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Dernière lettre

La dernière lettre de Alexandre Berkman à Emma Goldman. Il se suicidera le 28 juin 1936

Source : Life of an anarchist: the Alexander Berkman reader p 341

23 mars 1936,
Hôpital Pasteur Nice

Mon très cher loup de mer, copine la plus fidèle de toute une vie –

Je sais combien tu es compréhensive – donc tu me pardonneras le télégramme que je t’ai fait envoyer par Emmy 1. Il disait « Pas d’opération pour l’instant » Mais je vais devoir avoir ma seconde demain matin.

Je ne voulais pas t’inquiéter, très chère Em. A quoi cela aurait-il servi ? Tu t’apprêtes à partir pour le sud du Pays de Galles pour des conférences et la nouvelle de mon opération t’aurait effrayé. Alors, ma chère, tu comprendras et pardonneras.

Ils ont juste terminé les derniers examens avant hier, pour le sang, l’urine, etc, et maintenant le cœur, et tout est bon. Je me sens bien, fort, et tout se passera bien.

Je ne pouvais pas attendre pour l’opération, comme je l’avais prévu. Le Dr. Tourtou m’a examiné et m’a dit qu’elle devait être faite sans délai.

Ma très chère, je pense que tout ira bien et je ne suis pas du tout inquiet. Mais on ne sait jamais et donc, si quelque chose arrivait, ne soit pas trop peinée, ma très chère. J’ai vécu ma vie et je pense vraiment que quand quelqu’un n’a ni la santé ni les moyens de travailler pour ses idées, il est temps pour lui de quitter les lieux.

Mais ce n’est pas de cela que je veux parler aujourd’hui. Je veux juste que tu saches que mes pensées t’accompagnent et que je considère notre vie de travail et de camaraderie, couvrant une période d’environ quarante-cinq années, comme la plus belle et plus précieuse chose du monde.

C’est dans cet esprit que je te salue, chère fille loup de mer immuable, et puisse ton travail continuer pour apporter la lumière et la compréhension dans ce monde sens dessus-dessous qui est le nôtre. Je t’embrasse de tout mon cœur, toi, la femme et la camarade la plus brave, la plus forte et la plus sincère que j’ai connu dans ma vie .

Ton vieux copain, ami et camarade,

Sasha

P.S. Il est entendu, bien sûr, que tout ce que tu veux qui m’appartient est à toi. Mes carnets de notes, manuscrits, etc. Je te laisse faire selon ton jugement.
S

P.S.S. Je suis heureux que toi et Emmy soient parvenues à mieux vous comprendre. Elle a été merveilleuse avec moi et son dévouement sans limite.
S

Transmets mes dernières pensées à nos chers amis, Fitzie, Pauline [Turkel], Stella, Mods [Modest Stein], Minna Lowensohn, les Levey [Jeanne et Jay], Ben Capes et la famille, Harry Kelly, Ann Lord, et tous les autres.
S

Dis à mes camarades que je leur envoie mes salutations fraternelles. Puissent-ils continuer énergiquement le travail pour des jours meilleurs et plus radieux et un avenir de liberté, de raison et de coopération entre les hommes.

NDT

1. Emmy Eckstein, la compagne de Berkman


Emma Goldman et Alexandre Berkman

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Alexandre Berkman a émigré aux États-Unis en février 1888, originaire comme Emma Goldman de la province de l’empire russe devenue Lituanie. Goldman, qui vivait dans la famille de sa sœur Hélène à Rochester, après son divorce d’avec Jacob Kershner, arriva à New York le 15 août 1889 et rencontra Berkman. Ils devinrent amants la même année. Cet amour ne fut pas exclusif, Goldman étant une farouche défenseuse de l’amour libre. Elle eut une courte relation l’année suivante avec Modest [Aronstam] Stein 1, chez qui vivait le couple à l’époque, ainsi que les sœurs Helene et Anna Minkin .

Mais ce fut une fidélité de toute une vie en amitié.

Après sa tentative d’assassinat ratée sur Henry Clay Frick le 21 juillet 1892, Berkman fut mortifié par les critiques soulevées par son acte dans le milieu anarchiste, y compris chez les « partisans de la propagande par le fait ». Ainsi Johann Most, mentor de Berkman dès son arrivée aux USA, qui écrivait dans Freiheit, en 1885 « Alors, notre question est celle-ci : quel est la raison d’être de la menace anarchiste – œil pour œil, dent pour dent – si elle n’est pas suivie d’actions?  » Most condamna l’acte de Berkman qui ne pouvait selon lui, qu’attirer la sympathie sur Frick, allant jusqu’à sous-entendre que les deux hommes s’étaient mis d’accord pour mettre en scène la tentative d’assassinat ratée. Goldman, devant le refus de Most de prouver ses accusations, se rendit à l’une de ses conférences, munie d’une cravache. Devant un nouveau refus de Most de lui adresser la parole, elle le frappa au visage, brisa la cravache en plusieurs morceaux et lui jeta à la figure.

Berkman purgea une peine de 14 ans d’emprisonnement. A sa sortie, il retrouva Goldman à Detroit, qui le convainquit d’entreprendre avec elle une tournée de conférences. Mais ils ne purent pas rétablir de relations amoureuses. Berkman souffrait de dépression après ses années de prison et Goldman lui apporta un précieux soutien. Elle le convainquit d’en écrire le récit, puis elle l’invita à devenir éditeur de Mother Earth, rôle qu’il occupera de 1907 à 1915 .

Berkman quitta New York fin 1915, pour s’installer à San Fransisco où il créera son propre journal, The Blast. Il retrouvera Goldman en 1917, à N.Y, où ils fonderont la No Conscription League pour s’opposer à la conscription et, plus généralement à l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Ils sont arrêtés tous les deux le 15 juin 1917, et accusés sous le Espionage Act de 1917 de « complot en vue d’inciter à ne pas se faire recenser ». Ils sont condamnés à deux ans de prison, avec expulsion éventuelle des États-Unis à leur libération.

Leur peine purgée, J. Edgar Hoover, qui commence à l’époque sa longue et sinistre carrière, en fait une histoire personnelle, et les qualifie comme « deux des plus dangereux anarchistes de ce pays ». Il sera personnellement le matin du 21 décembre 1919, lorsque le Buford appareillera vers la Russie avec, à son bord, Goldman et Berkman ainsi que plus de 200 expulsés.

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Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir
Caricature anti-radicale célébrant le départ du Buford.

L’amitié entre Goldman et Berkman n’excluait pas de sérieuses divergences de vues. Une lettre du 23 novembre 1928 de Goldman à Berkman est représentative de leur lien et de leurs différences.

« Cher Sash,3
Tu as raison, mon cher, il est très difficile de comprendre la nature humaine et tu as certainement doublement raison lorsque tu dis qu’il est difficile de se comprendre entre amis. Mais puisque tout est relatif dans la vie, on doit pouvoir saisir l’âme d’un ami, si l’on est observateur et que l’on a la capacité d’aimer. Je ne parle pas de l’amour physique, je parle d’un engagement assez fort pour résister au passage du temps. Une telle capacité donne un sixième sens et révèle des choses chez un ami qu’il ne voit pas lui-même, ou si il les voit, qu’il n’a pas la force d’admettre.  » 4

« Comment pourrais-je oublier ta position concernant l’acte de Czolgosz? Cela a été un coup plus rude pour moi que tout autre chose survenue durant cette terrible période. Elle m’a affectée davantage que le jugement de [Johann] Most concernant ton acte. Après tout, il n’avait parlé que de la violence. Tu en avais fait usage et tu étais allé en prison pour cela. Tu as connu les affres de la répudiation, de la condamnation et de l’isolement. Que tu puisses t’asseoir et analyser de sang-froid un acte de violence neuf ans après le tien, sous-entendant en fait que le tien était plus important, a été la chose la plus terrible que j’ai vécu. Cela démontrait seulement que tu n’avais pas changé d’un pouce, que tu étais resté le fanatique aveugle qui ne pouvait concevoir la vie que sous un seul angle, celui de l’action. » 5

Goldman revient également sur leurs divergences d’appréciation lors de leur exil en Russie

« Ne l’ai-je pas vu en Russie, lorsque tu m’a combattue becs et ongles parce que je ne voulais pas tout encaisser au nom de la révolution ? Combien de fois m’as tu jeté à travers la figure que je n’étais qu’une révolutionnaire de salon ? Que la fin justifie les moyens, que l’individu ne compte pas, etc., etc.? Crois-moi, très cher, je ne suis pas en colère en te disant cela ; tout cela est du passé maintenant, j’espère »6

Lorsque Goldman et Berkman quittèrent la Russie en décembre 1921, ayant perdu tous deux toute illusion quant à la nature de la révolution bolchevique, ce dernier vécut d’expédients, d’abord en Allemagne avec Goldman jusqu’en juillet 1924, puis seul jusqu’à l’année suivante où il s’installe en France. Ils s’y retrouveront de mai à septembre 1926 et loueront une petite maison à St Tropez. Contrairement à Goldman, qui s’est mariée en juin 1925 avec James Colton, un anarchiste et syndicaliste gallois et qui avait obtenu ainsi la citoyenneté britannique qui lui permettait de voyager en Europe, Berkman vivait en permanence sous la menace d’une expulsion. Entre les retrouvailles ponctuant les incessants déplacements de Goldman, ils échangeront une abondante correspondance, quasi quotidienne, comme à chaque fois qu’ils furent séparés tout au long de leurs vies. Plusieurs centaines de leurs lettres furent collectées et publiées par Richard et Anna Maria Drinnon dans Nowhere At Home: Letters from Exile of Emnma Goldman and Alexander Berkman. (New York: Schocken Books)

Leurs relations furent compliquées par la présence de la compagne de Berkman, Emmy Eckstein, qu’il avait rencontré à Berlin et qui vivait avec lui.

En novembre 1935, à l’occasion du soixante cinquième anniversaire de Berkman, Emma Goldman lui écrit :

“Il est naturel que je te confie le secret de ma vie. le seul trésor que j’ai sauvegardé de ma longue et âpre lutte est mon amitié pour toi. Crois-le ou non cher Sasha. Mais je ne connais pas de richesse, vis à vis d’autres personnes ou de réussites, autre que ta présence dans ma vie et l’amour et l’affection qu’elle a éveillée.

C’est vrai, j’ai aimé d’autres hommes. Mais il n’est pas exagéré de dire qu’aucun autre ne s’est jamais aussi enraciné dans tout mon être, si insinué dans toutes mes fibres que tu ne l’a été et que tu l’es jusqu’à ce jour. Les hommes sont apparus et et repartis durant ma longue vie. Mais toi, mon très cher, y restera pour toujours. Je ne sais pas pourquoi il en est ainsi. Notre lutte commune et tout ce qu’elle nous a apporté comme travail et déceptions n’explique qu’imparfaitement ce que je ressens pour toi. En fait, je sais que la seule perte qui pourrait m’importer serait de te perdre toi, ou notre amitié.” 7

Le 28 juin 1936, Berkman, atteint d’un cancer à la prostate et incapable de supporter davantage la souffrance se suicide. Ce fut un terrible choc pour Goldman. Seule, la révolution espagnole fut capable de la faire sortir de sa léthargie. Mais, dans les moments difficiles des années 1937- 1939, c’est encore vers la mémoire de Berkman qu’elle se retournait.

Dans une lettre à Ben Capes du 10/2/38, elle avouait :

« Je me demande toujours ce que Sasha aurait fait. Aurait-il refusé de travailler avec la CNT-FAI? J’admets que c’est incohérent de ma part et parfois, je doute que notre camarade mort, si pointilleux sur chaque iota de nos idées, aurait rejoint ma position et pourtant, je pense plutôt qu’il l’aurait fait »  8

A Rudolf Rocker dans une lettre du 17/3/1939 .

 » Tu ne peux pas savoir à quel point je suis affreusement coupée de tous et de tout ce que j’ai connu aux Etats-Unis, et t’imaginer mon isolement et ma solitude. Je n’ai jamais ressentie cela tant que Sasha était en vie… Il me manque davantage depuis la guerre en Espagne et la défaite… D’une certaine manière, tu prends sa place parce que je sais que tu ressens la même chose que moi au sujet de nos gens héroïques, et parce que tu as compris leurs grandeurs et maintenant leurs abîmes ». 9

« La mort m’a volé la chance de rester avec l’ami de toute une vie jusqu’à son dernier souffle. Mais elle n’a pas pu m’enlever quelques moments précieux, seule avec lui dans la chambre funéraire, de paix sereine, et de contemplation silencieuse de notre amitié qui n’a jamais vacillé , et de nos luttes et de notre travail pour l’idéal pour lequel Sasha a tant souffert et auquel il a dédié sa vie entière. Ces moments me resteront jusqu’à mon dernier souffle. Et ils m’inciteront à poursuivre le travail que Sasha et moi avons entrepris le 15 août 1889. » 10

1. Il s’appelait Modska Aronstam avant que de changer de nom. Cousin de Berkman, il était « Fedya », dans Prison Memoirs of an Anarchist de A.Berkman et Living My Life de Goldman
Sur Modest Stein, voir entre autre le site Pulp Artists
2. Action as Propaganda Freiheit, 25 juillet 1885
3. Sasha,(ou Sash) diminutif russe de Alexandre, toujours employé par Goldman
4. Life of an anarchist : the Alexander Berkman reader  Seven Stories Press seconde édition 2005 p 107
5. Ibid
6. Ibid
7. Goldman to Alexander Berkman, 19 novembre 1935, Berkman Archive, International Institute of Social History, Amsterdam. Cité dans Sasha and Emma: The Anarchist Odyssey of Alexander Berkman and Emma Goldman. Paul Avrich et Karen Avrich). Cambridge, Mass.: Harvard University Press. (2012)
8. Vision of Fire David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition p 128
9. Ibid p 316
10. Alexander Berkman’s Last Days Emma Goldman The Vanguard (New York), Août.-Sept. 1936

Mis à jour janvier 2017