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La Révolution Russe

Emma Goldman, comme Alexandre Berkman attendaient beaucoup de la révolution russe et des bolcheviques. En 1917, elle écrit à Agnès Inglis:

“Je pense vraiment que la situation en Russie sous la direction des bolcheviques est l’événement le plus gigantesque de l’histoire. Vivent les bolcheviques. Puissent leur flamme s’étendre au monde et libérer l’humanité de son esclavage.”. 1 Ou l’année suivante, dans une lettre à Helen Keller, “La Russie n’est-elle pas un grand miracle? J’ai l’impression de marcher sur un nuage lorsque je pense à ce qui s’y passe. J’ai toujours vécu dans sa tradition révolutionnaire durant toutes les 33 années que j’ai vécu en Amérique. Et aujourd’hui, tous nos rêves de jeunesse pour la Russie sont en train de se réaliser. Combien de temps devrons-nous attendre pour que le bolchévisme arrive en Amérique?” 2

De la même façon, ils admiraient tous les deux Léon Trostki, qu’ils avaient rencontré à New York le 26 mars 1917. Goldman le qualifiait de « percutant et d’électrisant » et décrivait brillante « son analyse des causes de la guerre, sa dénonciation du gouvernement provisoire éclairante. Nous partageons pleinement sa foi profonde en l’avenir de la Russie” 3

Leur enthousiasme n’était partagé par tout le mouvement anarchiste. Saul Yanovsky qualifiait Lénine de « Méphistophélès » et prédisait que « Il n’y aura pas de bonheur en Russie du temps de notre vivant.”. Au début de 1919, Catherine Breshkovskaya 5 , à New york pour une conférence au Carnegie Hall, dénonça le régime bolchevique. Goldman, choquée lui écrivit:

« Chère Babushka, Où allez-vous? Je ne met pas en doute ce que vous dites sur les bolcheviques. En tant qu’américaine, je suis naturellement opposée à leur dictature, leur centralisme, leur bureaucratie. Mais quelles que soient leurs erreurs et leurs défauts, ils sont la chair de notre chair, le sang de notre sang. Ils ont à leurs côtés, sinon une majorité, du moins certainement un large pourcentage du peuple russe pour lequel vous avez donné cinquante années glorieuses de votre vie. Oui, ils sont tous vos enfants, même si tous ne sont pas comme vous espériez et vouliez qu’ils soient. . . . Revenez vers vos enfants, bien-aimée Babushka. Votre enfant au cœur brisé, Emma.”6

Une fois en Russie, l’opinion de Emma Goldman se modifia rapidement. Avec Berkman, elle rendit visite à Pierre Kropotkine à Dmitrov en mai 1920. Ce dernier leur déclara que « Ils [les bolcheviques] ont montré comment la révolution ne devait pas être conduite » 7

C’est Lénine lui-même qui fournira à Goldman et Bekman l’occasion de se faire une opinion précise de l’état du pays en acceptant la proposition de Goldman d’organiser une opération de relations publiques vers les États-Unis. Ils voyagèrent, à partir de juin 1920, à travers le pays pour collecter des informations et des documents concernant le mouvement révolutionnaire. Ce qu’ils découvrirent était plutôt alarmant, : des nouvelles d’arrestations de masse, des prisons emplies de prisonniers politiques – mencheviques, socialistes révolutionnaires mais aussi anarchistes.

La rébellion des marins de Kronstadt en mars 1921, « le plus grand crime commis par le gouvernement soviétique contre la Révolution et la Russie, symbolisant le début d’une nouvelle tyrannie » selon Berkman 8, fut certainement le moment charnière dans sa prise de conscience. Goldman avait perdu ses illusions avant Kronstadt, comme l’écrit Berkman à Harry Kelly “Avant Kronstadt, j’avais encore l’espoir que les bolcheviques changeraient leur politique et leurs méthodes. Emma Goldman étaient davantage contre eux que je ne l’étais alors. » 9
Goldman ne dit pas autre chose, sinon que Berkman a longtemps refusé l’évidence : »Ne l’ai-je pas vu en Russie, lorsque tu m’a combattu becs et ongles parce que je ne voulais pas tout encaisser au nom de la révolution ? Combien de fois m’as tu jeté à travers la figure que je n’étais qu’une révolutionnaire de salon ? Que la fin justifie les moyens, que l’individu ne compte pas, etc., »10. D’autant plus que l’écrasement du soulèvement fut suivi par une vague supplémentaire de répression politiques, notamment à l’encontre des anarchistes. Parmi eux, certains de leurs amis et connaissances, comme Voline, Senya Fleshin, ou encore Aron et Fanya Baron.

Leur décision de quitter la Russie était prise. Berkman écrivit dans son journal :

« Gris sont les jours qui passent. Une à une, les braises de l’espoir se sont éteintes. La terreur et le despotisme ont écrasé la vie née en octobre. Les slogans de la Révolution sont abandonnés, ses idéaux étouffés dans le sang du peuple. L’espoir d’hier condamne à mort des millions de gens; l’obscurité d’aujourd’hui flotte comme un cercueil noir sur tout le pays. La dictature piétine les masses. La Révolution est morte; son esprit pleure dans les grandes étendues sauvages. Il est grand temps que la vérité sur les bolcheviques soit dite. La sépulture blanche doit être révélée, le pied d’argile du fétiche envoûtant le prolétariat international par la volonté mortelle d’un miroir aux alouettes, dénoncé. Le mythe bolchevique doit être détruit. J’ai décidé de quitter la Russie.”11

NDT

1. Goldman to Agnes Inglis, November 21, 1917 cité dans Sasha and Emma. The anarchist odyssey of Alexander Berkman and Emma Goldman – Paul Avrich, Karen Avrich The Belknap Press of Harvard University
2. Goldman to Helen Keller, February 3, 1918, Goldman Papers, Tamiment Library, cité dans Avrich p 298
3. Goldman, Living My Life, 596– 597. Ibid
4. Fraye Arbeter Shtime, 17 avril 1917 Ibid
5. Catherine Breshkovsky (1844 – 1934) De son vrai nom Yekaterina Konstantinovna Breshko-Breshkovskaya, était une socialiste russe (Surnommée, comme le fait Goldman, Babushka, la grand-mère de la révolution russe. Elle avait été emprisonnée en 1874 et exilée en Sibérie en 1878 en tant que membre des Narodniks. Libérée en 1896, elle se réfugie en Suisse puis aux États-Unis en 1900. De retour en Russie en 1905, elle de nouveau arrêtée. Elle occupa un poste dans le gouvernement Kerensky. Après la dissolution par Lénine de l’assemblée constituante et l’interdiction des groupes politiques d’opposition, elle se réfugia en Tchécoslovaquie où elle passa le reste de sa vie.
6. Goldman to “Babushka,” 19 mars 1919, Goldman Papers, Tamiment Library, New York University. Cité dans Avrich
7. Goldman to Lillian Wald, 1920, Lillian D. Wald Papers, Columbia University; Goldman, Living My Life, 768– 771; Berkman, The Bolshevik Myth, 75. Ibid p307
8. Berkman to Hudson Hawley,  12 juin 1932, Berkman Archive, International Institute of Social History, Amsterdam. Ibid p311
9. Berkman to Harry Kelly, 13 février 1933, Berkman Archive Ibid p313
10. Emma Goldman à Alexander Berkman, 23 novembre 1928 Life of an anarchist : the Alexander Berkman reader p 107
11. Berkman, The Bolshevik Myth, 303, 318– 319. Cité dans Avrich

Mise à jour janvier 2017

Textes inédits traduits

Dans les prisons de Russie

Les bolcheviques tuent les anarchistes

 

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