnalité, » observait Goldman, « elles ont brisé les chaînes de leur milieu classe-moyenne pour se libérer de l’esclavage familial et des traditions bourgeoises. »48

Il est impossible de savoir combien d’admirateurs de Goldman étaient gays ou lesbiennes, mais Dean et Anderson n’étaient certainement pas les seules homosexuelles à avoir été attiré par elle. Emma Goldman recevait aussi l’appui d’un homme du New Jersey, nommé Alden Freeman, un homme fortuné qui vivait à East Orange. En 1909, il avait choqué ses voisins en offrant sa propriété à Goldman alors que les autres lieux lui étaient fermés. Goldman donna sa conférence devant un large auditoire enthousiaste. Pour Freeman, c’était un acte d’une profonde résonance personnelle. Selon Will Durant, ami à l’époque à la fois de Freeman et de Goldman, « Freeman … montrait sa liberté envers la tradition en accueillant une conférence de Goldman sur le théâtre moderne dans la grange de sa propriété. » D’après lui, la raison de l’hospitalité surprenante de Freeman était que c’était un « homosexuel, mal à l’aise dans la société hétérosexuelle autour de lui ». En tant qu’homosexuel, Freeman se sentait aliéné alors « il sympathisait … avec des rebelles et les aidait dans leurs projets. »49 Il existait une relation étroite, suggère Durant, entre ses sentiments de différence sexuelle et son intérêt et son soutien à l’anarchisme. Après la conférence dans la grange, Freeman soutint financièrement et resta en contact avec elle même après son exil hors des États-Unis.

D’autres semblent avoir pensé comme Freeman. Il existe une histoire fascinante sur l’influence qu’ont eu les conférences de Goldman sur Alberta Lucille Hart. Bien que née femme en 1892, Hart avait choisi de vivre comme un homme. L’anarchisme a joué un rôle dans ce processus spectaculaire de transformation personnelle. Hart a connu des difficultés avec son identité et son entourage. En 1916, « [Hart] avait assisté à de nombreuses conférences de Emma Goldman et devint très intéressé par l’anarchisme. »50 Les conférences et des recherches plus approfondies sur l’anarchisme ont donné un élan supplémentaire à sa décision de vivre sa vie comme il l’entendait. Il déménagea plus tard dans une nouvelle ville où il se maria avec une femme et poursuivit une carrière de médecin. C’était à ce genre de décision individuelle que parlaient les idées de Goldman. Sa défense intransigeante du droit de l‘individu avait plu à Hart à un moment crucial de sa vie. Du fait de sa volonté de parler au nom des homosexuels et d’ autres considérés comme déviants, elle semblait attirer spécialement ces hommes et ces femmes dont les désirs ou l’identité sexuels les faisaient se sentir « mal à l’aise » dans la société où ils/elles vivaient.

La relation la plus intéressante entre Goldman et l’une de ses admiratrices est le cas de Almeda Sperry. Les deux femmes se sont rencontrées après une conférence de Goldman sur la prostitution. Une femme de la classe ouvrière, qui vivait dans la ville industrielle de New Kensington, en Pennsylvanie, Sperry avait à la fois des amants masculins et féminins et des opinions politiques aussi non conventionnelles que sa vie sexuelle. Inspirée par Goldman, Sperry se lança dans le mouvement anarchiste. Elle y milita sans relâche pendant de nombreuses années, aidant Goldman dans ses efforts pour propager les idées anarchistes. En 1912, par exemple, elle aida à trouver une salle pour une conférence de Goldman à New Kensington et écrivit à une amie, « Tu devrais venir, Emmy, parce que les gens ont affreusement besoin de toi. »51 Sperry distribuait avec enthousiasme de la littérature anarchiste : »Je vais établir une liste de toutes les personnes radicales de cette vallée, » écrivit Sperry à Goldman, « et j’ai l’intention de leur rendre visite à tous! Je veux faire de mon endroit le quartier général de la littérature anarchiste dans la Alleghen Valley et je réussirai. »52 En même temps que l’intérêt de Sperry pour l’anarchisme grandissait, il en était de même de ses sentiments pour Goldman. Cela se révéla être une source de conflit entre les deux femmes – Sperry voulait une relation plus profonde alors que Goldman résistait. Sperry était aussi enthousiaste dans sa quête de Goldman qu’elle l’avait été dans la distribution de littérature anarchiste. Dans une lettre particulièrement parlante, elle écrivait que Goldman lui était apparue en rêve. L’imagerie en était profondément érotique:

45. Margaret Anderson, My Thirty Years’ War: The Autobiography, Beginnings and Battles to 1930 (New York: Covici Friede), p 55.
46. Goldman, Living My Life, p 531 .
* NDT L’expression « mariage de Boston » décrivait aux États-Unis aux XIXe et début du XXe siècle deux femmes qui vivaient ensemble. Leurs relations n’étaient pas obligatoirement sexuelles.
47. Emma Goldman, Mother Earth, octobre 1914, p 253
48. Goldman, Living My Life, p 531 .
49. Will et Ariel Durant, A Dual Autobiography, p 37.
50. Dr. J. Allen Gilbert, « Homosexuality and Its Treatment, » dans Gay/Lesbian Almanac: A New Documentary, ed, Jonathan Ned Katz (New York: Harper and Row, 1983), p 272.
51. Almeda Sperry à Emma Goldman, 1er novembre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
52. Almeda Sperry à Emma Goldman, 18 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.

« Tu étais une rose, une grande rose jaune, rose au milieu, mais les pétales étaient rabattus les uns sur les autres, si serrés. Je les ai suppliés de me céder le passage et j’ai porté la rose à mes lèvres pour que mon souffle chaud les persuade de s’ouvrir. Doucement, doucement, ils se sont ouverts, révélant une grande beauté – mais le centre rose virginal de la fleur ne s’est pas ouvert jusqu’à ce que les larmes jaillissent de mes yeux et il s’ouvrit soudainement dévoilant en son centre une goutte de rosée. J’ai bu la rosée et mordu le cœur de la fleur. Les pétales sont tombés sur le sol un à un. Je les ai écrasés avec mon talon et leur odeur m’a suivie lorsque je suis partie. »

L’érotisme violent du rêve de Sperry – un mélange de désir et d’hostilité -est caractéristique de ses échanges avec Goldman. Sperry semble fâchée que celle-ci ne partage pas son désir passionné. Cela ne veut pas dire qu’elle était totalement indifférente Sperry – elle l’étreignait et l’embrassait, mais le sens de ses attitudes n’est pas clair. Même si il existe quelques indications pour que, selon le terme de Blanche Wiesen Cook, Goldman aurait pu « faire une expérience » avec Sperry, il est plus probable qu’elle ne donnait pas à ces gestes le même sens qu’elle.53 Comme l’écrit Jonathan Ned Katz, « les lettres montrent que Goldman répondait à l’affection de Sperry, quoique avec moins de passion et de besoin désespéré. »54 Le ton des dernières lettres de Sperry – leur caractère baroque, insistant – témoigne d’une grande frustration érotique. Sperry voulait approfondir son contact physique avec Goldman, mais celle-ci résistait. L’imagerie torturée du rêve de Sperry révèle comment elle a vécu le fait que Goldman refuse ses avances .

Malgré l’ambivalence de ses sentiments envers elle, Sperry fascinait Goldman. Elle l’avait présentée à ses amis, y compris à Hutchins Hapgood et Ben Reitman ( qui interprétait certainement l’intérêt de Goldman pour Sperry comme étant de nature sexuelle). Celui-ci, dont l’aventurisme sexuel était célèbre, proposa à Sperry de se joindre à lui et à Hapgood pour faire l’amour à trois. Sperry, dégoûtée par la proposition de Reitman refusa. Alice Wexler affirme que Reitman était motivé, au moins en partie, par son attrait pour Hapgood, remarquablement bel homme.55 Qu’il était aussi intéressé pour coucher avec Hapgood que avec Sperry. Goldman niait avoir une attirance sexuelle pour elle, mais elle était clairement enthousiaste envers sa nouvelle amie, la décrivant à Nunia Seldes comme « la femme américaine la plus intéressante que j’ai jamais rencontré. » Elle a même considéré publier ses lettres, qu’elle trouvait « merveilleusement intéressantes » et « de grands documents humains. » 56 Sperry était tout à fait consciente de la nature sociologique de l’intérêt que lui portait Goldman. Dans une lettre, elle lui écrivait, en utilisant une construction à la troisième personne – qui faisait coïncider le fond et la forme -« Peut-être qu’elle m’étudie seulement — toutes les facettes de ma personnalité, pour le bien de sa cause – étudiant ce produit étrange de notre civilisation. »57 Sperry était très perspicace. Goldman; elle faisait partie de ces « types intermédiaires » qui lui fournissaient « un matériel intéressant » pour ses conférences.58

Goldman délivrait ses conférences au sujet de l’érotisme entre même sexe à un large public.A la différence des médecins et autres spécialistes, elles étaient ouvertes à tous et se tenaient dans des lieux accessibles. De temps en temps, il y avait d’autres conférences publiques sur l’homosexualité, telle que celle donnée par Edith Ellis, la femme de Havelock Ellis, qui s’est rendue à Chicago en 1915, mais elles étaient rares. Des conférenciers comme Ellis ne parlaient généralement que dans des grandes villes et leurs tournées étaient limitées géographiquement. Les conférences de Goldman étaient annoncées dans Mother Earth et la presse non anarchiste, et elle parlait dans des grandes villes comme dans des petites, à travers le pays, à New York; Chicago; St. Louis, Washington D.C.; Portland; Denver; Lincoln, Nebraska; Butte, Montana; San Francisco; San Diego; entre autres. Elle a parlé dans une variété de lieux différents: des locaux syndicaux jusqu’à Carnegie Hall. Elle estimait que entre 50 000 à 75 000 personnes venaient l’écouter par an. Bien que toutes ne venaient pas à des conférences sur l’homosexualité, le nombre de personnes qui l’ont entendu sur ce sujet était largement plus élevé que pour tout autre de ses contemporains. 59

Ses conférences sur l’homosexualité drainaient des foules importantes et réceptives. Une nuit à Chicago en 1915, Goldman a craint le pire lorsque dans la soirée est « survenue une pluie diluvienne », une situation connue pour gâcher une réunion publique. Néanmoins, elle fut heureuse de constater que « qu’un large auditoire avait bravé la tempête » pour l’écouter. 60 La même année, Anna W écrivit un article dans Mother Earth sur l’une des conférences de Goldman au sujet de l’ »homo-sexualité » à Washington D.C. Goldman, écrit Anna W, est une « vraie amie des marginaux sociaux » qui « face à une opposition générale énergique au débat sur un sujet depuis longtemps entouré de mystère et considéré obstinément comme tabou par les autres conférenciers … a délivré un message des plus éclairant sur l’ homo-sexualité. » Selon Anna W, « la salle était bondée d’une foule digne, attentive et passionnée. » Brûlant de curiosité, l’auditoire demandait des informations à Goldman. « La franchise et la célérité avec lesquelles ils posaient des questions et débattaient étaient la preuve de l’ intérêt réel et profond qu’avait éveillé son traitement du sujet »61 Goldman répondait clairement à la soif de savoir du public sur le sujet.

Goldman était plus percutante que d’autres orateurs dans son exploration de l’aspect social, éthique et culturel du désir entre même sexe. Margaret Anderson, par exemple, pensait que Edith Ellis faisait pâle figure comme oratrice comparée à Goldman, Anderson soutenait que sa présence face au public « ne pesait pas autant que celle de ses contemporains les plus ‘destructeurs’. » La référence au pouvoir ‘destructeur’ de Goldman est une petite pique à sa réputation imméritée de « poseuse de bombes » et à sa réputation méritée d’oratrice « explosive ». Ellis,d’autre part, n’allait pas au fond des choses. Même si elle citait les travaux de Carpenter, elle ne parlait pas « des engagements sociaux de Carpenter au nom des homosexualistes. » Au lieu de s’engager dans un débat politique direct, Ellis soulignait seulement que tous les homosexuels ne se trouvaient pas dans un asile d’aliénés; certains occupaient des trônes ou étaient des artistes célèbres. Mais cela n’impressionnait pas Anderson, « Ce n’est pas suffisant », insistait-elle, « de répéter que Shakespeare, Michel-Ange, Alexandre Le Grand, Rosa Bonheur et Sappho étaient des intermédiaires. » Ellis, au contraire de Goldman, ne se posait pas la bonne questions : « comment la science du futur va t elle traiter cette question? » Selon Anderson, Ellis sous-estimait son auditoire et « ne parlait pas clairement. » Ayant entendu Goldman parler sur le sujet, Anderson regrettait que Ellis n’était pas capable d’égaler sa contemporaine la plus ‘destructrice’. « Je ne peux m’empêcher de comparer [Ellis], » écrivait Anderson, « à une autre femme, dont la conférence sur le même sujet aurait été généreuse, courageuse, belle … Emma Goldman ne décevait jamais de cette manière. »62 Les passions politiques de Goldman et sa croyance dans la « science du futur » l’amenaient à être plus directe et agressive dans son traitement de sujets que d’autres maniaient avec des pincettes.

Il est difficile d’évaluer l’effet que les mots de Goldman avaient sur son auditoire. Combien venaient pour chercher des réponses à leurs propres questions? Les trouvaient-ils? Les exemples de Anderson, Sperry, Hart et Freeman sembleraient indiquer qu’elles trouvaient utiles les conférences de Goldman. Mais qu’en est-il de ceux qui n’avaient peut-être pas beaucoup réfléchi à l’homosexualité avant de l’entendre? Assistaient-ils aux conférences pour la rigolade? Des membres de l’auditoire étaient-ils engagés dans une forme d’encanaillement sexuel? Et quel était sur eux l’effet des conférences? Anna W était convaincue qu’elles avaient un pouvoir de transformation. Elle écrivait, « Je n’hésite pas à dire que toutes les personnes venant à une conférence qui ressentaient du mépris et du dégoût pour les homo-sexualistes et qui soutenaient les autorités, préconisant que ceux qui s’adonnaient à cette forme particulière de sexualité devaient être poursuivis et condamnés, en repartaient avec une compréhension profonde et un sentiment d’ouverture envers cette question, et la conviction qu’en matière de vie personnelle, la liberté devrait régner. »63 Il est facile de critiquer l’enthousiasme de Anna W comme étant partisan mais il est tout à fait possible que, pour beaucoup, les conférences de Goldman avaient une grande influence en modelant leurs opinions sur des questions de morale et de tolérance sociale. Pour certains, elles pouvaient être la première fois où ils entendaient un sujet d’une telle importance viscérale pour leur vie exprimé sans référence à Sodome et Gomorrhe, l’asile d’aliénés ou le code civil.

Comme dans le cas de Almeda Sperry et de Margaret Anderson, des membres de l’auditoire venaient rencontrer Goldman après ses conférences. Et elle se montrait disponible. Dans sa biographie, elle a écrit sur les « hommes et les femmes qui avaient l’habitude de venir me voir après mes conférences sur l’homosexualité … qui me confiaient leurs angoisses et leur solitude. » Employant un ton quelque peu dramatique et protecteur, elle notait qu’ils « étaient souvent d’un caractère plus délicat que ceux qui les bannissaient ». Ceux-ci venaient chercher une information les concernant; cela expliquait leur présence. « La plupart d’entre eux, » selon Goldman, « n’avait acquis une juste compréhension de leur différence qu’après des années de lutte pour réprimer ce qu’ils considéraient comme une maladie et une affliction honteuse. » Elle pensait que l’anarchisme avait un message spécifique à délivrer à ceux qui parlaient avec elle de leur mal-être psychologique profond. « L’anarchisme, » pensait-elle, « n’était pas qu’une simple théorie pour un futur éloigné; il était une influence vivante pour nous libérer de nos inhibitions,aussi bien intérieures que extérieures. »64

Le message de tolérance et de compréhension de Goldman était un contrepoison parfait aux dénonciations acharnées des moralistes. Dans son autobiographie, Goldman se souvient de l’impact qu’a eu l’une de ses conférences sur une de ses auditrices: D’après Goldman, la jeune femme qui parlait avec elle un soir à la fin de sa prise de parole  » n’était qu’une parmi d’autres qui cherchaient à la voir. » Elle raconta à Goldman l’histoire de ses épreuves:

« Elle a confessé que, en vingt-cinq ans d’existence, elle n’a pas connu un seul jour où la proximité d’un homme, même celle de son père et de ses frères, ne l’ai rendu malade. Plus elle essayait de répondre aux invites sexuelles, et plus les hommes la répugnaient. Elle se haïssait elle-même, disait-elle, parce qu’elle était incapable d’aimer son père et ses frères de la même manière qu’elle aimait sa mère. Elle souffrait d’atroces remords mais sa répulsion ne faisait que grandir. A dix-huit ans, elle avait accepté une demande en mariage, dans l’espoir que de longues fiançailles l’aideraient à s’habituer à un homme et la guériraient de sa ‘maladie’ . Cela s’avéra être un désastre épouvantable qui manqua de la conduire à la folie. Elle ne pouvait pasenvisager le mariage t n’osait pas se confier à son fiancé ou à ses amis.Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un, m’a t-elle dit, qui souffrait d’une affliction semblable, ni jamais lu de livres qui traitaient de ce sujet. Ma conférence l’avait libérée. Je lui avais rendu le respect d’elle-même « 65

53. Cook, « Female Support Networks and Political Activism, » p 57. Voir aussi Haaland, EmmaGoldmall, pp 172-174.
54. Katz, Gay American History, p 523.
55. Wexler, Emma Goldman, p 309, n. 35. Voir aussi Stansell, American Moderns, pp 296-297.
56. Emma Goldman à Nunia Seldes, 4 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
57. Almeda Sperry à Emma Goldman, 21-22 octobre 1912, Emma Goldman Papers, reel 6.
58. Emma Goldman à Ellen A. Kennan, 6 mai 1915, Emma Goldman Papers, reel 9.
59. Peter Glassgold, « Introduction: The Life and Death of Motller Earth, » dans Anarchy ! an Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth, ed. Peter Glassgold (Washington DC : Counterpoint, 2001), xxvi.
60. Emma Goldman, « Agitation En Voyage, » Mother Earth, juin 1915, p 155.
61. Anna W., « Emma Goldman in Washington, » Mother Earth, mai 1916, p 517.
62. Margaret Anderson citée dans Katz, Gay/Lesbian Almanac, pp 363-366.
63. Anna W, « Emma Goldman in Washington, » Mother Earth, mai 1916, p 517.
64. Goldman, Living My Life, p 556.
65. loc, cit.

La vague compréhension de l’homosexualité de la jeune femme est frappante. En tant que membre d’un famille respectable de la classe moyenne, qui protégeait sans doute ses enfants, l’auditrice de Goldman ne connaissait pas d’hommes et de femmes homosexuels.Ni n’avait eu accès à la littérature sur la sexologie, les informations ou les ouvrages de fiction qui traitaient de sa « maladie » La jeune femme n’avait jamais rencontré quelqu’un qui avait ouvertement, mais la médecine dévié des normes de genre et de sexe dans son milieu familial, mais la médecine et la santé mentale – en l’occurence la « maladie » dans son cas – était clairement le schéma à travers lequel elle se percevait. Comment cette jeune femme était elle arrivée à cette perception n’est pas clair puisque elle a dit à Goldman « n’avoir jamais lu de livres traitant du sujets. » Même si elle n’avait jamais eu connaissance de textes qui formulaient le désir sexuel en termes de « santé » ou de « maladie », elle avait néanmoins adopté cette conception. L’utilisation d’un discours sociologique par Goldman a pu la libérer, puisqu’il offrait une alternative,d’une manière accessible, pour concevoir son désir autrement que sous un angle négatif.

Goldman ne rencontra pas beaucoup de résistance de la part des autorités en ce qui concerne ses conférences sur l’homosexualité. Il n’existe qu’une tentative connue de la censurer parce qu’elle parlait, en partie du moins, de l’amour entre même sexe. Selon Goldman, sa tournée en 1915 « ne rencontra aucune interférence policière jusqu’à ce que nous arrivions à Portland, Oregon,alors que les sujets que j’abordais était tout sauf inoffensifs : discours contre la guerre, la campagne en faveur de Caplan et Schmidt **, l’amour libre, le contrôle des naissances, et la question la plus taboue dans la société policée, l’homosexualité. » 66 La police de Portland arrêta Goldman au moment où elle s’apprêtait à donner une conférence sur le contrôle des naissances, sous prétexte que distribuer une information sur les moyens de contraception était illégal. Ben Reitman, qui avait organisé la tournée, fut aussi arrêté. Le juge, qui avait été saisi de l’affaire, relâcha les prisonniers puisque la conférence avait été empêchée et qu’aucune information n’avait été diffusée. Cette erreur tactique de la part des arbitres de la moralité de Portland a permis au système judiciaire de faire se dépêtrer
tous ceux impliqués dans ce qui aurait pu être un procès public des plus délicats.

portlandSpeakingLeaflet

Le soir précédant son arrestation, Goldman avait parlé de l’homosexualité et le fait qu’elle s’apprêtait probablement à recommencer était, en partie , responsable de ses ennuis. Même si elle avait été arrêtée avant une conférence sur le contrôle des naissances, le fait qu’elle avait parlé auparavant de l’homosexualité était une bonne raison de la censurer. L’arrestation de Goldman avait été précipitée par les agissements de Josephine DeVore Johnson,la fille d’un pasteur local et la veuve d’un juge. Johnson avait écrit une lettre au maire de Portland, dans laquelle elle mentionnait notamment la conférence de Goldman « Le Sexe Intermédiaire (Une Étude de l’Homosexualité) « comme une atteinte à la moralité publique qui menaçait leur belle cité. Le « plaidoyer » de Goldman, Johnson, « présente un ton nouveau et effrayant qui ne peut se faire entendre dans cette ville sans qu’il soit demandé si cela est permis » Johnson était particulièrement contrariée par le fait que la conférence était ouverte au public. Le Collegiate Socialist Club de Portland en faisait même la promotion et prévoyait de fournir aux « intellectuels » des billets supplémentaires. Elle se désolait que « des jeunes gens assistent aux conférences de Miss Goldman » et que l’on pouvait s’attendre à ce que davantage encore viennent les voir dans l’avenir. La façon dont Johnson dépeignait les conférences suggérait que l’auditoire était un dangereux mélange d’intellectuels, d’anarchistes, de jeunes et de déviants sexuels. On ne devait pas permettre aux « idées épouvantables » de Goldman, plaidait Johnson, de souiller l’ innocence de la jeunesse de Portland. 67 Son insistance pour que le maire agisse pour protéger la ville est une illustration des manières complexes avec lesquelles l’homosexualité était à la fois tue et le sujet de débats et de discussions – dans des lettres, par des actions des autorités et autres – au tournant du siècle.

Ce n’était pas exact, comme l’affirmait Johnson, de dire que Goldman ajoutait un « ton nouveau et effrayant » dans la vie publique de Portland. Son arrestation fut la note finale des scandales locaux les plus célèbres de l’époque sur la question de la sexualité. La question de l’homosexualité avait jaillit en plein jour à Portland trois ans avant la venue de Goldman, lorsque, en novembre 1912, la police perquisitionna la YMCA de la ville et arrêta plus de vingt hommes sur l’accusation d’attentat à la pudeur. Ces hommes en impliquèrent d’autres – une cinquantaine en toute. La panique gagna la ville alors que quelques hommes avaient fui avant d’être arrêtés et que d’autres étaient horrifiés d’apprendre qu’un bastion supposé de la bonne moralité était un antre de perversion. Selon John Gustav-Wrathall, « ce scandale n’impliquait pas seulement la composante traditionnellement de classe moyenne des membres de la YMCA, protestants aux ‘bonnes mœurs ‘ – mais il attirait aussi l’attention sur le fait qu’il existait un milieu actif au sein de la YMCA, et une sous-culture gay , non seulement à Portland mais dans pratiquement toutes les grandes villes d’Amérique. »68 Peter Boag
écrit que, en 1912, le scandale de la YMCA de Portland fut « le plus grand scandale de l’époque et de la région concernant l’homosexualité. »69 La YMCA participa à la purge de ses membres en collaborant avec la police, expulsant les membres suspects,et organisant une réunion publique pour répondre aux inquiétudes de la communauté. Alors que les représentants de la YMCA cherchait à contenir le scandale, le Portland News « décrivait de manière sarcastique les hommes impliqués dans le scandale comme de ‘charmants garçons charitables aimant les hommes’. »70 Tel était le contexte dans lequel Johnson, le maire de Portland et Goldman se battaient pour l’âme de la ville. Sans le scandale de la YMCA, les autorités de Portland n’auraient probablement jamais agi pour faire taire Goldman. Les cicatrices pas encore renfermées du scandale de 1912 , avaient été ravivées par le traitement public par Goldman d’un sujet que Johnson et le maire de la ville voulaient voir retourner dans l’oubli. ***

** NDT Matthew Schmidt Militant syndical accusé, avec David Caplan, du dynamitage des locaux du Los Angeles Times le 1er octobre 1910, qui fit une vingtaine de morts. Il s’ensuivit une vague d’attaques virulentes dans la presse et de répression contre la gauche syndicale, qui, en retour déclencha un mouvement de soutien envers Schmidt et Caplan. Schmidt réussit à se cacher. Bien que non anarchiste, il était ami avec Emma Goldman et lui rendit visite en 1914. A cette occasion, il rencontra aussi Donald Vose , qui, à l’insu de Goldman, travaillait pour William J. Burns, un détective privé qui cherchait Schmidt. Celui-ci fut arrêté quelques jours après et Goldman dénonça Vose dans Mother Earth dans un article intitulé « Donald Vose: The Accursed » (Janvier 1916).
https://theanarchistlibrary.org/library/emma-goldman-donald-vose-the-accursed.pdf
66. Ibid., p 555.
67. Josephine DeVore Johnson à William H.Warren, 5 août 1915, Emma Goldman Papers, reel 56.
68. John Donald Gustav-Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand: Same-Sex Relations and the YMCA (Chicago: Chicago University Press, 1998) , p 161 .
69. Boag, Same-Sex Affairs, p 3. Boag réalise l’étude la plus exhaustive des scandales et de l’homosexualité dans le nord-ouest au tournant du siècle.
70. Wrathall, Take the Young Stranger by the Hand, p 165.
*** NDT Ce qui apporte une lumière nouvelle au titre YMCA de Village People …It’s fun to stay at the Y. M. C. A/ They have everything for young men to enjoy/You can hang out with all the boys….C’est amusant de rester au Y. M. C. A/ Ils ont tout pour que les jeunes hommes s’amusent/ Tu peux traîner avec tous les garçons

Mother Earth ne perdit pas de temps pour publier « A Portrait of Portland« , un exposé mordant de l’arrestation de Goldman. L’auteur de l’article, George Edwards, ridiculise la fausse pudeur des gardiens de la moralité de la ville sur la question de l’homosexualité. Il rappelle aussi à ses lecteurs que l’indignation dont a fait preuve le maire de Portland était un acte, un étalage de fausse pudeur « Aucune personne sensée » écrivait Edwards, « n’a été contrariée par les faits qui ont été révélés il y a un an ou deux concernant le taux d’homosexuels dans cette ville. Tout le monde sait que chaque ville comprend un nombre d’homosexuels proportionnel à sa taille et que les endroits naturels où ils se retrouvent sont les Y.M.C.A. » L’auteur considère que les lecteurs de Mother Earth font partie de ces « personnes sensées » qui sont familières avec la géographie sexuelle des villes d’Amérique. Et, comme Goldman, Edwards affirme qu’il existe une population distincte – proportionnelle en taille à la population globale – qui peut être identifiée comme homosexuelle. En d’autres termes, les homosexuels vivent dans des villes et occupent un espace social identifiable. C’était, en fait, la grande « découverte » des sexologues, claironnée dans les revues médicales et la littérature psychologique de l’époque. Les lecteurs de Mother Earth et les personnes qui assistaient aux conférences de Goldman ainsi que les autres radicaux sur les question sexuelles, se tenaient au courant de ces évolutions dans les sciences sociales et sexuelles. Le langage employé par Edwards et son analyse révèle combien les termes et les concepts du discours de la sexologie avait imprégné le mouvement anarchiste.

Dans son attaque contre les autorités de Portland, Edwards utilise un langage différencié selon le genre de »pruderie » et de « modernité, » codant le dernier comme masculin et le premier comme « féminin ». Il expose les différences entre le point de vue moderne, scientifique de Goldman et celui des autorités de Portland, qui » comme les ‘dames’ de l’ancien temps » étaient choquées lorsque quelqu’un mentionnait leurs jambes. » Plutôt que de se confronter à la réalité, les « dames de l’ancien temps de Portland … prétendaient qu’il n’existait pas de telles personnes. » Ceux qui étaient venus à la conférence de Goldman dans l’espoir d’entendre des détails salaces sur la YMCA locale avaient été déçus. « La conférence, » raconte Edwards, « s’est avérée être parfaitement respectable, bien que demandant un peu plus de concentration envers les faits et la logique que Madame Portland avait l’habitude de consacrer à tout autre discours. »71 Goldman parla d’une voix mesurée d’experte du comportement sexuel humain et non du ton grivois d’une pornographe. Même si les anarchistes étaient souvent dépeints sous les traits de fous lanceurs de bombes dans la presse populaire, ils étaient, en fait, beaucoup plus souvent sur des estrades que sur des barricades. Comme les sexologues qu’ils admiraient, les anarchistes s’intéressant aux questions de sexualité cherchaient à confronter ce qu’ils pensaient à la lumière froide et rationnelle qu’apportait la science sur un sujet que d’autres cherchaient à escamoter. En dépit du fait qu’elle était mue par ses passions politiques, Goldman abordait le sujet de l’homosexualité d’un point de vue dépassionné. Cela ne veut pas dire que ses conférences ne déclenchaient pas des controverses, bien sûr, la réponse de Mrs.Johnson est seulement un exemple de comment un sujet comme l’homosexualité, même abordé de la manière la plus réservée, entraînaient de vives réactions parmi ceux qui estimaient que leurs valeurs morales les plus profondes étaient menacées.

Une des dernières interventions de Goldman sur la sexologie et l’homosexualité eut lieu durant les premières années de son exil. En 1923, elle écrivit à Magnus Hirschfeld pour protester contre un article paru dans son journal, Jahrbuche fur sexuelle Zwischetnstufen. L’article, écrit par le Dr. Karl von Levetzow, affirmait que Louise Michel, une héroïne de la Commune de Paris et une anarchiste célèbre, était homosexuelle. Goldman, tout en déclarant prudemment qu’elle n’avait « aucun préjugé , ou la moindre antipathie envers les homosexuels, » démentit formellement l’interprétation de Levetzow concernant la vie de Michel.72 Hirschfeld, au contraire, soutenait l’opinion de Levetzow. « J’ai été choquée, » a écrit Goldman à Havelock Ellis, « lorsque j’ai vu les photos de cette femme formidable parmi les autres homosexuels au domicile du Dr. Hirschfeld. Je ne l’ai pas été par pruderie sur le sujet mais parce que je savais que Louise Michel était loin de cette tendance qu’on lui attribuait. »73 Goldman s’accrochait à la légende de Michel qui la décrivait comme la « Vierge Rouge ». En premier lieu, ce surnom se réfère simplement au fait que Michel ne s’est jamais mariée, mais aussi une histoire de refus et de simplicité imposée, celle d’une femme qui a passé sa vie à combattre au nom des opprimés. Aux yeux de Goldman, Michel était un modèle de dévotion, qui avait renoncé à tous les plaisirs physiques sut l’autel de la révolution. Pour elle, Michel n’était ni lesbienne, ni hétérosexuelle. Elle était une Jeanne d’Arc anarchiste.

Levetzow peignait un portrait tout à fait différent de Michel. Il plaçait le genre et la déviance sexuelle, plutôt que l’engagement politique et l’admirable altruisme, au cœur de sa personnalité. Dans cet essai, Levetzow soutient que Michel était l’exemple typique de « l’inversion sexuelle ». « Une personnalité plus virile que la sienne », conclut-il, « ne se retrouve pas, même chez les hommes les plus masculins. » Enfant, observe le docteur, Michel se livrait à des jeux de garçon manqué, allant jusqu’à jouer avec des crapauds, des chauve-souris et des grenouilles. Il soulignait l’apparence physique de Michel comme preuve de son lesbianisme. Elle était, pensait -il, d’apparence masculine, avait « des lèvres minces », « des sourcils épais » et une moustache « qui aurait éveillée la jalousie d’un lycéen ». Levetzow la considérait peu séduisante – Michel avait des lèvres qui « n’invitaient pas à l’embrasser » – et il interprétait cela comme le signe de la nature sexuelle inversée de Michel.74 En plus des signes somatiques et infantiles d’inversion, Michel avait passé sa vie entière dans les activités politiques masculines. Ses opinion anarchistes, autrement dit, étaient dus à sa nature sexuelle. Seule, une inversée sexuelle pouvait vivre une vie qui allait à l’encontre des impératifs de son sexe biologique.

La désaveu énergique de Goldman des travaux de Levetzow ne doit pas être considéré sous l’angle de la continuation d’un débat déjà engagé sur la sexualité de Michel. Celle-ci avait été accusée (et dans ce contexte ‘accusée’ est le terme exact) d’avoir « des goûts contre nature » bien avant que Levetzow n’écrive son article. L’accusation était peut-être inévitable étant donné sa façon de vivre. Comme l’a soutenu Marie Mullaney, « Les femmes en avance sur leur époque , qui sortaient de leur rôle social conventionnel, étaient cataloguées comme mutantes sexuelles simplement du fait de leur militantisme ou engagement politique publics. »75 Des rumeurs au sujet des relations de Michel avec d’autres femmes ont commencé à surgir après son emprisonnement dans les prisons françaises de Nouvelle Calédonie. En prison, elle avait noué d’étroites relations avec une codétenue nommée Nathalie Lemel. Après son retour en France, la suspicion se cristallisa sur son amitié avec une autre camarade, Paule Minck. Ces trois femmes étaient des révolutionnaires, qui menaient des vies non conventionnelles. L’accusation de lesbianisme portée contre elles était directement liée à leur genre et à leur militantisme politique. Michel était tout à fait consciente d’être accusée de déviance sexuelle. Elle a écrit dans ses mémoires « Si une femme est courageuse… ou si elle acquiert quelque savoir précoce, les hommes prétendront qu’elle est seulement un « cas pathologique ». »76

Goldman a pu aussi avoir attaqué Levetzow parce qu’elle avait été elle-même confrontée à des commentaires hostiles au sujet de sa sexualité et de son identité sexuelle. A la fin des années 1920, par exemple, elle avait écrit à un ami, en plaisantant sur le fait que puisqu’elle aimait bien la petite amie de Berkman « la prochaine rumeur qui circulera… sera que je suis lesbienne et que j’essaie de l’en éloigner pour me l’approprier! « 77 Comme Michel, Goldman était décrite comme ayant une apparence et un comportement masculins. Harry Kemp alla jusqu’à la comparer à Théodore Roosevelt, ce que ni elle, ni le président n’auraient apprécié. Il écrivait que, « [Goldman] me faisait penser à un navire de guerre entrant en action. »78 Will Durant la décrivait comme « fortement charpentée et une femme masculine. » D’autres hommes se firent l’écho de sa description. Lorsque Durant avait demandé à un groupe d’hommes qui assistait à une des conférences de Goldman, »que pensez-vous d’elle? » , l’un d’entre eux répondit en la qualifiant de « vieille poule ». Un autre approuva mais ajouta, « elle ressemble plus à un coq. » Ces remarques visaient à la rabaisser et Goldman leur en voulait. Durant concédait que, lui en eut-il parlé directement, « elle m’aurait répondu, à sa manière sarcastique, qu’une femme pouvait avoir d’autres buts dans la vie que de plaire à un homme. »79 Dans sa critique de Levetzow, Goldman était à la hauteur de la prédiction de Durant. Elle accusait Levetzow de ne voir « dans les femmes que les charmeuses des homme, les porteuses d’enfants, et de manière plus général, la cuisinière et la laveuse de bouteilles du ménage. » La vigueur de sa réponse à l’article de Levetzow, était, d’une certaine manière, celle aux nombreux hommes qui considéraient la bravoure et l’intelligence de Michel et Goldman comme des signes de déviance sexuelle et de genre.

Il est facile de voir dans cette réponse, le signe qu’elle ressentait, selon les termes de Blanche Wiesen Cook, »une profonde ambivalence au sujet du lesbianisme comme style de vie. » Peut-être que le zèle de Goldman à attaquer Levetzow est le signe de cette ambivalence, mais cet argument ne doit pas être surestimé et Cook admet que Goldman n’était pas homophobe. »80 Il faut considérer l’ensemble de la pensée de Goldman sur le sujet pour parvenir à une conclusion. Tout au long de sa vie, elle a soutenu que, en matière d’amour, tous les désirs, à condition qu’ils soient librement choisis, méritent la tolérance sociale. Elle a exprimé ses vues personnelles dans une lettre à un ami qui faisait part de sa répugnance envers l’homosexualité. « Ce n’est pas être prude » écrit-elle » que de se sentir réservé sur des aspects de tendances sexuelles qui ne nous sont pas familières. » Mais cela ne doit pas servir de base à une discrimination. Goldman, ne voyait pour sa part, absolument aucune différence dans la tendance elle-même » et rassurait son ami sur le fait que « l’homosexualité n’avait rien à voir avec la dépravation. »81 Les conceptions de la sexualité de Goldman ne trouveraient pas beaucoup grâce dans le contexte actuel de guerres des sexes polarisées; elles ne satisfont pas ceux qui condamnent les différences sexuelles, comme étant un signe de décadence culturelle, ni ceux qui souhaitent célébrer la fierté gay. La position de Goldman sur la place sociale, éthique et culturelle de l’homosexualité était, pour grande partie, un produit du mouvement anarchiste dans lequel elle a joué un rôle si critique.

En formulant ses conceptions sur la sexualité, Goldman – comme d’autres anarchistes sur cette question – puisait dans les travaux de Ellis, Carpenter, Hirschfeld, et différents autres sexologues. Ils ne le firent pas de manière critique. Les anarchistes radicaux en matière de sexualité préféraient les sexologues qu’ils pensaient refléter le mieux leurs propres valeurs et ils ne souhaitaient pas contester les conclusions des hommes et des femmes qu’ils admiraient. Comme nous l’avons vu avec les critiques de Goldman envers Hirschfeld et Levetzow, ces anarchistes ne souhaitaient pas remettre en cause la sexologie mais l’influencer. A travers leurs publications, leurs conférences publiques et leurs relations personnelles, les anarchistes agissaient comme intermédiaires des nouvelles idées convernant la nature humaine et la sexualité. Ils se considéraient comme participants à un débat transatlantique sur la place morale, éthique et sociale de l’homosexualité – des membres à part égale d’un « Institut et d’une Société International de Sexologie » imaginaire. Par leurs travaux, les anarchistes ont contribué au remodelage des représentations politiques et culturelles de l’homosexualité et aux idées sur le rôle que jouait le désir entre même sexe dans l’épanouissement public et privé de la personne. ****

71. George Edwards, « A Portrait of Portland, » Mother Earth, novembre 1915, pp 312-313.
72. Goldman, The Unjust Treatment of Homosexuals, dans Katz, Gay American History, p 376.
73. Emma Goldman à Havelock Ellis, 27 décembre 1924, Emma Goldman Papers, reel 14.
74. Cité dans Marie Mullaney, « Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel, » Signs (Hiver 1990), pp 310-311 .
75. Ibid., p 300.
76. Ibid.,p 322. Haaland affirme que Goldman et Michel étaient sexuellement attirées l’une par l’autre et qu’elles étaient « amantes » (Goldman, Living My Life, pp 166-168). Voir Haaland, Emma Goldman, p 168. NDT : Louise Michel écrit aussi dans ses mémoires : « Peut-être aussi dans ce beau pays de France, la mode d’attribuer à un cas pathologique tout caractère de femme un peu viril est-elle complètement établie; il serait à souhaiter que ces cas pathologiques se manifestassent en grand nombre chez les petits crevés et autres catégories du sexe fort. « 
77. Emma Goldman à Emily Holmes Coleman,16 décembre 1928, Emma Goldman Papers, reel 28.
78. Kemp, Tramping Through Life, p 285.
79. Will Durant, Transitions, pp 151-152.
80. Cook, « Female Support Networks and Political Activism, » p 56. Voir aussi Mullaney, « Sexual Politics in the Career and Legend of Louise Michel, »pp 312-313; et Haaland, Emma Goldman, pp 164-177.
81. Emma Goldman à Thomas Lavers, 27 janvier 1928, Emma Goldman Papers, reel 19.
**** NDT :Traduire des passages d’un livre peut être dangereux en déformant la vision générale de l’auteur-e. Terence Kissack lorsqu’il parle « des anarchistes » et de la question homosexuelle notamment, n’englobe pas l’ensemble du mouvement. Il spécifie  » Anarchist sex radicals » – traduit le plus souvent comme « anarchistes radicaux en matière de sexualité ». Il existait aussi des anarchistes soit hostiles à l’homosexualité, soit considérant cette question comme secondaire. Kissack le mentionne ailleurs dans son ouvrage :

« Goldman … se battait continuellement contre ce qu’elle appelait ‘la respectabilité dans nos rangs’. Ses camarades anarchistes italiens et juifs « me condamnaient farouchement », écrit-elle, « parce que je défendais la cause des homosexuels et des lesbiennes comme une partie persécutée de la famille humaine » Elle rejetait leur critique comme découlant d’une vision du monde trop « économique ». « Très peu d’entre eux » pensait-elle, »ont approché les complexités de la vie qui motivent les actes humains ». Du point de vue de ces critiques parmi les rangs anarchistes, Goldman perdait un précieux temps à parler de sujets d’importance secondaire. Pour eux, la question primordiale était l’injustice économique. Et comme la plupart des anarchistes immigrés étaient des hommes, peu de femmes plaidaient pour l’égalité des genres en amour et dans la vie. Ces détracteurs se méfiaient également de ce qu’ils considéraient comme une publicité négative qu’engendrait de telles déclarations. L’anarchisme, selon eux « était déjà assez incompris et les anarchistes considérés comme suffisamment dépravés ; il était contre-indiqué d’ajouter à ces incompréhensions la défense de pratiques sexuelles perverties » La désapprobation de ses camarades ne découragea pas Goldman, et eut en réalité l’effet inverse « Je me préoccupais autant des censeurs parmi nos rangs », écrit-elle, « que de ceux du camps adverse. En fait, la censure de mes camarades me faisait le même effet que celle des persécutions policières; elle me rendait plus sûre de moi-même, plus déterminée à prendre la défense de toutes les victimes, que le préjudice soit social ou moral »