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Vision of Fire – Introduction

vision of fire

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition

Vision du Feu. Emma Goldman sur la Révolution Espagnole

Introduction (p 29 à 31)

.
Goldman s’est rendue en Espagne à trois occasions durant la révolution et la guerre civile, à chaque fois pour une période de deux ou trois mois. Le premier séjour a eu lieu du 17 septembre à mi-décembre 1936, donc en pleine période de grand enthousiasme révolutionnaire et d’initiatives. Néanmoins, comme ses écrits ci-dessous le reflètent, des contradictions au sein de la révolution commençaient déjà à apparaître clairement. Lors de sa seconde visite un an plus tard, (du 16 septembre au 6 novembre 1937), la plupart de ces contradictions avaient explosé au grand jour épuisant la force de la révolution . Au moment de sa dernière visite, (mi-septembre-début novembre 1938), il y avait peu d’espoir de vaincre les fascistes, sans parler de sauver la révolution.

Avant son premier voyage en 1936, Goldman se trouvait dans le sud de la France, essayant désespérément de recoller les morceaux d’une vie en exile assombrie par la mort de son camarade Berkman. Les premièrs échos de la révolution et de la guerre civile la sortit de ce sentiment grandissant de futilité. En quelques semaines, son sentiment de perte personnelle avait diminué face à l’étendue et au sérieux de la lutte révolutionnaire en Espagne. En dépit de critiques des camarades espagnols au début, vivant aussi près de ce combat et y étant préparée par une vie de militantisme, il était essentiel pour Goldman de les rejoindre. Un ami de longue date du mouvement anarchiste allemand lui en fournit bientôt les moyens. Augustin Souchy, qui aidait à organiser la propagande internationale de la CNT-FAI à Barcelone, l’invita au nom du mouvement espagnol à venir contribuer à leur lutte dès qu’elle le pourrait. Après quelques retards frustrants, elle se mit en route mi-septembre.

Les réactions de Goldman  devant la situation espagnole de l’époque constituent le sujet du reste de cet ouvrage. Lors de chaque visite, la plupart de son temps était consacrée à voyager dans différentes zones de l’Espagne républicaine, observant les efforts sociaux constructifs aussi bien que les lignes de front, discutant avec des anarchistes comme avec des non-anarchistes, et comparant ses notes avec celles d’autres observateurs avec qui elle était en contact, avec des faits nouveaux provenant de tout le pays. Elle fut bien entendu bouleversée par les efforts enthousiastes pour la transformation sociale, les tentatives généralisées pour aller directement vers la société nouvelle malgré les énormes tensions et sacrifices de la guerre. Goldman était aussi très consciente des exigences et du coût énorme de celle-ci . En outre, il y avait de constantes attaques envers les efforts anarchistes et la révolution sociale en général de la part des alliés étatistes de la coalition du front populaire – républicains libéraux, socialistes et communistes. L’énorme hostilité meurtrière envers les anarchistes de la part de beaucoup de leurs « amis » du camp loyaliste, jusqu’aux insurgés fascistes et aux différentes puissances étrangères, augmenta la sympathie et l’enthousiasme de Goldman pour leur cause. Les mesures de compromis des dirigeants du mouvement lui semblaient moins importantes que la puissance du mouvement à la base et les attaques vicieuses de tous côtés.

Lors de chaque visite, elle était profondément émue au point de vouloir rester avec ses camarades espagnols jusqu’à la fin, pour les aider à n’importe quel titre et quelle qu’en soit l’issue. En acceptant le fait que son âge l’empêchait de combattre physiquement sur le front, elle proposa d’aider la propagande internationale (ce qu’elle fit lors de sa première visite), de servir comme infirmière, cantinière, garde d’enfants, ou de faire un travail d’éducation par rapport à la contraception ou aux nouvelles méthodes d’hygiène. A chaque fois, cependant, sa méconnaissance de la langue et les arguments des espagnols selon qui sa plus grande contribution serait d’aider la propagande hors des frontières la persuadait à regret de mettre fin à son séjour.

Avec une énergie et un enthousiasme renouvelé, Après son premier départ d’Espagne, et durant les mois suivants, Goldman se lança dans une nouvelle série d’activités en Grande Bretagne, allant de l’organisation de groupes de soutien et de collectes de fonds jusqu’à des conférences et rédactions d’ articles. Dans la période qui suivit immédiatement son premier séjour en Espagne, elle fut en général beaucoup moins critique qu’elle ne le sera quelques mois plus tard envers les anarchistes espagnols et le cours de la révolution. Elle pensait qu’il était important d’expliquer en détail pourquoi la direction du mouvement expliquait, en toute bonne foi, les compromis qu’elle faisait. A la fin, néanmoins, elle finissait chaque fois frissonnante dans le froid climat physique, social et psychologique de la Grande Bretagne (et du Canada durant les dernières années de sa vie du début 1939 jusqu’à sa mort) , dans le même relatif isolement politique qu’auparavant. Dans ce contexte, Goldman avait à nouveau tendance à revenir à une attitude plus critique et plus pessimiste sur les perspectives révolutionnaires à court terme .

Comme ses écrits dans la suite de cet ouvrage l’illustrent bien, Emma Goldman essayaient à travers ces moments de toujours préserver une honnêteté et une dignité personnelle, un acharnement à découvrir la vérité politique autant qu’elle le pouvait, et puis vivait avec ses conclusions. Elle n’était certainement pas la dernière à observer ses propres changements, ses humeurs et ses analyses fluctuantes. Ce qui est louable , c’est sa volonté d’informer les autres de ses doutes, que nous devons finalement tous accepter dans notre vie politique ou personnelles, et puis, malgré cela, de continuer comme avant à en tirer un objectif clair et une grande énergie dont elle fit preuve dans sa lutte permanente pour la libération.

Les sept prochains chapitres ( 2 à 8) sont tous construits à partir des écrits de Goldman (par ordre chronologique) sur les principales grandes questions . L’introduction de chaque chapitre résume ses pensées sur le sujet, et les situe dans les contextes à la fois du mouvement anarchiste et de sa propre vie de militante. Une telle disposition a plusieurs avantages. Elle permet une attention séparée et donc plus concentrée sur les dynamiques clés de la révolution espagnole. Elle permet aussi au lecteur de percevoir clairement comme réagissait émotionnellement et intellectuellement Emma Goldman a ces questions, en même temps qu’elles évoluaient au cours du temps, et de comprendre les raisons de ses réponses à partir de sa vie dans le mouvement anarchiste. Nous pouvons ainsi mieux comprendre, en même temps, la vie de Goldman, la révolution espagnole et le mouvement anarchiste historique. Plus spécialement, au-delà de cette perspective historique, cette disposition encourage les lecteurs à appliquer les principes et les enseignements de cette expérience aux efforts contemporains pour le changement social, en Amérique du Nord, en Espagne ou partout ailleurs.

Chapitre II: Le Mouvement Anarchiste Espagnol (p 41 à 47)

Le mouvement anarchiste organisé en Espagne dans les années 1930 était plus grand et plus fort qu’il ne l’avait jamais été à aucune époque. La singularité de cette force, étonnante pour des observateurs étrangers comme Emma Goldman, soulevait de sérieuses questions. Quelle était la nature et la profondeur de ses racines en Espagne ? Qu’est ce que suggérait l’expérience espagnole quant aux possibilités en général pour un mouvement anarchiste sur une grande échelle ? Plus concrètement, comment des organisations telles que la CNT et la FAI espagnoles exploiteront au maximum la liberté personnel et le plein usage des potentiels individuels tout en assurant, en même temps,une coordination et une solidarité efficace? Les anarchistes insistent sur le fait de créer la société souhaitée dans le processus même de confrontation avec l’ancienne. Les moyens doivent être semblables aux fins. Pour cette raison, les évaluations telles que celle de Emma Goldman de la nature et de l’organisation du mouvement devenaient en réalité également des évaluations de la nouvelle société possible. De toute évidence, de telles questions sont toutes aussi importantes aujourd’hui qu’il y a soixante-dix ans. Elles sont en ce moment discutées dans une grande variété d’initiatives décentralisées, dans des écoles alternatives, des coopératives et des communautés, et jusque dans des mouvements politiques anti-autoritaires, qu’ils soit explicitement anarchistes ou non. […]

Le point de vue de Emma GoIdman sur ces questions, à la fin des années 1930 découlait clairement et logiquement de ses propres déclarations et expériences d’avant cette période. Pour elle, la plus grande force du mouvement anarchiste provenait de la profondeur et de la clarté de la conscience de ses membres plutôt que, en premier lieu ou uniquement, sur la mise en place de structures décentralisées. Selon elle, préserver l’intégrité personnelle dans les modes de vie et les pratiques politiques était en fin de compte plus important que l’approbation de ses camarades dans le mouvement. Elle-même avait maintenu des relations amoureuses indépendantes et s’était tenue à l’écart d’un engagement total dans les organisations du mouvement anarchiste, malgré le fait que de nombreux anarchistes dont elle se sentait proche par ailleurs s’en étaient senti clairement offensés .

D’un autre côté, elle n’insistait en aucune manière sur une autonomie puriste par rapport au mouvement. Elle souhaitait, et était capable, par exemple de justifier de son propre ‘leadership’ personnel et de celui des autres, dans l’organisation et l’action de propagande. (Des anarchistes l’avaient en effet critiqué à l’époque pour être trop sûr d’elle et, par conséquent, de perpétuer la hiérarchie. Elle était aussi à l’aise pour travailler au sein de petits « groupes d’affinité auto-disciplinés, comme l’ont démontré la préparation de la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick en I892, la publication régulière de Mother Earth (1906-1917), et la création de la No-Conscription League avant l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale.

Concernant l’organisation du mouvement, elle considérait donc avec suspicion les deux pôles du spectre anarchiste. Elle était clairement en désaccord avec les anarchistes puristes isolés qui refusaient tout rôle de leadership ou toute solidarité organisationnelle. Mais elle critiquait aussi ceux qui cherchaient à structurer le mouvement anarchiste par une formule s’approchant du « centralisme démocratique ». Elle pensait que, inévitablement, de telles structures privilégieraient tôt ou tard le centralisme au détriment de la liberté. Goldman partageait donc une position modérée avec une vaste majorité du mouvement anarchiste historique. Au sein de cette majorité, sa position particulière qui consistait à éviter tout engagement personnel au-delà du niveau du groupe d’affinité était commun à un petit mais significatif nombre d’anarchistes. Elle était parvenue à cette conviction, comme beaucoup d’autres, à la fois à partir du dédain pour les petites chamailleries entre idéologues rivaux et le soupçon que tout groupement politique – même anarchiste – tend à encourager une mentalité insulaire restrictive.

III
Les deux thèmes fondamentaux de ses conceptions organisationnelles apparaissent dans sa description des anarchistes espagnols durant la révolution. D’un côté, Goldman admirait énormément la taille sans précédent du mouvement, sa conscience passionnée et son auto-discipline constructive. Mais ces traits aussi marqués fussent-ils, elles avaient pleinement conscience que des personnes influentes du mouvement – comme tous dirigeants- pourraient être corrompus.

Dans ce contexte précis, « corruption » signifiait une pratique en contradiction avec l’idéal anarchiste traditionnel. Pour contrer le « réalisme politique » qu’elle avait observé avec douleur parmi certains personnages « influents » de la CNT-FAI, Goldman se tournaient désespérément vers les millions de membres de la base. En dépit de ce que pouvaient faire les dirigeants à travers leurs mandats officiels, elle espérait que la profonde conscience anarchiste de la base maintiendrait le mouvement dans ses directions idéalistes constructives. En même temps, cependant, Goldman admettait avec répugnance mais honnêtement une autre contradiction : Apparemment, les mêmes sources culturelles caractérisant le grand courage et l’idéalisme des espagnols nourrissaient aussi l’innocence avec laquelle ils traitaient avec leurs « alliés » politiques manipulateurs anti-fascistes, et leur incapacité, dans certains cas, à concrétiser des efforts d’organisation nécessaires. Enfin, elle était conduite à douter même de la profondeur d’une conscience anarchistes claire parmi les millions de membres du mouvement qui en constituaient la base. Comme toujours, Goldman insistait en se confrontant à ce qui lui semblait la vérité, peu importe combien douloureuse était la blessure infligée à son rêve anarchiste chéri depuis si longtemps.

Observations Générales

Six semaines après sa première arrivée en Espagne révolutionnaire (28/10/36), Goldman exprima à sa nièce Stella Ballantine à la fois son appréhension envers le leadership et son immense admiration pour la profondeur, l’enthousiasme et la créativité du mouvement anarchiste espagnol en général.

« Une chose est certaine: La Révolution n’est en sécurité qu’avec le peuple et les paysans, pas à Barcelone. Car comme nous l’avons toujours dit avec Sasha [Berkman] : les meilleurs perdent leur jugement et leur courage lorsqu’ils sont au pouvoir .. . .
. . . Nos camarades sont humains comme les autres, donc sujets aux idées fausses lorsqu’ils atteignent le pouvoir. Mais ils ne l’exerceront pas longtemps car leur objectif n’est pas l’état mais l’indépendance et le droit du peuple lui-même. Les espagnols sont un peuple à part, et leur anarchiste n’est pas le résultat de lectures. Ils l’ont reçu avec le lait de leur mère. Il est maintenant dans leur sang même. De tels gens n’exercent pas le pouvoir très longtemps. Mais il est triste qu’ils en soient devenus partie prenante. Ils y ont été obligés par la traîtrise de Madrid. Mais ils n’y ont rien gagné. La plupart de nos camarades, notamment dans les provinces, sont déjà résolument opposés au Comité à Barcelone. Chérie, je m’accroche toujours à ma foi dans l’esprit merveilleux de nos camarades et leurs efforts constructifs fantastiques. Mais les dernières semaines m’ont rendue inquiète et mal à l’aise envers la Révolution, la vie et les merveilleux débuts, partout en Espagne depuis le 19 juillet. »

Deux semaines après (14/11/36), Goldman détaille plus avant la nature unique et autonome de mouvement en Espagne.

« Les espagnols, bien que faisant partie de l’Europe, sont le plus non-européen des peuples que je connaisse. Ils ne savent rien du monde extérieur, n’ont pas la moindre idée de l’importance de la propagande à l’étranger, et, pire encore, ils n’apprécient pas la moindre suggestion ou immixtion de camarades étrangers. Peut-être que cette auto-suffisance explique leur capacité à s’organiser comme ils l’ont fait ces dernières années. La CNT-FAI est un modèle de discipline interne. Personne ne penserait même refuser d’exécuter une décision de l’organisation. Durruti, le personnage le plus héroïque de la lutte, en est le parfait exemple. Il a été décidé qu’il emmènerait sa colonne à Madrid. Il déteste se plaindre. Il avait à cœur de prendre Saragosse. Mais il est parti pour Madrid, conscient que c’était le front le plus important du moment.Peut-être que si nos espagnols n’étaient pas aussi sûrs d’eux-mêmes, l’anarchisme ne se serait pas autant enraciné ici. Il faut vraiment une résolution franche pour inculquer à un peuple entier nos idées que le plus simple paysan véhicule dans son sang même . »

Encore à sa nièce ( 8/12/36). Goldman remarque des vices de forme tragiques dans le mouvement, produits par les caractéristiques qui en font la grandeur .

« Ils sont si volontaires, nos camarades espagnols, et ils sont si convaincus de pouvoir accomplir des merveilles. La naïveté est le plus bel aspect des anarchistes espagnols. Mais aussi leur défaut. Ils ne peuvent pas comprendre que quiconque voudrait saboter leur travail alors qu’ils sont si désireux d’offrir à tous la liberté la plus complète. Hélas, ils paient déjà lourdement leur foi enfantine. Et qui sait le prix qu’ils devront encore payer . . .
Je suis désolé d’annoncer que personne n’est venu à l’exposition d’art. L’histoire est compliquée et je ne peux pas écrire sur le sujet maintenant. C’est du en partie au manque total de capacité de prise de décision du caractère catalan. Même si ce sont les camarades catalans, et personne d’autre, qui ont sauvé Barcelone du fascisme . Ils sont merveilleux dans l’action révolutionnaire. Mais ils sont sans espoir pour tout ce qui demande un système, de la célérité et de la rapidité. « 

Développant le même thème à sa nièce juste après son départ d’Espagne (16/12/36) , Goldman attribue à la fois la force et la faiblesse du mouvement à un manque de leaders solides.

Malgré de nombreuses déceptions et des désaccords avec certaines décisions de la CNT-FAI, je me sens malheureuse au-delà des mots de devoir quitter l’Espagne. Mon cœur et tous mes intérêts sont ici avec les simples ouvriers et paysans qui sont de pures idéalistes. Je le sais depuis les pré-révolutionnaires russes. C’est leur pureté et leur idéalisme qui est responsable de certaines de leurs erreurs. Mon explication pour ce décalage dans le caractère espagnol est que la révolution en Espagne est absolument et entièrement une révolution prolétarienne sans aucun leadership d’aucune sorte. D’où sa pureté. D’où ses limites.

A son camarade de longue date Harry Kelly, Goldman affirme (29/6/37) que l’im­mense créativité de la révolution espagnole est due aux années d’éveil de la conscience et d’organisation parmi les ouvriers et les paysans.

Plus que la révolution russe, la révolution espagnole est notre Révolution . . . .
[Nos camarades] et personnes d’autres ont souffert et souffre des douleurs du travail. Eux et personnes d’autres ont essayé ce qui n’avait jamais été fait auparavant – un formidable travail constructif. Les anarchistes russes, qui étaient-ils sinon une poignée de réfugiés d’autres pays et d’exilés de prison , inorganisés et prêts à se jeter à la gorge les uns des autres ? Il ne faut pas s’étonner si ils n’ont joué qu’un rôle si insignifiant et qu’ils ont permis à Lénine et son groupe de voler le vent avec lequel naviguait la révolution. Les anarchistes espagnols ne sont pas ainsi. Ils avaient perfectionné une remarquable organisation. Malgré toutes les persécutions, la prison et la torture, ils ont martelé depuis 25 ans l’importance de l’anarcho-syndicalisme et du communisme libertaire, jusqu’à faire chair avec les ouvriers militants espagnols, et sans de leur sang, en dépit des erreurs et des compromis des dirigeants de la CNT-FAI.

Répondant aux critiques anarchistes en France et ailleurs, Goldman déclare dans un article pour Spain and The World (7/2/37) que les dirigeants anarchistes ne cherchent pas le pouvoir pour eux-mêmes et ne peuvent donc pas être considérés comme corrompus ou traitres au mouvement. Néanmoins, elles les considèrent comme faisant des fautes de jugement et méritant donc la critique.

Je peux comprendre parfaitement l’indignation de nos camarades français et ceux dans les autres pays envers les dirigeants de la CNT-FAl. Ils ont montré tout sauf de la clarté et du jugement en traitant avec leurs alliés. Ma seule objection au manifeste publié par les camarades de la F.A.F en France est l’accusation de trahison et de corruption politique contre les camarades dirigeants de la CNT-FAI (1). Les anarchistes sont des êtres humains , tous « trop humains » et, par conséquent, sont susceptibles de trahir leur cause comme d’autres femmes et hommes, pas plus que je ne crois que leur passé révolutionnaire ne leur évite toujours l’incohérence. Ce ne fut pas le cas avec les révolutionnaires bolchéviques autrefois. Il y a une différence, cependant. Lénine et son parti aspirait à la dictature alors que la CNT-FAI a, depuis ses origines, répudié celle-ci et a brandi haut la bannière du communisme libertaire.
Quels que soient les compromis qu’ont fait les dirigeants de la CNT-FAl, et continuent à faire, personne, pas même leurs pires ennemis, ne peut dire qu’ils le font pour une auto glorification personnelle ni parce qu’ils veulent le pouvoir.

Pour ma part, il m’est impossible de croire que n’importe lequel d’entre eux est devenu un traître ou un politicien corrompu en six mois. Je répète que la nature humaine est vulnérable, mais je ne peux pas concevoir que des révolutionnaires, avec le courage, l’héroïsme et le dévouement dont ils ont fait preuve durant toutes ces années de lutte dans le mouvement anarchiste, deviendraient si facilement des proies pour l’attrait du pouvoir .

Je ne défend pas l’idée absurde que les anarchistes pouvaient espérer influer sur le cours de la révolution espagnol en entrant au gouvernement. Ou que, en acceptant les conditions paralysantes de Staline, nos camarades pouvaient précipiter le triomphe de la cause anti-fasciste. Je défend encore moins la position molle prise par les dirigeants de la CNT-FAI dans la tragique bataille de 3, 4, 5 , 6 mai. Je considère comme un extraordinaire renversement de la fière position révolutionnaire toujours défendues par la CNT-FAI le fait de tendre l’autre joue, d’appeler à la retraite et de retenir les sentiments refoulés de la base en appelant à la résistance passive (2). Tout ceci ne veut pas dire que nous devrions rester silencieux et ne pas émettre de critiques. Au contraire, nous devons absolument exprimer notre désaccord et demander franchement et honnêtement à ces camarades de s’expliquer. Cependant, je pense que les anarchistes devraient être plus prudents que les autres groupes sociaux avant de jeter l’anathème sur ceux qui ont servi leur cause durant toute leur vie ou avant de les crucifier au premier signe d’incohérence.

Y a t’il quelqu’un parmi nous qui peut prétendre honnêtement être toujours resté fidèle à ses idées ? Par exemple notre bien-aimé camarade Pierre Kropotkine. Par sa déclaration sur la guerre (3), il a violé un principe. Sa défense des alliés, la déclaration que si il était jeune, il demanderait un fusil, était diamétralement opposée à l’anarchisme et à tout ce que notre grand professeur nous avait enseigné au sujet de la guerre, comme conquête capitaliste et pillage. Nous qui sommes opposés au massacre du monde, avons critiqué notre camarade et condamné sa position mais il n’est jamais venu à l’idée de quiconque d’accuser Pierre Kropotkine de trahison ou de corruption. Qu’en est-il de vous ? Nous étions contre la guerre mondiale et certains d’entre nous sont allés en prison pour cette opposition. Néanmoins, nous nous somme ralliés immédiatement au soutien à la guerre anti-fasciste. Nous l’avons fait parce que nous considérons le fascisme comme la plus grande menace dans le monde, une contagion empoisonnée qui désintègre toute vie politique et sociale. Les pays fascistes, tout comme la dictature russe le prouve de manière certaine. On peut encore respirer dans les pays démocratiques, la petite démocratie qu’ils peuvent encore avoir. On peut encore élever la voix contre les abus politiques et l’inégalité sociale. On peut encore bénéficier d’une certaine sécurité pour sa vie. Tout cela est anéanti par le fascisme. Ne se peut-il pas, par conséquent, que les camarades accusés aujourd’hui de trahison et de toutes autres accusations cruelles, aient agi parce qu’ils pensaient et ressentaient que tout devait être fait pour gagner le combat anti-fasciste ? Car il doit être évident pour toute personne réfléchissant un peu que la révolution et tout le reste sera perdu si les fascistes l’emportaient. Nous, qui somme en dehors de l’Espagne, ne sommes pas confrontés à la faim et au danger, devrions essayer au moins de comprendre, sinon d’excuser, les motivations des concessions et des compromis faits par les dirigeants de la CNT-FAI.

Je souhaite déclarer solennellement que je me positionne de la même manière que je me suis toujours positionnée ma vie durant d’anarchiste.Je crois aussi ardemment que jamais que les alliances avec les gouvernements et les partis vont contre les intérêts de l’anarchisme et sont nuisibles. Mais je ne peux pas rester aveugle devant le fait que la vie est plus contraignante que les théories, que des moments peuvent apparaître dans la lutte révolutionnaire qui demandent une volonté surhumaine et un jugement des plus avisés pour choisir la bonne direction. Et comme moi-même, je n’ai pas la sagesse infuse ni ne peut me vanter d’une volonté surhumaine, je ne peux pas dire honnêtement ce que j’aurais fait si je m’étais trouvée dans la position des camarades à la tête de la CNT-FAI. Pour cette simple raison, je ne suis pas prête à accepter les accusations de trahison et de corruption politique contre eux, même si je suis en désaccord avec leurs méthodes.

1. Emma Goldman se réfère à un manifeste très critique envers la CNT-FAI publié par la Fédération Anarchiste Française dans un numéro spécial de Terre Libre, publié, entre autres, par André Prudhommeaux et Voline à Paris et Nimes.
NDT . Lire, par exemple, à ce sujet 1936-1939 : les anarchistes français face aux errements de la Révolution espagnole Alternative Libertaire 7 décembre 2006
2. Les tragiques « journées de Mai » de 1937 à Barcelone furent un moment charnière décisif pour la révolution espagnole. A cette époque, les principaux dirigeants de la CNT-FAI (Montseny, Oliver et Vazquez) exhortèrent les milliers de leurs camarades anarchistes qui résistaient avec succès aux forces gouvernementales d’abandonner leur lutte armée dans les rues contre le contrôle grandissant des étatistes (y compris les communistes)
NDT : Lire entre autre sur le sujet Les journées de mai 1937 à Barcelone Josep Rebull Paul Mattick Andreu Nin
3. Lire sur R&B Kropotkine sur la Présente Guerre et En réponse à Kropotkine

[….p 49- 50]

Durant son séjour de 1937 en Espagne, Goldman ne recueillit que peu d’information ou n’eut que peu de contacts avec l’opposition anarchiste. Son troisième voyage lui fit découvrir des changements drastiques, comme elle l’exprime dans ses remarques à Rudolf Rocker le 11/11/38.

Aussitôt arrivée, elle fut surprise de découvrir que des camarades influents comme Herrera, Santillan, Montseny, et Esgleas étaient totalement opposés aux concessions sans fin du comité national de la CNT. L’année précédente, ils les soutenaient pleinement. Cette fois, ils soumirent à Goldman une critique élaborée des erreurs du comité ainsi que de lourdes accusations contre le gouvernement de Negrin et les communistes . Le même dossier fut présenté devant l’assemblée plénière à Barcelone des délégués anarchistes durant ses deux dernières semaines en Espagne.
Bien qu’elle jugeait les divisions profondes, elle dit aussi que les deux côtés se rassemblaient en un ensemble solide face à des potentiels interférences extérieures. Elle considérait cela comme heureux car une fracture publique aurait détruit la CNT et la FAI, un événement qui aurait réjoui leurs ennemis. En même temps, elle avait confiance dans le fait que l’opposition à la FAI finirait par faire pression moralement sur la CNT pour qu’elle adopte une position plus ferme et plus efficace envers le régime de Negrin et les communistes

Malgré ces différends, Goldman restait impressionnée par l’extraordinaire courage et engagement montrés à l’assemblée plénière, au moment où Barcelone elle-même et le quartier général de la CNT étaient sous les bombardements. Elle raconte que seuls quelques délégués quittèrent le lieu de la réunion pour se mettre à l’abri. Les autres continuèrent leur discussion avec la même intensité qu’auparavant, une attitude que Goldman trouve sans précédent partout ailleurs dans le monde.

Avec le rapide effondrement de l’Espagne républicaine début 1939, les divisions et l’amertume parmi les anarchistes espagnols devinrent de plus en plus évidentes, notamment dans les conditions extrêmement difficiles de l’exil en France. A son propre désespoir, Goldman devint personnellement exposée à ces récriminations lors de sa visite fin mars, comme elle le raconte dans une lettre du 31/3/39 à Milly et Rudolf Rocker.

Mes chers, mes chers, je pense que l’horrible effondrement de cette grande promesse en Espagne n’est rien comparée à la décomposition écœurante parmi les camarades. Non seulement tout le monde est contre tout le monde au point de menacer leurs vies, mais la haine, les jalousies et l’avidité effrénées empestent jusqu’au ciel .

Les accusations contre le secrétaire national de la CNT Mariano Vazquez et d’autres du comité national furent particulièrement féroces, mais il les retournait pareillement. Alors, lorsque la haine contre les tendances bureaucratiques et réformistes de Vazquez s’amplifia encore, il retourna à son tour des accusations hargneuses, comme suggérer que Santillan était fou et venait d’un milieu de malades mentaux.
Malgré cela, Goldman s’inquiète avant tout du degré de représailles potentielles. Ironiquement, c’est Santillan lui-même qui demande à Goldman de prévenir Vasquez et son proche associé Roca d’un risque d’assassinat. Elle découvre aussi la même menace envers Garcia Oliver.
[…]
Jusqu’aux derniers mois de sa vie, Goldman continue à exprimer la plus haute admiration pour les qualités d’ensemble de ses camarades d’Espagne dans une lettre (18/11/39 ) à Maximiliano Olay,un anarchiste espagnol à New York.

Oui, je pense que nos camarades espagnols sont merveilleux. Durant toutes les cinquante années de mon activité, je n’ai pas trouvé dans nos rangs un autre groupe de personnes aussi magnifiquement généreux, aussi désireux de donner et d’aider. Les gens se moquent de moi lorsque je leur dis que quand on demande une cigarette à un espagnol, il vous donne tout le paquet et se sent insulté si vous ne le faites pas. De toute ma vie, je n’ai pas rencontré une hospitalité, une camaraderie, une solidarité aussi chaleureuses. Je sais qu’aucun peuple ne peut les battre .

Individus Particuliers (p 50 à 55)

Les appréciations de Goldman sur des dirigeants anarchistes espagnols particuliers apportent un éclairage supplémentaire à la fois sur la nature du mouvement lui-même et la dynamique particulière de sa politique durant la révolution et la guerre civile. De tous les dirigeants qu’elle a rencontré, elle n’a admiré personne plus que le militant de longue date Buenaventura Durruti, comme elle l’exprime dans une lettre à sa nièce durant sa première visite en Espagne en temps de guerre (17/10/36) .

. . . La CNT-FAI est composé de gens qui, quelles que soient leurs erreurs face aux effrayants dangers qu’ils côtoient, ne se courberont jamais devant aucune autorité rigide. J’ai l’ai ressentie une fois de plus très fortement sur le front d’Aragon où j’ai passé deux jours avec Durruti, un de nos camarades les plus audacieux, même sous l’ancien régime, et aujourd’hui l’âme de la bataille de ce côté de Saragosse. Il est la personnalité la plus impressionnante que j’ai rencontré ici et l’anarchiste le plus ardent. Ses hommes l’adorent et pourtant il n’emploie pas la force ou la discipline de caserne pour leur faire faire à peu près tout et traverser le feu à sa demande. Il m’a dit, « Ce serait un jour triste pour moi et pour l’anarchisme si je devais agir comme un général et conduire ma colonne avec une main de fer. Je ne pense pas que ce moment arrivera un jour. Les hommes sur le front sont mes camarades. Je vis, mange, dors et travaille avec eux et je partage leurs dangers. C’est mieux que la rigidité militaire.  » Ce n’étaient pas de simples mots, chérie, j’ai parlé aux hommes et ils ont confirmé chaque mot.

Un mois plus tard, Durruti était mort (1). Goldman exprime la perte que cela représentait pour le mouvement espagnol, la révolution et la lutte anti-fasciste dans son éloge funèbre publiée en Espagne et à l’étranger (24/11/37) .

Il m’est impossible d’écrire sur notre camarade Buenaventura Durruti en quelques mots ni même dans un long article. La blessure de sa mort cruelle qui a frappé la révolution espagnole, la lutte anti-fasciste et toutes celles et ceux qui connaissaient et aimaient Durruti, est encore trop à vif pour être capable d’avoir suffisamment de détachement pour donner une idée objective de l’importance de ce grand événement du drame du 19 Juillet et de son travail gigantesque jusqu’à sa fin ultime. Non pas que Durruti était la seule personnalité exceptionnelle dans cette courageuse bataille qui a tué dans l’œuf le fascisme à Barcelone et dans toute la Catalogne. Les grands héros de la bataille sont les masses espagnoles. Ici repose la grandeur de la révolution espagnole. Elle a surgi des entrailles mêmes de la terre d’Espagne. Elle a été totalement imprégnée de l’esprit collectif des masses espagnoles. Il est par conséquent difficile de parler d’une personne d’une manière séparée et distincte de la force qui a balayé l’Espagne le 19 Juillet.

Alors, si malgré cela je considère néanmoins notre camarade Durruti comme l’âme même de la révolution espagnole, c’est parce qu’il était l’Espagne. Il représentait sa force, sa douceur, aussi bien que sa rudesse si peu comprise par les gens extérieurs à l’Espagne. C’est cela qui m’a impressionnée lorsque j’ai rencontré notre camarade mort sur le front que lui et ses vaillants camarades défendaient de leurs mains nues, mais avec un esprit brûlant. Là, j’ai trouvé Buenaventura Durruti à la veille d’une offensive, entouré par un grand nombre de gens venus à lui avec leurs problèmes et leurs besoins. Il offrait à chacun sa compréhension sympathique, des conseil et des avis amicaux. A aucun moment, il n’a élevé la voix ou montré des signes d’impatience ou de dépit. Buenaventura avait la capacité de se mettre à la place des autres et de rencontrer chacun sur leur propre terrain tout en contenant sa propre personnalité. Je crois que c’est cela qui l’a aidé à établir une discipline interne si extraordinaire parmi les braves miliciens qui étaient les pionniers de la lutte anti-fasciste. Et pas seulement la discipline, mais la confiance dans l’homme et une profonde affection pour lui.

Le dernier hommage rendu à Durruti ne peut pas être une indication de la place qu’il occupait dans l’esprit et le cœur des masses. Ce qui s’avère plus significatif pour moi fut de trouver la même admiration, le même amour pour notre camarade un an après sa mort. Il suffisait de mentionner le nom pour voir les visages se transformer et les gens exprimer le sentiment que la balle traîtresse qui avait percé la tête de Durruti avait aussi porté un coup terrible à la Révolution. J’avais la certitude de plus en plus que si Durruti avait vécu, les forces contre-révolutionnaires au sein de l’Espagne anti-fasciste n’auraient pas relevé leurs têtes hideuses et ne seraient pas parvenues à détruire tant des acquis révolutionnaires de la CNT-FAI. Durruti aurait nettoyé l’Espagne anti-fasciste de tous les éléments parasites et réactionnaires qui essaient aujourd’hui de saper la révolution.

J’ai déjà dit que, dans la tempête et les tensions de la Révolution, les masses prennent la plus grande importance. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait que les individus aussi doivent jouer leur rôle. Et rien ne décide plus de l’importance et du sens de ce rôle que la grandeur de la personnalité de ceux qui ouvrent la route et illuminent le chemin qu’emprunte la masse. C’est seulement en ce sens que l’on peut juger correctement Buenaventura Durruti, son amour passionné pour la liberté, l’ardent révolutionnaire, le combattant intrépide qui a tout donné pour la libération de son peuple.

1. Voir aussi de Emma Goldman : Durruti n’est pas mort !

Une seconde figure marquante parmi les anarchistes était Federica Montseny, que Goldman avait rencontré pour la première fois en Espagne début 1929. Montseny était une personnalité extrêmement énergique et influente au sein de la FAI, comme le dit clairement Goldman dans une lettre à Rudolf Rocker fin septembre 1936.

J’ai vu et parlé à Federica Montseny. C’est un « Lénine » en jupon. Elle est idolâtrée ici. Elle est certainement très capable et brillante mais j’ai peur qu’il y a quelque chose de la politicienne en elle. C’est elle qui a aidé à faire adopter la création du nouveau conseil qui remplace la Gener­alidad. (1) C’est en réalité la même chose sous un nom différent. Espérons que la CNT n’aura pas à regretter d’être entrée au Conseil. Néanmoins, je suis très heureuse de voir que Federica est une telle intellectuelle et organisatrice. Elle travaille comme un chien, 18 heures par jour.

1. NDA : Le Conseil dont il est fait mention ici est le Comité de la Milice Anti-fasciste. La Generalidad était le gouvernement régional catalan. La participation anarchiste au premier constitua le premier aval public clair à une collaboration après le 19 juillet. Elle fut débattue et approuvée par un petit groupe de dirigeants « influents » de la CNT et de la FAI à Barcelone. Cette décision cruciale ne fut jamais soumise à la base , en violation flagrante des principes anarchistes. Le collaborationnisme et l’élitisme au sein du mouvement se complétèrent et se réenforcèrent mutuellement dans un cercle toujours plus vicieux durant toute l’année 1939. 

Mais quelques semaines plus tard, (3/11/36), elle confie à Rocker que ses craintes quant à l’aspect « politicienne » compromettant de Montseny ne soient des plus justifiées.

Cher Rudolf, j’aurais espéré être plus enthousiaste. Ce n’est pas que je sois timorée. Mais je ne peux absolument pas avoir confiance dans des politiciens, peu importe qu’ils se donnent le nom de CNT-FAI. Et certains d’entre eux ne sont que cela. Federica par exemple. Elle est passée à droite et a une grande influence ici. Elle est devenue ministre de la santé. Quelle grande prouesse ? Tout cela est trop triste.

Dans une lettre à Mark Mratchny, trois mois plus tard (8/2/37), elle juge Montseny moins sévèrement qu’auparavant, tout en restant consciente des contradictions de celle-ci.

Le discours de Montseny est très éclairant, bien que je l’ai trouvé un peu trop contente d’elle et trop peu critique. Je ne dis pas cela pour la condamner. Quelqu’un qui a passé toute sa vie dans le même milieu doit être encore plus isolée que la plupart des camarades espagnols qui ont vécu en exil. Bien sûr, elle voit tout en rose. Mais néanmoins, elle est parmi les plus capables de nos gens, et certainement parmi les plus courageuses.

Goldman répète ses critique de Montseny à Milly et Rudolf Rocker. Ironiquement, cette lettre est écrite le jour même (4/5/37) où, au beau milieu des affrontements entre les anarchistes et leurs « alliés » étatistes à Barcelone, Montseny elle-même lançait un appel à la radio pour qu’ils posent leurs armes afin de sauver la coalition .

. . . seul le fanatisme aveugle peut nier que Federica Montseny est la plus partisane du compromis parmi tous les camarades. J’espère que tu comprends, cher Rudolf, que je n’ai pas de raisons personnelles pour affirmer que Federica est plus à droite que tout autre membre dirigeant de la CNT-FAI. En plus de cela, elle est aussi dogmatique envers toute expression critique de la part des camarades dans la FAI comme de quiconque d’autre.

Selon Goldman et d’autres, le poste de responsabilités officielles de Montseny avait faussé son jugement. Elle trouve cela désolant mais non surprenant, étant donné ce que les anarchistes ont toujours affirmé au sujets des effets du pouvoir politique. Néanmoins, elle ne doute pas par ailleurs de la sincérité et de l’honnêteté de Montseny , et espère qu’à un moment, elle fera demi-tour.
Dans cette lettre à Max Nettlau cinq jours plus tard (9/5/37), désormais informée pour l’essentiel de la lutte à Barcelone,, Goldman voit l’attaque contre les anarchistes comme une conséquence naturelle des erreurs commises par Montseny, son camarade militant et ministre Juan Garcia Oliver et d’autres, qui avaient commencé à calculer comme des politiciens au lieu de s’en tenir aux principes anarchistes de base.

Maintenant, alors que je suis de tout cœur avec la lutte des camarades espagnols et que j’ai fait tout mon possible pour plaider leur cause pour laquelle je donnerais joyeusement ma vie, je dois insister sur le fait qu’ils sont vulnérables : ils ont commis de terribles erreurs qui se font déjà ressentir. Je tiens Federica Montseny, Garda Oliver et plusieurs autres camarades dirigeants pour responsables des avancées faites par les communistes et pour le danger qui menace maintenant la Révolution espagnole et la CNT-FAI. Mon tout premier entretien avec ces camarades m’ont démontré qu’ils frisaient le réformisme. Je n’avais jamais rencontré Oliver auparavant, mais j’avais rencontré Federica en 1929. Le changement chez elle, depuis que la révolution l’a placée aux plus hautes charges comme dirigeante, n’est que trop évident. J’ai été renforcée dans cette impression chaque fois que je lui ai parlé des compromis qu’elle et les autres avaient accepté. Il était trop évident pour moi que ces camarades travaillent entre les mains du gouvernement soviétique. Qu’en démontrant leur gratitude à Staline et à son régime (bien que je n’en vois pas le besoin, en plus de tout l’or (1) que reçoit Staline pour les armes envoyées ), des résultats désastreux étains sûrs de s’ensuivre. Entre parenthèses, cela signifie aussi la trahison de nos camarades dans les camps de concentration et les prisons de Russie. Je n’ai jamais vu une aussi grande violation des principes anarchistes que « la fête de l’amour » conjointe entre la CNT-FAI et les satrapes de Moscou à Barcelone (2).C’était un signe pour les dieux de voir Garcia Oliver et le consul russe, rivalisant entre eux dans leur vibrant hommage au gouvernement soviétique, ou les éloges dithyrambiques publiés quotidiennement dans Solidaridad Obrera. Ni le journal , ni Oliver ou Federica n’ont eu un mot pour le peuple russe, sur le fait que la révolution ruse avait été castrée et que les sbires de Staline étaient responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes. Ce fut un événement déshonorant – inutile et humiliant! Je n’ai écrit à personne à ce sujet, cher camarade, bien que je me sentais indignée et aurais crié mon mépris au soi disant dirigeants de la CNT-FAI ….

. .. J’ai peur que nous ne serions probablement pas parvenus à aucune compréhension mutuelle. Tu sembles ressentir au sujet de Federica et de la famille Urales ce qu’une mère ressens envers ses « poussins »: personne ne doit les toucher, même un tant soit peu. Je les ai admiré moi-même pendant des années; j’admire ses brillants talents oratoires, mais je peux affirmer qu’elle a des pieds d’argile et je ne vois aucune raison pour ne pas l’admettre. Elle a penché terriblement vers la droite et porter un revolver à sa ceinture ne la rend pas plus à gauche. Cependant, je suis certaine que les camarades se rendront bientôt compte que les politiciens, qu’ils/elles portent une jupe ou un pantalon, qu’ils/elles soient anarchistes ou socialistes, doivent être surveillés. Ils s’éloigneront des principes fondamentaux comme ils l’ont toujours fait par le passé.

Sa critique acharnée de Montseny et de Oliver continue dans sa lettre du 14/5/37 à Rudolf Rocker, révélant pour la première fois la connaissance de Goldman de quelques détails cruciaux sur leur rôle durant les journées de mai à Barcelone.

Depuis que je t’ai écris la semaine dernière, un évènement effrayant est survenu, que la plupart d’entre nous avait prévu, et que j’avais seulement essayé d’expliquer tant bien que mal plutôt que de la condamner dans un premier temps. Le pacte avec la Russie en échange de quelques armes a entrainé ses résultats désastreux. Il a brisé le dos de Montseny et de Oliver et les a transformé en jouets entre les mains de Caballero. Je ne sais pas si tu reçois ou non Combat Syndicaliste. J’écris à Mollie [Steimer] pour qu’elle t’envoie le dernier numéro. Tu verras que la bande meurtrière de Staline a tué Berneri et un autre camarade et qu’ils ont tenté à nouveau de désarmer les camarades de la CNT-FAI. Plus terrible encore selon moi, Oliver et Montseny ont appelé à se retirer et ont dénoncé comme contre-révolutionnaires les militants anarchistes pour qui la révolution signifie encore quelque chose. En d’autres termes, c’est la répétition de la Russie, avec des méthodes identiques à celles de Lénine contre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires qui refusaient de troquer la révolution contre la paix de Brest-Litovsk.

1 Les cargaisons d’armes de l’Unoin Soviétique à destination du gouvernement républicain commencèrent à arriver à la mi-octobre 1936 contre environ 600 millions de dollars en or prélevés sur le trésor national.

2 L’anniversaire de la révolution Russe en novembre

NDT : Sur Fédérica Montsény, écouter par exemple Témoignage d’une militante libertaire de la Révolution espagnole. Entretien avec Fédérica Montsény (Audio MP3)
Sur les critiques envers Federica Montseny et la participation anarchiste lire par exemple Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny Camillo Berneri, 14 avril 1937

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Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AKPress, 2006 Seconde Edition

Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole (p.141 et suivantes)

Le point de vue de Goldman sur la coopération est étroitement lié à sa critique du stalinisme en Espagne. Tout en étant préoccupée par la façon dont les anarchistes nuisaient à leur propre cause, elle décrit ici comment la révolution et la lutte anti-fasciste furent perverties par leurs « alliés » – les communistes particulièrement. Comme dans ses écrits précédents sur l’Union Soviétique, la tonalité est bien sûr angoissée mais également fataliste, étant donné son sentiment qu’une telle destruction est inhérente à la nature même du marxisme-léninisme.

L’aspect manipulateur et destructeur de la politique communiste soviétique (nationalement et internationalement) est aujourd’hui un lieu commun, même parmi les communistes. En fait, ce fut admis au plus haut niveau du pouvoir en Union Soviétique même. 1 Mais un large spectre de points de vue se cache derrière de telles critiques. Ceux explicitement anti-révolutionnaires des conservateurs et libéraux mis à part, cet éventail commence avec ceux qui (comme Khrouchtchev) attribue en premier lieu, ou seulement, les erreurs à Staline. Outre ce point de vue, il y a ceux (comme les différentes branches du trotskisme) qui critique Staline et ses successeurs mais non le mouvement et régime léniniste original. D’autre encore (comprenant les maoïstes, les titistes et différents mouvements communistes indépendants) considèrent la « restauration capitaliste » inhérente à l’approche bureaucratique du développement en Union Soviétique. Ces critiques, bien que souvent détaillées et intéressantes, ne prennent pas en compte le fait que les révolutions sont inévitablement corrompues lorsqu’elles sont organisées et encadrées par un mouvement avant-gardiste autoproclamé structuré hiérarchiquement.

La chute d’un régime oppressif est bien évidemment une évolution non négligeable. Tout comme le sont de nouvelles perspectives sociales, à travers une nourriture suffisante, l’accès aux soins, à l’éducation et aux autres exigences de base pour une existence décente. Mais, comme le suggère le chapitre trois, une organisation sociale hiérarchisée n’est pas la seule façon, ni même la plus humaine et efficace, de les concrétiser.2 En quoi une société est elle réellement progressiste lorsque toute remise en cause de la sagesse d’une élite dirigeante peut être interprétée comme une « menace pour la révolution elle-même, » et donc justifier de nouvelles contraintes et une répression ouverte? 3 Malgré leur rhétorique progressiste 4, et sans mettre en doute les bonnes intentions d’un grand nombre de leurs partisans, pour les dirigeants marxistes-léninistes, se voir comme les détenteurs d’une vision scientifique du monde et l’incarnation même de la révolution, les amène inévitablement à modeler les mouvement populaires de libérations originels selon leur propre conception et à restreindre, par conséquent, les voies possibles d’évolution une fois que l’ancien régime est renversé. « Sauver la révolution » devient le « Novlangue » [Newspeak] » y compris pour les mesures anti-révolutionnaires les plus manifestes. La révolution de novembre et ses dérives ont conduit pareillement aux camps de travaux forcés et à la « société de consommation » insipide.

Dans cette optique, la description par Goldman de la trahison stalinienne en Espagne dépeint une logique inhérente des mouvements et régimes avant-gardistes – actuels et futurs, tout autant que dans les années 1930. En 1980, beaucoup de militants de bonne foi cherchaient l’inspiration et une orientation dans les réalisations et les objectifs proclamés en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Yougoslavie ou dans une variété d’autres mouvements indépendants « communistes révolutionnaires » ou « nationalistes révolutionnaires » au pouvoir ou non. Ce faisant, en acceptant des élites révolutionnaires, nationalement et internationalement, de tels admirateurs ont exposé leur honnêteté et aspirations radicales légitimes à la même corruption, aux mêmes pratiques contradictoires, au cynisme et à la désillusion, expérimentés en Espagne.5 La prolifération de régimes et mouvements marxistes-léninistes antagonistes dans les années 1980 a été la source de critiques mutuelles salutaires, parfois dans des termes les plus crus. Tout en étant une amélioration bienvenue par rapport à l’atmosphère étouffante du Comintern monolithique des années 1930, elle n’a pas pu cacher la logique contradictoire fondamentale qui leur est propre. Les avant-gardes autoproclamées, par leur nature même, doivent essayer de saboter toute transformation potentielle de la société qui échappe à leur leadership et contrôle. C’est cet enseignement, plus actuel que jamais aujourd’hui, que décrit si clairement Emma Goldman à partir du contexte de la révolution espagnole.

Dans l’Espagne des années 1980,le parti communiste a essayé de démontrer sa respectabilité sociale en coopérant avec la monarchie pour élaborer un nouveau cadre de relations avec les syndicats, en présentant un nouveau programme idéologique réformiste sous le nom de « Eurocommunisme, » et en rejetant l’appellation même de léniniste. La transparence de tels efforts, plus le rôle stalinien avéré de certains dirigeants des années 1930,6 ont soulevé, bien sûr, des questions parmi les progressistes d’Espagne et d’ailleurs. Cependant, à la gauche du parti communiste, sont apparus d’autres prétendants potentiellement plus crédibles pour la représentativité révolutionnaire. Ils incluaient divers groupes régionaux séparatistes et marxistes-léninistes, émanant de la vague de la nouvelle gauche des années 1960. Mais le même critère établi par Emma Goldman soixante dix ans plus tôt devrait être appliqué ici pour juger de la sincérité de leur engagement pour une réelle libération. Sous cet angle, une fois de plus en Espagne, seuls les anarchistes et les anti-autoritaires hors-partis ont remis en cause sérieusement la société d’exploitation hiérarchisée.

II

L’autobiographie de Emma Goldman et son livre, My Disillusionment In Russia, décrit bien comment sa vision du parti bolchevique et du régime soviétique a évolué durant les deux années passées dans le pays, en 1920-21. Des essais et des lettres, publiés plus tard dans les année 1920 et 1930 7 traitent également de cette question.

En résumé, Goldman a admiré sans réserve et avec enthousiasme le soulèvement spontané en Russie durant le printemps, l’été et l’automne de 1917. Avec la distance et l’isolement dans une prison fédérale, jusqu’à la fin de 1919, Goldman ne fut pas en mesure de se tenir au courant des manœuvres et des conflits parmi les différents groupes politiques de gauche. 8 Pour elle, le formidable soutien des masses au soulèvement et la promesse des bolcheviques de concrétiser immédiatement de nombreux objectifs révolutionnaires sociaux, politiques et économiques, réclamés depuis longtemps par les anarchistes, interdisait toute attaque ouverte du régime, particulièrement alors que ce dernier était assiégé par les forces réactionnaires. Lorsque Goldman et Berkman furent expulsés des États-Unis vers la Russie, ils continuèrent pendant des mois à interpréter le comportement de toute évidence contradictoire des bolcheviques de la manière la plus bienveillante possible à partir d’une perspective anarchiste. Ensuite, cela en fut trop. En reconstruisant douloureusement un nouveau cadre interprétatif, ils conclurent que ce qui arrivait n’était en aucun cas du à des questions de circonstances (personnalité, pressions exercées par des forces réactionnaires intérieures ou extérieures, etc.) mais était inhérent à la conception bolchevique même de l’avant-gardisme et de la révolution.

La récupération bolchevique d’une explosion sociale populaire immensément vigoureuse se révéla tragique en Russie même. Pour Goldman, ses implications internationales étaient plus désastreuses encore .9 Pendant de longues années encore, l’image de la « révolution » serait associé avec les évènements, la politique et le régime de la Russie – tous interprétés par le monde extérieur au bénéfice des seuls dirigeants soviétiques. Il fallait ajouter à cette attirance magnétique à distance compréhensible pour la révolution, la base de la puissance soviétique en elle-même. Les manœuvres diplomatiques, les voyages commerciaux, un budget non négligeable consacré à la formation de cadres internationaux et à la propagande, et une organisation internationale centralisée basée à Moscou, tout cela représentait des moyens considérables. A travers eux et l’image stimulante de la révolution russe, le régime soviétique fut en mesure d’attirer des millions de partisans à travers le monde dans un mouvement dont la préoccupation principale n’était pas la révolution là où cela était possible mais la protection de l’état soviétique.

Comme Goldman l’affirme ci-dessous, la même ultime motivation qui a conduit, depuis le début, les dirigeants bolcheviques à réprimer la dissidence interne existante ou potentielle, devint également, par la suite, leur ligne de conduite sur le plan international.

1. Par Khrouchtchev au XXème Congrès du parti en février 1956.
2. Un exemple frappant en est la dépendance de l’Ouest comme de l’Union Soviétique envers l’arme nucléaire, choisie dans les deux cas par des structures gouvernantes hiérarchisées.
3. La plus grande permissivité envers la critique de la part d’un régime communiste fut la révolution culturelle chinoise à la fin des années 1960. Mais même dans ce cas, la « sagesse de Mao » (la plus haute instance du parti) était intouchable, une sphère sacrée fournissant un levier pour de prochaines purges comme cela fut le cas après sa mort lors de la campagne contre « la Bande des Quatre ».
4. Il faut se rappeler que le but ultime du marxisme est en réalité similaire à la vision générale de l’anarcho-communisme .
5. Des exemples de la politique étrangères chinoise dans les années 1980 sont le soutien au Shah d’Iran, aux alliés de l’Afrique du Sud en Angola et au régime fasciste du Chili; de même, la guerre ouverte entre la Chine, le Vietnam et le Cambodge, trois états « socialistes » hiérarchisés au début de 1979.
6. Concernant Santiago Carrillo (1915-2012), le secrétaire général du parti jusqu’en novembre 1982, ses manipulations autoritaires alors qu’il était à la tête des Jeunesses Socialistes Unifiées [Juventud Socialista Unificada, JSU], son aide apportée à la prise de contrôle de Madrid par la Tchéka et sa ligne politique fortement anti-révolutionnaire en Espagne à partir de 1937 (en aidant à justifier la persécution et l’arrestation de tous les élements de la gauche du parti communiste, entre autres choses) sont bien documentés. Voir, par exemple, les ouvrages par Bolloten, Broué et Témime.[NDT La Révolution et la guerre d’Espagne Pierre Broué, Émile Témime, Les Éditions de Minuit, 1961, rééd. 1996 ]. Felix Morrow, dans son Revolution and Counter-Revolution in Spain, p.168, mentionne que Carrillo avait même recommandé que le parti communiste recrute « des sympathisants fascistes » parmi la jeunesse dans ses efforts oportunistes pour élargir sa base. Fidèle à ses habitudes, Carrillo continue à recourir aux calomnies, mensonges et distorsions dans ses mémoires de cette période (voir Fernando Gomez Pelaez, « Santiago Carrillo or History Falsified, » dans Cienfuegos Press Anarchist Review, no. 4, pp. 29-39, une traduction du même article, en espagnol à l’origine, dans Interrogations: International Review of Anarchist Research, no.2 (Mars 1975).
7. Voir Part II-« Communism and the Intellectuals, » dans Nowhere at Home de Drinnon et Drinnon ed., ainsi que l’essai de Goldman, « There Is No Communism in Russia, » American Mercury. vol. 34, Avril 1935 (reproduit dans Red Emma Speaks Shulman ed.,) .
8. Les difficultés pour obtenir de l’étranger des informations fiables sur les évènements confus de Russie étaient énormes. Même Malatesta, le célèbre vétéran italien et anti·collaborationniste convaincu, refusa de juger définitivement les bolcheviques jusqu’en juillet 1919, malgré de fortes suspicions quant aux orientations autoritaires prises par le régime. Dans une lettre au militant italien Luigi Fabbri, Malatesta exprimait encore la possibilité que « ce qui nous semble aller mal est le de cette situation [la défense de la révolution contre les forces réactionnaires] et que dans les circonstances particulières de la Russie, il n’y avait pas moyen d’agir différemment de ce qui a été fait  » (Daniel Guérin ed., Ni dieu ni maitre: anthologie de I’anarchisme, III, 55).
9. Goldman 6/11/24 lettre à Roger Baldwin, NYPL

III
Dans les premiers mois de la lutte armée contre les insurgés fascistes, les communistes d’Espagne représentaient une force insignifiante. Néanmoins, dès septembre, alors que Emma Goldman se préparait à entrer sur la scène révolutionnaire pour la première fois, elle était déjà suffisamment préoccupée par leurs intrigues manipulatrices pour considérer la rédaction d’un « testament politique » destiné à être rendu public après sa mort.10

Comme les déclarations ci-dessous l’indiquent, très tôt après son arrivée en Espagne, elle s’était rapidement rendue compte que l’influence soviétique se répandrait très vite dans le camp anti-fasciste. On le comprend aisément, il n’y avait que peu de différences pour elle entre les différents instruments du communisme – diplomates soviétiques, agents de la police secrète du NKVD, conseillers militaires soviétiques et le Parti Communiste Espagnol. Sur le fond, dans leurs objectifs et leurs allégeances, il n’y en avait aucune. En outre, les dirigeants socialistes espagnols et républicains eux-mêmes était si alléchés par la flagornerie soviétique, l’aide matérielle, leur compétence supposée pour l’organisation centralisée, et les modérés par les objectifs explicitement anti-révolutionnaires des communistes, qu’ils étaient devenus également depuis des mois des apologistes communistes et des co-conspirateurs ouverts en trahissant les anarchistes et la révolution en général.11 Ils furent, pour cela, dénoncés également par Goldman. Elle dirigea néanmoins principalement sa colère contre les communistes, puisqu’ils avaient la plus grande influence internationale et devenaient de plus en plus l’élément dominant de la politique réactionnaire du gouvernement républicain.

L’ayant déjà vécu en Russie même, Goldman ne fut que peu surprise par les manœuvres meurtrières des communistes contre la révolution sociale. Mais cela n’amoindrissait pas pour autant sa frustration lorsque ses camarades espagnols semblaient minimiser naïvement le sérieux de cette menace. En outre, dans son incessant espoir au cœur de la révolution, Goldman souffrait inévitablement des coups portés à celle-ci. C’était une torture qu’elle n’aurait probablement pas choisi d’endurer, si ce n’était le courage et l’état d’esprit admirables des anarchistes espagnols, un mouvement massif d’une détermination et d’une énergie créatrice sans précédent dans toute sa vie.

Pour des lecteurs contemporains qui ne seraient pas aux faits des luttes contre les élites au cours du processus d’une révolution, ou peu familier avec la nature de la fracture au sein même de la société espagnole, les compte-rendus passionnés de Goldman sont une excellente introduction, à la fois par les faits rapportés et émotionnellement.

Arrivée seulement depuis quelques jours en Espagne, (29/9/36), Goldman écrit à son camarade Alexander Schapiro au sujet des ses craintes envers les « alliés » des anarchistes.

« Nos camarades sont confrontés à une tâche plus colossale que les ouvriers en Russie. L’Espagne est trop proche des pays réactionnaires européens et l’influence socialiste en Europe est trop puissante. Il y a aussi la Russie, liguée avec les forces réactionnaires, trop prête déjà à faire cause commune avec le fascisme, si besoin était, plutôt que de permettre à la CNT-FAI de survivre. Tant d’ennemis et tant de différences. Ce serait un miracle si la révolution espagnol triomphait en dépit de tout cela. Mais qu’elle gagne ou non, elle est le premier exemple de la manière dont une révolution doit être menée. Et je savoure ces débuts. »

Deux jours plus tard, (1/10/36), elle redit sa même inquiétude à Rudolf Rocker.

« Il apparaît déjà que, une fois que nos camarades auront réussi à écraser le fascisme, ils auront à vaincre un ennemi plus acharné, un ennemi de toujours.Car les socialistes, et les communistes tout autant, mettent déjà des bâtons dans les roues de la CNT-FAI, ils sont déjà en embuscade pour détruire tout ce que nos camarades ont réalisé. Peut-être que cela s’explique par certains aspects négatifs du combat mené par la CNT-FAI. Je suis parfois déconcertée et attristée par certaines décisions et résolutions qui semblent aller à l’encontre de l’esprit formidable de nos camarades et de leur détermination libertaire. Oh, je souhaiterais que tu sois ici pour m’aider à comprendre comme j’aimerais le faire ce formidable soulèvement et imaginer comment il peut être sauvé des dangers qui le menacent. »

Trois mois après(4/1/37), alors sortie d’Espagne et hors de portée de la censure du courrier, Goldman écrit à son ami de toujours, Michael Cohn, au sujet des réels motivations et du danger de l’aide soviétique à la républiques espagnole.

« Tu penses probablement qu’il est insignifiant que Staline a attendu quatre mois avant que d’envoyer quoi que ce soit. Et que depuis qu’il a commencé à envoyer des armes, il n’y a jamais rien eu pour la Catalogne. C’est vrai que c’est arrivé à Madrid. Mais souviens toi qu’il existe de nombreux fronts importants en Catalogne. Mais comme la CNT-FAl est la plus forte ici, Staline préférerait la voir prise par Franco plutôt qu’aux mains de nos camarades. »

Même si il était applaudi internationalement pour être venu à la rescousse de l’Espagne républicaine, Staline avait en réalité ses propres motifs cachés. La vaste majorité des hommes qu’il avait envoyé en Espagne étaient armés pour établir une dictature communiste et non pas pour combattre sur les lignes de front. Ayant réussi cela, ils mettraient les anarchistes contre un mur. 12

Même si un tel plan était difficile à mettre en œuvre, chaque action répressive devait être motivée par ce t objectif principal. A Madrid déjà, où ils étaient devenus plus influents, ils avaient fermé le journal de la CNT. Le prétexte à chaud en était la mort d’un important représentant communiste tué pour avoir refusé de montrer ses papiers à un poste de contrôle de la CNT à Madrid. 13 Si une telle réponse drastique anarchiste était stupide et inutile, il faut prendre en compte le climat émotionnel dans lequel elle s’est déroulée. Tout en ayant conscience des plans des communistes, les anarchistes espagnols avaient fait preuve d’une patience étonnante. Mais même avec la plus forte volonté de maintenir le front uni, cette patience n’était pas illimitée.

Concernant le soutien de Staline à l’Espagne en général, si les puissances européennes avaient décidé de persister dans leur refus d’en voyer des « volontaires » extérieurs, la Russie avait décidé de faire cavalier seule, même si elle s’était jointe à la politique de non-intervention de Blum durant les trois premiers mois 14.

Dans une lettre un jour plus tard à deux journaux anarchistes de New York (Freie Arbeiter Stimme et Spanish Revolution), Goldman clarifie la relation des anarchistes espagnols avec le POUM marxiste-léniniste.

« Imagine, j’ai vraiment trouvé une volonté de la part des membres du Independent Labour Party [en Angleterre] de coopérer avec moi en faveur de la CNT-FAI. Donc, Fenner Brockway, le Secrétaire Général,a accepté de prendre la parole lors de notre grande manifestation du 18 janvier. Et lui et d’autres membres se sont montrés enthousiastes pour une exposition conjointe des documents que j’ai rapporté d’Espagne. C’est à coup sûr un événement. Il y a dix ans, lorsque j’avais essayé désespérément de défendre la cause des prisonniers politiques en Russie, pas une seule personne dans les rangs du British Labour n’avait aidé .15 Pas même Fenner Brockway qui est parmi les plus révolutionnaire au sein du I.L.P. Cette fois, lui et d’autres sont prêts à aider. Ce qui signifie que la CNT-FAI n’est pas à négliger. Elle est une importante force, en réalité la principale, en Catalogne. On ne peut pas se permettre de l’ignorer, particulièrement quand ses propres camarades, le POUM en Catalogne,a changé d’avis par rapport aux anarchistes. 16 Il est ironique de constater que ceux-ci doivent défendre les marxistes contre leur propre famille. Parce qu’en fin de compte, les trotskistes et les purs staliniens sont les rejetons d’une même trinité: Marx , Engels et Lénine. Mais les conflits familiaux sont toujours les plus violents et les plus implacables. Staline lui même s’est montré sans pitié lorsqu’il a envoyé à la mort ses anciens camarades.17 Ses satrapes en Espagne feraient de même avec les membres du POUM si ils le pouvaient. Quand à ceux de la CNT-FAI, ils auraient été bien avant eux collés contre un mur. Il y a un dicton allemand qui dit que le Seigneur veille à ce que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Heureusement, les camarades de Staline n’ont pas ce pouvoir et si la CNT-FAI peut l’éviter, ils ne l’auront jamais. Elle et le POUM sont par conséquent en sécurité pour l’instant. Ce n’est pas que la CNT-FAI ressente un grand amour pour le POUM. Le I.L.P semble en prendre conscience. D’où la volonté de quelques-uns de ses membres à coopérer avec quelque chose en faveur de la CNT-FAI. Quelle que soit sa motivation, le I.L.P est l’organisation la plus révolutionnaire en Angleterre et peut-être aussi la plus intéressée par la perspective révolutionnaire en Espagne. Je suis donc heureuse d’avoir un soutien quel qu’il soit de la part de certains membres du parti. Ce n’est pas un soutien officiel, dieu merci. Pour le reste, on verra ….
Chers camarades, souvenez-vous que la Catalogne est la plus touchée. Des milliers de dollars et de livres ont été collectés en faveur de l’Espagne anti-fasciste. Mais pas un centime n’est parvenu jusqu’à la Catalogne. » 18 Et pourtant, elle nourrit Madrid,et trente mille femmes et enfants venus d’autres régions d’Espagne. Enfin, et non le moindre, la Catalogne est le fer de lance de la révolution, la région d’Espagne qui réalise le travail le plus constructif, au milieu des horreurs de la guerre, du froid et de la faim. Et la CNT-FAI joue dans tout cela le rôle principal. Courage à la CNT-FAI. »

Le même jour, Goldman explique à un ami et camarade de toujours, Ben Capes, en quoi consiste le réel sabotage du front de Madrid par le régime de Caballero qui a contraint les anarchistes à rejoindre le gouvernement .

« [La CNT-FAI] a accepté quatre ministères qu’on leur a imposé. Contraints par le sabotage criminel de Caballero et de ses camarades . . . . Caballero a saboté la défense de Madrid jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Sa haine envers la CNT-FAI est peut-être plus forte que celle envers Franco, et il a donc fait tout son possible pour miner l’influence de la C.N.T.- FAI 19 Tout cela se saura le temps venu. « 

10. Goldman 26/8/36, lettre à Milly et Rudolf Rocker; Goldman 11/9/36 lettre à Stella Ballantine, NYPL. Un an plus tard, les communistes ayant mené une politique si ouvertement répressive, incluant le meurtre de l’anarchiste italien internationalement connu, Camillo Berneri, en mai, elle prépara un « testament politique » au cas où elle serait assassinée ou torturée pour lui faire faire une fausse ‘confession’. (Goldman 12/9/37 lettre à Roger Baldwin, NYPL, Goldman 12/9/37 lettre à Ethel Mannin, NYPL). Le contenu lui-même (Goldman 10/9/37 lettre à Mollie Steimer. NYPL) apparaît dans les chapitres IX et X.
11. L’exemple le plus flagrant de ce genre de politiciens était sans aucun doute Indalecio Prieto (1883-1962). En tant que dirigeant des socialistes « modérés », il était un ennemi juré de Francisco Largo Caballero et collabora avec les communistes comme premier ministre en mai 1937. Quelques mois plus tard, il fut évincé du pouvoir, nommé comme ministre de la Défense, lorsqu’il fut considéré comme un obstacle excessivement indépendant et facilement remplaçable par les communistes. De telles personnes n’étaient pas moins des « alliés » traîtres avant 1936 que après qu’ils aient été écartés par les communistes durant la guerre civile . Ils étaient simplement moins hardis.
12 A cette date, différentes sources soviétiques – y compris le journal Pravda – avaient exprimé ouvertement leur volonté de traiter les « trotskistes » et les anarchistes peu coopératifs en Espagne de la même façon qu’ils auraient été traités en Union Soviétique – en les exécutant ou en les emprisonnant. En fait, ils ne prirent jamais suffisamment le contrôle en Espagne pour parvenir à leur fin, au moins avec les anarchistes qui étaient trop nombreux pour s’en passer face à Franco. Néanmoins les POUMistas et les anarchistes furent durement persécutés, comme le démontrent les commentaires de Goldman dans ce chapitre. Les arrestations arbitraires, les emprisonnements et les tortures avaient déjà commencé en septembre 1936.
13. L’incident mentionné ici est probablement celui décrit dans Peirats, II, 64. La CNT en la Revolución española, trois volumes, éd. Ruedo ibérico, 1971.
14. Léon Blum (1872-1950), le dirigeant du Parti Socialiste et de son gouvernement du Front Populaire (Juin 1936 – Juin 1937, Mars-Avril 1938) avait proposé aux plus grandes puissances européenne une « politique de non-intervention » envers l’Espagne au début août 1936. Une large majorité de l’électorat du Front populaire était en faveur d’un soutien armé, ou, au moins, du maintien d’un libre transfert d’armes, de vivres et d’équipement vers la république espagnole face à l’aide massive allemand et italien aux fascistes. Mais Blum refusa de soutenir toute action qui risquait de remettre en question l’alliance avec la Grande Bretagne, la clé de voûte de la politique étrangère française à l’époque. La France calquait ses décisions sur celles de Londres et l’Angleterre préférait ne pas s’impliquer dans un engagement à l’étranger, qui risquait d’entraîner des provocations supplémentaires de l’Allemagne et de l’Italie, en soutenant leurs adversaires en Espagne. De plus, une dictature militaire conservatrice apparaissait, de toute évidence, de loin préférable pour les intérêts économiques britanniques à un gouvernement socialiste modéré, sans parler d’une expérience révolutionnaire. Par conséquent, la politique de non-intervention avait une consonance idéale et rationnelle pour le refus français et britannique de permettre une aide quelconque à la république espagnole, y compris officieuse. En même temps, elle permit à l’intervention des allemands et des italiens, faute d’un mécanisme de contrôle, de continuer comme auparavant. En outre, cela permit aussi à l’Union Soviétique de devenir de fait le seule source de soutien pour la république (à l’exception du Mexique) et de lui accorder une position de contrôle.
15. On peut trouver des détails concernant ces efforts, y compris les refus de Harold Laski et de Bertrand Russell, dans LL, II, ch. 55.
16. Ayant adopté le discours traditionnel marxiste-léniniste (et trotskiste) contre l’anarchisme nihiliste et petit-bourgeois en Espagne jusqu’en 1936, le POUM a rapidement changé de ligne au moment de la lutte contre le fascisme et le commencement de la révolution. Bien que souhaitant un gouvernement révolutionnaire, à l’opposé de la position traditionnelle anarchiste anti-statiste, les POUMistas voyaient, en pratique, la CNT-FAI soutenir leur approche. (Bientôt, nombre d’entre eux s’inquiéteront de la faculté inépuisable de la CNT-FAI pour compromettre les bénéfices de la révolution au détriment d’autres éléments au sein de la coalition gouvernementale.) Les POUMistas considéraient la force militaire et quantitative de la CNT-FAI comme essentielles, pour garder l’espoir de maintenir l’élan révolutionnaire, sinon de sauvegarder les avancée obtenues. Et comme le souligne Goldman, le soutien des anarchistes était également essentiel pour la survie des POUMistas face à leurs ennemis jurés, le parti communiste et ses maîtres soviétiques.
17. Elle fait référence ici aux verdicts des procès de Moscou d’août 1936 et janvier 1937 des principaux dirigeant bolcheviques comme Zinoviev, Kamenev, Smirnov, Radek et Sokolnikov. La principale charge retenue contre tous était qu’ils étaient au service de l’ennemi juré de Staline, Léon Trotsky, pour éliminer ce dernier et les autres membres du Politburo. Leur plan supposé était de restaurer le capitalisme et de livrer le pays à l’Allemagne et au Japon fascistes. D’autres procès de dirigeants de premier plan se tinrent en juin 1937 et mars 1938.
18. Tout comme les cargaisons d’armes soviétiques, l’aide financière collectée à l’étranger était dirigé vers Valence et Madrid, où les communistes étaient majoritaires dans le gouvernement et les forces armées, en évitant la Catalogne, sa forte présence anarchiste et ses réalisations révolutionnaires.
19. Face à l’avancée des troupes nationalistes sur Madrid, dont elles considéraient la prise comme parachevant leur victoire, le gouvernement de Caballero fit relativement peu de choses pour mobiliser la population pour défendre la ville jusqu’au dernier moment, début novembre, où la situation était désespérée (et qu’il s’enfuyait lui-même à Valence). Il ne négligea pas seulement d’organiser les mesures de défense nécessaires, telles que la constructions de fortifications. Il ne s’engagea pas activement lui-même pour la révolution sociale, par la collectivisation des terres et de l’industrie capitalistes, ni par la reconnaissance du contrôle ouvrier total. A travers de telles mesures, il aurait suscité un enthousiasme révolutionnaire bien plus grand (et la démoralisation de la paysannerie dans l’armée de Franco en même temps). Au lieu de cela, le gouvernement de Caballero voulait avant tout obtenir le soutien de la Grande Bretagne et de la France en affichant sa respectabilité libérale petite-bourgeoise – une stratégie imposée par les agents soviétiques et leurs partisans dont dépendait Caballero pour l’aide soviétique même. Caballero craignait, de toute évidence, de se reposer sur les capacités révolutionnaires et l’enthousiasme de la classe ouvrière anarchiste et socialiste qui avait des aspirations de loin plus radicales que les siennes. Il craignait également une intervention directe britannique et française contre une société résolument révolutionnaire. Dans tous les cas, dès le début, les anarchistes furent exclus du plus haut niveau de prise de décisions politiques. La collaboration avec le gouvernement à ses propres conditions ou l’alternative d’une instance de décision totalement autonome – cette dernière donnant lieu aux accusations de division du front anti-fasciste – tel était le faux choix devant lequel se trouvait les dirigeants anarchistes.

Goldman (9/2/37) écrit son inquiétude à Milly Rocker,au sujet de la dangereuse négligence du gouvernement central concernant la défense de la Catalogne.

« J’ai conscience que la concentration des défenses autour de Madrid est impérative, mais, d’un autre côté, la Catalogne est tout autant en danger, notamment venant de la mer. C’est par conséquent rien de moins qu’un crime que de laisser la Catalogne dépourvue de tout ce dont elle a besoin pour se protéger d’une possible attaque des forces de Franco, des allemands et des italiens. D’ailleurs, ces derniers ont déjà bombardé Port Bou;20 ils ont dévoilé ainsi leurs plans concernant Barcelone. Heureusement nos camarades se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas continuer indéfiniment à envoyer des armes, des hommes et du ravitaillement à Madrid – non seulement parce qu’ils doivent se préparer à affronter eux-mêmes l’ennemi, mais aussi les forces communistes.
Grâce à la générosité de nos camarades, ils sont devenus de plus en plus puissants et contrôlent désormais Madrid. Ils ont interdit le journal de la CNT-FAI (pas pour longtemps, sois-en sûre), et celui du POUM, ce qui est clairement destiné à montrer ce qu’ils se proposent de faire, même si ils ne sont pas capables de l’appliquer à la CNT-FAI. »

Dans une lettre au New Statesman 21 un mois plus tard (2/3/37), Goldman prend la défense du POUM espagnol contre les accusations communistes de « fascisme . »

« Je ne suis pas marxiste et ne suis pas d’accord avec le POUM. Mais par justice envers ce parti dont les hommes se battent héroïquement sur tous les fronts, je ne peux que souligner qu’il est scandaleux de la part des communistes, de l’accuser de fascisme. C’est le problème avec les communistes. Dans leur croyance jésuitique que ‘la fin justifie les moyens’, ils s’abaisseront à toutes les méthodes possibles, peu importe si elles sont répréhensibles, dans leurs relations avec leurs opposants. C’est une vieille et douloureuse histoire que ceux qui jouent avec les communistes ont encore à apprendre. »

Dans une lettre du 1/4/37 à l’anarchiste Boris Yelensky de Chicago, Goldman affirme que l’aide soviétique a été livrée à l’Espagne à la seule condition que soit étouffée toute critique envers les communistes.

« Il est bien sûr stupide de qualifier le POUM de ‘trotskiste ». Trotski lui même l’a répudié. Il est en fait dans l’opposition au régime de Staline. C’est tout. C’est pourtant suffisant pour être traqué jusqu’à la tombe par Staline, le Torquemada moderne,22 et ses satrapes à travers le monde . . . .
. . . En ce qui concerne la position malheureuse envers la Russie adoptée par nos camarades, je suis complètement d’accord avec toi pour dire que c’est une chose terrible – pas seulement parce qu’il s’agit en quelque sorte d’une trahison envers nos camarades emprisonnés en Russie, mais parce que cela agit aussi de manière néfaste sur nos camarades espagnols eux-mêmes. Qu’on le considère sous n’importe quel angle, et leur décision a bien sûr été motivée par le danger immédiat du fascisme, le fait que Franco tenait et tient toujours le peuple espagnol à la gorge ne minimise pas cette décision malheureuse prise par nos camarades. Je peux seulement te dire que j’ai protesté. Je ne connaissais pas tous les détails lorsque j’étais en Espagne. J’ai appris depuis que la bande maudite en Russie avait offert son aide aux forces espagnoles anti-fascistes sous forme d’armes et de vivres à la seule condition d’un arrêt complet de toute propagande anti-soviétique.23 Si la CNT-FAI avait été la seule organisation engagée dans la lutte, je ne pense pas que nos camarades aurait fait cette concession, mais tu ne dois pas oublier qu’ils ne sont qu’une fraction de partis alliés dans la lutte anti-fasciste. Si nos camarades avaient refusé et la Russie s’était abstenue d‘envoyer des armes, il est raisonnable alors de penser que Franco contrôlerait aujourd’hui la totalité de l’Espagne – ce qui aurait entraîné l’extermination non seulement de la CNT-FAI, mais aussi de la moitié du peuple espagnol. J’imagine que la CNT-FAI a pensé qu’elle ne pouvait pas assumer une telle responsabilité.
Il va sans dire qu’elle aurait été tenu responsable de la victoire de Franco, mais je ne pense pas que cela a constitué le facteur décisif de sa décision. Ce fut davantage le sentiment que si elle refusait, elle mettrait en péril la vie de millions de personnes et leurs réalisations extraordinaires. Cela dit, je n’excuse pas les concessions; j’essaie seulement d’expliquer les possibles motivations qui ont poussé nos camarades à dédire les nôtres en prison et leurs propres traditions. »

Juste après la confrontation armée entre les anarchistes et leurs « alliés » à Barcelone (9/5/37), Goldman partage avec Max Nettlau son analyse quant aux buts soviétiques en Espagne et leur utilisation du terme « démocratique » pour les atteindre.

« En admettant que les armes russes étaient nécessaires pour sauver la situation des anti-fascistes, était-il nécessaire pour autant d’en faire plus qu’une transaction, pour laquelle l’Espagne paie chèrement en or, et la CNT en perdant la plupart de ses positions et de sa force ? Personne, ayant une vision claire de la situation, ne peut être aveuglé par la motivation du soudain ‘intérêt’ russe après trois mois et demi de lutte anti-fasciste en Espagne. Aujourd’hui, les mêmes personnes qui louaient Staline hier commencent à prendre conscience du motif réel; la seule raison était de prendre possession de Madrid et, si possible, de renforcer les forces armées communistes dans le reste de l’Espagne, en prévision de « l’heureux » moment où les anarchistes seraient exterminés comme en Russie. Pour bien faire, j’aurais du dévoilé cela à l’opinion publique. J’aurais du écrire sur ce sujet. Mon silence, dans une certaine mesure, consent à la trahison de nos camarades en Russie . Je l’admet bien volontiers. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas exposer Federica et les autres dans notre presse à l’étranger. Et tu arrives et m’incendie 24 parce que j’ai osé, s’il vous plaît, expliquer quelques gaffes faites par des membres dirigeants de la CNT-FAI. Je considère cela pour le moins désobligeant . . . .
. . . Ce qui est de la plus haute importance, c’est que nos camarades en Espagne ont ouvert les yeux; qu’ils sont conscients maintenant du danger que représentent partout les marxistes, et qu’ils ont donné l’alerte ouvertement dans leurs journaux et bulletins. Les jésuites du type Staline sont durs à la tâche et préparent toute sortes de pièges pour nos camarades; ils travaillent d’arrache-pied dans tous les pays.En Angleterre, ils font circuler la rumeur que la Catalogne sabote la défense de Madrid. Ils ont même réussi à influencer le Manchester Guardian, comme tu le verras en lisant la lettre de protestation que je leur ai envoyée et qu’ils ont publié le 24 avril. En fait, leur découverte soudaine de la Démocratie comme belle promise n’est rien d’autre que l’intention délibérée du gouvernement soviétique de détruire la révolution en Espagne et il ne perd pas de temps pour cela. Je ne serais pas surprise si Caballero et les communistes s’apprêtaient à une paix séparée avec Franco, sous réserve que ce dernier leur garantisse de sauvegarder leur misérable peau. Tout cela n’aurait jamais du arriver. Mais c’est arrivé, malheureusement, suite aux concessions de nos camarades de la CNT-FAI. »

Les événements de mai à Barcelone incitèrent Goldman à rédiger son premier article incendiaire sur le rôle communiste en Espagne publié dans le numéro du 4/6/37 de Spain and the World.

« Les événements de ce mois en Espagne démontre de façon éloquente que la broyeuse politique soviétique ne fait pas seulement son travail criminel en Russie mais également dans d’autres pays.
Les événements de Barcelone des deux dernières semaines ont démontré combien certains camarades de la CNT-FAI ont été naïfs de croire que Staline avait commencé à envoyer des armes pour l’Espagne au nom de la solidarité révolutionnaire, ou qu’il puisse jamais y avoir alliance entre l’eau et le feu. Au-delà du fait que Staline a attendu trois mois et demi, la période la plus critique de la révolution et du combat anti-fasciste, avant de commencer à envoyer des armes, qui aurait du prouver à nos camarades et à toutes celles et ceux qui réfléchissent que l’homme attendait la décision de ses alliés – la France – et qu’il ne se souciait que peu des sacrifices quotidiens de la lutte anti-fasciste en Espagne. Cela aurait du aussi leur démontrer que Staline avait envoyé des armes en échange de l’or et qu’il avait imposé des conditions à la CNT-FAI qui avaient malheureusement largement entravées les deux organisations.Une de ces conditions mentionnait qu’aucune critique ou propagande anti-soviétique ne serait publiée dans la presse anarchiste. L’autre était que les émissaires soviétiques aurait le total contrôle du dispositif de défense de Madrid. Il ne se serait jamais parvenu à ce résultat si Durruti n’avait été lâchement assassiné. Je n’avais pas cru les rumeurs, alors que je me trouvais à Barcelone, selon les quelles il avait été liquidé par un communiste. Mais aux vues des événements des deux dernières semaines, je comprend que cette rumeur comporte plus de vérité que de fiction.25 Durruti était un stratège bien trop astucieux et totalement cohérent avec ses idées et n’aurait jamais accepté aucun marchandage politique avec les communistes . Ceux-ci ne mirent pas longtemps avant que de tirer avantages de ces conditions. Ils ne se renforcèrent pas seulement quantitativement, il en arrivait quelquefois 2 000 par semaine en Espagne, mais un grand nombre d’armes envoyées pour la défense de Madrid allaient au quartier général communiste pour armer leurs hommes. L’étape suivante dictée par Staline était de changer le slogan de la défense de la révolution par la défense de la démocratie, le genre de démocratie que les vieux policiers et la classe moyenne réactionnaires voulaient voir restaurer afin de détruire les réalisations de la CNT-FAI et écraser la révolution. Il ne fait aucun doute que ce « grand rêve » de Staline était partagé par les autres puissances qui étaient en faveur d’un quelconque marché avec Franco afin de rétablir la « paix ». Il est difficile d’expliquer autrement l’arrivée en hâte des navires de guerre français et britanniques au moment même où était mis en œuvre ce complot bien préparé, à savoir l’attaque du central téléphonique – le point le plus stratégique de Barcelone . Au même moment, d’ailleurs, des attaques similaires eurent lieu à Tarragone et Lérida, à 250 kilomètres de Barcelone. Naturellement, nos camarades ont défendu leurs positions. On ne pouvait pas attendre autre chose d’eux. Ils avaient pris conscience qu’ils avaient déjà fait plus de concessions qu’ils n’auraient du. Autrement dit, les anarchistes ne furent pas à l’origine de l’attaque. Et faire autre chose que se défendre aurait signifier émasculer la révolution.
Les auteurs du complot ne se contentèrent pas d’une simple attaque au grand jour. Ils perquisitionnèrent l’ appartement d’un éminent anarchiste italien qu’il partageait avec un camarade; ils confisquèrent tous leurs documents et matériel, ils les arrêtèrent et les emmenèrent soi disant au quartier général de la police. Le lendemain, on les retrouva tous les deux abattus dans le dos exactement comme les nombreuses victimes de Mussolini et Hitler. L’un d’eux, Camillo Berneri, était l’un des plus éminents anarchistes italiens. Avant l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il était professeur de philosophie à l’université de Florence. Il avait été harcelé par Mussolini alors qu’il était encore en Italie puis poursuivi jusqu’en France où on lui rendit la vie impossible. Berneri se précipita en Espagne dès les tous débuts de la révolution, le 19 juillet et mit ses compétences au service de la CNT-FAI. Il organisa la première colonne italienne. Il combattit sur de nombreux fronts et il était l’âme de tous les italiens à l’arrière. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de faire connaissance avec Berneri et j’ai découvert en lui une des personnalités les plus gentille et chaleureuse, en plus d’être brillante. Les communistes, avec les forces fascistes, ont assassiné Berneri parce que, comme Durruti, il était en travers de leur chemin. Il était trop franc, trop cohérent et sa vision était claire. Il avait vu ce qui se préparait et prévenait les camarades.
Il est néanmoins certain que Staline et ses associés ont fait leur calcul sans prendre en compte le fait que les ouvriers espagnols, avec leur passé d’une lutte incessante depuis un siècle pour le communisme libertaire et une base fédéraliste pour une nouvelle société économique et culturelle, ne peuvent être soumis par la dictature et le fascisme comme cela fut le cas dans d’autres pays. Depuis la nuit des temps, les seigneurs féodaux espagnols, l’Église, la Monarchie, ont essayé d’écraser l’esprit rayonnant de la liberté des masses espagnoles. Leur succès fut toujours de courte durée. Car les ouvriers espagnols aiment davantage la liberté que leur propre vie et aucun pouvoir sur terre n’éradiquera cet amour.
Certes, la réaction est de nouveau au premier plan en Espagne, nos camarades lâchement assassinés au cœur de la nuit et la CNT-FAI trahie une fois de plus. Mais personne s’étant rendu en Espagne, ayant côtoyé les masses espagnoles dans les villes et les campagnes, ne peut croire un seul moment que les vieux maîtres de de nouveaux habits seront capables d’imposer durablement leur volonté aux ouvriers. »

Dans une lettre de juin 1937 à l’avocat américain Arthur Ross,26 Goldman exprime son angoisse persistante devant les succès de la propagande soviétique et le formidable choc suite aux événements de mai.

« Il est terrifiant de voir comment un mythe se perpétue. Même les soi disant intellectuels ne sont pas épargnés par ses effets hypnotiques. Jamais au auparavant, le mythe bolchevique n’a autant démontré ses considérables ramifications dévastatrices que lors de la première semaine de mai à Barcelone. Il y a vingt ans, Lénine et ses camarades tenaient la démocratie, telle que incarnée par Kerensky,27 comme méprisable et condamnable pour être l’institution la plus vile du monde.Ils n’auraient de repos avant que d’avoir exterminé tous ceux qui parlaient au nom de cette démocratie. Aujourd’hui, les partisans de Lénine, avec Staline à la barre, célèbrent la fête de la démocratie et essaient d’exterminer tous ceux qui se sont aperçus qu’elle n’était que la perpétuation bourgeoise de la classe capitaliste.Bien que liés à un Front Uni avec les anarchistes et autres composantes politiques dans le but d’exterminer le fascisme, les communistes à Barcelone ont rejoint une conspiration mûrement réfléchie pour détruire les anarchistes et annihiler leurs réalisations révolutionnaires. Ils sont guidés en cela par la poigne de fer de Staline dont la volonté impériale a choisi la démocratie comme camarade de route. Malgré cela, le monde soit disant radical continue la perpétuation du mythe, clamant sur tous les toits la caractère révolutionnaire de Staline et de son régime, déformant les propos et donnant une fausse image de quiconque qui n’est plus dupe.
Je n’ai pas besoin de te dire quel choc a représenté pour moi les récents événements de Barcelone. En fait, il me plongent dans le même état de dépression que celui provoqué par la mort prématurée de A.B. [Berkman]. A l’époque alors, j’avais senti le sol se dérober sous mes pieds, la vie avait perdu tout son sens. « 

20. Port Bou est à environ 120 kilomètres de Barcelone, sur la côte méditerranéenne et très proche de la frontière française.
21. Le New Statesman était une revue radicale britannique fondée en 1912 par Sidney et Béatrice Webb. En 1931, Kingsley Martin en est devenu l’éditeur et la revue plus pro-soviétique et anti-fasciste. En 1938 le New Statesman refusa de publier les articles de George Orwell envoyés d’Espagne parce qu’il y critiquait les méthodes soviétiques.
22. Tomas de Torquemada (1420-98) était le prêtre du roi Ferdinand et de la reine Isabella d’Espagne. En 1492, il dirigea le mouvement destiné à expulser les juifs et fonda, l’année suivante, l’ Inquisition espagnole – l’initiative terroriste pour éradiquer les « hérétiques » par le biais de simulacres de procès et la torture.
23. Au bout de quelques mois, même la mobilisation « anti-fasciste » des partis communistes avait commencé à s’affaiblir. Staline cherchait désespérément à paraître respectable aux yeux de la France et de la Grande Bretagne pour obtenir leur soutien dans la lutte contre Hitler, ou, plus tard, pour ouvrir la porte à un accord avec ce dernier, comme ce fut le cas en 1939.
24 Dans une lettre de Nettlau à Goldman du 3/8/37. Il y critique sa référence aux erreurs des dirigeants de la CNT- FAI, dans une lettre du 25/1/37 reproduite dans Spain and the World, le 5 février 1937.
25. Abel Paz, le biographe de Durruti, débat de cela et d’autres hypothèses en détail (part IV dans l’édition française de son livre, Durruti: Le Peuple en armes [Paris: Éditions de la Tête de Feuilles,
1972] .
26. Arthur Ross (1886–1975). avocat de New York, qui avait rencontré Goldman à Paris en 1924 et qui était devenu son représentant légal en Amérique. Il a aidé à négocier, avec Alfred Knopf, la publication de Living My Life et faisait partie du groupe qui a aidé à organiser sa visite en Amérique en 1934.
27. Alexander Kerensky était un dirigeant de l’aile droite du Parti Socialiste Révolutionnaire au moment de la révolution. Il fut ministre dans plusieurs gouvernements provisoires après la révolution de février 1917, puis avait dirigé son propre gouvernement à partir du 21 juillet jusqu’au coup d’état mené par les bolcheviques quelques mois plus tard. 

Dans un autre article publié le 2/7/37, Goldman poursuit sur le même thème, voyant un accord de facto entre le fascisme et la dictature « révolutionnaire ».

« L’avènement de la dictature et du fascisme a conduit à une effroyable indifférence envers les crimes les plus abominables. Il fut un temps où les abus politiques, dans tous les pays, ont entraîne une riposte immédiate de la part des libéraux et des révolutionnaires. Ce fut le cas, en particulier avec les victimes du tsarisme : plus d’un combattant héroïque en Russie a été sauvé de la mort ou de la déportation par l’action conjointe et les protestations émanant du monde entier. Tout ce merveilleux esprit de solidarité et de camaraderie a disparu depuis que le fascisme et la dictature ont infesté tous les bords. C’est tout juste si une voix indignée s’élève, aussi odieux que soient les crimes commis en leur nom. En réalité, ils sont accepté comme allant de soi et inhérents à la dictature comme rédemptrice de la race humaine.
L’accord stupéfiant entre fascisme et dictature est encore apparu au grand jour au travers de deux crimes récents. A savoir le meurtre de deux anarchistes, le professeur Camillo Berneri et son camarade Barbieri, par la police communiste à Barcelone, et le meurtre tout aussi ignoble du professeur Carlo Rosselli 28 et de son frères par les brutes fascistes. Ils utilisent tous les mêmes méthodes pour éliminer leurs opposants politiques. Ils ne prennent pas seulement leur vie, ils salissent aussi leur mémoire. Ainsi, Staline propage l’histoire infâme que le Russie est devenue un bas-fonds pour les « espions et les traîtres trotskistes » déclarés et les escrocs de tous genres. Mussolini, pour sa part, proclame la conversion des anti-Fascistes à sa cause.29 Il les décrit comme de misérables mauviettes et renégats qui se sont rendus compte de leurs erreurs. »

Un mois plus tard, (10/8/37), Goldman informe Milly Rocker de la répression meurtrière continuelle des anarchistes espagnols.

« Les communistes criminels et la réaction la plus noire sont désormais au pouvoir et nos gens ont perdu toute leurs positions . . . . Cela me brise le cœur d’apprendre quotidiennement l’arrestation de centaines de camarades, l’expulsion des camarades étrangers venus aider et les assassinats au grand jour des nôtres. Il est certain qu’il est dangereux de se rendre en Espagne aujourd’hui. »

Pleinement consciente des dangers qu’elle courre lors de son nouveau séjour en Espagne, identifiée comme une détractrice déclarée des communistes, Goldman assure son ami Roger Baldwin qu’elle y est préparé soigneusement (12/9/37).

« Oui, cher Roger, je vais en Espagne. Je m’envole de Marseille ce mercredi…. Je suis bien consciente du danger et des risques qui m’attendent. Mais je dois y aller ….
… Cher Roger, J’entre dans la cage aux fauves. Quoiqu’ils me fassent, je veux que toi et mes autres amis sachent que j’espère mourir comme j’ai vécu. Certes, personne ne peut dire comment il réagira sous la contrainte. Je peux seulement espérer être assez forte pour ne pas « confesser » ou « désavouer », ni ramper dans la poussière de ma vie. J’ai préparé une déclaration envoyée à Stella et d’autres camarades, à rendre publique si il m’arrivait quelques chose.30 . Je le fait parce que je ne veux pas que les mêmes misérables mensonges que ceux répandus sur les malheureuses victimes du régime de Moscou soient proférés contre moi par les communistes espagnols. Je sais qu’ils essaieront de ternir mon intégrité révolutionnaire. Mais ils n’y parviendront pas avec ma dernière déclaration pour dénoncer leurs mensonges.
Ne crois pas que je prend au tragique mon voyage en Espagne. Je veux simplement être prête, et que mes amis le soient aussi. C’est tout. « 

Tout juste revenue de l’atmosphère opprimante de l’Espagne républicaine, (18/11/37), Goldman informe Ethel Mannin de sa ferme intention de dénoncer les méthodes communistes.

« Très chère, j’aurais souhaité que tu sois là et que je puisse te parler de la tragédie en Espagne, de la trahison des communistes et de l’équipe de Negrin. Tout cela est trop accablant pour être écrit dans une lettre, surtout en ce moment où je dois me préparer à une réunion de notre groupe pour faire un compte-rendu sur la situation. J’aurais peut-être le temps de t’écrire plus longuement la semaine prochaine. Pour l’instant, sache seulement que les prisons sont emplis d’hommes et de femmes de la CNT-FAI et du POUM, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux, sinon les plus ignobles mensonges, que Barcelone est lentement condamnée à la soumission et que la révolution est enchaînée et bâillonnée, même si l’esprit révolutionnaire est toujours vivant. Je ne sais pas ce qui va en sortir. Je sais seulement que je dois gueuler contre la bande criminelle dirigée par Moscou qui ne se contente pas seulement d’étouffer la révolution et de la CNT-FAI. Elle a saboté délibérément et continue de le faire, le front anti-fasciste. Je ne connais pas un autre exemple similaire de trahison. . Judas a seulement trahi le Christ, les communistes ont trahi tout un peuple. Ils n’ont rien fait d’autre que les puissances européennes qui sont restées passives alors que le peuple espagnol était livré au couteau de Franco. Et qu’en est-il du prolétariat international? N’a t’il pas joué un double jeu avec ses protestations de solidarité ouvrière? Tous ont joué le rôle de Judas Iscariote en Espagne. Mais aucun d’eux ne l’a fait de façon si délibérée et si éhontée que les hommes de mains de Staline. Oh ma très chère, ma colère déborde. Je dois, je dois gueuler contre toute cette meute. Je sais que j’aurai les plus grandes difficultés à me faire entendre. Mais j’essaierai autant que faire se peut. »

Le lendemain, écrivant aux Rocker, Goldman déplore l’emprisonnement des militants anarchistes et appelle à une réaction efficace quelle qu’elle soit. Les lettres de protestation du Comité Nationale de la CNT au régime de Negrin n’ont eu aucun effet. Les prisons restent pleines de soi disant « trotskistes »,31 et de nombreuses victimes sont simplement arrêtées dans la rue et disparaissent. Goldman dénonce aussi le prélèvement d’armes dans les tranchées anarchistes sur le front :

« Le front d’Aragon été saboté de manière criminelle à partir du moment où des armes sont arrivées de Russie. Mais ce que ne savent que très peu de personnes, c’est que, dans les tranchées de Madrid, nos divisions sont obligées de mendier chaque munition.32 Je parle en toute connaissance de cause, j’y suis allée. Nos secteurs comprennent 56 000 membres de la CNT-FAI , et j’ai pu faire la comparaison entre l’homme qui les commande et ce charlatan de Miaja ».33

En même temps, elle admire les réalisation des Brigades Internationales, tout en déplorant la publicité qui en est faire dans le monde entier au détriment des anarchistes. En effet, bien que ces derniers avaient démontré un courage extraordinaire sur le front, ils s’étaient vus délibérément refuser l’entrée dans les forces aériennes de la république, contrôlées exclusivement par les communistes. La seule façon dont quelques membres de la CNT furent admis fut en reniant leur appartenance.

Cet article détaillé sur la répression politique dans l’Espagne républicaine ; publié dans Spain and the World quelques semaines seulement après son retour en Angleterre (10/12/37), rend enfin publique l’angoisse de Goldman sur cette question.

« Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes; Mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC, [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,34 le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis arrivée le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camardes et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau , donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme. »

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein, le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.36 La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM 37 Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin et une photo de Rosa Luxembourg,39 alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme.  » Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.40

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer 41 fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres,42 qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. . Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense. »

28. Carlo Rosselli (1899-1937) était un intellectuel et journaliste libéral italien anti-fasciste en exil en France depuis son évasion des prisons italiennes en 1929. Il participa très activement, avec Berneri, à organiser les exilés italiens en unité combattante contre les fascistes espagnols à l’automne 1936. Il considérait ces combattants comme le noyau dur d’une future armée qui combattrait Mussolini. Rosselli a été assassiné en juin 1937, en même temps que son frère Nello, par des fascistes français sympathisants du régime mussolinien. Roselli était en France pour se soigner des blessures reçues en Espagne alors qu’il combattait au sein de la colonne italienne « Giustizia and Liberta« , composée d’anarchistes et de libéraux et indépendante des Brigades Internationales.
29. Pour jeter la confusion parmi ceux qui l’accusait d’avoir commandité l’assassinat de Rosselli, Mussolini a affirmé que celui-ci s’était récemment converti aux idées fascistes et avait été, par conséquent, exécuté par ses ex-camarades.
30. C’est son « testament politique » Voir note 10 ci-dessus.
31. Voir note 17 ci-dessus.
32. On peut trouver de plus amples détails concernant le sabotage communiste criminel délibéré des unités anarchistes dans le ch.23 de Peirats, Anarchists in the Spanish Revolution et dans les chs. 34-35, vol.III de son La CNT…
33. Le général Jose Miaja (1878- 1958), officier de carrière de l’armée d’orientation républicaine modérée, fut nommé par Caballero pour commander la défense de Madrid en novembre 1936. Largement dépendant des armes et des troupes communistes, Miaja a adhéré au parti pour sa protection personnel, après quelques semaines, et a agi sous ses ordres pour le commandement des opérations militaires sur ce front. Il a été nommé président suite au putsch du colonel Casado à Madrid en mars 1939 contre le gouvernement républicain de Negrin.
34. Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.
35. La visite de Goldman et de Hanns-Erich Kaminski est décrite dans le livre de ce dernier Ceux de Barcelone, [Denoël, Paris, 1937 (réédition : Éditions Allia, Paris, 2003]
36. Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.
37. Kurt I.andau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman . Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste- fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme: Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).
38. Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Comintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.
39. Luxembourg était une dirigeante socialiste révolutionnaire , co-fondatrice du parti communiste en Allemagne. En a été assassinée en 1919 pour son rôle dans le soulèvement spartakiste de Berlin contre le régime socialiste bourgeois modéré établi à la fin de la première guerre mondiale. Proche de Trotski, par son tempérament et ses idées, elle fut dénoncée après sa mort comme trotskiste par Staline en 1932.
40. On peut trouver la description de son arrestation et de son emprisonnement dans son article cité note 37. En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.
41. voir chapitre I section II.
42. Goldman avait, à ma connaissance, des contacts directs très positifs avec tous ces écrivains européens, à l’exception de Gide et Silone .

Le discours de Goldman à la mi-décembre 1937 au congrès de l’AIT à Paris inclut cette attaque cinglante contre la stratégie des communistes en Espagne.

« La Russie a plus que prouvé la nature de ce monstre [la dictature]. Au bout de vingt ans, elle se nourrit toujours du sang versé par ses créateurs. Son poids écrasant ne se fait pas sentir uniquement en Russie Depuis que Staline a entrepris l’invasion de l’Espagne, l’avancée de ses hommes de mains ne laisse que mort et ruines derrière elle. La destruction de nombreuses coopératives, l’introduction de la Tchéka et de ses « gentilles » méthodes de traitement des opposants politiques, l’arrestation de milliers de révolutionnaires et le meurtre au grand jour de nombreux autres. C’est cela et plus encore que la dictature de Staline a apporté à l’Espagne lorsqu’il a vendu des armes au peuple espagnol en échange de son or. Inconsciente des ruses jésuitiques de « notre bien-aimé camarade » Staline, la CNT-FAl ne pouvait pas imaginer dans ses rêves les plus fous les objectifs sans scrupule des buts cachés derrière le semblant de solidarité de la vente d’armes…
Ma consolation est que, malgré tous ses efforts criminels, le communisme soviétique ne s’est pas enraciné en Espagne. Je sais de quoi je parle. Lors de mon dernier séjour là-bas, j’ai pu me rendre compte que les communistes avait échoué complètement à gagner la sympathie du peuple : bien au contraire, ils n’ont jamais été autant haï par les ouvriers et les paysans que maintenant.
Il est vrai que les communistes sont au gouvernement et détiennent un réel pouvoir politique – qu’ils utilisent au détriment de la révolution, de la lutte anti-fasciste et contre le prestige de la CNT-FAI. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, je n’exagère d’aucune façon lorsque j’affirme que, sur un plan moral, la CNT a gagné de loin. En voici quelques preuves.
Depuis les événements de mai, le tirage du journal de la CNT a pratiquement doublé, alors que les deux journaux communistes ne tirent que 26 000 exemplaires. La CNT seule vend 100 000 numéros en Castille. C’est la même chose pour notre journal, Castilla Libre. En plus, il y a Frente Libertario, avec un tirage de 100 000 exemplaires.
Le fait qu’il y a peu de participation lorsque les communistes organise une réunion est encore plus significatif. Lorsque la CNT-FAI fait la même chose, les salles sont pleines à craquer. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte par moi-même. Je suis allée à Alicante avec la camarade Federica Montseny et bien que le meeting se soit tenu dans la matinée et qu’il se soit mis à pleuvoir abondamment, la salle n’en était pas moins pleine comme un œuf. Le plus surprenant, c’est que les communistes puissent tout contrôler ; mais c’est une des nombreuses contradiction de la situation en Espagne. »

A Harry Weinberger, son avocat du temps de son procès lors de sa campagne U.S anti-conscription, Goldman insiste sur le fait que les communistes se vendraient aux fascistes plutôt que de voir les anarchistes gagner en Espagne (4/1/38).

« Si le gouvernement Negrin-Prieto et les communistes n’avaient pas saboté le front d’Aragon, Franco en aurait aurait été repoussé depuis longtemps. Cela peut sembler absurde mais il est vrai que Negrin, Prieto et les communistes préféreraient accepter n’importe quel armistice plutôt que de voir la CNT-FAI victorieuse. C’est la plus immonde trahison que le monde a jamais vu. Alors, tu sais pourquoi je continue à crier même si c’est dans le désert. »

Le même jour, Goldman rappelle à son ami et associée Ethel Mannin  membre du ILP) la distinction vitale entre les approches anarchistes et marxistes (y compris du ILP et du POUM espagnol).

« Ne vois-tu pas, très chère, que les marxistes ne peuvent tout simplement pas abandonner l’idée du « politique », comme pouvoir de gouvernement. Il n’admettront pas la différence entre le politique et les forces sociales. C’est le fossé qui sépare les marxistes et les anarchistes et qui ne sera probablement jamais comblé. C’est déjà clairement exprimé dans le Manifeste du POUM reproduit dans le bulletin du ILP.
Tu sais ce que je pense des persécutions envers le POUM, et combien j’ai essayé de l’aider; mais cela ne me fait pas oublier le fait que le POUM est à la remorque de la CNT (et pas de la FAI cependant),parce que la CNT représente une force sociale formidable ce qui n’a jamais été le cas du POUM. L’objectif du POUM lors des événements de mai était en réalité de se servir de la CNT pour prendre le pouvoir. Si il avait réussi et si il avait mis en place la dictature qu’il souhaitait, je suis certaine, puisqu’il a fait la même chose avec la CNT-FAI que Trotski avait fait avec les anarchistes russes et les marins de Kronstadt, il aurait exterminé les anarchistes en Espagne. Dans ses rapports avec nous, le POUM n’est pas différent des autres communistes, même si il est opposé à Staline …
Le problème, c’est que ce que Padmore,43 Conze et les autres entendent par « révolutionnaire », c’est en fait la ligne de leur parti, ce qui est tout à fait différent. J’ai déjà dit que leur signification de « révolutionnaire » c’était la prise du pouvoir. Je sais que ce serait un pouvoir ouvrier, la capture de l’appareil politique. C’est précisément ce que Lénine et les premiers bolcheviques idéalistes entendaient par là. Vois ce qu’il en a sorti. Après tout, les trotskistes et les groupes du ILP sont aussi vulnérables. Ils parlent de « Gouvernement Ouvrier Maintenant » et je suis certaine qu’ils le pensent sincèrement. Les problèmes ne commenceront que lorsqu’ils seront pris dans l’engrenage. Ils ne seront pas capables de maîtriser les événements et deviendront des dictateurs,, exactement comme Lénine, Trotski et les autres. Staline n’est que la forme caricaturale de la dictature. »

Quelques jours après, (10/1/38), Goldman informe le philosophe américain John Dewey44 que Staline surestime son influence en Espagne.

« L’ironie de toutes les tactiques bolcheviques est que, bien qu’elles soient dictées par Staline, les pauvres diables qui exécutent ses ordres doivent, tôt ou tard, lui rendre des comptes. Ainsi, le consul soviétique Antonov-Ovseenko, qui avait négocié les ventes d’armes à l’Espagne, a été rappelé à Moscou et emprisonné, si il n’est pas déjà fusillé.45 Staline présume de ses forces dans sa mégalomanie qui lui fait penser que le peuple espagnol acceptera aussi servilement ses méthodes que ne l’a fait le peuple russe. En réalité, les communistes avec tous leurs pots-de-vin déprimants n’ont pas pris racines dans le peuple espagnol ».

Cet extrait d’un discours public prononcé le 14/1/38 analyse les grandes lignes qui influent sur la politique de Staline envers Espagne.

« Le rôle abjecte de l’homme à la tête de la république socialiste est plus abominable que ce crime [la trahison de l’Espagne par les démocraties occidentales]. Sa trahison du peuple espagnol et de la révolution dépasse de loin le crime des autres pays …. Aucun discours ne peut cacher le fait que Staline a saboté la révolution espagnole.
Pendant les premiers trois mois et demi de la lutte contre le fascisme et de la révolution, la presse soviétique n’a prêté que peu d’attention aux événements d’Espagne qui faisaient vibrer le monde entier. Mais même ses fades récits suffisaient à susciter la sympathie du peuple russe . Il y eut des manifestations de masse et d’abondantes collectes de fonds dans les usines, les mines et les magasins pour venir en aide à la révolution. Pour quelques obscures raisons, tout cela prit fin soudainement. Mais la raison n’était pas difficile à trouver. Staline était trop occupé à liquider la vieille garde bolchevique et à convaincre les ouvriers soviétiques de l’infamie de ces vieux révolutionnaires pour permettre la renaissance de la révolution en Russie, inspirée au peuple par celle d’Espagne.
Lorsque la Russie soviétique s’est enfin décidée à envoyer des armes aux anti-fascistes, ce n’était en aucune manière en raison de la solidarité de classe, mais en raison de l’importance d’une forte présence en Espagne pour sa politique étrangère.46 Et, tout aussi important, pour mettre la main sur l’or avec lequel le gouvernement central de Valence offrait de payer en échange des armes russes.47 . . . On ne peut pas attendre des communistes, jeunes et sincères, mais désespérément aveugles, à travers le monde, qu’ils connaissent toutes les combines acrobatiques tordues des coulisses de la diplomatie mondiale … La machine de propagande stalinienne a travaillé jour et nuit pour faire savoir que son maître avait sauvé les espagnols. Le monde devait néanmoins apprendre qu’en plus des armes, jamais très nombreuses, Staline avait envoyé sa « bénédiction » communiste: les méthodes de son Guépéou et sa Tchéka pour extorquer des confessions. »

Dans cette lettre du 28/4/38 au vieil anarchiste américano-italien Carlo Tresca,48 Goldman compare la politique de Staline en Espagne avec sa trahison des communistes chinois dix ans auparavant.

« La notion que la fin justifie les moyens a conduit Staline à non seulement trahir la révolution et le peuple russe, mais aussi le peuple espagnol et chinois. Tu ne sais probablement pas que pendant des années, des millions de roubles ont été déversés en Chine pour bâtir une formidable armée communiste chinoise. Des dizaines de milliers de jeunes chinois enthousiastes ont perdu la vie, massacrés par Chiang Kaï-chek. 49 Lorsque Staline, pour des raisons de politique étrangère, a décidé de frayer avec les gouvernements impérialistes, l’ordre fut donné à la courageuse armée chinoise de se dissoudre et de se soumettre à l’autorité de l’homme même qui avait couvert le sol chinois du sang des victimes de Staline,50 qui fait la même chose en Espagne. Les historiens dans le futur démontreront le fait que,en envoyant des armes à l’Espagne après la période la plus critique de trois mois et demi, Staline a aussi envoyé ses émissaires pour détruire de fond en comble toutes les magnifiques réalisations de la CNT et de la FAI. Qu’ils n’aient pas réussi comme ils l’espéraient est du au fait qu’ils ne sont jamais parvenus à s’implanter parmi le peuple espagnol, mais ils ont fait assez de dégâts pour rendre plus facile que ne l’aurait été autrement la progression de Franco. Plus que cela, leur pouvoir au sein du gouvernement leur a permis de corrompre les milices, d’avantager leurs camarades, seulement parce qu’ils étaient membres du parti communiste et cela même si ils étaient incompétents comme dirigeants ou officiers. Crois moi, je n’exagère pas quand je dis que c’est entièrement de la faute des communistes si de si nombreuses villes importantes comme Belchite, Teruel et autres ont été perdues face aux hordes italiennes et allemandes de Franco.51 Malheureusement la situation en Espagne est si grave et si désastreuse qu’il est impossible aujourd’hui de clouer les maudits communistes et leur maître Staline au pilori qu’ils méritent. Mais l’histoire a sa manière propre de faire connaître la vérité, même si cela prend du temps. »

43. George Padmore, de Trinidad, était une figure intellectuelle clé du début de la revendication de l’indépendance africaine et de l’unité pan-africaine. Avant d’adhérer au ILP, il était un important dirigeant du Komintern pour les affaires africaines.
44. John Dewey (1859 – 1952). Philosophe américain et éducateur progressiste dont les travaux ont eu quelque influence sur la conception de l’Ecole Moderne de Stelton, New Jersey. Il était un ami de Goldman et avait signé la pétition pour son retour en Amérique au début des années 1930. Il s’est battu également contre la menace d’expulsion de France de Berkman et a présidé la commission d’enquête sur les accusations de Staline envers Trotski.
45. Proche assistant de Trotski et chef de l’assaut contre le Palais d’Hiver de novembre 1917 à St. Saint-Pétersbourg, Vladimir Antonov-Ovseenko faisait partie du premier gouvernement de Lénine. En 1923, il s’est rangé du côté de Trotski contre Staline,puis s’est réconcilié avec ce dernier quelques années plus tard. Ironiquement, bien que sciemment sans aucun doute, Staline a envoyé l’ex-trotskiste à Barcelone comme consul soviétique à l’automne 1936, pour déstabiliser les « trotskistes », les anarchistes et les autres gauchistes hérétiques.Plus tard, il fut rappelé à Moscou et fusillé par ordre de Staline, comme Goldman s’y attendait.
46. Voir le chapitre suivant pour plus de commentaires sur comment l’Union Soviétique justifiait son engagement en Espagne dans une perspective internationale plus large. Fondamentalement, Staline souhaitait préserver le prestige et la puissance soviétique à travers un puissant mouvement communiste international.Néanmoins, il avait aussi conscience de la nécessité de s’allier avec l’occident contre les desseins agressifs nazis. La politique soviétique en Espagne était donc destinée à démontrer la solidarité progressiste internationale « anti-fasciste » et de limiter les ambitions allemandes à l’Europe de l’Ouest. En même temps, elle voulait faire pression sur la république espagnole pour qu’elle adopte une position modérée, comme contre-pouvoir relativement équilibré envers Franco, afin de ne pas effrayer la Grande Bretagne et la France. Cette dernière, avec un peu de chance, y serait attirée dans une alliance anti-fasciste qui la lierait avec la Russie contre l’Allemagne nazie sur une plus vaste échelle. D’autres objectifs étaient, comme le suggère Frank Mintz, d’acquérir une expérience militaire, d’entraîner les officiers de l’armée soviétique et de discréditer tout modèle alternatif de révolution susceptible d’affaiblir le monopole russe dans ce domaine. (L’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire Paris: François Maspéro, 1976) .
47. En octobre 1936, des agents soviétiques se sont arrangés avec Juan Negrin pour envoyer presque les deux tiers du trésor espagnol (environ 600 millions de $) en Union Soviétique pour les mettre « en lieu sûr » et assurer le paiement des livraisons soviétique. Mais ce transfert secret laissait en réalité l’Espagne républicaine sans réel pouvoir de négociation; Staline avait déclaré au Politburo que l’Espagne ne reverrait jamais son or (Bolloten, pp. 164-70.)
48. Carlo Tresca (1879-1943). Anarcho-syndicaliste italiano-américain. Il fut un anti-fasciste en vue qui participa à la commission d’enquête en 1937 qui innocenta Trotski des « crimes » contre Staline et l’Union Soviétique. Il collecta des fonds et des armes à New York pour la CNT. Voir ses biographies par Dorothy Gallagher, All the Right Enemies: The Life and Murder of Carlo Tresca (New Brunswick: Rutgers University Press, 1988) et Nunzio Pernicone, Carlo Tresea: Portrait of A Rebel (New York: Palgrave Macmillan, 2005) .
49. Lors du massacre de Shanghai en 1927, le dirigeant nationaliste Chiang Kaï-chek, militaire lui même formé en Russie deux ans plus tôt, autorisa le meurtre de ses « alliés » communistes ouvriers qui s’étaient révoltés contre l’ennemi commun, en théorie, un seigneur de guerre de droite. Ensuite, Chiang a affirmé qu’il avait éliminé la principale menace contre le mouvement nationaliste dans son ensemble. Ce fut vrai temporairement. De ce point de vue, les communistes chinois dans les villes jouèrent un rôle secondaire, surpassés par les efforts non orthodoxes de Mao Tse-Tung et d’autres, qui organisaient des zones libérés dans les campagnes.
50. Pour lutter contre la belligérance japonaise croissante en Extrême-Orient (y compris des attaques contre la Russie même), et pour garantir les intérêts politiques et économiques de l’occident en Chine (toujours à travers la conception d’une alliance anti-fasciste), Staline ordonna en 1935 au Parti Communiste Chinois, et à son Armée Rouge indépendante, de s’allier avec Chiang Kai-shek, son ennemi dans la guerre civile, dans un second front uni politico-militaire contre les japonais. Néanmoins, la subordination de l’Armée Rouge vis à vis des nationalistes fut beaucoup plus théorique que concrète.
51. Voir note 32 ci-dessus

Dans une autre lettre à John Dewey (3/5/38), président d’une commission internationale chargée l’année précédente d’enquêter sur les accusations de Staline contre Trotski, Goldman met à nouveau en évidence le fait que la dictature soviétique a ses origines avec Lénine et Trotski, et avec Staline plus tard. Les attaques continuels de Trotski sur les marins de Kronstadt ainsi que sur les anarchistes espagnols démontrent que ses objectifs dictatoriaux fondamentaux restent inchangés.

« J’ai été très heureuse de recevoir ta lettre et de lire ce que tu dis sur l’évolution des esprits chez beaucoup de membres de l’intelligentsia aux États-Unis concernant le régime soviétique et les activités du P.C en Amérique. Le problème avec la plupart de ces braves gens, c’est qu’ils se sont émancipés vis à vis d’une superstition pour en épouser une autre. Maintenant, ils font porter toute la responsabilité sur Staline, comme si il ne venait de nulle part, comme si il n’était pas simplement le dispensateur de l’héritage de Lénine, de Trotski et de l’infortuné groupe qui a été sauvagement assassiné ces deux dernières années. Rien ne m’étonne autant que l’affirmation que tout allait bien en Russie du temps où Lénine, Zinoviev et Trotski étaient à la tête de l’état. En réalité, le même processus d’élimination, ou pour reprendre le terme du P.C, de « liquidation, » commencé par Lénine et son groupe, s’est mis en place dès le début de l’ascendance des communistes vers le pouvoir. Au début de 1918 déjà, c’est Trotski qui a liquidé le quartier général anarchiste à Moscou à coup de mitrailleuses, et c’est la même année que fut liquidé le soviet des paysans, composé de 500 délégués dont Maria Spiridonova 52 , en livrant beaucoup d’entre eux, Maria y compris, à la Tchéka. Ce fut également sous le régime de Lénine et de Trotski que des milliers de personnes de l’intelligentsia, des ouvriers et des paysans, furent liquidés par le feu et l’épée. 53 Autrement dit, c’est l’idéologie communiste qui a répandu les idées empoisonnées à travers le monde: un, que le parti communiste avait été appelé par l’histoire pour guider « la révolution sociale », et, deux, que la fin justifie les moyens. Ces notions sont à l’origine de tous les maux qui ont suivi la mort de Lénine, Staline y compris.
En ce qui concerne Trotski,je ne sais pas si tu a lu le New International de février, mars et avril, particulièrement celui de ce mois-ci. Si tu l’as lu, tu verras que l’histoire du léopard qui change la couleur de ses taches mais non sa nature s’applique parfaitement à Léon Trotski.Il n’a rien appris et n’a rien oublié. Les habituelles calomnies, mensonges et désinformation bolcheviques ont été ressortis du placard familial pour salir la mémoire des marins de Kronstadt. Plus encore, les vivants comme les morts ne sont pas à l’abri de leurs attaques venimeuses et calomnieuses. La nouvelle bête-noire de Trotski sont les anarchistes espagnols de la CNT et de la FAI. Réfléchis , au moment où ils se battent le dos au mur, où ils ont été trahis par le Front Populaire de Blum, par le gouvernement national 54 et par le régime de Staline, Léon Trotski, qui a mobilisé le monde entier pour sa défense, attaque le peuple héroïque d’Espagne. Cela prouve simplement, plus que toute autre chose, que Trotski est de la même trempe que son ennemi juré, Staline et qu’il ne mérite pas la compassion que lui accorde la plupart des gens face à sa situation actuelle.Oui, le P.C , en Russie et en dehors, à fait tant de torts au mouvement ouvrier et révolutionnaire à travers le monde qu’il faudra peut-être des centaines d’années pour les réparer. Quant aux dégâts en Espagne, ils sont simplement incalculables. Une chose est d’ores et déjà évidente : les satrapes de Staline, à travers leurs méthodes de sabotage des réalisations du peuple espagnol et l’établissement d’un système de favoritisme en faveur des officiers et autres responsables militaires communistes, ont fait du bon travail pour Franco.Je n’exagère pas lorsque je dis que les milliers de vies et les ruisseaux de sang versés par les hordes allemandes et italiennes de Franco doivent être déposés aux pieds de la Russie soviétique. J’ai conscience que la vérité sera établie un jour, mais les vingt dernières années ont démontré que cela prend du temps pour dénoncer les mensonges. »

En faisant mention du contexte britannique dans une lettre du 24/5/38 à Margaret de Silver,la compagne de Carlo Tresca et elle-même une militante de longue date, Goldman explique le succès de l’organisation communiste et de ses partisans à travers les campagnes de propagande. En plus de la discipline rigide de parti, il faut prendre en compte les ressources illimitées et le prestige de l’Union Soviétique. Le résultat en est une obéissance docile qui irait jusqu’à accepter une alliance impensable avec les pires ennemis des communistes.

« Le communiste moyen ressemble au catholique moyen. Tu peux lui présenter des faits un milliers de fois, il croira toujours que son église communiste ne peut pas avoir tort. Je suis certaine que si la Russie décidait de s’allier avec Hitler, ce qui n’est pas à exclure,55 les staliniens le justifieraient et l’approuveraient tout comme ils ont justifié la trahison de la Chine et de l’Espagne. »

Dans une lettre du 2/6/38 au camarade Helmut Rudiger, Goldman dénonce les nouvelles promesses de modération « honorable »proposées dans son programme en 13 points par le premier ministre espagnol soutenu par les communistes, Juan Negrin. L’intention cachée de Negrin était sans doute d’apaiser les britanniques. Pour cela, il prévoit clairement le retour de l’église sur le devant de la scène, le rétablissement de la propriété privée et tout ce qui ramène à la situation antérieure. Elle ne parvient pas à imaginer comment les camarades espagnols parviendront à contrer Negrin une fois la guerre finie, après une telle érosion de leur position militaire et politique. 56
Juste après son dernier séjour en Espagne,(11/11/38), Goldman présente à Rudolf Rocker des charges supplémentaires contre les communistes .

« Lorsque je t’aurais dit que des milliers de nos camarades en première ligne sur le front ont été éliminés par les communistes, qu’ils ont mis la main sur l’industrie , éliminé les comités de la CNT 57, et qu’ils ont sapé insidieusement la force de la CNT et de la FAI, tu auras une idée de quelques-uns des agissements des sbires de Staline. »

Les armes envoyées par la Russie sont, pour la plupart inefficaces, datant d’avant la première guerre mondiale. 58 Ses experts en industrie d’armement étaient si incompétents qu’ils furent rappelés. Pire, l’infiltration par les communistes de ce secteur d’activité réduisit sa production d’un tiers. En plus de cela, ils envahirent le quartier général du secteur autogéré des transports, détruisant le matériel, forçant le coffre-fort et menaçant les dirigeants et militants anarchistes. Ils appliquèrent une discrimination dans les soins médicaux entre les membres du parti et les autres et occupèrent les plus hautes fonctions dans l’armée, obligeant les anarchistes à se soumettre à leurs diktats.
Malgré tout cela, Goldman estime que les communistes n’ont pas réussi à prendre pieds en Espagne et ne peuvent plus agir aussi ouvertement que l’année précédente. Mais le comité national de la CNT n’avait pas pris encore de position claire vis à vis du rôle destructeur des communistes et du gouvernement de Negrin. D’un autre côté, la FAI s’était prononcée pour une dénonciation franche et publique et avait commencé à revitaliser la base syndicale en vue d’une prochaine confrontation directe.

Dans ce bref extrait d’une lettre à Ben (Capes?) quelques jours plus tard, (15/11/38), Goldman tire de son expérience espagnole l’ enseignement clair que l’état et la liberté économique ne peuvent coexister.

« Tu dis qu’une fois que la liberté économique est obtenue par les masses, l’état en tant qu’instrument d’oppression se dissoudra. Le problème, c’est que la liberté économique ne peut pas être obtenue par les masses tant que l’état n’est pas détruit dans le processus, car l’état ne permettra jamais la liberté économique. Cela s’est démontré des milliers de fois et l’est encore en Espagne. Le gouvernement Negrin, réactionnaire par essence, fait tout son possible pour détruire les acquis économiques révolutionnaires des masses espagnoles . . . « 

Un mois après son départ d’Espagne (fin novembre 1938), Goldman rédige cet article détaillé (dont une grande partie fut publiée plus tard) sur le procès tronqué de l’état espagnol contre des dirigeants du POUM en octobre, un prolongement de la répression brutale commencée contre ce parti au début de 1937.

« Peu après que le procureur ait terminé son énonciation des accusations portés contre les prisonniers du POUM, L’Humanite59 a fait ce commentaire: « Emma Goldman, l’anarchiste célèbre dans le monde entier a qualifié le procès des espions du POUM comme étant le plus équitable auquel elle n’a jamais assisté. » Je ne sais pas ce que j’ai fait pour « mériter » d’être citée dans un journal qui n’en sais pas assez de ma position dans le mouvement révolutionnaire pour orthographier correctement mon nom. Je veux néanmoins assurer les lecteurs de Vanguard et tous nos camarades que je n’ai jamais fait mention des homes du POUM comme tétant des espions. Loin de les considérer comme tels, bien avant de revenir à Barcelone et l’ouverture du procès, j’étais convaincue que les accusations portées contre eux par les sbires de Staline en Espagne étaient du même tonneau que les preuves falsifiées constamment utilisées en Russie contre tous ceux dont Staline voulait se débarrasser.Si jamais j’avais douté de l’innocence des membres du POUM poursuivis en justice, le déroulement du procès pendant ces onze jours, les témoins à charge et à décharge, m‘auraient convaincus de la complète inanité des accusations retenues par le procureur. En réalité, je n’ai jamais été le témoin d’une falsification aussi évidente et délibérée des faits et de la vérité que celle appliquée aux accusés .

Je veux citer ici quelques unes des méthodes utilisées pour incriminer Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull. « Joaquin Roca Mir (en procès pour espionnage, son cas en encore en délibéré) déclare qu’il est entré dans le service d’ espionnage de Dalmau-Riera 6o de Perpignan. Il a fait parvenir toutes les informations militaires à Riera. Un jour, on lui a confié une lettre pour Riera et une valise qui devaient être récupérés le lendemain. Trois heures après, la police est intervenue.Il a déclaré qu’on l’avait gardé pendant quarante-huit heures sans nourriture, qu’il avait été contraint de faire des aveux. » Il s’est rétracté dans une déclaration faite devant le juge et dans une lettre rectifiant le faux témoignage , en déclarant qu’il n’avait aucune relation avec le POUM, ajoutant qu’il ne connaissait aucun de ses membres.

Ce témoin a poursuivi en déclarant qu’on avait trouvé dans la valise des documents avec des plans de fabrication de bombes. Sur ceux-ci était écrit « Comité Central du POUM. » Il y avait également d’autres documents codés, qui révélaient que des groupes clandestins du POUM préparaient un attentat contre la vie de Prieto. Il a déclaré qu’il ne connaissait pas l’homme qui est venu chercher la valise et la lettre.

Il est clair que, connaissant l’homme suspecté d’être un espion, les agents de Staline ont garni la valise afin d’établir une relation entre les inculpés et les espions fascistes. Cela constitue également la plus grande partie des fausses accusations présentées au tribunal, même si un enfant pourrait se rendre compte de leur caractère grossier.Il y eut d’autres prétendues preuves; mais il n’est pas nécessaire de les détailler puisque les juges eux-mêmes, en prononçant des peines contre cinq d’entre eux et en en relaxant deux, ont rejeté totalement les accusations d’espionnage et de lien avec le fascisme ou la Gestapo.61

Le procureur a fait tout son possible pour faire avouer ce témoin qu’ils avaient reçu le soutien de Hitler et de Mussolini pour leur propagande en faveur du POUM en Espagne et à l’étranger; mais cette tentative échoua complètement aussi. En d’autres termes, l’entière conspiration fabriquée de toutes pièces et la propagande mensongère commencées depuis les événements de mai contre le but POUM, comme parti et contre ses membres, ne survécurent pas à la lumière apportée par ce procès.

J’admets que des « preuves » semblables en Russie auraient envoyé à la mort les ennemis de Staline, mais bien que je n’ai aucune illusion sur la tolérance du gouvernement Negrin, je dois dire que l’Espagne n’a pas encore atteint le niveau de dictature brutale de la Russie. Cela n’est peut-être pas tant à mettre à l’actif du gouvernement Negrin qu’à la force morale et quantitative de la CNT-FAI et du syndicat socialiste UGT qui a encore gardé les mains propres face au fléau communiste. Il est encore impossible que de telles crimes odieux, comme ceux mis en scène sous la domination de Staline, se déroulent dans la zone anti-fasciste d’Espagne.

J’ai été dans des tribunaux à maintes reprises durant ma vie. Je m’attendais, par conséquent, à trouver la même sévérité, le même désir de vengeance et le même manque d’impartialité au procès du POUM que ceux que j’avais connu en Amérique par le passé. J’ai donc été extrêmement surprise par le ton employé durant ces onze jours. Bien qu’il s’agisse d’un tribunal militaire, il n’y en avait aucun manifestation, personne en uniforme ou arborant la rigidité militaire envers le public qui pouvait y assister librement, ou envers les accusés. Deux gardes avaient introduit ceux-ci dans la salle et deux autres se tenaient discrètement au fond. Le procureur était de toute évidence communiste ou sympathisant. Il était vindicatif, sévère, faisant l’impossible pour incriminer les accusés. Au terme de son réquisitoire, il ne demanda pas moins que quinze et trente ans d’emprisonnement. Le fait même qu’il n’osât pas demander la peine de mort était en soi la preuve que tout le montage de preuves fabriquées s’était effondré.

J’ai été particulièrement frappée par l’objectivité du juge. A aucun moment il n’a permis au procureur de formuler des faits sans rapports avec la culpabilité ou l’innocence des accusés. Durant leur contre interrogatoire, lorsque le procureur essayait de les harceler ou de les inciter à faire des déclarations hostiles à leur parti ou à leurs idées, le juge intervenait immédiatement. D’un autre côté, il écouta patiemment le plaidoyer de quatre heures de l’avocat de la défense. Il s’agissait d’une analyse magistrale des différents partis politiques qui composaient le front anti-fasciste. Il parla dans des termes les plus élogieux de la CNT-FAI, il démontra clairement que l’idéologie du POUM et celle des accusés excluaient toute possibilité de connexion avec le fascisme ou l’espionnage. Il raconta aussi la terreur imposée aux ouvriers de Barcelone durant les événements de mai par les sbires de Staline et l’assassinat de nos camarades qui s’ensuivit, celui de Camillo Berneri et de Barbieri, tout comme d’un grand nombre d’autres victimes dont nous ne connaissons pas les noms. En d’autres termes, le déroulement du procès de son ensemble durant les onze jours m’a donné l’impression d’être exempt de tout esprit partisan, de manipulation politique et de virulence communiste contre les accusés. Je dois donc reconnaître ce que j’ai déclaré devant le ministre de la justice lorsque l’on ma demandé, ainsi qu’à d’autres correspondants, mes impressions sur le procès: que le tribunal avait été en tous points objectif et que cela avait été le procès le plus équitable auquel j’avais jamais assisté.

Les lecteurs de Vanguard sont en droit de se demande comment il se fait que cinq des accusés du POUM se sont vus infligés respectivement onze et quinze ans de prison. N’est ce pas là un signe d’iniquité? A cela je répondrai que une telle sentence dans tout autre pays serait en effet très sévère. En Espagne, cela n’est pas si grave parce qu’ici rien n’est définitif excepté la détermination du peuple à vaincre le fascisme. Tout changement au sein du gouvernement, ou tout autre événement, entraînera probablement une amnistie politique. Il n’ y a donc pas de raisons de croire que les accusés purgeront l’intégralité de leur peine. Le procès comporte deux volets : Le premier, les juges devaient faire quelque chose pour satisfaire les appétits insatiables des représentants de Staline. Le second, prévenir la disparition de Gorkin et des ses camarades comme cela avait été le cas de Nin parmi d’autres. Je ne suis pas la seule à penser cela et c’est aussi l’impression d’un certain nombre d’autres personnes qui ont assisté à ce procès.

Est-il nécessaire d’insister auprès des lecteurs de Vanguard sur le fait que je ne partage pas l’idéologie du POUM. C’est un parti marxiste et j’ai toujours été, suis encore, totalement opposée au marxisme, mais cela ne m’empêche pas de ressentir du respect pour la mentalité et le courage de Gorkin, Andrade et leurs camarades. Leur comportement devant le tribunal fut magnifique. L’exposé de leurs idées sans équivoque. Il n’y eut ni dérobades ni regrets. En fait, les sept hommes dans le box des accusés ont montré, pour la première fois depuis la la démoralisation de tous les idéalistes en Russie, la manière dont devait se comporter des révolutionnaires face à leurs accusateurs. A la fin, lorsque le procureur a poussé leur patience dans ses derniers retranchements, Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull se sont fièrement dressés, le point levé, sûrs d’eux mêmes et défiant leurs ennemis. Ce fut vraiment un moment fort dans le tribunal que les gens sans scrupules qui avaient préparé leur perte n’oublieront pas de sitôt.

Compte tenu du fait que beaucoup de rumeurs ont circulé à l’étranger sur l’indifférence de la CNT pour le sort des accusés du POUM et l’issue de leur procès, il n’est pas inutile de préciser que l’avocat de la défense était membre de la CNT et que le témoignage de Federica Montseny quant à la personnalités des accusés, fut parmi les plus élogieux. Le mieux serait peut-être de citer mes notes sur sa déclaration:

« Elle dit qu’elle connaît quelques-uns des accusés à travers leur travail syndical et leurs écrits, et également aussi comme des militants anti-fascistes sincères. Elle déclare qu’elle a été envoyée par le gouvernement pour servir de médiatrice lors des événements de mai et que lorsque la lumière sera faite sur ces troubles, on en comprendra de nombreux aspects encore obscurs. Que ni le POUM ni la CNT-FAI n’étaient responsables de ces événements .
Elle ajoute que toute cette affaire montre tous les signes d’avoir été montée de manière souterraine et secrète pour renverser le gouvernement Largo Caballero et de se débarrasser ainsi de l’influence du prolétariat en son sein. Cela fait naturellement du tort à la cause ouvrière.
En réponse aux questions du procureur,, elle dit que, dès leur arrivée de Valence, ils ont organisé une réunion à la Generalitat pour calmer les esprits excités et garder le contrôle de la situation, afin que les événements ne se déroulent pas de la manière prévue par les provocateurs. Ils étaient convaincus qu’il s’agissait d’une manœuvre contre les intérêts des masses populaires. »

Je ne soulignerai jamais assez que c’est la position déterminée et sans équivoque de la CNT-FAI pour assurer un procès équitable aux membres du POUM et pour leur apporter toute l’aide amicale possible qui a empêché sans aucun doute une sentence plus sévère que celle prononcée; mais comme je l’ai déjà dit, je suis certaine qu’une amnistie sera accordée dans un avenir pas si lointain. Je sais de source sûre que la CNT-FAI y travaille déjà. Mais il est tout aussi vrai que tous les travailleurs à travers le monde devraient protester auprès de Negrin contre les sentences prononcées et pour demander une amnistie. »

POUMSpain and the World 12 novembre 1938

52. Maria Spiridonova (1884- 1941). Révolutionnaire russe et membre dirigeante du Parti Socialiste Révolutionnaire. A 19 ans, elle avait assassiné le général tsariste Loujenowsky et avait été déportée en Sibérie. Elle fut libérée après le renversement du gouvernement tsariste. Bien que nommée par les bolcheviques présidente de l’assemblée constituante en 1918, elle fut arrêtée en juillet de la même année et déportée en raison de son opposition et de son rôle dans l’assassinat de l’ambassadeur allemand en Russie ? Elle fut arrêtée et déportée à maintes reprises jusqu’à ce que Staline ordonne son exécution en 1941.
53. En plus de Living My Life (Vol. II) et de My Disillusionment… de Goldman , pour plus de détails sur cette répression, voir Maximoff, The Guillotine at Work (Cienfuegos Press, 1979) ; Avrich, The Russian Anarchists; et Voline, The Unknown Revolution.
54.  Elle fait référence ici au gouvernement britannique.
55.  Comme cela s’est passé en effet en août 1939.
56.  Le premier mai 1938, le premier ministre Negrin a publié une liste de 13 points énumérant les objectifs de guerre républicains, visant, par leur caractère modéré, à apaiser le France et la Grande Bretagne afin d’obtenir leur éventuelle médiation en vue d’un cessez-le-feu avec Franco. Le programme encourageait la propriété capitaliste (à travers de grosses sociétés) et promettait essentiellement le retour à la situation de l’Espagne républicaine avant la guerre civile. Ce document creusa en fait un fossé significatif et toujours plus grand entre une FAI critique et une direction cénétiste désireuse de soutenir Negrin jusqu’au bout Le débat suscité par les 13 points est examiné en détail dans La CNT…III, 89-99 de Peirats et, dans une moindre mesure, dans son Anarchists in the Spanish Revolution, pp. 291-94.
57.  Concernant la première accusation, voir la note 32 ; la seconde est présentée en détail dans La CNT… de Peirats,, ch, 3, Voir aussi en ce qui concerne les interférences communistes et gouvernemental dans le secteur industriel autogéré Leval, Espagne libertaire, pp. 247-49, 367-72, 376 ; Semprun – Maura, Revolution et contre-révolution…, ch.4; et Richards, Lessons…, ch.10.
58. Comme déjà mentionné, le meilleur matériel allait aux unités communistes, alors que les troupes d’orientations politiques différentes recevaient le reliquat, y compris des fusils suisses de 1886 et des fusils et munitions provenant de la guerre russo-japonaise de 1904 (Mintz, p.352; Paz, p, 418) ,
59. Journal du Parti Communiste Français.
60. Un fasciste espagnol .
61. Police secrète de l’Allemagne nazie.

Goldman a écrit quelques brefs commentaires développant le texte ci-dessus dans le manuscrit suivant de décembre 1938.

« J’ai déjà écrit un article pour Vanguard et Freie Arbeiter Stimme. Je n’ai donc pas besoin de me répéter sur ce que j’ai dit sur la fabrication ahurissante de prétendues preuves sur la base desquelles on voulait envoyer à la mort les sept membres du POUM. L’aspect le plus frappant pour moi, c’est leur ressemblance frappante avec le genre de preuves utilisées dans presque tous les procès récents en Russie, toutes aussi crapuleuses et totalement dénuées d’originalités ou de faits concrets.
Il existe néanmoins certains aspects qui nécessitent quelques clarifications que je n’ai pas fourni dans l’article . . . .
La sentence prononcée contre les cinq dirigeants du POUM est horrible, mais je dois insister sur le fait qu’elle aurait été beaucoup plus sévère si le mouvement libertaire uni n’avait pas été derrière les accusés. Déjà en juin 1937, la CNT avait adressé une vigoureuse protestation auprès du président de la république, du président des Cortes et de tous les autres membres du gouvernement concernant les persécutions contre le POUM et ses dirigeants, ainsi qu’un avertissement contre toute tentative d’incriminer ses membres sur la base de faux témoignages. On sut très tôt que l’influence de la CNT- FA I et de la Jeunesse Libertaire serait mobilisé pour la défense des droits des accusés. Ce fut aussi la CNT qui fournit un avocat pour leur défense. Après que l’homme eut été menacé par les fidèles de Staline, il fut obligé de prendre la fuite pour sauver sa vie. Après quoi, ce fut de nouveau la CNT qui engagea un autre avocat, adhérent de l’organisation, parce qu’aucun autre n’osait assurer la défense des accusés. Ce furent nos camarades Santillan et Herrera qui négocièrent avec Vicente Rodriguez Revilla, un jeune avocat d’assises brillant, pour prendre l’affaire en mains. Son plaidoyer devant le tribunal, d’une durée de cinq heures, a impressionné tout le monde, par son analyse documentée et approfondie de la conspiration contre les accusés, des objectifs de leur parti, de la signification des événements de mai et de la place et de l’importance de la CNT-FA I dans la vie des ouvriers et paysans espagnols. Il ne fait aucun doute que sa plaidoirie a sapé l’accusation. Ajouté à cela, comme je l’ai déjà dit, il y a avait le soutien moral de la CNT-FAl qui a complètement brouillé le jeu de la Tchéka espagnole. Ces gens ont poursuivi leurs attaques violentes à travers leur presse, faisant tout leur possible pour influencer le tribunal. Il n’y avait que la presse de la CNT, le journal du soir du même nom, et Solidaridad Obrera, pour rester silencieuse durant le procès puis pour publier un article digne condamnant en des termes sans ambiguïtés la pitoyable campagne de presse menée par les communistes.
Je n’aurais pas écrit tout cela si je n’étais pas tombée dernièrement sur un article attaquant la CNT dans le Independent News publié à Paris par le POUM. Je considère ce déchaînement injustifié, injuste et ingrat. Je ne peux pas imaginer que les hommes qui purgent actuellement leur peine approuveraient de telles tactiques de bas étage, employées uniquement pour discréditer la CNT. Je suis certaine que cet article du Independent News cause un tort irréparable à leurs camarades et au parti alors qu’il ne porte en aucune manière atteinte à la force morale de la CNT-FAI. Je vois que quelques journaux qui se prétendent anarchistes ont relayé l’affirmation selon laquelle la CNT, à cause de la présence de ses membres au gouvernement, comme Segundo Blanco, le ministre de la culture, est responsable des lourdes peines prononcées envers les accusés. Tout ce que je peux dire, c’est que ces anarchistes tirent les marrons du feu pour les 150 variétés de marxistes et leur monde. Ils s’y brûleront seulement les doigts, comme des anarchistes l’ont fait auparavant.
En conclusion, Je veux souligner encore une fois que, loin d’être responsable de la peine infligée aux membres du POUM, le fort soutien que leur a accordé la CNT-FAI a évité en Espagne la répétition des terribles méthodes utilisées en Russie contre les vieux bolcheviques. »

Peut après la chute de Barcelone, Goldman écrit à Rudolf Rocker (10/2/39) concernant les récits qu’elle a reçu sur le sabotage de la défense de la ville.

« Tu t’apercevras qu’en réalités, les responsables de la reddition de Barcelone et de l’effondrement de la Catalogne sont les Carabiniers, la police contre-révolutionnaire du gouvernement Negrin. Leur lâche retrait du front de l’Ebre 62 a permis aux forces de Franco de pénétrer en Catalogne et d’en prendre le contrôle. « 

D’autres raisons en étaient le manque d’armes et autre matériel, ainsi que la faiblesse du gouvernement Negrin et les manipulations des communistes. Il est néanmoins évident que le Comité National de la CNT est aussi à blâmer pour avoir été trop indulgent et confiant envers ses alliés.
Toutes les organisations en Grande Bretagne qui collectaient alors le soutien financier pour les réfugiés espagnols étaient contrôlées par les communistes. De ce fait, aucune aide n’est jamais parvenue jusqu’aux anarchistes. Goldman trouve cela ignoble puisqu’on ne devrait pas refuser de l’aide aux réfugiés sur la base de leur appartenance politique.
Dans une lettre à un « camarade » pendant les dernières semaines de la guerre civile, (21/3/39), Goldman écrit sa plus sévère attaque contre l’héritage de Karl Marx.

« Je suis certaine que tu ne sais pas ce que Marx a permis de faire à ses partisans durant la Commune de Paris et que tu ne connais pas ses méthodes, ainsi que celles de Engels,pour traiter de toutes les grandes questions de leur époque. Marx a toujours insisté sur la nécessité de « manger à tous les râteliers ». En d’autres termes, de contrôler l’issue de tous les soulèvements révolutionnaires à partir de son propre point de vue privilégié – que ce soit d’Angleterre, de Suisse ou d’autres pays éloignés de l’action. Mais même si Marx avait utilisé des moyens plus humains pour traiter les questions révolutionnaires de son époque, le fait même qu’il soit partisan de la dictature, et du pouvoir centralisé de l’état a conduit inévitablement par le passé, et aujourd’hui en Espagne, au désastre. Les marxistes ressemblent à ceux qui entourent le pape, bien pires que le pape lui-même, mais le fait reste que l’apparition des thèses marxistes à travers le monde n’a pas causé moins de torts, je dirai même a causé plus de torts, que l’introduction du christianisme – à tous les niveaux en Espagne, elle a aidé à assassiner le révolution espagnol et la lutte anti-fasciste. »

Dans une partie de son dernier discours public à Londres, (24/3/39), Goldman fournit des détails sur la trahison lors de la défense de la Catalogne et sur la démoralisation de la division Lister créée par les communistes, dans la même zone.

« Bien entendu, j’ai voulu savoir comment avait été perdu la Catalogne, le berceau même des idées révolutionnaires et la place forte de la Confédération Nationale du Travail espagnole.J’ai devant moi un document 63 qui montre qu’il y a huit mois, huit mois avant que Barcelone ne soit abandonnée, des membres de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient rendus auprès du gouvernement Negrin après avoir consulté les plus hauts responsables de l’armée, et l’avait averti, à lui ou les intermédiaires communistes de Negrin, que l’ennemi détruirait la Catalogne si des mesures n’étaient pas prises immédiatement pour réorganiser les moyens de défense. Ils démontrèrent qu’une armée de volontaires, mieux entraînés, mieux équipés pour la guerre qu’elle ne l’était le 19 juillet 1936, pourrait être organisée par la F.A.I, que tous les membres de la Jeunesse et de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient déjà portés volontaires pour défendre la Catalogne et Barcelone à condition d’être débarrassé du commandement communiste. Ils savaient, par expérience personnelle, que combattre sous commandement communiste signifiait perdre la vie. Qu’a fait Negrin ? Negrin et ses amis communistes ont organisé un banquet et invité quelques-uns de nos camarades à venir discuter en toute camaraderie, du meilleur moyen de défendre la Catalogne et Barcelone.C’était un banquet semblable à celui auquel avait assisté Mr. Chamberlain à l’ambassade russe. Il y avait abondance de plats et du champagne dans un pays où les gens mourraient de faim, où la population civile était sous-alimentée depuis un an, parce que Negrin et ses amis communistes pensaient pouvoir soudoyer les représentants de la FAI. Mais ni Negrin, ni Companys, qui était président de Catalogne, ni les communistes n’ont accepté le plan. L’accepter aurait signifié placer la défense de la Catalogne et de Barcelone entre les mains des anarchistes, et Negrin et les communistes préféraient Franco aux anarchistes. C’est une erreur de dire que la Catalogne s’est rendue et que Barcelone est tombé. Il n’y a pas eu combat. La Catalogne et Barcelone ont été trahis.Par les russes, par Staline, par ses méthodes, par ses purges, par tout ce qu’il a fait en Russie pour détruire les éléments et la flamme révolutionnaires et par tout ce qu’il a fait de semblable en Espagne.
J’ai devant moi une lettre d’un homme, un allemand, un scientifique, un anti-fasciste, qui s’est précipité en Espagne aussitôt après le 19 juillet, et qui a combattu sur tous les fronts. Je l’ai rencontré, je le connais, et je sais que tout ce qu’il dit est totalement fiable. Il décrit le moment où il est arrivé dans la division Lister… il y a trouvé une totale démoralisation et désintégration, parce que ses membres, des ouvriers venus de la base, qui s’étaient portés volontaires ou qui avaient été recrutés, étaient commandés par la terreur, par la terreur et non plus dans l’intérêt de la guerre et ils disaient donc « Ce n’est plus notre guerre. Ce n’est plus notre combat. C’est la guerre de Negrin, celle du gouvernement espagnol. C’est la guerre de Staline. C’est la guerre par laquelle il espère bander les yeux des démocraties afin qu’elles ne viennent pas au secours du gouvernement républicain. » Il y a trouvé une décomposition et une démoralisation épouvantables, des pots de vin et la partialité. Voilà, mes amis, la cause de l’effondrement de la Catalogne et de Barcelone. »

Écrivant à Helmet Rudiger quelques mois après l’effondrement de l’Espagne (4/8/39), Goldman met en avant une lettre qu’elle a reçu d’un ex-membre désillusionné des Brigades Internationales. Il affirme que si les brigadistes morts revenaient, leurs accusations de trahison marqueraient Staline et les communistes « en lettres de feu ». Pour elle, il est important de savoir que même ceux qui furent d’ardents partisans arrivèrent à une telle prise de conscience.

Au cours de ses efforts permanents pour rendre publiques les enseignements de l’Espagne et la discrimination continuelle envers les réfugiés anarchistes, Goldman apporte de nouveaux détails dans une réunion publique à Toronto (19/9/39).

« Je me souviens très bien avoir déclaré ici même il y a quelques mois que les armes envoyée par la Russie en Espagne étaient fabriquées en Tchécoslovaquie par l’usine d’armements de Skoda, et qu’elles s’étaient révélées avoir été fabriquées pour la dernière guerre – absolument inadéquates pour aider le peuple espagnol à se défendre contre Franco. Ma déclaration avait été contestée par des communistes dans la salle. J’ai reçu depuis des lettres de quatre membres des Brigades Internationales qui confirme mes accusations, qui disent que, par expérience personnelle, ils peuvent témoigner du fait que les armes étaient totalement inutiles pour le combat …64
Mais les russes ne sabotèrent pas seulement la lutte anti-fasciste en Espagne .Il y a près de 500 000 réfugiés dans les camps de concentration français. Ils ont été traités pire que des criminel par les autorités mais c’est encore le pouvoir de Staline, à travers ses partisans, qui a pratiqué les discriminations les plus abominables contre les malheureux réfugiés dans ces camps épouvantables. Lorsque je vous aurai dit que les bateaux qui ont emmené les réfugiés au Mexique – 1 800, 2 000, et 5 000 – ont embarqué seulement un petit pourcentage des personnes les plus militantes, vous comprendrez la discrimination, la partialité criminelle des communistes sous les ordres de Staline dans les camps.
Aujourd’hui même, j’ai reçu une lettre du Mexique de l’un des militants espagnols qui me dit que, même au Mexique, le bras long de Staline écrase tout sur son passage , qu’il y existe la même partialité, les mêmes discriminations, et la même différenciation brutale entre les différentes composantes de l’ancien front anti-fasciste d’Espagne. »

Dans une lettre à son amie londonienne Liza Koldofsky du 18/10/39, Goldman considère le récent pacte Soviéto-Nazi cohérent avec la politique générale de Staline et comme une révélation salutaire pour ceux qui, de l’extérieur, sont encore fascinés par le mythe soviétique.

« Je ne pense pas, ma très cher, que j’’ai été prophétique en ce qui concerne la Russie.65 J’ai seulement suivi les actes de Staline depuis qu’il a accédé au pouvoir. J’ai vu ce qu’il avait fait en Russie pour étouffer le moindre souffle de vie. Je savais que personne ne pouvait faire cela chez lui sans penser à utiliser les mêmes méthodes à l’extérieur. En outre, je savais que Staline n’avait qu’une seule ambition qui le consumait : de transformer la Russie révolutionnaire en un puissant empire avec lui régnant au pouvoir. Il était tout simplement inévitable qu’il utilise les moyens les plus ignobles pour réaliser ce rêve. Sous cet angle, et bien d’autres, il n’existe aucune différence entre Hitler et lui. Le pacte, et tout ce qu’a déjà fait , ou fera, Staline ne sont que les maillons de la chaîne qu’il a forgé pour le peuple russe, leurs espoirs et ceux du reste du prolétariat. C’est pour cette raison que je suis heureuse que le masque du menteur soit tombé et que tout le monde puisse voir son visage hideux. Malheureusement, il y a encore des fous et des canailles à travers le monde. Ses lécheurs de bottes aveugles lui trouvent encore des excuses. Mais c’est en vain. La traîtrise noire de Staline ne peut plus être effacée ou oubliée par l’histoire. »

Le lendemain, elle écrit à Rudolf Rocker que la politique de Staline, Lénine et des autres bolcheviques, n’est que le miroir des mêmes traits négatifs de Marx à son époque.

« Staline,après tout, gère l’héritage du marxisme. Si j’avais besoin de preuves, une récente biographie de Marx par Carr 66 que je suis en train de lire, convaincrait les plus crédules que le gang de Moscou, de Lénine à Staline, a répété comme un perroquet les enseignements de leur maître. Marx était une créature étroite d’esprit, jaloux, orgueilleux et autoritaire, insensible à tout sentiment (excepté envers sa famille et peut-être Engels) .67

Elle est convaincue que Marx aurait commis les mêmes crimes que Staline si il avait accédé lui-même au pouvoir. Cela est démontré par la nature de ses relations avec Proudhon,68 Bakounine et d’autres qui avaient osé s’opposer à ses vues.

62. Le 23 décembre 1938 (Thomas, The Spanish Civil War, p.570) .
63. Vraisemblablement une lettre de Santillan du 14/3/39 à Goldman (RAD) dans laquelle ces détails sont communiqués,
64. Des compte-rendus sur la trahison de Staline en Espagne étaient déjà apparus le printemps précédent dans The American Mercury, « Escape from Loyalist Spain » (Avril 1939) était une courte description personnel d’un ancien combattant des Brigades Internationales, Bill Ryan. La critique la plus détaillée, très proche des nombreuses analyses de Goldman est « Russia’s Role in Spain » (Mai 1939) par Irving Ptlaum, un journaliste de United Press qui se trouvait en Espagne jusqu’à mi-1938. Des révélations importantes, du côté communiste, qui validaient les critiques de Goldman dans ce chapitre ont été émises notamment par le général Walter Krivitsky , I Was Stalin’s Agent (London: Hamish Hamilton, 1940) et Jesus Hernandez, Yo, ministro de Stalin en Espana (2nd ed., Madrid: NOS, 1954) , Krivitsky était le chef du renseignement militaire en Europe de l’Ouest avant qu’il ne s’y réfugie à la fin de 1937; Hernandez était un dirigeant en vue du Parti Communiste Espagnol jusqu’à sa rupture avec lui après la seconde guerre mondiale. 178 VISION ON FIRE
65. Elle fait référence ici à ses prédictions antérieures selon lesquelles Staline signera un pacte avec Hitler.
66. E.H Carr, Karl Marx: A Study in Fanaticism (London: J. M. Dent and Sons, Ltd.1934).
67. Concernant le comportement personnel de Marx, voir aussi le livre de Jerrold Seigel, Marx’s Fate: The Shape of a Life (Princeton : Princeton University Press. 1978) .
68. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) fut l’écrivain anarchiste le plus en vue du dix-neuvième siècle en Europe. En plus de ses critiques anti-autoritaires de la société (« La propriété, c’est le vol » une phrase célèbre avec laquelle il commence un des ses livres) il a aussi formulé une vision utopique d’une société mutualiste décentralisée basée sur des communes et coopératives fédérées et l’absence d’état. Ses écrits et ses initiatives personnelles ont inspiré le premier développement significatif d’un mouvement anarchiste en Europe, lui-même responsable de la création de la Première Internationale et, plus tard, de la proéminence de Bakounine. Sur les démêlés de Proudhon avec Marx, voir The Poverty oj Philosophy de Marx , George Woodcock, Pierre­
Joseph Proudhon : His Life and Work (New York: Schocken Books,1972) ; Carr, Karl Marx… ; et une étude intéressante par Paul Thomas, Karl Marx and the Anarchists (London: Routledge and Kegan Paul, 1980) .

 


La Société Nouvelle

Extraits de VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press, 2006 Seconde Édition

Observations Générales (p 69- 73)

Dès avant son départ pour l’Espagne, Goldman écrit avec enthousiasme à Milly et Rudolf Rocker (26/8/36) au sujet du modèle révolutionnaire créatif des anarchistes espagnols.

. . . Je réalise que la défense armée est impérative contre les attaques des forces noires 1 . Mais je suis surtout intéressée par le travail constructif de nos camarades en Catalogne, la socialisation de la terre et l’organisation des industries. Ils ne pourront peut-être pas le faire pendant longtemps. Mais si ils étaient vaincus, ils auront montré le premier exemple de l’histoire de comment des Révolution doivent être faites.

En Espagne depuis à peine quelques jours, (19/9/36), Goldman décrit à sa nièce l’effet revitalisant d’observer en personne cette transformation sociale radicale .

. . . Je ne peux sans doute pas entre dans les détails au sujet de la situation après seulement trois jours passés à Barcelone. Je peux simplement dire que je suis venue de moi-même près de mes braves et héroïques camarades qui se battent sur de si nombreux fronts contre tant d’ennemis. Leurs réalisations les plus impressionnantes jusqu’à maintenant, c’est l’ordre merveilleux qui règne ici, le travail dans les usines et les commerces que j’ai vu, maintenant aux mains des travailleurs et de leurs organisations. Certains endroits que j’ai visité et les maisons réquisitionnées par nos camarades pour leurs différents bureaux, et qui appartenaient auparavant aux milieux d’affaires les plus aisés, sont restés dans le même parfait état comme si il n’y avait pas eu de combats entre la vie et la mort dans les rues de Barcelone. Je pense que c’est la première fois dans l’histoire qu’un tel accent est mis sur l’importance primordiale de faire fonctionner l’appareil économique et la vie sociale comme cela est le cas ici. Et cela par les anarchistes bordéliques si critiqués, qui n’ont soi disant « pas de programme » et dont la philosophie est fondée sur la destruction et les ruines. Peux tu imaginer ce que cela signifie pour moi de voir la tentative pour réaliser les idées mêmes que j’ai défendu si passionnément depuis la révolution russe ? Comme quoi . . . tout ce travail en valait la peine, toute les souffrances et l’amertume de ma lutte vécues pour voir nos camarades à l’œuvre. Je suis trop heureuse pour trouver les mots pour exprimer mon exaltation et mon admiration pour nos camarades espagnols.

Tu comprends, ma très chère, que l’effort prioritaire de la CNT et de la FAI est d’écraser le fascisme. Mais au-delà, et surtout, tous leurs efforts tendent à démontrer la possibilité d’un nouvel ordre social fidèle à nos idées. Peu importe ce que peut dire la presse étrangère, des journaux aussi misérables que la Nation, pour minimiser la contribution des camarades à Barcelone et en Catalogne, la CNT et la FAI sont les forces motrices du changement ici. Ils sont aux manettes et ils déclarent fièrement qu’ils visent bien plus que de gagner la bataille contre l’ennemi noir (1) mais qu’ils vont laisser leurs empreintes dans le sol du pays et dans l’esprit et le cœur de sa population. Tu peux dire cela à tout le monde de ma part, ma chérie et ajouter que je veux de tout mon cœur devenir une part, une part active, de toutesles manières qui me sont possibles, de cette grandiose bataille pour le triomphe de nos idées.

1. Le noir ici est en référence aux chemises noires et par extension aux fascistes

Les racines de la révolution constructives étaient incrustées dans la conscience profonde des ouvriers espagnols. Ce n’était pas une conception imposée d’en haut. Ce fait, basé sur des semaines d’enquête dans l’Espagne républicaine, validait chez Goldman, plus que toute autre chose, la foi de toute une vie dans la viabilité de l’idéal anarchiste (30/11/36 lettre à Roger Baldwin) .

Une chose que je peux déjà te dire : la Révolution est en sécurité avec les ouvriers et les paysans de Catalogne, d’Aragon et du Levant. Je sais de quoi je parle. J’ai voyagé dans ces régions, j’ai visité les villes et les villages collectivisés et j’ai vu l’état d’esprit de la population. Elle est imprégnée de l’idéal que tant d’entre nous avons défendu toute notre vie. Je suis certaine qu’elle ne sera jamais vaincue. L’aspect le plus impressionnant de la révolution selon moi, est qu’elle n’a pas de leaders, de grands cerveaux. C’est entièrement une révolution de masse, sortie des profondeurs du sol espagnol, les profondeurs des besoins et des aspirations des travailleurs. Personne n’osera plus dire que l’anarchisme n’est pas concret ou que nous n’avons pas de programme . Le travail créatif réalisé ici réfute cette accusation fausse lancée contre nous par toutes sortes de gens. Oui, mon cher, je pense que tout ce que j’ai donné au mouvement anarchiste valait la peine lorsque je vois ses premières réalisations de mes propres yeux. Je vis mes plus grandes heures.

Un an plus tard (11/11/37) , dans une lettre à un camarade non identifié, Goldman exprime son étonnement de voir l’activité constructive et créative continuer de plus bel, malgré les énormes obstacles et le sabotage ouvert dont il est l’objet.

Nier les maux que j’ai découvert lors de mon second séjour en Espagne serait trahir tout mon passé et desservirait les camarades espagnols. Leurs pertes sont énormes. Et cependant, elles ne pèsent pas dans la balance face à leurs acquis. I Je ne parle pas seulement de leur influence morale. Je parle du travail constructif commencé le 19 juillet, qui, souvent, s’est poursuivi, amélioré et a été tant perfectionné depuis l’année dernière. Pour moi, il est miraculeux qu’une population continue à construire face à la guerre, au manque de nourriture et à un régime politique mortel qui a rempli les prisons, détruit certaines coopératives et qui élimine ses opposants au beau milieu de la nuit, mettant donc en danger la vie de tous ceux qui ne jurent pas que par le régime de Staline-Negrin.

J’espère écrire au sujet de la marche dévastatrice des brigades Lister et Marx sur quelques-unes des coopératives d’Aragon et la dévastations qu’elles ont laissé derrière elles.(1) Pour le moment, je veux seulement dire que ce siège sauvage n’a pas refroidi les ardeurs et l’esprit de nos camarades. Ils brûlent d’un feu qui leur donne force et détermination pour continuer la construction de l’Espagne nouvelle. Il faut voir leur travail et écouter leurs histoires pour prendre conscience que la révolution est loin d’être morte. Et cela suffit pour me jeter avec une énergie renouvelée dans le travail pour la CNT-FAI à l’étranger.

1. Une répression « anti-révolutionnaire » menée par les communistes qui provoqua les journées de mai à Barcelone et le remplacement de Caballero par Juan Negrin, fut suivit quelques semaines après, par une attaque contre les coopératives rurales anarchistes en Aragon et le Conseil de Défense de la région (semblable à celui qui existait en Catalogne à la fin juillet 1936). Sur les fondements de son « autonomie excessive » et les tendances « subversives » d’éléments « extrémistes », le gouvernement national décréta la dissolution du Conseil, son remplacement par un gouverneur républicain pro-communiste et l’envoi de la 11ème Division du communiste Enrique Lister pour réprimer les comités de défense locaux et les organisations anarchistes.
La (27ème) Division Marx et la 30ème Division (séparatistes Catalan) suivirent avec les mêmes objectifs de destruction, les trois unités attaquant les nombreuses coopératives de paysans et rendant la terre et les équipements aux anciens propriétaires terriens. Les accusations calomnieuses utilisées pour justifier cette campagne furent symbolisées par l’emprisonnement du président du Conseil, l’anarchiste Joaquin Ascaso, sous l’accusation de contrebande de pierres précieuses. Il fut relâché au bout d’un mois, faute de preuves .
En même temps, les comités directeurs de la CNT-FAI ordonnaient aux trois divisions anarchistes du front d’Aragon de renoncer à une contre-offensive. Malgré toutes ces destructions, l’esprit créatif anarchiste continua à aller de l’avant, obligeant le gouvernement lui-même à reconnaître à nouveau temporairement les coopératives pour permettre les plantations et les récoltes vitales.

Son intervention au congrès de l’A.I.T à Paris en 1937 reprend le même thème.

Je suis retournée en Espagne avec appréhension à cause de toutes les rumeurs qui m’étaient parvenues après les évènements de mai, sur la destruction des coopératives. Les Brigades Lister et Karl Marx ont traversé l’Aragon et des endroits en Catalogne à la manière d’un cyclone, dévastant tout sur leur passage; Mais il est également vrai que la plupart des coopératives ont continué à fonctionner comme si de rien n’était. En fait, je les ai retrouvées en septembre et octobre 1937 mieux organisées et en meilleur ordre de travail, et que, après tout, c’est le point le plus important que l’on doit garder à l’esprit dans tout jugement sur les erreurs commises par nos camarades en Espagne. Malheureusement, nos camarades critiques ne semblent pas voir ces aspects si importants de la CNT-FAI. C’est pourtant ce qui les différencie de Lénine et de sa bande qui, loin d’essayer même de construire la révolution russe en termes d’efforts constructifs, ont tout détruit pendant la guerre civile et même des années après.

Une année plus tard, dans les derniers mois de la guerre civile (9/12/38), Goldman écrit dans une ébauche d’article que l’activité constructive est encore aussi vigoureuse qu’auparavant parce qu’elle est dans le sang même des travailleurs. Elle précise également qu’une telle activité est perçue comme les premières étapes vers l’anarchisme et non sa complète réalisation.

J’étais évidemment intéressée de voir jusqu’à quel point la CNT-FAI constituait encore la force morale dans les rangs des paysans et des travailleurs, et quelle était son influence dans la vie industrielle et agricole de l’Espagne. C’était le plus important parce qu’un certain nombre de camarades en dehors d’Espagne sont si facilement susceptibles envers tout rapport peu flatteur qui leur parvient au sujet de la CNT-FAI. Maintenant, il est exact que les industries de guerre et les chemins de fer ont été nationalisés. Il est aussi tristement vrai que Negrin a restitué à leurs anciens propriétaires les centrales électriques collectivisées par la CNT-FAI aussitôt après le 19 juillet 1936.
Mais cependant, j’ai trouvé que les anarchistes espagnols y étaient encore très influents. D’un autre côté, les coopératives dans le transport, l’industrie du bois, le textile et l’habillement, les coopératives laitières et beaucoup d’autres, continuent d’être tenues par les membres de la CNT. Il en est de même pour les coopératives agricoles. En outre, cela ne s’applique pas seulement à la Catalogne, où j’ai pu me rendre à nouveau, mais aussi à la Castille, au Levant et aux région non occupées de l’Andalousie. Je tiens cela non seulement de notre camarade Augustin Souchy, mais aussi de nombreux délégués de ces régions qui ont participé à l’assemblée plénière. Le camarade Souchy a passé plusieurs mois dans ces régions et a collecté une immense quantité d’informations qu’il est en train de rassembler actuellement pour un livre (1). Autrement dit, quels que soient les coups qu’a reçu la révolution espagnole, et je sais mieux que n’importe quel autre visiteur de l’Espagne combien les blessures sont profondes, je dois néanmoins insister sur le fait que la collectivisation et la socialisation représentent encore la réalisation révolutionnaire la plus aboutie des anarchistes espagnols, et plus précisément, même si Franco prenait le contrôle de toute l’Espagne, ce que personne dans le camp loyaliste ne considère comme possible, la collectivisation continuera. Et cela non seulement à cause de l’influence de la CNT-FAI mais aussi pour la raison que l’idée de collectivisation est profondément enracinée chez les ouvriers et les paysans. On pourrait même dire qu’elle est le souffle même de leur vie.

Ni la marche dévastatrice de Lister à travers les coopératives d’Aragon ou la destruction toute aussi brutale des autres coopératives par la Brigade Karl Marx , ni les ingérences du gouvernement lui-même n’ont réussi à faire se détourner très longtemps les populations de la collectivisation . J’en ai eu de nombreuses preuves l’année dernière et peut-être encore des preuves plus convaincantes encore lors de ma dernière visite . Par manque de place, les quelques exemples que je donne devront suffire, mais auparavant, je veux souligner les remarques puériles de quelques camarades en Amérique selon lesquelles la collectivisation n’est pas l’anarchisme et que, par conséquent, nos camarades espagnols avaient tourné le dos à leur idéal. Outre le fait que ceux qui expriment ces critiques n’ont jamais été obligés de démontrer en pratique leur anarchisme, leur capacité d’endurance et de courage face au monde entier, il faut souligner que nos camarades espagnols ne prétendent pas que la collectivisation ou la socialisation, c’est l’anarchisme. Ils insistent cependant sur le fait que ces deux formes de reconstruction représentent les premiers pas vers la réalisation du communisme libertaire. Ils n’ont pas seulement raison, mais ils ont aussi prouvé le truisme du principe de Bakounine, selon lequel la révolution n’est pas seulement une puissance de destruction mais aussi la volonté de reconstruction. Seuls des bigots à l’esprit étroits parmi les rangs anarchistes peuvent ignorer le fait que nos camarades ont été les premiers dans l’histoire des révolutions et luttes sociales a avoir commencé à reconstruire la société au milieu du chaos et de la mort, et face à la conspiration des démocraties tout autant que des nations fascistes. Ils ont ainsi montré un glorieux exemple au prolétariat international. Pour cela, et pour de nombreuses autres raisons, les anarchistes espagnols méritent mieux, de la part de leurs propres camarades, qui se posent en Simon Pure (2) 100% Anarchistes. Tout ce que ces gens ont fait, c’est de poignarder dans le dos leurs frères espagnols.

1. Ce livre sera publié en 1957 sous le titre Nacht Uber Spanien. Plusieurs extraits de ce livre apparaissent dans l’ouvrage de Sam Dolgoff The Anarchist Collectives
2. NDT  personnage d’une pièce de théâtre A Bold Stroke for a Wife (1718) par Susannah Centlivre

egspainEG avec des camarades espagnols

Sa visite à un vignoble et d’une usine d’embouteillage autogérés par les travailleurs lui fournit l’occasion de souligner les attitudes positives plutôt que négatives du prolétariat espagnol. (18/11/36 lettre à sa nièce) .

Hier, j’ai visité les plus grands vignobles de champagne (1) de ce pays. Ils furent fondés au 16ème siècle et perpétués par une longue lignée familiale jusqu’à la révolution. C’est la plus moderne et la mieux organisée des installations que je n’ai jamais vu.Et, le croiras-tu, tous son personnel, y compris le directeur, est membre de la CNT. L’exploitation est aujourd’hui collectivisée et autogérée par les travailleurs eux-mêmes. Le directeur, un camarade qui m’est tombé dans les bras lorsqu’il a appris mon nom, a été très surpris quand je lui ai demandé si les ouvriers avaient une chance de boire le champagne. « bien sûr, » a t’il répondu. « que serait la révolution si elle ne donnait pas aux ouvriers ce dont qu’ils n’ont jamais eu? » Espérons qu’il en sera vraiment ainsi. En même temps, il y a plusieurs millions de bouteilles de champagne qui seront très probablement utilisées comme monnaie d’échange avec le monde extérieur contre des produits dont l’Espagne a besoin. En échange, je suppose, de ce que la Russie envoie ici. Un échange juste n’est pas du vol. Une chose est certaine, les ouvriers en Russie n’auront pas une goutte de champagne. Ici, ils peuvent déjà en profiter. Une variété , pas si mauvaise, ne coûte que trois pesetas la bouteille. Mais ce n’est pas le plus intéressant. Ce qui l’est, c’est plutôt la compréhension et l’évaluation des ouvriers espagnols de la valeur du travail. Je ne peux pas décrire à quel point. Imagine des gens asservis pendant des siècles et frappés de pauvreté laissant tout intact, en parfait ordre de fonctionnement, sans casser la moindre bouteille ou détruit quoi que ce soit. Les amis (allemands) qui étaient avec moi, ont dit « En Allemagne, les ouvriers auraient bu autant qu’ils auraient pu écluser et auraient détruit le reste  » ? Je pense que les ouvriers russes, ou beaucoup d’entre eux, auraient fait la même chose. D’une certaine manière, c’est compréhensible de la part de personnes qui n’ont jamais profité d’’une quelconque forme de luxe. Mais cela est révélateur de la qualité des masses espagnoles et de ses volontés constructives. Ils détestent tout simplement détruire quelque chose qui représente du travail. Je l’ai vérifié dans toutes les usines, ateliers et magasins et tous les autres endroits que j’ai visité. Cela me fait espérer que, lorsque le fascisme sera éradiqué, les ouvriers reconstruiront leur pays en moitié moins de temps que cela n’a pris en Russie. Et ce seront les ouvriers eux-mêmes qui le feront, et non un appareil politique. Si seulement le fascisme était exterminé. C’est le hic. Mais ici aussi, on ne peut qu’espérer de toutes les fibres de son corps.

1. Peut-être le Cava, qui est un vin effervescent d’appellation d’origine contrôlée produit principalement en Catalogne.

Au milieu de sa seconde visite durant la révolution, son rapport à Ethel Mannin (4/10/37) d’une tournée dans l’industrie du bois collectivisée révèle les méthodes d’enquêtes de Goldman et les sentiments libertaires des ouvriers.

J’ai passé toute la journée à passer en revue l’industrie collectivisée du bois. On peut difficilement vanter ses mérites, à moins d’avoir vu de ses propres yeux comment les ouvriers poursuivent leur tâche en produisant et perfectionnant leurs efforts collectifs, cernés par le danger omniprésent. Et quel optimisme, quelle foi sublime. On s’oublie complètement soi-même et tout ce qui est de nature personnelle parmi la vie de l’esprit collectif des masses. Il n’existe aucun pouvoir pour détruire cela. C’est incrusté dans la texture même des masses espagnoles. Cette prise de conscience renforce mon espoir que, quelles que soient les erreurs et les compromis de la CNT-FAI, la révolution est loin d’être perdue. Il faut ajouter à cela la dignité innée du peuple espagnol et son absolu courage. Sois sûre, ma chère, que je ne me contente pas de la version que je reçois des camarades qui sont à la tête des différents comités dans les coopératives. Je suis trop expérimentée pour ne pas comprendre que, aussi honnêtes et francs que soient les meilleurs d’entre nous, une position de responsable créé une certaine psychologie dont la plupart des aspects diffèrent de celle de l’homme au travail qui effectuent les tâches les plus difficiles. Pour cette raison,j’essaie naturellement d’obtenir la réaction des ouvriers eux-mêmes. Et j’ai été encouragée de voir qu’ils se fichaient éperdument de qui était présent et qu’ils disaient ce qu’ils avaient sur le cœur. Non seulement ils n’ont pas peur mais ils ressentent trop profondément leur condition d’hommes pour cacher leurs réactions devant les changements qui sont survenus ici dans l’appareil d’état. Ils les considèrent avec dédain parce qu’ils savent que l’appareil politique est éphémère et que le pouvoir économique du peuple est l’ultime facteur de décision. Par conséquent, prétendre que venir ici est aussi futile que de voyager en tant que touriste en Russie est pure ignorance de la fierté et de l’indépendance du caractère espagnol. Je suis sûre que les ouvriers avec qui j’ai parlé aujourd’hui et depuis mon retour se sentent plus libres que les ouvriers dans les usines anglaises et américaines . J’ai été spécialement impressionnée par les réponses à mes questions sur ce qu’avaient réellement gagné les ouvriers avec la collectivisation. Le croiras-tu, la réponse a toujours été, en premier, une plus grande liberté. Et seulement en second, de meilleurs salaires et une durée de travail moindre. Durant les deux années que j’ai passé en Russie, je n’ai entendu aucun ouvrier exprimer l’idée d’une plus grande liberté (1). Cela me semble la clé de la nature intrinsèque des ouvriers espagnols, particulièrement de la CNT-FAI. Et c’est pour moi l’espoir de l’évolution future dans ce pays.

1. NDT  A ce sujet, la comparaison avec le texte Sur le départ de Russie de Mollie Steimer est éloquente.

Continuellement impressionnée par l’énergie et l’enthousiasme de ses camarades espagnols envers la reconstruction économique, Goldman commente plus avant leur plan à plus long terme pour le développement économique au milieu de la guerre civile, dans une lettre à Abe Bluestein, (25/1/38)

Penses-y cher Abe, ici nous sommes confrontés à toutes sortes, avec les positions prises par la d’erreurs, des discussions sur des articles que quelqu’un a écrit aux États-Unis au sujet de l’état et bien d’autres choses encore, et cependant, nos camarades en Espagne peuvent organiser un congrès auquel participe 800 délégués, qui débattent non pas de l’État, ni d’aucun équilibrage politique, mais de reconstruction économique – le besoin pour l’Espagne d’une nouvelle économie, de se débarrasser des entreprises qui ont échoué et de mettre en place d’autres usines industrielles qui tiendront leurs promesses. Huit cent délégués assis et discutant tranquillement de la reconstruction économique de l’Espagne au moment où les villes sont bombardées, comptant les morts et les mutilés par centaines, et où la guerre fait rage sur tous les fronts. Donne moi un autre exemple similaire dans toute l’histoire et je pourrai ne plus me sentir aussi déterminée à rester aux côtés de la CNT-FAI.

[…]

Education et Culture (p 85 -86)

Dans le cadre de leur effort général en vue de la révolution sociale, les anarchistes espagnols étaient soucieux d’élargir les opportunités éducatives sur une base libertaire, un thème que Goldman partage ici dans une lettre du 10/10/36 à sa nièce.

Tu ne le croiras pas ma chère, mais au milieu du danger tout autour de Madrid et sur le front de Saragosse, un millier de délégués sont venus de toute la Catalogne, rassemblés pour discuter des écoles modernes (1). Ils discutent du matin jusque tard dans la nuit. Et que penses-tu que soient leurs arguments ? Rien de moins que la sauvegarde des principes fédéralistes contre tout empiétement de la centralisation, le communisme libertaire contre la dictature. Comment quelqu’un peut-il espérer écraser un tel peuple, dont l’amour de la liberté n’est pas seulement puisé dans les lectures mais coule dans son sang même ? Non, quoi qu’il arrive, la CNT-FAl ne mourra jamais, peu importe les forces criminelles déployées contre elle.

Dans ce passage d’un article qui lui est consacré, (9/12/38), Goldman cite l’importance de l’anarchiste Juan Puig Elias (2) dans le développement du réseau d’éducation libertaire.

J’espère bientôt trouver le temps d’écrire un portrait de Juan Puig Elias qui est le vrai cerveau du ministère de l’éducation et de la culture. Je l’ai rencontré un court moment en 1936 à un congrès d’enseignants auquel assistaient des délégués venus de toute l’Espagne, où il présentait son plan de La Es­cuela Nueva Unificada qui fut accepté par l’assemblée entière avec enthousiasme et qui s’est concrétisé depuis. Le camarade Puig Elias est vraiment l’un des pédagogues modernes les plus exceptionnels au monde, un homme à la vaste culture et d’une profonde compréhension de la psychologie de l’enfant. Le C.E.N.U (Centre de l’Ecole Nouvelle Unifiée), est passé depuis sous la juridiction de la Generalidad, mais tous les efforts de sa part pour éliminer les principes libertaires fondamentaux établis par son fondateur ont échoué. Le camarade Puig Elias m’a confié à son secrétaire privé, le professeur Mawa, à l’énergie la plus débordante de toute l’Espagne. C’est un homme capable de s’occuper d’une douzaine de tâches par jour et de trouver encore le temps de répondre à toutes les demandes qui lui sont faites avec la plus grande précision et de la manière la plus amicale. Grâce à ce guide de qualité, j’ai appris davantage en quelques jours sur les écoles et les colonies que je ne l’aurais pu en plusieurs semaines.

Dans ce passage d’un article du 1/5/38, Goldman décrit sa participation dans un film réalisé par un collectif autogéré.

Nous n’avons pas oublié de rendre une visite à nos camarades du Syndicat du Divertissement Public [à Madrid]. Nous avons eu la chance d’arriver juste au moment où il tournait un film intitulé « Castilla se Libera« . Les trois scènes que l’on nous montra étaient splendidement réalisées dans tous les domaines, et d’une grande valeur pour montrer au monde extérieur le travail constructif réalisé par la CNT-FAI partout dans l’Espagne anti-fasciste. On nous a promis des copies pour l’Angleterre et les États-Unis ainsi que pour d’autres pays d’Europe.

J’ai connu ma première expérience de vedette de cinéma de toute ma vie dans les studios de Cine Espanola-Americana. Nous sommes arrivés juste au moment où était filmée la scène d’une fête espagnole avec tous les artistes présents dans leurs différents costumes régionaux. Parmi eux, deux étonnamment belles jeunes danseuses espagnoles se trouvaient – qui soutenaient la comparaison avec les argentines et autres grandes danseuses espagnoles, payées des sommes faramineuses sur les scènes américaines. Le directeur (3), lorsqu’il entendit mon nom, se précipita pour m’embrasser et insista pour que je me joigne au groupe d’artistes. Je n’avais jamais été entourée d’une foule plus colorée et intensément fervente de jeunes gens. En plus de cela, ils voulurent que je salue Madrid en quelques mots pour pouvoir l’enregistrer. Ce fut un moment très émouvant , mon regret étant que je ne pouvais pas faire ces salutations en Castilian, mais le Camarade A.S fit de son mieux pour s’en approcher le plus possible dans son espagnol approximatif.

Nous avons appris que les principaux artistes de la coopérative – car c’était une coopérative – touchait le même salaire qu’avant le 19 juillet. Celui des autres salariés avait été augmenté. Pour autant que l’on puisse obtenir des réponses authentiques en présence d’un directeur, les artistes semblaient satisfaits de leur sort. Je ne veux pas suggérer que le directeur était une personne crainte. Il était une personne parmi les autres, la plupart membres de la CNT, qui étaient responsables du travail, de son début à la réalisation complète du film qu’ils étaient en train de tourner.

Goldman fut profondément émue par l’acharnement continu des anarchistes à enrichir la culture populaire au milieu d’un conflit meurtrier, comme elle le décrit dans cette lettre du 15/7/38 à Harry Kelly.

Le dernier bulletin allemand publie un article sur la célébration par les anarchistes espagnols de la « Semaine Du Livre » . Cela me fait monter les larmes aux yeux. Voici des gens condamnés à mort, avec toutes les issues fermées et leurs propres camarades les poignardant dans le dos, victimes d’une lente malnutrition, et qui pensent encore à la culture et à la valeur de bons livres. C’est tout simplement stupéfiant.

NDT
1. La Escuela Moderna. Mouvement commencé en Espagne par Francisco Ferrer à Barcelone en octobre 1901, et qui comptait plus d’une centaine d’initiatives en 1907
2. Juan Puig Elias (1898-1972) , influencé par Francisco Ferrer a créé la Escuela Natura . Pendant la guerre civile, il est nommé sous-secrétaire au ministère de l’instruction publique. Forcé à l’exil en France, il intègre après la guerre la CNTE où il occupe le poste de secrétaire à la culture et à la propagande . Il part pour le Brésil en 1952.
3. Adolfo Aznar

Quelques liens sur les écoles modernes et l’éducation libertaire :
ESPAGNE 36 l’école fait sa révolution N’Autre école n° 13
L’Éducation libertaire René Loureau
La section Education sur RA Forum

L’aide Sociale d’Urgence (p 86 -91)

L’aide sociale envers un grand nombre de civils dont les vies avaient été gravement perturbées par la guerre était un domaine crucial dans lequel les anarchistes espagnols pouvaient apporter un réseau de soutien alternatif imprégné des principes libertaires. Dans cet article du 10/12/37, Goldman décrit sa visite de l’une de ces initiatives.

Lorsque je suis retournée en Espagne fin septembre [1937], je m’étais promis de visiter la colonie pour orphelins et autres enfants qui avait été mise sur pieds par Espada Libre et soutenue par nos camarades à travers le monde. Et parmi ceux-ci les efforts énergiques de Spain and the World (1) pour collecter des fonds. Une femmes anglaise, très active à Londres dans l’aide aux réfugiés et son mari espagnol sont venus me voir à Barcelone et se sont portés volontaires pour m’emmener à Gérone, sur leur route pour Figueras, où ils habitent

Je suis arrivée vers 16 heure à la colonie Durruti-Ascaso, située dans un magnifique parc et dans une maison spacieuse avec une capacité d’hébergement pour 200 enfants. Parmi eux, vingt d’entre eux sont les orphelins dont s’occupe Spain and the World. Ils viennent, comme tous les autres, de Madrid. Les camarades qui gèrent la colonie sont principalement une jeune femme polonaise juive et un français, soutenus par un personnel composé de camarades français et espagnols. Nous sommes arrivés sans nous annoncer. Aucune préparation n’avait pu être prévue à l’avance. Cela m’a donné l’occasion de découvrir la colonie en situation normale dans sa routine quotidienne. La salle à manger n’étant pas assez grande pour recevoir 200 enfants, les plus petits prennent leurs repas en premier , puis c’est le tour de ceux qui ont entre sept et dix ans, et enfin les plus âgés. J’ai été impressionnée et émue de voir la fierté de ces gamins lorsqu’ils montraient leurs mains propres en passant devant la directrice. La salle à manger est claire et aérée, avec des fleurs sur les tables, des rires émanant de tous les coins, rires plus nécessaires pour les victimes du fascisme que pour des enfants de condition normale. Les cartes de menu, illustrées de petites fleurs, en donnait la description pour chaque jour de la semaine.

La nourriture est copieuse et variée. Les dortoirs m’ont aussi surpris par leur espace, leur aération et leur ensoleillement. Les lits, impeccablement propres – en fait, chaque partie de la maison révèle l’efficacité et le dévouement des camarades en charge des enfants.

Tout aussi importantes étaient les aires de jeux où les enfants s’ébattaient pendant leurs heures de loisir et après l’école. Nos camarades avaient espéré organiser les cours dans la colonie à la fois à l’extérieur et à l’intérieur; mais il était devenu désormais obligatoire de s’inscrire dans les écoles du gouvernement. Heureusement, celles-ci n’avaient pas réussi à changer les splendides programmes éducatifs présentés lors de l’assemblée plénière à laquelle j’avais assisté à Barcelone en 1936. La colonie avait néanmoins trois enseignants, l’une d’entre eux étant une camarade passionnément convaincue par les approches et les méthodes nouvelles de l’éducation moderne. L’impression la plus réjouissante fut que les enfants étaient libres, faciles à vivre et ne montraient aucune crainte envers leurs aînés. Une parfaite camaraderie régnait parmi non camarades à la tête de la colonie, les enseignants et les enfants. Il n’y avait aucune frime ou épate. Personne ne leur imposait la nécessité de croire à des histoires. Somme toute, la colonie me faisait souhaiter que toutes les innocentes victimes de Franco puissent bénéficier de soins, d’attention et d’une alimentation semblables.

Les lecteurs de Spain and the World peuvent se demander justement si tous les enfants sont aussi bien nourris et si magnifiquement pris en charge que ceux de la colonie Durruti-Ascaso. C’est malheureusement loin d’être le cas. Mais il faut garder à l’esprit que la Catalogne seule compte deux millions de réfugiés, hommes, femmes et enfants. En plus de sa propre population, il est nécessaire en plus d’envoyer des vivres à Madrid et d’alimenter les milliers de miliciens sur le front d’Aragon ; mais autant qu’il est en leur pouvoir, nos camarades de la CNT-FAI font tout leur possible pour satisfaire aux soins et aux besoins des enfants.

1. Spain and the World était une publication anarchiste fondée par le Dr Galasso et Vernon Richards pour faire concurrence au News Chronicle et au New Statesman qui soutenaient l’Union Soviétique. Après le premier numéro, Spain and the World devint une publication de Freedom Press. La revue prendra brièvement le nom de Revolt!, puis de War Commentary avant de redevenir une publication de Freedom

L’engagement enthousiaste de Goldam envers l’importance d’un tel travail est démontré dans sa lettre du 14/2/38 à un dirigeant anarchiste Pedro Herrera. Elle lui rappelle qu’elle avait été profondément déçue fin 1937 de trouver les lieux d’accueil pour réfugiés dans de si tristes états et de découvrir le peu d’utilisation de l’argent qu’elle avait collecté à cette fin en Grande-Bretagne . Seule, la mise en place d’une organisation d’aide transparente, la SIA (1) la poussa à renouveler ses initiatives pour l’aide aux réfugiés en Grande Bretagne . Mais l’argent devra être consacrée aux projets annoncés.

Je ne veux pas être comme les autres organisations qui collectent des formidables sommes d’argent et en utilisent la plus grande partie pour leurs dépenses de personnel, les déplacements de leurs propagandistes, etc., n’en laissant qu’un faible pourcentage pour les souffrances de l’Espagne. Je suis sûre que tu ne m’en voudras pas de souligner ce point. On doit avoir une conscience claire pour éveiller l’intérêt des gens, tout particulièrement lorsque l’on attend de l’argent d’eux.

Dans l’article suivant écrit après son dernier séjour en Espagne (9/12/38), Goldman décrit le programme d’aide social d’urgence anarchiste en plein essor, à travers leur organisation autonome Solidarité Internationale Anti-Fasciste et leur présence au ministère de l’éducation. Elle s’attarde avec enthousiasme sur une colonie d’enfants qu’elle a visité dans les Pyrénées.

Comme représentante de la section londonienne de la SIA, j’étais bien sûr tenue informée des progrès du travail de nos camarades en Espagne mais ce que j’y ai découvert lors de cette visite dépassait de loin mes attentes. Comme notre Bulletin publie un rapport complet sur les initiatives de la SIA, je ne gaspillerai pas de place pour décrire les résultats extraordinaires obtenus en un an par un petit groupe de personnes dévouées. Il suffit de mentionner ici que des sections de la SIA se sont répandues comme une traînée de poudre à travers l’Espagne loyaliste, s’enracinant dans chaque ville, village et hameau. Partout, le long de la route allant de Barcelone jusqu’à Lerida pour ainsi dire, 250 kilomètres plus loin, des banderoles de la SIA sont déployées de sorte que personne ne peut ignorer son existence. Dix-neuf maisons d’enfants et cantines, où des colonies n’ont pas encore été établies, des restaurants populaires, des logements pour étudiants, des magasins d’approvisionnement en cigarettes, en papier à lettres et en savon pour les différents fronts, des centres de soins pour les miliciens blessés, un hôpital et un dispensaire soignant en moyenne
80 patients quotidiennement, une ambulance avec un équipage de jeunes infirmières qui donnent les premiers soins aux victimes des horribles attaques aériennes quotidiennes, et un tas d’autres choses encore, témoignent des magnifiques réalisations de la SIA. D’autres programmes sont en voie de réalisation, grâce surtout au soutien généreux des sections de la SIA aux États-Unis, en France et en Suède.

Sans vouloir sous-estimer les activités des autres organisations et groupes en Espagne, je dois dire que la SIA se fait remarquer comme une véritable ruche. Notre camarade Lucia Sanchez Saornil, (2) une des écrivaines les plus douées d’Espagne et une organisatrice compétente, avec sa secrétaire que tout le monde appelle par son prénom, Christina, ainsi que Baruta, à la tête du Conseil National de la SIA, entourés d’un personnel composé de jeunes gens actifs, doivent se voir attribuer le mérite de cet énorme travail, financé et réalisé par la SIA. En plus de tout cela, il existe un centre d’aide social, présidé par une camarade très efficace qui a organisé la maternité à Barcelone en 1936 et qui a été son guide spirituel jusqu’à ce printemps.

Et puis il y a les colonies fondées par Segundo Blanco et Juan Puig Elias depuis leur entrée au ministère il y a six mois. Elles sont situées à Sitges, un ancien lieu aristocrate de villégiature sur la côte méditerranéenne. Des colonies hébergeant 2 000 enfants ont déjà été créées et il est prévu d’y installer 20 000 enfants de plus . Il n’y a rien de plus juste que les enfants des classes laborieuses qui ont construit ces logements magnifiques et à qui l’on n’avait jamais permis de les approcher, occupent aujourd’hui les logements, anciens lieux de plaisir des grands d’Espagne et de la bourgeoisie. Les enfants peuvent profiter des lits confortables, prendre leurs repas dans des salles à manger ensoleillées sur des tables couvertes de nappes de lin blanc, apprendre dans des vastes salles de classe claires et aérées, et s’ébattre dans les jardins et sur la promenade qui sépare les logements de la plage. C’était en réalité une fête pour les yeux de voir leurs jeunes et sains appétits rassasiés par une nourriture convenable, consistant en une soupe, légumes, salade et désert, parfois aussi de la viande. La maîtresse de maison, à l’esprit maternel, en charge des enfants, me disait avec une grande jubilation, que quelques miliciens du front avaient envoyé un mouton entier et quelques fruits pour les enfants. C’était loin d’être une exception comme je l’ai appris plus tard. Les miliciens espagnols de différentes divisions, loin d’être sur-alimentés, se débrouillaient néanmoins pour contribuer de toutes les manières possibles aux colonies d’enfants réfugiés.

La visite la plus intéressante à des enfants se déroula au cœur des Pyrénées. Mon excellent guide, le professeur Mawa, m’avait parlé d’une colonie qui se trouvait là, mais il n’avait prudemment rien dit au sujet de la montée abrupte pour y parvenir. Il avait probablement pensé que je n’aurais pas autant souhaité la visiter. En forme de confession, je dois avouer que je fus littéralement tirée au sommet d’une montagne de 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer, et cela grâce seulement à l’aide du professeur Mawa d’un côté et du jeune fils du camarade Puig Elias de l’autre (3). Une troupe d’enfants chantant à pleins poumons ouvraient la voie. Une autre suivait, avec un cameraman. J’admets que ce fut un exercice éprouvant, mais je n’aurais pas voulu rater cela pour rien au monde.Au sommet de la montagne, nous avons découvert la petite maison d’un paysan et un lopin de terre. Nous fûmes accueillis par une banderole avec inscrit dessus en lettres grasses, le nom de la colonie – MON NOU (Monde Nouveau). Son credo déclare ce qui suit :

Les enfants sont le monde nouveau. Et tous les rêveurs sont des enfants ; ceux qui sont émus par la gentillesse et la beauté ; ceux chez qui palpite dans la poitrine l’amour de la liberté et de la culture et qui se réjouissent du bonheur des autres ; ceux qui sentent battre leur cœur quand ils sont capables de soulager un chagrin ; ceux qui abhorrent la cruauté et gardent en permanence les bras grands ouverts pour la beauté.
Toi qui arrives : Si tu es sincère et que tu as un cœur si grand que ton amour pour un être ne diminue pas tes réserves d’amour et de tendresse envers les autres ; si tu penses que la liberté est le but ultime et que, pour l’atteindre, tu travailles avec enthousiasme pour transmettre le savoir et la culture parmi les petits, entres, s’il te plaît : tu es un enfant.
Toi qui arrives : Si tu as perdu ta foi dans la bonté humaine et ne parviens pas à considérer ton frère comme ton semblable ; si l’égoïsme et l’arrogance ont fermé et endurcit ton cœur ; si l’ingratitude fait partie de ta personnalité, n’entre pas : tu n’es pas un enfant.

Man Nou est en effet, un monde nouveau, non seulement dans son nom mais dans son esprit également. La vie ici est austère et dure, coupée du monde extérieur, mais un nouveau monde est en train de naître péniblement pour ces victimes innocentes de la sauvagerie de Franco, et la mère qui soigne ces jeunes plantes est la compagne de notre camarade Puig Elias. Son nom est Senora Emilia Roca; elle n’est pas seulement la mère , mais aussi la professeur, l’amie et la conseillères des trente enfants sans parents qu’elle a pris sous son aile protectrice.

Issue elle-même d’un milieu paysan, et héritière de la maison ancestrale, Madame Roca l’a transformée en un sanctuaire pour les enfants. Enseignante de profession, elle a abandonné son poste afin de pouvoir se consacrer aux enfants qui avaient le plus besoin d’elle. Sur ces propres fonds et ceux du camarade Puig Elias, elle se débrouille d’une manière ou d’une autre pour nourrir et vêtir ses pupilles. Il est vrai que le gouvernement donne des rations de pain et d’autres provisions, mais en aucun cas suffisantes pour maintenir la santé et la vigueur des trente enfants . . .

Les enfants ont merveilleusement bien oublié leur passé grâce aux soins attentionnés et à la chaude affection de leur nouvelle mère. Ils sont joueurs et folâtres. Ils se baignent dans la piscine qu’elle leur a trouvés, leurs jeunes corps étincelant sous le soleil. Ils donnent en représentation d’adorables danses et chants populaires catalans et espagnols. Le jeune Puig Elias a démontré une grande sensibilité et un grand talent dramatique dans un poème épique qu’il a récité. Le plus petit bout de chou ici n’aurait rien à lui envier. Elle doit aussi divertir les visiteurs étrangers.

La plus grande hilarité jaillit lorsque le cinéaste commença son travail. La surprises des surprises lorsque nous déballâmes nos petits cadeaux, chocolats, cahiers, peinture. Ce fut une journée inoubliable. A la fin, escortés par un groupe d’enfants les plus âgés, le fils de notre camarade ouvrant fièrement la voie à dos de cheval, nous avons pris congé de l’ange gardienne de Man Nou. La descente se révéla aussi ardue que la montée, mais qui s’en préoccupait? Pas moi, qui avaient été plus que comblée par cette journée lumineuse, cette source d’amour et de générosité, la gaîté des enfants et cette vue ravissante de la montagne.

1. Solidarité Internationale Anti-fasciste, organisation créée en 1937 par des anarchistes espagnols pour apporter une aide directe aux femmes et aux enfants réfugiés de guerre. Comme l’a souligné Goldman, la collecte de fonds pour l’aide à destination de l’Espagne venant des pays occidentaux, y compris des États-Unis, était généralement dominée par les communistes qui attribuaient ensuite l’argent et les approvisionnements aux secteurs où les anarchistes n‘avaient que peu d’influence. Les anarchistes espagnols considéraient également la SIA comme une nouvelle possibilité importante de publicité, en encourageant la solidarité de vastes segments du prolétariat international auparavant inconscient de la révolution sociale en Espagne et du rôle qu’y jouaient les anarchistes. En suivant l’exemple d’organisation des sections en Espagne et à Paris, Goldman accepta la responsabilité d’en créer une branche à Londres durant son voyage de l’automne 1937 en Espagne. Elle lança cette initiative publiquement au début 1938.

NDT : En France, le « Comité pour l’Espagne Libre » fut créé lors du congrès de l’Union Anarchiste en octobre 1937 par Lecoin, Faucier, Odéon et Le Meillour. Il prendra le nom de « Solidarité Internationale Antifasciste » à la demande de la CNT-FAI espagnole et publiera un hebdomadaire du même nom à partir de novembre 1938 .
Voir Solidarité Internationale Antifasciste Une organisation « proto-humanitaire » dans la guerre d’Espagne. 1937-1939

2. NDT Voir R&B Introduction à Lucia Sanchez Saornil et Mujeres Libres sur Racines et Branches
3. NDT Elle a 68 ans à l’époque.


Emma Goldman et Mujeres Libres

Ceci est un rapide survol des relations entre Emma Goldman et Mujeres Libres entre 1936 et 1939, à travers principalement des extraits de correspondance avec Mercedes Comaposada et Lucía Sánchez Saornil. Ces extraits sont traduits de Strong we make each other : Emma Goldman, the american aide to Mujeres Libres during the spanih war 1936-1939 de Göksu Kaymakçıoğlu,

Lucía_Sánchez_Saornil_&_Emma_GoldmanLucía Sánchez Saornil (à droite) avec Emma Goldman

…Cherchant des aides pour soutenir leur groupe, en avril 1936, Mercedes Comaposada envoya une lettre à Emma Goldman lui demandant sa contribution sous forme d’un article pour la revue qu’elles allaient publier…. A partir d’avril 1936, sept lettres furent échangées entre Goldman et Mercedes Comaposada. 1

Dans la première lettre envoyée par Comaposada à Goldman, elle explique en français, leurs motivations comme groupe et lui demande d’écrire un article pour Mujeres Libres :

“Quelques anarchistes espagnoles sommes en train de réaliser une idée intéressante : la publication d‟une revue intitulée MUJERES LIBRES- Femmes Libres‟- avec une finalité captation prés de la femme, de l’intéresser dans des thèmes et situations auxquels elle n’a pas pensé jusqu‟à présent, ou elle l‟a fait sans une orientation propre. Notre propos est d’éveiller la conscience féminine vers des idées libertaires, dont l’immense plupart des femmes espagnoles-très retardées sociale et culturellement- n‟ont pas la plus légère connaissance. Nous prions ta collaboration- Notre pénurie ne nous permettra pas rétribuer- avec la thème libre…. Nous espérons que tu verras bien notre pétition pour les femmes espagnoles, puisque personne n’a pas jusqu‟à présent, montré aucun intérêt noble dans nos organisations.” 2

lett comaposada

Le 24 avril 1936, Goldman répond à Comaposada en anglais:

« Je vous félicite, chère camarade, pour votre décision d’émanciper les femmes espagnoles. J’avoue que, lorsque je suis allée en Espagne en 1929, j’ai été choquée par le sous-développement culturel des femmes, leur soumission à l’église et aux hommes de leur vie; pères, frères et maris. Il m’a semblé que les femmes espagnoles vivaient encore terriblement sous le joug de la norme à deux vitesses concernant la moralité des hommes et des femmes et que leur esclavage comme simples servantes domestiques et mère-porteuses des masses espagnoles, ne laissent aucun espoir d’obtenir leur libération sociale et économique, tant qu’elles n’auront pas suffisamment progressé pour occuper leur place aux côtés des hommes dans la lutte révolutionnaire pour l’émancipation envers l’esclavage salarial » 3

Dans une lettre à son ami Harry Kelly, Goldman critique à nouveau la condition des femmes espagnoles. c’est cette lettre, à la place d’un article, qu’apparaîtra dans le n°6 de Mujeres Libres, la première adresse de Goldman aux femmes espagnoles sous le titre“La situación social de la mujer”. Elle écrivait dans la lettre de 1936 :

« Il y a l’éducation et l’émancipation des femmes, la nouvelle approche de l’enfant, des questions quotidiennes de santé . Tout cela a été tristement négligé par nos camarades…. On ne deviendra une force dans le combat anti-fasciste que lorsque l’on sera libérée des superstitions de la religion, de la norme à deux vitesses de la moralité – à ce moment-là seulement, nous serons capables et dignes d’aider à construire une société nouvelle libre, ou chaque homme, femme et enfant, sera réellement libre . » 4

Mujeres Libres était la première organisation de femmes à demander l’autonomie institutionnelle au sein du milieu anarchiste. Mais il existait des désaccords parmi les cadres de la CNT au sujet d’avoir une organisation féminine spécifique. Federica Montseny désapprouvait une telle proposition, car elle pensait qu’il existait un « problème de sexes, et que « le changement ne proviendrait pas d’un affranchissement ou du nivellement des droits mais d’une révolution humaniste permettant une liberté et un individualisme illimités pour les deux sexes.” 5

….Comme nous l’avons vu, il existait des conflits internes au sein de la CNT au sujet de la création de Mujeres Libres, et seuls quelques membres était partisans de sa fondation et de son développement. Pour solliciter un soutien moral support, Mercedes Comaposada, dans une lettre du 20 juin 1936 à Goldman, mentionnait qu’elles étaient en train de créer des cours pour adultes pour enseigner des notions de base et préparer de bonnes ouvrières propagandistes, dont elles avaient tant besoin. Elles souhaitaient une collaboration plus étendue de la part de Goldman également, en constatant que ses lettres publiées dans Mujeres Libres connaissaient un grand succès. Comaposada écrivit à Goldman, qui se trouvait à Nice à l’époque, en français.

“La revue a eu un grand succès…. Nous demandons ton aide avec autant d’insistance parce que nous sommes sures que si quelques camarades étrangers des plus capacités pouvaient être près de nous, on ferait en Espagne la révolution libertaire. Notre désir serait que tu viennes travailler persoñelement avec nous, mais si ceci n‟est pas possible, au moins aide-nous de loin.”6

Goldman répondit à Comaposadas dans sa dernière lettre de 1936,

“Je suis convaincue que, sans la solidarité et la coopération parmi notre sexe, notre mouvement ne jouera pas un grand rôle dans la transformation révolutionnaire des masses.”

Elle terminait sa lettre en suggérant à Comaposada de se procurer un exemplaire de son autobiographie (1931) auprès de son éditeur à New York. Elle écrivait,

“Tu trouveras un grand nombre d’informations concernant mon travail auprès des femmes…. Par la même occasion, tu pourrais même trouver un éditeur en Espagne pour le publier dans ton pays » 7
… en 1937 Goldman était à Londres, travaillant comme représentante officielle de la CNT. Elle commença à collecter des fonds pour les femmes et les enfants qui avaient été récemment évacués d’Espagne. En même temps, comme représentante de Mujeres Libres, elle essayait de vendre la revue dans des milieux féministes. En tant que déléguée de l’organisation, elle assistait à des conférences de femmes en Europe pour solliciter une aide en sa faveur. …[Début 1937], Goldman écrivit à la cofondatrice de Mujeres Libres, Mercedes Comaposada, dans une lettre datée du 18 février:

« Il est très difficile d’être aussi loin de vous. Particulièrement lorsqu’on veut mener une grande campagne en faveur de vote lutte…. J’ai reçu les exemplaires de Mujeres Libres, je vais les mettre en vente lors de l’exposition en espérant que quelques espagnols viennent. Mais pour écrire pour vous en ce moment, c’est impossible. Je n’en ai pas le temps »8.

Le 30 juin 1937, Mercedes Comaposada envoya à Goldman une note lui annonçant à cette dernière qu’elle allait devenir déléguée de la Fédération Nationale des Mujeres Libres nouvellement créée.

credencia mujeres libresSource IISH Amsterdam

Début 1938, elle commença à organiser une exposition de Mujeres Libres à Londres. L’argent collecté serait envoyé à Mujeres Libres comme soutien financier pour aider les réfugiés. Mercedes Comaposada exprima sa gratitude à Goldman pour un tel projet. Elle écrivait en français:

“Tu travailles toujours pour notre cause avec l’enthousiasme magnifique et l’activité qui te sont habituels. Elle nous a appris aussi que tu as le beau projet d’organiser une exposition Mujeres Libres. Nous en sommes enchantées et nous nous donnons déjà à la tache de préparer tout le meilleur matériel que nous pouvons réunir…. Nous voudrions profiter ce matériel pour répéter leur exhibition a divers lieux, en Espagne et en dehors.”10

…. Dans une lettre du 7 juin 1938 à Lucía Sánchez Saornil, cofondatrice de Mujeres Libres et Secrétaire Générale de la SIA, [Solidarité Internationale Anti-fasciste], elle faisait mention d’un nouveau projet d’exposition , au Canada cette fois, lorsqu’elle y serait.11

Entre temps, Goldman avait organisé d’autres expositions . Mais, malheureusement, elles ne permirent de collecter que peu d’argent. Comme Goldman l’écrit dans la même lettre du 7 juin 1938:

« Nos expositions n’ont pas rencontré un grand succès alors que les frais engagés étaient considérables…. Le retour n’en recouvrait même pas la moitié…. Ma seule consolation est que j’essaie de sensibiliser de toute ma force et de toute mon âme les ouvriers britanniques et de leur montrer la contribution réellement importante de Mujeres Libres à la lutte pour la liberté à travers le monde entier. »12

…Emma Goldman, d’autre part, en plus de ses tâches comme secrétaire officielle de la CNT à la section locale à Londres de la SIA, se vit attribué aussi le titre de secrétaire honoraire de la SIA. En ce qui concerne la propagande, en plus d’organiser des expositions, des concerts et des collectes depuis la mi-1938, Goldman trouva une nouvelle piste de financement. Elle collectera des fonds par la projection de films. Dans une lettre du 12 août 1938 à Lucía Sánchez Saornil, elle écrit en espagnol:

“Pour couvrir les dépenses courantes de la SIA, nous utiliserons une petite somme d’argent dont nous disposons depuis l’année dernière, collecté lors de la projection du film Fury over Spain.” 13

Goldman pensait que les résultats les plus concrets en terme d’aide rapide viendraient des réseaux anarchistes. Dans ses lettres, elle se plaignait toujours de l’attitude indifférente des britanniques envers le problème des réfugiés. Elle écrivait, en anglais, le 4 juin 1938 à Saornil:

« Nous avons sacrément travaillé. Nous n’avons négligé aucune opportunité pour faire connaître la SIA aux masses britanniques; mais, sans vouloir me répéter, je peux dire que c’est un travail très difficile d’obtenir quelque chose pour la SIA ou la CNT dans ce pays. Concernant la tournée au Canada, ce serait important pour notre cause en Espagne…. A cette fin, j’aurais besoin d’un accréditement spécial de la SIA pour le Canada et les USA, bien que je ne suis pas sûre de pouvoir entrer ces derniers. »14

En février 1939, Mujeres Libres fut dissout et les troupes franquistes l’emportèrent sur les républicains en avril 1939. Un demi million d’anarchistes espagnols partirent en exil dans les autres pays européens. Les cofondatrices de Mujeres Libres s’exilèrent en France. Mais, en dépit de ces bouleversements, Goldman, à Londres, continuait à être une guide et une aide précieuse pour ses camarades espagnols , à travers la propagande et la collecte de fonds.

A la fin de février 1939, après l’occupation de Barcelone par les troupes franquistes, les cofondatrices de Mujeres Libres s’exilèrent à Perpignan. Dans un premier temps, elles furent autorisées à y poursuivre leurs activités. Comme le suggère Laura Sánchez Blanco “En février 1939, Mujeres Libres fut dissout en exil, mais l’initiative qui avait marqué les débuts de l’anarcha-féminisme et des ses idées s’étendit à d’autres pays ». 15 Mais très tôt, elles furent empêchées de poursuivre leur action, en étant isolées dans un petit village. Lucía Sánchez Saornil informa Goldman sur leur situation en France. Elle écrivait dans une lettre, en espagnol du 25 février 1939 :

« On ne nous a pas autorisé à rester à Perpignan, où nous pouvions, au début travailler avec efficacité à l’évacuation des femmes et des enfants de nos colonies. Le 10 février, tous nos camps ont évacués et les enfants, avec l’aide de la Fédération des Comités Espagnols de Perpignan, ont été placés dans des familles, jusqu’à ce que, soudainement, les autorités françaises interdisent toutes nos activités. Ils ont fermé le foyer que nous avions improvisé ainsi que nos centres, et nous ont mis à la rue …. De Perpignan, où nous étions sous la menace d’une arrestation, nous sommes allées à Paris, mais nous n’avons pas été autorisées à y rester et nous avons été envoyées à Lagny, un petit village à 24 km de la capitale. Nous espérons être autorisées à y rester, bien que nous avons enfreint la loi puisque nous travaillons pour la SIA française ».16

Saornil concluait sa lettre en informant Goldman, que aussitôt après avoir finit d’écrire, elle avait eu la grande joie d’embrasser Mercedes Comaposada, la cofondatrice de Mujeres Libres, qui venait d’arriver au village.

Le village était surpeuplé d’anarchistes obligés d’y séjourner. Au début, Mujeres Libres put poursuivre ses activités au sein du réseau anarchiste. Mais jour après jour, les règles devinrent plus strictes au village, en même temps que d’autres anarchistes arrivaient. Puis leurs relations avec les sections de la SIA furent suspendues. La seule chose qu’elles pouvaient faire, comme Saornil l’indiquait dans sa lettre, était de confier des enfants réfugiés à des familles de Perpignan. Cela devint, par la suite, une pratique courante pour Mujeres Libres et la SIA. Ils prirent l’initiative de servir d’intermédiaires entre les familles et les enfants, dont les parents avaient été tués ou étaient disparus, afin de leur offrir de meilleures conditions de vie. Emma Goldman collaborait en cela aussi avec Mujeres Libres. Dans une lettre du 8 mars 1939, elle informait Saornil d’une situation similaire:

« Je veux te dire que nous avons un couple espagnol marié qui se propose d’adopter un enfant. Ils sont prêts à se rendre dans le sud de la France pour voir l’enfant et le ramener. La femme était en Espagne et a servi comme infirmière sur le front pendant quelques mois en 1937. Je crois en leur sincérité ; l’enfant adopté aura une maison confortable. Peut-être que d’autres camarades les imiteront. Mais d’abord, il faut choisir l’enfant. Dis-moi si il t’es possible de me communiquer une liste de noms parmi les enfants qui veulent être adoptés. Écris-moi, s’il te plaît, le plus vite possible. »17

… En mars 1939, [les espagnols exilés en France] furent placés dans des camps de concentration, où ils étaient étroitement surveillés. Des familles étaient séparées, des camaraderies interrompues du fait des réglements strictes des autorités françaises. Emma Goldman, de Londres, suivait la situation des réfugiés espagnols et celle des co-fondatrices de Mujeres Libres. Celles-ci souhaitaient que les camarades aident, de manière urgente, à faire prendre conscience l’opinion de leur situation tragique. Lucía Sánchez Saornil, dans une lettre du 25 février 1939 à Goldman, lui demandait son aide. Elle écrivait:

« Actuellement, notre besoin le plus urgent est la solidarité de tous…. Tu n’as pas besoin de repousser davantage ton voyage au Canada. Peut-être même que tu peux y trouver une aide en faveur de nos camarades exilés non-combattants …. »18

En avril 1939, Emma Goldman partit pour le Canada pour continuer sa collecte de fonds en faveur des réfugiés espagnols. Les cofondatrices de Mujeres Libres étaient toujours réfugiées en France et leurs communications avec le réseau anarchiste avaient été restreintes. Il n’y eut plus alors d’échanges de lettres entre Mujeres Libres et Goldman.

Notes de l’Auteurs et NDT (lorsque indiqué)

1. NDT Mercedes Comaposada -1901 – 1994 Militante et pédagogue anarchiste , membre de la CNT, cofondatrice de Mujeres Libres. Après la défaite, elle se réfugie à Paris avec son compagnon, où elle sera secrétaire de Pablo Picasso et fera des travaux de traduction.
2 (NDT :Tel que reproduit, moins quelques fautes d’orthographe et/ou syntaxes, dans la note 111) Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 17 Avril 1936; microfilm, reel 68, EG Papers Project, University of Berkeley, California.
3. Emma Goldman to Mercedes Comaposada, 24 Avril 1936. Reel 37
4. Emma Goldman à Harry Kelly,  5 mai 1936, in Porter, pp 256-257.
5. Kern, Robert W. Red Years-Black Years: A Political History of Spanish Anarchism 1911-1937. Pennsylvania: ISHI, 1978 p48.
6. (Tel que reproduit, moins quelques fautes d’orthographe et/ou syntaxes, dans la note 144) Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 16 juin 1936. Reel 37.
7. Emma Goldman à Mercedes Comaposada, 24 juin 1936. Reel 37.
8. Emma Goldman à Mercedes Comaposada, 18 février 1937; microfilm, reel 39, EG Papers Project, University of Berkeley, California.
9. (Tel que reproduit, moins quelques fautes d’orthographe et/ou syntaxes, dans la note 152) Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 30 juin 1937. Reel 43.
10. (Tel que reproduit, moins quelques fautes d’orthographe et/ou syntaxes, dans la note 202) Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 11 février 1938; microfilm, reel 42, EG Papers Project, University of Berkeley, California.
11. Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 7 juin 1938. Reel 43.
12. ibid
13. Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 12 août 1938. Reel 44.
14. Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 4 juin 1938. Reel 43.
15. NDTIl est pour le moins discutable d’attribuer à Mujeres Libres les débuts de l’anarcha-féminisme, Dans Ni dieu, ni maître, ni mari. L’anarcha-féminisme au 19 ème siècle en Argentine, Maxine Molyneux cite O Jornal das Senoras, journal apparu au Brésil en 1825 et qui était consacré à  » l’amélioration sociale et l’émancipation morale des femmes « , en plus de La Voz de la Mujer, publié en Argentine entre 1896 et 1897.
16. Lucía Sánchez Saornil à Emma Goldman, 25 février 1939. Reel 45.
17. Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 8 mars 1939. Reel 45.
18. Lucía Sánchez Saornil à Emma Goldman, 9 mars 1939. Reel 45.

Sur ce thème voir également La « Femme » dans la guerre et dans la révolution : Mujeres Libres 1936 . Séparées et égales » ? Mujeres Libres et la stratégie anarchiste pour l’émancipation des femmes sur Racines et Branches


Le Rôle des Femmes dans la Révolution Espagnole

Le Rôle des Femmes dans la Révolution Espagnole (p 251 – 260) Extraits de VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition

Pendant plusieurs années, Goldman a correspondu avec l’anarchiste Max Nettlau sur la question de la libération des femmes. Dans cet extrait d’une lettre du 8/2/35, Goldman situe ses impressions sur les femmes espagnoles (tirées d’un séjour qu’elle a fait en Espagne et de ses expériences américaines) dans le contexte plus large de ces échanges. Cela fournit une introduction concrète pour ses commentaires ultérieurs à la fin des années 1930.

« J’ai reçu ta lettre du 12 janvier. Je suis terriblement désolée de l’avoir blessé. Crois-moi, je n’en avais pas l’intention. Je comprends parfaitement que en faisant référence au « souhait le plus profond » de la femme espagnole d’avoir des nichées d’enfants, tu me taquinais et tu prenais cela sous le ton de plaisanterie. Ceux qui me connaissent plus intimement que toi, cher camarade, savent parfaitement bien que j’apprécie l’humour et que j’en ai un sens considérablement développé moi-même. Comment penses- tu que j’ai survécu à mes combats si cela n’avait pas été le cas? Mais il y a certaines choses qui ne se prêtent pas bien à la plaisanterie. Et l’une d’entre elle est l’idée masculine que les femmes aiment avoir un tas d’enfants. Ne te sens pas blessé à nouveau s’il te plaît lorsque je te dis cela, comme les autres de ton sexe, tu ne connais rien aux femmes. Tu es trop sûr de toi-même. Il faudrait que je parle avec des femmes espagnoles pour creuser la question de la tradition séculaire qui les a enfermé dans une camisole de force sexuelle. Je suis sûre que j’obtiendrai une toute autre image que celle que tu as dépeint d’elles.

Tu m’accuses d’avoir une opinion hâtive et superficielle sur les mères espagnoles après ma courte visite en Espagne. Tu oublies, cher camarade, que j’ai vécu plus de trente cinq ans avec des hommes et des femmes espagnols en Amérique. Il existait un mouvement purement espagnol lorsque que [Pedro] Esteve était en vie. Je connaissais les camarades non seulement à travers les réunions et les manifestations, mais aussi leur vie privée. J’ai assisté leurs femmes pendant leurs accouchements. Et j’avais des relations particulières avec elles et les camarades hommes. Bien avant de me rendre en Espagne, je connaissais les relations entre hommes et femmes espagnols. Tout comme je connaissais les relations entre hommes et femmes italiens Mon séjour en Espagne n’a fait que confirmer ce que j’avais appris pendant de nombreuses années. Et qu’avais-je appris? Que tous les hommes latins traitent encore leurs femmes, ou leurs filles, comme des inférieures, et les considèrent comme de simples machines reproductrices, comme le faisait l’homme des cavernes. Et pas seulement les hommes latins. Mes relations avec le mouvement allemand m’a laissé la même ferme impression. Autrement dit, à l’exception des scandinaves et des anglo-saxons, le plus contemporain, c’est le Vieil Adam avec ses inhibitions envers la femme. Il ressemble à ce que les Gentils sont aux juifs: quand tu grattes un peu la surface, tu découvres un fond d’antisémitisme caché quelque part. Bien sûr, cher camarade, tu appelles cela de « la terrible rigueur et sévérité russe ». En plus du fait que tu sois le seul de mes amis qui ait découvert en moi ce trait de caractère, je souhaite dire qu’il n’en est rien. Lorsque quelqu’un pense sincèrement quelque chose, sa façon de l’exprimer semble « rigoureuse et sévère » Et je ressens très intensément la condition féminine. J’ai assisté à trop de tragédies dans les relations entre sexes; j’ai vu trop de corps brisés et de cerveaux mutilés par l’esclavage sexuelle de la femme pour ne pas avoir ce ressenti ou ne pas exprimer mon indignation envers l’attitude de la plupart d’entre vous, gentlemen.

Malgré toute ton assurance, je dois dire que je n’ai pas réussi à rencontrer la femme qui souhaite beaucoup d’enfants. Cela ne veut pas dire que je nie un instant que la plupart des femmes veulent un enfant, bien que cela a aussi a été exagéré de la part des hommes. J’ai connu un certain nombre de femme, féminines au plus haut point, qui ne possédaient pas ces soi disant traits de caractères innés que sont la maternité ou le désir d’enfant. Elles sont sans doute de exceptions. Mais, comme tu le sait, l’exception confirme la règle. Bon, admettons que chaque femme veut devenir mère. Mais à moins qu’elle ne soit profondément ignorante et de nature exagérément passive, elle ne veut que le nombre d’enfant qu’elle a décidé d’avoir, et, j’en suis sûre, la femme espagnole ne fait pas exception. Certaines habitudes et traditions jouent un rôle déterminant en créant des désirs artificiels qui peuvent devenir une seconde nature. L’église, particulièrement l’église catholique, comme tu le sais, a fait tout ce qu’elle pouvait pour lui faire croire qu’elle devait vivre selon le dicton de Dieu de se multiplier. Mais serais-tu intéressé d’apprendre que parmi les femmes qui se présentent aux consultations pour le contrôle des naissances, les catholiques, malgré l’influence que les prêtres ont sur elles, représentent un très grand pourcentage? Tu peux prétendre qu’en Amérique, elles ont déjà été « infestée par l’horreur des horreurs » de vouloir limiter le nombre des naissances. J’aimerais le vérifier, si il était possible de sensibiliser les femmes espagnoles à travers des conférences sur le contrôle des naissances et ses méthodes. Combien d’entre elles confirmeraient ta conception romantique de ce qu’elles veulent ou la mienne de limitation « artificielle » des naissances? J’ai peur, cher camarade, que tu perdrais ton pari.

Ton interprétation du matriarcat selon laquelle la mère doit garder ses fils accrochés à ses jupes, recevoir leurs salaires, et agir en marraine généreuse en leur donnant de l’argent de poche m’a, pour le moins, beaucoup amusée. Pour moi, cela ne fait que révéler la revanche inconsciente de la femme asservie sur le mâle. Mais cela ne démontre pas la moindre liberté que ce soit de la femme ou de l’homme. Entre outre, le matriarcat représente pour moi plus que ce clivage entre la mère et le fils ou le père et la fille. Dans ces conditions, personne n’est libre . . .

Ces considérations mises à part, c’est la perpétuation du conservatisme de la femme qui a été sans aucun doute un élément important dans la réaction en Espagne, l’effondrement complet de toutes les valeurs en Allemagne et le maintien au pouvoir de Mussolini. On nieras-tu le fait que la première chose que firent les femmes après avoir obtenu le droit de vote fut de voter en faveur de la réaction ?(1) Ou le fait que les femmes allemandes ont été ramenées à leur Kirche et Kinder sans grandes protestations de leur part. Ou encore que les femmes italiennes ont été rejetées au moins cinquante ans en arrière dans leur ancienne condition d’objets sexuels ? Je n’aime pas les femmes américaines. Je sais que la majorité d’entre elles sont encore conservatrices et autant sous l’influence de l’église que dans les pays que j’ai mentionné. Mais j’insiste sur le fait qu’il existe en Amérique une importante minorité de femmes, de femmes évoluées, s’il te plaît, qui combattront jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour les acquis qu’elles ont obtenu, matériels et intellectuels, et pour leur droit à l’égalité avec les hommes. Mais bon, cher camarade, il semble inutile de discuter de ce sujet entre nous. Nous ne serons jamais d’accord. Mais c’est un commentaire sur comment les petites théories combattent les inhibitions. Toi, un anarchiste, croyant à la liberté suprême de l’individu et qui persiste néanmoins à glorifier la femme comme cuisinière et reproductrice de familles nombreuses. Ne vois-tu pas la contradiction de tes positions? Mais les inhibitions et les traditions masculines sont trop profondément enracinées. J’ai peur qu’elles ne survivent longtemps après que l’anarchisme ait été établi . . . .

Je sais que tu es trop généreux pour garder de la rancune très longtemps. Tu ne dois pas être en colère contre moi pour t’avoir traité d’antédiluvien Je ne pensais pas à mal, mais je ne te laisserai aucun répit sur le moindre point de la question de la femme et de son grand désir d’avoir un tas d’enfants. »

1. Elections législatives de novembre 1933, qui marquèrent un recul des républicains.

Dans cette lettre du 24/4/36 à un camarade, Goldman annonce son premier contact avec le groupe « Mujeres Libres » (1) en Espagne.

« Hier, j’ai reçu une lettre de la camarade Mercedes Comaposada de Madrid me demandant un article pour une revue intitulée Femmes Libres [Mujeres Libres]. Je ne suis pas en mesure d’écrire un article en ce moment mais j’ai répondu par une lettre disant combien j’étais heureuse qu’un tel journal soit publié pour émanciper les femmes espagnoles
de leur état de servitude. Sais-tu quelque chose au sujet de cette camarade ? »

Au lieu de son premier séjour dans l’Espagne révolutionnaire (18/11/36) , Goldman informe sa nièce Stella Ballantine du travail nécessaire à faire parmi les femmes et de la difficulté de le réaliser en pleine guerre civile.

« Je sens que mon énergie, au lieu de faiblir, se renforce. Tout particulièrement depuis que je suis arrivée ici et que j’ai vu tout ce qui doit être fait avec les femmes et les enfants en particulier. Tu n’as pas idée de combien tout est primitif dans ce domaine. L’édification des femmes est désespérément nécessaire. Mais nos camarades sont trop absorbées par la victoire dans la guerre antifasciste pour consacrer suffisamment de temps à cette tâche nécessaire. Elles ont commencé, bien sûr. Mais on ne peut pas balayer l’ignorance, les préjugés et les superstitions d’un peuple en quatre mois. Cependant, je serais d’un grand secours , je le sais, et mon aide serait la bienvenue. Mais c’est un problème de langue, en Catalogne, et pas seulement en espagnol mais aussi en catalan. Tu sais combien je me sens paralysée . Il n’y a pas d’autres solutions, je vais devoir partir. »

Elle parle à nouveau de ce travail important à réaliser pour l’émancipation des femmes et de leur relative négligence à ce sujet par le passé, dans une lettre au camarade Harry Kelly le 5/12/36 .

« Tu dois garder à l’esprit que la guerre antifasciste et la reconstruction révolutionnaire ne sont pas les seules tâches colossales auxquelles nos camarades espagnols ont à faire face. Il y a aussi l’éducation et l’émancipation de la femme, une nouvelle approche de l’enfant et des questions courantes de santé ordinaire. Tout cela a été tristement négligé par nos camarades. Peut-être sont-ils obligés de concentrer toutes leurs énergies à la lutte économique et qu’ils ne peuvent pas agir dans tous les domaines. Mais cela ne change rien au statut inférieur de la femme et à l’ignorance déprimante envers les méthodes de soin pour la femme et l’enfant. Ce seul domaine est assez vaste pour s’occuper totalement. Et il en existe d’autres. Oui, je reviendrai en Espagne. »

1. Voir aussi Séparées et égales » ? Mujeres Libres et la stratégie anarchiste pour l’émancipation des femmes
2. Mercedes Comaposada Guillen (1901 – 1994) Fille de l’écrivain et militant socialiste José Comaposada. Membre de la CNT. Collaboratrice à de nombreuses revues et journaux comme Tierra y Libertad . Une des fondatrices du groupe Mujeres Libres à Madrid.

Quelques jours après, la revue Mujeres Libres publiait cet important appel de Goldman aux femmes espagnoles.

« Les progrès humains sont très lents. En fait, on dit que pour chaque pas en avant qu’a fait la race humaine, elle a reculé de deux pas en arrière vers l’état de servitude auquel elle essaie d’échapper. Cela a pris des siècles pour que l’être humain abandonne sa position prostrée – sa croyance aveugle dans les superstitions de l’église, dans le droit divin des rois et le pouvoir de la classe des maîtres. Cette trinité vicieuse maintient encore son emprise sur des millions de personnes à travers toute notre planète. Néanmoins, elle ne peut plus gouverner d’une main de fer ni jouir d’une totale obéissance au point d’utiliser la torture et la mort, même si cela est encore le cas dans les pays fascistes. Cependant, le fascisme n’est, historiquement parlant, que passager. Et même sous cette peste noire, le grondement de la tempête qui s’annonce s’approche et se fait entendre toujours plus. L’ Espagne est le Waterloo du fascisme, sur toute la ligne. D’un autre côté, il y a le volume toujours croissant des manifestations actives contre les institutions diaboliques du capitalisme à travers le monde entier. Assez étrangement, l’homme ordinaire, si prêt à combattre héroïquement pour sa propre émancipation, est loin de faire de même en ce qui concerne le sexe opposé.

Les femmes, dans de nombreux pays, ont provoqué une véritable révolution envers leur statut social, politique et éthique. Elles ont tant fait pour cela à travers des siècles  de durs combats – après des défaites déchirantes et de tant de moments de découragement, mais pour une victoire en fin de compte.

Malheureusement, cela n’est pas le cas pour les femmes de tous les pays. En Espagne, par exemple, la femme semble encore être considérée comme bien inférieure à l’homme, un simple objet sexuel destiné à sa gratification et la maternité. Cette attitude ne serait pas surprenante si elle ne se trouvait qu’au sein de la bourgeoisie. Mais il est profondément choquant de trouver cette conception antédiluvienne parmi les ouvriers, y compris même parmi nos camarades.

Nulle part ailleurs dans le monde, les idées libertaires n’ont autant pénétré la vie même des travailleurs comme c’est le cas en Espagne. La victoire magnifique de la révolution, née dans les douleurs du combat du 19 juillet, témoigne de l’endurance supérieure des travailleurs espagnols et catalans. On serait endroit de penser que leur amour passionné de la liberté inclut aussi celle des femmes. Loin d’être le cas, la plupart des hommes en Espagne, soit ne semblent pas comprendre le sens réel de la vraie émancipation, ou soit ils le connaissent mais préfèrent garder les femmes dans l’ignorance de sa signification. Le fait est que de nombreux hommes se convainquent que les femmes aiment être maintenues dans une condition inférieure. On dit que les nègres aussi aiment être la possession du maître de la plantation. La vérité est qu’il ne peut y avoir d’émancipation réelle aussi longtemps qu’existe toute forme de domination d’un individu sur un autre ou d’un groupe sur un autre. L’émancipation de la race humaine n’a aucun sens tant qu’un sexe domine l’autre.

Après tout, la famille humaine présuppose les deux sexes. Des deux, la femme est la plus importante parce qu’elle est la porteuse de la race. Et plus son développement sera parfait, plus la race le sera. Ne serait-ce que pour cette raison, cela prouve l’importance de la femme dans la société et les luttes sociales. Mais il existe d’autres raisons.Avant tout, la prise de conscience par la femme qu’elle est est une personnalité de plein droit. Et que ses besoins et aspirations sont toutes autant vitales et importantes que ceux des hommes.

Ceux qui imaginent encore pouvoir garder la femme dans une camisole de force diront sans doute « oui, mais les besoins et aspirations de la femme sont différents parce qu’elle est inférieure ». Cela prouve seulement la limite de l’homme et son arrogance. Sinon, il saurait que ces différences mêmes enrichissent la vie personnelle et sociale. En outre, les réalisations extraordinaires des femmes dans toutes les sphères de la société ont fait taire à jamais les propos calomnieux sur son infériorité. Ceux qui se raccrochent encore à cette idée reçue le font parce qu’ils ne détestent rien de plus que de voir leur autorité remise en question. C’est la caractéristique de toute autorité, que ce soit celle du maître sur l’esclave, ou de l’homme sur la femme. Cependant, partout, la femme échappe à sa cage, partout elle avance à grands pas libérés. Partout, elle prend courageusement sa place dans la lutte pour les transformations économiques, sociales et éthiques. Il est peu probable que les femmes espagnoles échappent encore longtemps à ce courant d’émancipation.

Il en est de la femme comme des ouvriers. Ceux qui veulent se libérer doivent frapper en premier. Les ouvriers de Catalogne, ceux de toute l’Espagne ont porté le premier coup. Ils se sont libérés et ils versent leur sang pour sauver leur liberté.

Maintenant, c’est votre tour, femmes catalanes et espagnoles, de frapper pour briser vos chaînes. C’est votre tour de vous lever, avec votre dignité, votre respect de vous-mêmes, d’assumer fièrement et fermement vos droits en tant que femmes, d’individus libres, d’égales dans la société, de camarades dans la lutte contre le fascisme et pour la révolution sociale. C’est seulement lorsque vous vous serez libérés des superstitions de la religion – l’injustice de la double morale, l’obéissance avilissante et dégradante à un passé mort – que vous deviendrez une force importante dans la lutte antifasciste et la défense de la révolution. Alors, et seulement alors, vous serez capables d’aider utilement à la construction d’une société nouvelle où chaque homme, chaque femme et chaque enfant sera réellement libre. »

Dans une interview publiée le 8/1/37 au sujet de son retour d’Espagne, Goldman évalue les progrès, encore loin d’être suffisants, des efforts pour l’émancipation des femmes .

« Jusqu’à maintenant, on n’a pratiquement pas donné aux femmes l’occasion de beaucoup contribuer à la révolution. Elles ne sont pas suffisamment conscientes et éduquées. Néanmoins, j’ai constaté des évolutions chez elles depuis ma visite en Espagne en 1929. Elles sont beaucoup plus vigilantes et commencent à montrer de l’intérêt pour la lutte sociale.

Oui, très certainement, la femme trouvera sa place dans la société nouvelle, mais cela demande de faire une énorme quantité de travail pour son émancipation. Une fois celui-ci réalisé, la femme prendra une part égale au travail constructif. »

Dans une lettre du 30/3/37 à Jeanne Levey, une anarchiste et amie de Chicago, Goldman commente le rôle de Mujeres Libres dans la lutte des femmes espagnoles.

« . . . Nos camarades femmes à Barcelone publient un journal formidable appelé Mujeres Libre. Elles ont commencé une campagne intensive pour améliorer le statut de leur sexe.Jusqu’en 193, elles avaient un retard de cinquante ans par rapport aux femmes des autres pays d’Europe ou des États-Unis, et dieu sait que ces dernières les femmes ne sont pas encore traitées en égales des hommes. Durant la République qui portait si mal son nom, il y eut quelques avancées mais la majeure partie des femmes restent encore effroyablement plongée dans l’ignorance.
Nos merveilleuses camarades ont été les pionnières de beaucoup de grandes réalisations en Espagne et elles le sont aussi dans leurs efforts pour émanciper et éduquer la grande majorité des femmes espagnoles. Le journal a été lancé par un groupe de femmes universitaires depuis deux ans et qui entreprennent maintenant une campagne intensive. Elles m’ont demandé de les mettre en contact avec des organisations de femmes en Angleterre et aux États-Unis , ce que j’essaie bien sûr de faire. »

Goldman écrit à Ethel Mannin, qui préparait alors un nouveau livre, le 1/10/37 au sujet de ses contacts avec une des femmes les plus en vue dans le mouvement anarchiste espagnol

« C’est seulement pour te faire savoir que j’ai eu une discussion avec une des femmes anarchistes les plus compétentes qui est réellement une historienne de mouvement révolutionnaire espagnole (1). Elle est dans le mouvement depuis 55 ans, a maintenant 72 ans et a connu la grande révolutionnaire anarchiste [Teresa] Claramunt qui semble avoir été la Louise Michel espagnole. Elle a promis de préparer quelques documents à ton intention pour la semaine prochaine. Je te les enverrai aussitôt. Ils arriveront peut-être trop tard pour que tu les utilises, mais cela te montrera au moins que je n’ai pas oublié ma promesse. »

1. Probablement Soledad Gustavo, la mère de Federica Montseny.

Goldman apporte plus de détails concernant l’origine et les activités de Mujeres Libres dans un article pour publication (4/3/38), lors de son second séjour en Espagne révolutionnaire.

« Madrid est le lieu de naissance de Mujeres Libres. C’est là qu’un groupe de femmes universitaires dont notre camarade Mercedes Comaposada, a commencé la publication d’une revue du même nom, consacrée à l’émancipation des femmes espagnoles. Le siège du journal a été ensuite transféré à Barcelone , mais quelques -unes des fondatrices, aidées par un personnel composé de jeunes femmes, continuent leur travail à Madrid.; Et c’est un formidable travail.

Les Mujeres Libres, parmi d’autres tâches, s’occupent de visiter les blessés dans les hôpitaux, d’inspecter les écoles des enfants et de distribuer une somme considérable de documentation parmi la population civile pour lui faire connaître les objectifs et l’importance de la lutte antifasciste. Elles donnent des cours aux enfants et aux adultes qui englobent toutes sortes de sujets, incluant des cours de conduite. Les camarades nous ont dit fièrement que plusieurs d’entre elles avaient passé avec succès l’examen et avaient le permis. Il y a aussi des cours de langues.

Et puis il a le groupe « Prosperidad » qui a 90 adhérentes et qui est affilié avec M.L. Il comprend des déléguées de différentes fédérations locales ; Maria Teresa est parmi les plus actives d’entre elles , et en même temps directrice de l’école, sans compter tous les autres efforts fait pour la prise de conscience et l’émancipation des femmes espagnoles et l’éducation des enfants , particulièrement ceux qui sont devenus orphelins par la grâce chrétienne de Franco. Elles tiennent un rôle important pour élever le niveau intellectuel et physique des femmes espagnoles, maintenues en esclavage depuis tant de siècles, et particulièrement dans leurs soins attentifs aux enfants. On ne pourrait prêter aucune attention plus chaleureuse à ses propres enfants que celle apportée par les camarades de Mujeres Libres aux innocentes victimes de Franco. J’ai été particulièrement émue par des enfants de deux à dix ans, rassemblées dans une salle transformée en cinéma, et qui étaient fascinés par chaque projection de Mickey Mouse, de contes de fées et des sagas de Grimm et d’Anderson. »


La révolution espagnole

Paradoxalement, alors que Emma Goldman a considéré la révolution espagnole comme un aboutissement – « Participer à la révolution, c’est « rentrer à la maison après un pèlerinage de toute une vie » 1, ses biographes n’y accordent que peu d’attention. Wexler lui consacre le plus de pages, 37, avec Drinnon derrière avec 23 pages. Puis viennent Falk avec sept pages, la biographie politique de Morton en a quatre et Chalberg lui accorde trois malheureuses pages. 2

Le 18 juillet 1936 marque le début de la révolution espagnole alors que Goldman est sous le choc de la mort de Alexandre Berkman. Le 18 août 1936, Augustin Souchy, qui travaillait pour la CNT-FAI à Barcelone au service de propagande à l’étranger, l’invite à travailler pour le service de presse en langue étrangère de la Confederación Nacional del Trabajo- Federación Anarquista Ibérica (CNT- FAI) Le 21 août, Emma Goldman, qui cherchait un moyen de gagner l’Espagne par ses propres moyens, lui répondit: « A quelle plus grande et noble cause pourrais-je consacrer mes dernières années qu’à la lutte héroïque d’aujourd’hui en Espagne ? Je désire venir de tout mon cœur et travailler à ce qui servira le mieux la Révolution. » 3

Goldman quitte St. Tropez pour Barcelone le 15 septembre 1936. L’Espagne ne lui était pas inconnue qui s’était intéressée très tôt à l’anarchisme espagnol et avait organisé à New York en 1896, avec Harry Kelly et quelques autres, une réunion publique en réaction à une nouvelle vague de répression du gouvernement espagnol contre les militants radicaux de gauche. Puis elle avait dénoncé dans des articles et discours la « semaine tragique » de Barcelone en 1909. Et bien sûr, elle s’était intéressée à Fransisco Ferrer. Elle y avait fait un court séjour en 1928–29, où elle avait rendu visite entre autre à Federico Urales , sa compagne Soledad Gustavo, et à leur fille Federica Montseny, séjour qu’elle raconte dans An Unexpected Dash Through Spain 4

Goldman s’est rendue trois fois en Espagne :

Durant son premier séjour, (16 septembre – mi décembre 1936) qui coïncide avec la période d’enthousiasme et d’initiatives révolutionnaires, elle visite, munie d’un mandat de la CNT-FAI, des villages et des usines, fait des émissions radiophoniques et écrit des articles pour le Bulletin en langue anglaise. Elle retrouve des personnes rencontrées lors de son séjour en 1928, parmi lesquelles Federica Montseny (désormais ministre de la santé); Diego de Santillán; et l’anarcho-syndicaliste Arthur Lehning. Elle se rend également sur le front d’Aragon où elle rend visite à la brigade de Buenaventura Durruti.

Mandat CNTSource IISH Amsterdam

5 septembre 1936

Nous de la C.N.T et de la F.A.I autorisons notre camarade EMMA GOLDMAN d’agir en Angleterre pour commencer une campagne de publicité au nom de la lutte menée contre le fascisme en Espagne et pour le droit des travailleurs à organiser la vie économique selon une vision fédérative et libertaire

Nous autorisons en outre la camarade EMMA GOLDMAN à visiter toutes les organisations syndicales et libérales dans le but de leur communiquer tous les documents authentifiés en anglais concernant l’état réel de notre lutte. Et la camarade Emma Goldman a aussi reçu pour instruction de faire appel aux soutiens financiers et d’accepter toutes les contributions obtenues pour la courageuse lutte des masses espagnoles .

Nous demandons à tous les amis de la liberté et de l’émancipation économique des masses d’étendre leur aide à la camarade Emma Goldman dans ses efforts pour la libération de l’Espagne.

Fraternellement.

Mais elle relève aussi relève déjà des contradictions et formule quelques inquiétudes. Elle fait part de ses inquiétudes à Eleanor Fitzgerald dans une lettre du 25 septembre 1936

“J’avoue que je ne suis pas très optimiste quant à l’issue de la lutte. les obstacles dressés contre la CNT- FAI sont trop nombreux. Ils ne viennent pas seulement des fascistes mais aussi des socialistes et des communistes. Mais nos camarades en Catalogne sont décidés à vaincre ou à mourir. J’espère ardemment qu’ils pourront vaincre. Leur expérienc est la première, la plus importante et la plus enthousiasmante dans l’histoire parce qu’elle est une parfaite expérience anarchiste du début à la fin.” 5

A la mi-décembre 1936, Emma Goldman quitte L’Espagne pour Londres où elle représente officiellement la Généralitad de Catalogne et la CNT- FAI, avec pour mission de diffuser en langue anglaise les informations venues d’Espagne et d’organiser le soutien financier.

credenciaSource IISH Amsterdam

J’ai l’honneur de vous informer que vous avez été choisie comme Déléguée du Conseil Économique de la Généralité de Catalogne pour la Grande Bretagne et les Dominions britanniques

Il va de soi que vous avez le droit de nous représenter dans tous les domaines

Barcelone Le 2 novembre 1936

mandat fai-cntSource IISH Amsterdam

Nous, de la CNT-FAI, autorisons notre camarade Emma Goldman, à se rendre en Angleterre pour commencer une campagne de publicité au nom de la lutte que nous menons contre le fascisme et pour les droits des travailleurs à organiser leur vie économique selon les principes fédéralistes et libertaires.

Nous autorisons en outre la camarade Goldman à rendre visite à toutes les instances syndicales et libérales dans le but de leur fournir des documents authentiques en langue anglaise au sujet de la situation réelle de notre lutte. En même temps, notre camarade a eu pour instruction de faire appel au soutien financier pour permettre à la guerre anti-fasciste de continuer jusqu’à ce que le fascisme soit exterminé en Espagne. La camarade Goldman a le droit d’accepter toutes les contributions obtenues en faveur du combat héroïque des masses espagnoles.

Nous demandons à tous les amis de la liberté et de l’émancipation économique des masses d’étendre leur aide et assistance à la camarade Emma Goldman dans ses efforts pour la libération de l’Espagne.

Fraternellement

Lors de son second séjour (16 septembre – 6 novembre 1937) les craintes de Goldman sont apparues au grand jour et les contradictions affaiblissent l’énergie de la révolution.

Lors de son dernier séjour (mi-septembre -début novembre 1938), l’espoir de vaincre le fascisme et de sauver la révolution est devenu pratiquement nul.

La correspondance de Emma Goldman durant ces années montre sans fard ses espoirs, ses moments de doutes, ses questions, voire ses contradictions. Son état d’esprit varie non seulement selon les périodes et étapes de la révolution, mais également au gré du lieu où elle vit. Elle garde espoir et enthousiasme (voire illusions) lorsqu’elle est sur place. Elle est plus pessimiste de retour en Angleterre, pays qu’elle n’a jamais vraiment apprécié, pas plus que le milieu révolutionnaire anglais, pour qui elle n’était pas la bienvenue. 6

1.Goldman 10/2/37 lettre à William Jong Cité dans Vision of Fire Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press Edinburgh, Oakland, West Virginia 2006 Second Edition p.7

2.Voir L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman Jason Wehling

3. Cité dans Vision of Fire p. 50

4. Unexpected Dash Through Spain The Road to Freedom Part I, Vol. 5, no. 8, Avril 1929

5.  Goldman to M. Eleanor Fitzgerald, September 25,, Rudolf Rocker Archive,International Institute of Social History, Amsterdam. Cité dans Sasha and Emma. The anarchist odyssey of Alexander Berkman and Emma Goldman – Paul Avrich, Karen Avrich p.392

6. Ce sujet sera abordée ultérieurement

Textes inédits traduits :

Préface à Pensieri e battaglie 1938

Persécution Politique dans l’Espagne Républicaine

Le broyeur politique soviétique

Les bolcheviques tuent les anarchistes

Discours devant le Congrès de l’Association Internationale des Travailleurs

Lettre à Vasquez et Herrera

Autres articles :

Le Rôle des Femmes dans la Révolution Espagnole

Emma Goldman et Mujeres Libres

 

Mise à jour janvier 2017


Lettre à Vasquez et Herrera

Lettre du 20/1/38 à Vasquez et Herrera Emma Goldman

Merci du fond du cœur pour votre lettre amicale du 11 de ce mois, écrite en français, dans laquelle vous formulez des objections quant à mon article dans Spanish Revolution au sujet des persécutions politiques dans l’Espagne anti-fasciste. J’apprécie énormément votre solidarité manifestée par votre suggestion selon laquelle nous devrions « réfléchir ensemble aux conséquences de mes critiques du gouvernement Negrin-communiste sur la lutte anti-fasciste. » J’ai toujours pensé que des relations chaleureuses et amicales entre camarades conduiraient à une meilleure compréhension des si nombreuses divergences dans nos rangs .

Chers camarades, c’est ma troisième tentative pour répondre à votre lettre. J’ai répondu une première fois presque aussitôt après la réception de votre courrier. J’ai été terriblement peinée par votre suggestion que mon article pourrait causer du tort à votre combat. J’ai détruit cette lettre parce que je craignais qu’elle ne donne l’impression que je vous étais hostile et que, par conséquent, je vous abandonnais en ces heures si critiques. J’ai attendu vingt-quatre heures, en lisant et relisant tous les points de votre lettre, avant que de faire une autre tentative. Je n’ai pas mieux réussi que la première fois ; j’en ai donc arrêté la rédaction. J’ai laissé s’écouler une autre journée et une autre nuit tourmentées et maintenant j’essaie pour la troisième fois de trouver le ton et les mots qui pourraient vous aider à prendre conscience que j’ai examiné sérieusement vos objections.

Je peux vous assurer, chers camarades, que dans mon travail pour vous, j’ai réfléchi à chaque position que je prenais. Bien qu’en désaccord avec vous, j’ai plaidé votre cause parce que je connais les forces sinistres qui ont rendu ces actions impératives.

Lors de mon premier séjour en Espagne, lorsque les armes russes commençaient à arriver, je savais que Staline y ajouterait d’autres cadeaux empoisonnés qui influeraient sur la révolution espagnole et sur vous. Mais avec Franco tenant Madrid à la gorge, j’ai réalisé que vous n’aviez pas le choix et je tremblais à l’idée du prix que vous auriez à payer en contrepartie de l’aide soviétique et de la camaraderie de Staline. Sachant cela, j’ai gardé le silence sur la cruauté du communisme russe que j’ai combattu ouvertement depuis que je suis partie de Russie en 1922. J’ai gardé le silence en espérant que le peuple espagnol aimait suffisamment ses idées pour ne pas devenir une proie facile pour les desseins de Staline envers la révolution et lui-même. Je suis restée silencieuse à cause de ma foi passionnée dans l’esprit révolutionnaire de la CNT-FAI, dans leur courage et leur intégrité inattaquable. Puis survinrent les événements terribles de mai, à la suite desquels vous-mêmes, chers camarades, commencèrent à parler de la bassesse et de la perfidie de vos alliés communistes . Vos voix ont non seulement été entendues en Espagne – elle a atteint les oreilles de tous les ouvriers du monde entier. Ce ne fut qu’à cet instant que je me suis sentie libérée du devoir affreux de faire apparaître un mensonge comme une vérité – ce que je n’avais jamais fait de toute ma vie militante. Cela va probablement vous surprendre d’apprendre que, bien que j’avais commencé à attirer l’attention sur les intrigues et complots des vassaux de Staline et de leurs crimes cachés et en plein jour contre mes et vos camarades, j’ai écrit et parlé à ce sujet avec réserve.

Vous ne savez sans doute pas pourquoi j’ai traité ce sujet avec tant de modération. C’était parce que j’avais été hors d’Espagne pendant six mois et loin du chaos que me décrivaient mes lectures. J’ai donc pensé que je devais être prudente dans mes accusations contre les responsables des événements de mai. En apprendre davantage sur le sujet, et sur le terrain, m’a rendue folle d’impatience de retourner en Espagne.

Et bien, chers camarades, quelques semaines seulement dans votre héroïque pays ont enlevé tous mes doutes concernant la bande sans pitié qui avait saboté tant de vos grandes réalisations. Leur marche sauvage à travers les coopératives agricoles – la terreur qu’ils ont semé – ses victimes sont mortes ou en prison. Et, ce qui m’a semblé encore plus tragique, la suppression de votre liberté de parole, de la presse et de réunion. Tout cela, et plus encore, manigancé par le gang de Moscou.

C’est étrange de voir comment l’histoire se répète. Souvenez-vous de mes paroles au congrès de l’AIT, lorsque j’ai dit qu’il n’y avait pas de comparaisons possibles entre les révolutions russes et espagnoles. J’aurais pu ajouter, sauf une – le régime communiste mortel qui avait écrasé la révolution russe et qui exerçait son pouvoir sur le sol espagnol. Je sais, je sais que c’est l’esprit libertaire du peuple espagnol, la force morale de la CNT-FAI, qui ont endigué la marée venue de l’Est. Mais les dégâts qu’ils ont réussi à provoquer dans le cheminement de votre révolution, dans votre œuvre constructive et quant à une possibilité de venir rapidement à bout de Franco étaient suffisant pour transformer en crime un plus long silence.

Lorsque j’ai quitté l’Espagne la seconde fois, j’étais fermement décidée à faire connaître l’atmosphère contre-révolutionnaire créée par les communistes au pouvoir et de certainement cautionnée par le gouvernement Negrin. Lorsque je suis arrivée en Angleterre, j’ai découvert que d’autres m’avait précédés et soulignaient publiquement les effets désastreux des agissements communistes dans la guerre anti-fasciste. Des journaux comme le Daily Herald, le News-Chronicle et Reynolds Weekly News, qui avaient toujours présenté les communistes comme des parangons de gentillesse et d’intelligence, disaient à leurs lecteurs que, peut-être, ils étaient allés « trop loin ». Le New Leader, lorsque son parti s’est émancipé des avances amoureuses du Parti Communiste en faveur d’un Front Uni, s’est engagé dans une campagne systématique de dénonciation de la bande maudite de Staline en Espagne. Fenner Brockway, secrétaire général du Independent Labour Party, et John McGovern, député I.L.P. au Parlement, ont écrit tous les deux des dénonciations violentes contre les intrigues de Staline et leurs effets désastreux sur la lutte anti-fasciste. Je vous joins le pamphlet de John McGovern. Il exprime clairement son indignation envers ceux qui osent parler au nom du socialisme et du communisme et sont pourtant de mèche avec tous les impérialistes pour écraser la révolution espagnole. Je ne peux pas croire, chers camarades, que vous auriez voulu que je reste silencieuse ou que je relativise ce qui s’est passé en Espagne depuis mai – sûrement pas, si vous aviez été au courant de quelle ampleur était la prise de conscience du rôle réel des communistes dans votre pays.

Vous dites que « on peut dire des choses mais les dire avec modération ». Chers camarades, le camarade le plus modéré de tout le mouvement anarchiste est Rudolf Rocker. Mais personne n’est aussi énergique et direct que lui dans sa dénonciation des desseins de Staline en Espagne et de la lâche complicité de la France et de l’Angleterre concernant la Non-Intervention 5. J’ ai entendu dire combien vous étiez enthousiastes, et à juste titre, envers le travail de notre brillant et grand camarade. Pourquoi alors êtes-vous si dérangés par mon article? Peut-être le serez-vous encore plus lorsque vous aurez lu le compte-rendu de ma conférence sur la trahison du peuple espagnol devant une large audience intéressée vendredi dernier. Je n’ai peut-être pas assez de « tact »‘ mais la retenue dont j’ai fait preuve a souvent violé toutes mes convictions – et je ne l’ai fait que pour le bien de votre combat, auquel je crois totalement et pour lequel je veux vous aider.

Vous écrivez que parler à l’extérieur des agissements néfastes des communistes et du gouvernement Negrin équivaut à vous faire du tort. Les ouvriers du monde entier vous demanderaient « Pourquoi devrions-nous aider la lutte anti-fasciste si le gouvernement qui la représente persécute nos camarades, davantage même que dans les pays capitalistes ? » La réponse à cela, chers camarades, ne me semble pas devoir être la négation de l’existence de la persécution – mais plutôt dans la reconnaissance franche qu’elle existe du fait de l’interférence et des intrigues communistes depuis leur putsch en mai.

En 1922, lorsque mon camarade Alexander Berkman et moi-même avons quitté la Russie et avons commencé à montrer le régime bolchevique sous son vrai jour, on nous a dit que nous injurions la révolution sociale en aidant ses ennemis. Nous prêchions alors dans le désert; mais le temps nous a prouvé que cela n’était pas en vain. Le monde entier connaît maintenant les conséquences du régime soviétique, en Russie et au dehors.

N’est-il pas étrange, chers camarades, que vous fassiez les mêmes objections quinze ans après? Certes, ma voix n’est plus isolée. La trahison de la lutte anti-fasciste et de la révolution espagnole par Staline et ses émissaires en lien avec tous les impérialistes est devenue connue de tous; mais le danger pour l’issue de votre lutte est encore bien réel – non pas, comme vous le pensez à cause de mes écrits sur votre gouvernement ou les communistes; mais parce que trop nombreux encore sont ceux qui croient la propagande mensongère des communistes à votre sujet : la diffamation permanente dans leur presse et leur influence sur les journaux soi-disant libéraux. Vous connaissez peut-être ou non le scribe de Staline, Louis Fischer, qui a écrit l’année dernière que les anarchistes s’étaient enfuis du front de Madrid les 6 et 16 novembre 1936 . Ou ce correspondant du New York Sunday Times qui déclarait que « les anarchistes préférait sortir à Valence pour le week-end plutôt que de garder le front ». Ou encore l’envoyé spécial du Manchester Guardian dans un article récent, informant les lecteurs que « en terme de morale militaire, les anarchistes ne comptent tout simplement pas sur le front » Ajouté à cette insulte, l’injustice faite à la lutte anti-fasciste dans la pompeuse affirmation dans les journaux communistes et libéraux selon laquelle « Staline a sauvé l’Espagne » – que les Brigades Internationales 8 avaient sauvé Madrid – qu’il avait envoyé des armes et du ravitaillement – que les communistes seuls étaient courageux et audacieux – qu’ils avaient pris Belchite – que la CNT-FAI était quantité négligeable, et plus encore.

Vraiment, chers camarades, il est humainement impossible de garder le silence face à de tels mensonges monstrueux et tant de malveillances.

Ne voyez-vous pas que le préjudice dont vous parlez vient à l’évidence de cette source et non de mes écrits ou mes paroles?

Vous parlez du risque de se couper de l’enthousiasme du prolétariat international. Vous vous trompez, mes chers. L’enthousiasme des travailleurs, qui s’était embrasé comme de gigantesques flammes au début de votre révolution, a été étouffé par les mêmes que vous avez ménagé et que vous me demandez de traiter avec « tact ».

Je ne pense pas me tromper lorsque je dis que la seule façon de rallumer l’enthousiasme des travailleurs dans le monde envers votre lutte et vos objectifs est de dévoiler le visage mensonger de Staline et de ses partisans et de permettre au monde de les voir dans leur nudité hideuse. Que vous soyez d’accord ou pas, de nombreuses personnes extérieures à nos rangs le font.
Il est tout à fait impossible d’échapper à l’indignation grandissante dans les rangs révolutionnaires envers les effets néfastes du règne soviétique. On y est confronté à chaque rassemblement. On doit faire face aux nombreuses questions concernant les agissements communistes en Espagne – les persécutions politiques – parmi de nombreux autres sujets. On doit y répondre franchement et librement, ou se rendre ridicule.

L’aspect le plus significatif de tout cela, c’est que quand des communistes essaient d’intervenir, l’audience entière devient hostile. C’est ce qui est arrivé lors de notre conférence du vendredi 14. A quelques rares exceptions près, la foule était de notre côté.

Chers camarades, je ne ferai de tort à votre lutte pour rien au monde. Comment pourrais-je le faire alors que,dès le 19 juillet, j’ai décidé de me dévouer à votre grande cause?

Chers camarades, ne pouvez-vous pas partager mon opinion sur la meilleure façon de plaider cette cause dans ce pays Voyez-vous, je connais ses habitants, leurs capacités et la manière de les convaincre. Continuer à cacher la réalité n’est pas la bonne manière de faire.

Je n’avais pas l’intention de vous écrire si longuement. Mais certaines choses devaient être dites, ce que je n’avais jamais eu l’occasion de faire.

J’espère ardemment que vous comprendrez que c’est mon entier dévouement à votre combat courageux pour la révolution et contre le fascisme qui m’a fait écrire comme je l’ai fait »

Emma Goldman