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Ébauche biographique

Texte original : Biographical Sketch Hippolyte Havel Introduction à Anarchism and Other Essays de Emma Goldman Décembre 1910

Parmi les hommes et les femmes en vue dans la vie publique américaine, peu nombreux sont celles et ceux dont les noms sont mentionnés aussi souvent que celui de Emma Goldman. Pourtant, la vraie Emma Goldman est presque totalement inconnue. La presse sensationnaliste a associé son nom à tant de portraits tendancieux et de médisances que cela aurait tenu presque du miracle que, en dépit de ce tissu de calomnies, la vérité ne sorte et qu’une meilleure connaissance de cette idéaliste décriée ne voit le jour. Le fait que presque tous les porteurs de nouvelles idées ont dû lutter et souffrir en connaissant des difficultés semblables n’est qu’une piètre consolation. Est-ce de quelque utilité qu’un ancien président de la république rende hommage à la mémoire de John Brown 1 à Osawatomie? Ou que le président d’une autre république inaugure une statue en l’honneur de Pierre Proudhon, et présente sa vie à la nation française comme un modèle enthousiasmant à imiter? A quoi sert tout cela lorsque, en même temps, les John Brown et Proudhon vivants sont descendus en flammes? L’honneur et la gloire d’une Mary Wollstonecraft 2 ou d’une Louise Michel ne sont pas rehaussés parce que les édiles des villes de Londres et de Paris baptisent une rue de leur nom — la génération actuelle devrait se préoccuper de rendre justice à la vie des Mary Wollstonecraft et des Louise Michel. La postérité assigne à des hommes comme Wendel Phillips 3 et Lloyd Garrison 4 une place d’honneur adéquate dans le temple de l’émancipation humaine; mais il est du devoir de leurs contemporains de leur accorder la reconnaissance et le mérite dus de leur vivant.

Le chemin du propagandiste de la justice sociale sont jonchés d’épines. Les puissances des ténèbres et de l’injustice exercent tous leurs pouvoirs dès qu’un rayon de soleil pénètre leur vie morne.Et même ses camarades de lutte – trop souvent, en réalité, ses amis les plus proches – ne montrent que peu de compréhension pour la personnalité du pionnier. La jalousie, qui se transforme parfois en haine, et la vanité obstruent son chemin et remplissent son cœur de tristesse jalousie. Dans de telles conditions, cela demande une volonté inflexible et un formidable enthousiasme pour ne pas perdre toute foi dans la cause. Le porteur d’idées révolutionnaires est pris entre deux feux: d’un côté, les persécutions des pouvoirs en place, qui le tient pour responsable de toutes les actions découlant de la situation sociale; et, de l’autre côté, le manque de compréhension de la part de ses camarades, qui jugent souvent ses activités d’un point de vue étroit. Il arrive donc que l’agitateur est isolé parmi la foule qui l’entoure. Même ses amis les plus intimes ne comprennent pas combien il se sent solitaire et abandonné . C’est la tragédie propre aux personnes en vue.

La brume dont a été si longtemps enveloppé le nom de Emma Goldman commence à se dissiper peu à peu. Son énergie mise pour l’avancement d’une idée aussi impopulaire que l’anarchisme, son sérieux, son courage et ses compétences, rencontrent une compréhension et une admiration croissantes.

La dette de l’évolution intellectuelle américaine envers les exilés révolutionnaires n’a jamais été pleinement reconnue. Les graines qu’ils ont semé, bien que peu comprises à l’époque, a permis une riche moisson. Ils ont toujours brandi la bannière de la liberté, fertilisant ainsi la vitalité sociale du pays. Mais très peu d’entre eux sont parvenus préserver leur éducation et culture européennes, tout en s’assimilant à la vie américaine. Il est difficile, pour l’homme ordinaire, de se forger une mentalité adéquate, qui donnent la force, l’énergie et la persévérance nécessaires pour assimiler la langue étrangère, les us et coutumes du nouveau pays sans pour autant perdre sa propre personnalité. 5

Emma Goldman fait partie des quelques-uns qui, tout en préservant soigneusement leur personnalité, sont devenus des éléments importants de l’environnement social et intellectuel en Amérique. La vie qu’elle mène est riche en couleur, remplie de diversité et de nouveautés. Elle a atteint les plus hauts sommets et a aussi goûté à la lie amère de la vie.

Emma Goldman est né de parents juifs le 27 juin 1869, dans la province russe de Kovno. Ses parents n’ont certainement jamais rêvé de la situation extraordinaire qu’occuperait un jour leur enfant. Comme tous les parents conservateurs, ils étaient convaincus que leur fille se marierait avec un citoyen respectable, aurait des enfants et qu’ils passeraient leurs vieux jours entourés d’une nuée de petits-enfants. Comme la plupart des parents, ils ne soupçonnaient pas le tempérament étrange, passionné qui s’emparerait de leur enfant et qui prendrait les proportions qui sépare les générations dans une lutte éternelle. Ils vivaient dans un pays et à une époque où l’antagonisme entre parents et enfants était voué à s’exprimer de la manière la plus aiguë à travers une hostilité irréconciliable. Dans cette formidable lutte entre pères et fils — et tout spécialement parents et filles — il n’y avait aucun compromis, aucune capitulation, aucune trêve. L’esprit de liberté, de progrès – un idéalisme qui ne connaissait pas le respect et ne tolérait aucun obstacle — poussait la jeune génération hors du domicile parental et loin du foyer. Le même esprit qui avait animé le précurseur de l’insatisfaction révolutionnaire, Jésus, et qui l’avait coupé de ses traditions originelles.

Le rôle qu’ont joué les juifs — malgré toutes les calomnies antisémites, la race de l’idéalisme transcendantal — dans la lutte entre le Vieux et le Nouveau ne sera probablement jamais estimé avec une complète partialité et clarté. Nous ne faisons que commencer à percevoir l’immense dette que nous avons envers les juifs idéalistes dans les domaines de la sciences, de l’art et de la littérature. Mais nous ne savons que très peu du rôle important qu’ont joué les fils et les filles d’ Israël au sein du mouvement révolutionnaire et, particulièrement, dans notre époque actuelle.

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La famille Goldman en 1882, à  Goldman , St. Petersbourg, 1882. De gauche à droite : Emma, debout; Hélèna, assise avec Morris sur ses genoux; Taube (sa mère) ; Herman; Abraham.
(Emma Goldman Papers, Manuscripts and Archives Section, New York Public Library)

Les premières années de l’enfance de Emma Goldman se sont déroulées dans une petite ville idyllique de la province germano-russe du Kurland, où sont père était en charge du théâtre gouvernemental. A l’époque, le Kurland était très majoritairement allemand ; même la bureaucratie russe de la province de la Baltique était recrutée principalement parmi les Junkers 6 allemands. Les contes de fée et légendes allemandes, riches en exploits des héroïques chevaliers du Kurland, envoûtaient les imaginations enfantines. Mais cette belle idylle était de courte durée. Bientôt, les ombres sombres de la vie recouvrait l’âme des enfants grandissant. Les graines de la rébellion et la haine permanente de l’oppression ont éclos dans le cœur de Emma Goldman, dès sa tendre enfance. Elle a appris tôt à apprécier la beauté de l’état : elle a vu son père harcelé par les chinovniks chrétiens et doublement persécuté comme petit représentant du gouvernement et juif haï. La brutalité de la conscription obligatoire lui a toujours resté en mémoire: elle a vu les jeunes gens, souvent le seul soutien de familles nombreuses, brutalement emmenés dans les casernes pour y mener la vie misérable de soldats. Elle a entendu les pleurs des pauvres paysannes et a été la témoin de scènes honteuses de la vénalité administrative qui exemptait les riches du service militaire au détriment des pauvres. Elle était choquée par le terrible traitement auquel étaient soumises les femmes domestiques : maltraitées et exploitées par leur barinyas, elles tombaient à la merci des officiers qui les considéraient comme leurs jouets sexuels. Ces femmes, mises enceintes par des gentlemen respectables et renvoyées par les maîtresses de maison, trouvaient souvent refuge au domicile des Goldman. Et la petite fille, le cœur palpitant de sympathie, extrayait quelques pièces de monnaie du tiroir parental pour les glisser en cachette dans les mains des malheureuses femmes . Le trait de caractère le plus frappant de Emma Goldman, sa sympathie avec les moins que rien, se manifestait déjà dans ses jeunes années.

A sept ans, la petite Emma a été envoyée par ses parents chez sa grand-mère à Königsberg, la ville de Emmanuel Kant, dans la Prusse du sud. Excepté à de rares occasions, elle y est restée jusqu’à son treizième anniversaire. Les premières années passées là ne font pas particulièrement partie de ses meilleurs souvenirs. La Grand-mère était en réalité très aimable mais les nombreuses tantes de la famille étaient plus préoccupées par la raison pratique plutôt que pure et l’autoritarisme catégorique était appliqué bien trop fréquemment. La situation changea lorsque ses parents déménagèrent à Königsberg, et la petite Emma fut débarrassée de son rôle de Cendrillon. Elle fréquentait désormais régulièrement l’école publique et bénéficiait aussi des avantages de l’instruction privée, habituelle au sein de la classe moyenne; Les leçons de français et de musique jouèrent un grand rôle dans son éducation. La future interprète de Ibsen et de Shaw était alors une petite Gretchen allemande, tout à fait à l’aise dans ce milieu. Ses prédilections particulière en littérature allaient aux romans sentimentaux de Marlitt; elle était une grande admiratrice de la bonne reine Louise que le vilain Napoléon Bonaparte traita avec un manque total de courtoisie chevaleresque. Quel aurait été son évolution si elle était restée dans ce milieu? Le destin — ou était-ce la nécessité économique ? — en a voulu autrement. Ses parents décidèrent de s’installer à St. Pétersbourg, la capitale du tsar tout-puissant et de s’y lancer dans les affaires. Ce fut là qu’un grand changement intervint dans la vie de la jeune rêveuse.

1882 — où Emma Goldman, alors dans sa treizième année, arriva à St. Pétersbourg — fut une année riche en événements. Une lutte à mort entre l’autocratie et les intellectuels russes déchirait le pays. Alexandre II était tombé l’année précédente. Sophia Perovskaia, Zheliabov, Grinevitzky, Rissakov, Kibalchitch, Michailov, les exécutants héroïques de la sentence de mort du tyran, étaient entrés au Walhalla de l’immortalité. Jessie Helfman, la seule régicide dont le gouvernement avait épargné la vie à contrecœur parce qu’elle était enceinte, avait suivi les innombrables russes vers la Sibérie. C’était la période la plus héroïque de la grande bataille pour l’émancipation, un combat pour la liberté que n’avait pas connu le monde jusqu’alors. Les noms des martyrs nihilistes étaient sur toutes les lèvres et des milliers de gens étaient enthousiastes à l’idée de suivre leur exemple. L’ intelligentsia de Russie était imprégnée d’un sentiment illégaliste : l’esprit révolutionnaire avait pénétré chaque foyer, de la résidence au taudis, s’insinuant chez les militaires, les chinovniks, les ouvriers et les paysans. Cette atmosphère transperça les casemates mêmes du palais royal. Des idées nouvelles fermèrent dans la jeunesse. Les différences entre sexes étaient oubliées. Les femmes et les hommes luttaient côte à côte. La femme russe! Qui lui rendra jamais justice ou la dépeindra convenablement son héroïsme et son esprit de sacrifice, sa loyauté et son dévouement?Tourgueniev la qualifie de sainte, dans son grand poème en prose On the Threshold.

Il était inévitable que la jeune rêveuse de Königsberg soit aspiré par le maelstrom. Rester en dehors du cercle des idées de liberté signifiait une vie végétative, mortelle. On ne doit pas être étonné par la jeunesse. Les jeunes enthousiastes n’étaient pas alors – et, heureusement ne sont pas maintenant – un phénomène rare en Russie. L’étude de la langue russe mit bientôt en contact la jeune Emma Goldman avec des étudiants révolutionnaires et les idées nouvelles. Nekrassov et Tchernishevsky prirent la place de Marlitt. L’admiratrice d’autrefois de la bonne reine Louise devint une supportrice enthousiaste de la liberté, résolue, comme des milliers d’autres, à consacrer sa vie à l’émancipation du peuple.

Le conflit des générations s’était alors installé dans la famille Goldman. Les parents ne pouvaient pas comprendre quel intérêt trouvait leur fille dans les idées nouvelles, qu’ils considéraient eux-mêmes comme des utopies extravagantes. Ils firent tout leur possible pour convaincre la jeune fille de rester à l’écart de ces chimères, avec comme résultat, d’âpres disputes quotidiennes. La jeune idéaliste ne trouva de la compréhension que chez une seule des membres de la famille — sa sœur aînée, Hélène, avec laquelle elle émigrera plus tard en Amérique, et dont l’amour et la sympathie lui seront toujours acquis. Même dans les heures les plus sombres des persécutions futures, Emma Goldman a toujours trouvé un refuge au domicile de sa sœur loyale.

Emma Goldman se décida finalement à acquérir son indépendance. Elle voyait des centaines d’hommes et de femmes v naród, 7 aller vers le peuple. Elle suivit leur exemple. Elle devint ouvrière dans une usine, d’abord employée dans la confection de corsets et plus tard dans une manufacture de gants. Elle avait alors 17 ans et était fière de gagner sa vie. Si elle était restée en Russie, elle aurait, tôt ou tard, partagé le sort des milliers de gens enterrés dans les neiges de Sibérie. Mais un nouveau chapitre de sa vie allait s’ouvrir. Sa sœur Hélène, décida d’émigrer en Amérique, où une autre sœur avait déjà élu domicile. Emma convainquit Hélène de lui permettre de partir avec elle et elles quittèrent la Russie, remplie d’un espoir joyeux à l’idée d’un grand pays libre, une glorieuse république.

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Emma Goldman à 17 ans – Source : International Institute of Social History, Amsterdam

L’Amérique! Quel mot magique. L’aspiration des esclaves, la terre promise des opprimés, le but de tous ceux qui souhaitent le progrès. Là, les idéaux de l’humanité y ont trouvé leur accomplissement: pas de tsar, pas de cosaques, pas de chinovnik. La République! Glorieux synonyme d’égalité, de liberté, de fraternité.

Ainsi pensaient les deux jeunes filles alors qu’elles voyageaient vers New York et Rochester en cette année 1886. Bientôt, bien trop tôt, la désillusion les attendait. Leur conception idéalisée de l’Amérique en avait déjà pris un coup à Castle Garden, 8 et éclata bientôt telle une bulle de savon. Emma Goldman fut la témoin de scènes qui lui rappelèrent celles terribles de son enfance dans le Kurland. Les brutalités et les humiliations dont étaient victimes à bord les futurs citoyens de la grande république, se répétèrent, de manière plus dure et plus brutale à Castle Garden, de la part des fonctionnaires de la démocratie. Et quelle amère désillusion s’ensuivit lorsque la jeune idéaliste commença à se familiariser avec les condition de vie de ce nouveau pays! A la place d’un tsar, elle en découvrit une foule; les cosaques étaient remplacés par les policiers avec leurs lourdes matraques, et à la place des chinovnik russes, il y avait les chefs d’esclaves, bien plus inhumains, dans les usines.

Emma Goldman obtint rapidement un travail dans la société Garson Co. Son salaire était de deux dollars et demi la semaine. A l’époque, les machines n’étaient pas électrifiées et les pauvres couturières devaient actionner leurs machines à coudre avec des pédales, tôt le matin jusqu’à tard dans la soirée. C’était un travail harassant, sans voir la lumière du jour, la besogne de la longue journée s’effectuant dans un silence complet — la coutume russe de conversations amicales pendant le travail n’était pas autorisée dans ce pays libre. Mais l’exploitation des femmes n’était pas seulement économique ; les pauvres ouvrières étaient considérée par leurs contre maîtres et leurs patrons comme des marchandises sexuelles. Si une femme repoussait les avances de ses supérieurs, elle se retrouvait immédiatement à la rue, comme élément indésirable dans l’usine. Il ne manquait jamais de victimes consentantes ; l’offre dépassait toujours la demande.

Les conditions horribles étaient rendues encore plus insupportables par la monotonie effrayante de la vie dans une petite ville américaine. La mentalité puritaine interdit la moindre manifestation de joie; un caractère maussade obscurcit les esprits; aucune inspiration intellectuelle, aucun échange de réflexion entre esprits ouverts ne sont possibles. Emma Goldman suffoquait presque dans cette atmosphère. Elle, plus que tout autre, aspirait à un environnement idéal, à l’amitié et à la compréhension, à la camaraderie d’alter ego. Mentalement, elle vivait encore en Russie. N’étant pas familière avec la langue et la manière de vivre du pays, elle habitait davantage le passé que le présent. Ce fut à cette période qu’elle rencontra un jeune homme qui parlait russe. Elle entretint cette relation avec grand plaisir. C’était au moins une personne avec qui elle pouvait converser, avec qui surmonter la monotonie de son existence étriquée. Peu à peu, l’amitié mûrit et aboutit finalement en un mariage.

Emma Goldman, a dû aussi emprunter la triste route de la vie maritale; elle aussi a dû apprendre à travers l’amère expérience que les statuts légaux impliquent la dépendance et le renoncement de soi, particulièrement pour la femme. Le mariage ne la libéra pas de la monotonie puritaine de la vie américaine. Au contraire, elle fut plutôt aggravée par la perte d’indépendance. Les caractères des deux jeunes gens étaient trop différents. Il s’ensuivit bientôt une séparation et Emma Goldman partit pour New Haven, dans le Connecticut. Là, elle trouva un emploi dans une usine et son mari disparut de sa vie. Deux décennies plus tard, les autorités fédérales devaient lui rappeler son existence de manière inattendue.

NDT
1. John Brown (1800 -1859) Abolitionniste, partisan de l’insurrection armée pour abolir l’esclavage.. En 1856, à Pottawatomie Creek, il tue, avec cinq de ses fils, cinq colons esclavagistes. En 1859, avec une vingtaine d’hommes, il s’empare d’un arsenal pour provoquer une insurrections d’esclaves. Aucun ne le suivra. Il est arrêté, grièvement blessé et est pendu le 2 décembre 1859
2. Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) Écrivaine et féministe anglaise, auteure notamment de Memoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman
3. Wendel Phillips (1811 – 1884 ) Abolitionniste américain et défenseur des amérindiens
4. Lloyd Garrison (1805 – 1879) Journaliste abolitionniste américain.Il fonda le journal, The Liberator et la American anti-slavery society
5. Havel est lui-même un exilé tchèque
6.  Le junker était un noble, propriétaire terrien en Prusse et en Allemagne orientale
7.  v naród – aller vers le peuple. Slogan des Narodniki , un mouvement des classes moyennes russes des années 1860 et 1870 dont une partie s’est lancé dans l’ agitation révolutionnaire contre le tsarisme.
8. Castle Garden était le premier centre de réception des immigrants aux Etats-Unis, entre 1820 et 1892 avant que Ellis Island ne le remplace. Voir le site Castle Garden

Les révolutionnaires actifs dans le mouvement russe des années 1880 n’étaient que peu au courant des idées sociales qui agitaient alors l’Europe de l’ouest et l’Amérique. Leur seule activité consistait à éduquer le peuple, leur objectif final était la destruction de l’autocratie. Le socialisme et l’anarchisme étaient des termes peu connus, même de nom. Emma Goldman, elle-même, ignorait totalement la signification de ces idées.

Elle était arrivée en Amérique dans une période d’intense agitation politique et sociale, comme quatre ans auparavant en Russie. Les ouvriers se révoltaient contre les terribles conditions de travail; le mouvement des Knights of Labor 9 pour la journée de huit heures était à son apogée de travail, et tout le pays résonnait du conflit sanglant entre grévistes et policiers. La lutte culmina avec la grande grève contre la Harvester Company de Chicago 10, le massacre des grévistes et le meurtre judiciaire des dirigeants ouvriers, qui seront à l’origine de l’explosion historique de la bombe de Haymarket. Les anarchistes passèrent le test du baptême du sang. Les apologistes du capitalisme essayèrent vainement de justifier le meurtre de Parsons, Spies, Lingg, Fischer et Engel. Depuis la publication des raisons du gouverneur Altgeld pour la libération des trois autres anarchistes emprisonnés suite à Haymarket, il ne fait plus aucun doute que cinq meurtres légaux ont été commis à Chicago en 1887.

Peu nombreux furent ceux qui saisirent la portée du martyre de Chicago; et moins encore les classes dirigeantes. Avec l’élimination d’un certain nombres de dirigeants ouvriers, elles pensaient endiguer le flux d’une idée présente dans le monde entier. Elles ne s’étaient pas rendus compte que, dans le sang des martyrs, pousseraient de nouvelles graines et que la terrible injustice attirerait de nouveaux convertis à la Cause.

Les deux représentantes les plus en vue de l’idée anarchiste en Amérique, Voltairine de Cleyre et Emma Goldman — l’une américaine de naissance, l’autre russe — ont été converties comme de nombreux autres, aux idées de l’anarchisme par ce meurtre légal. Deux femmes qui ne se connaissaient pas auparavant et qui avaient reçu une éducation totalement différente, avaient été unies en une seule idée par ce meurtre.

Comme la plupart des hommes et des femmes de la classe ouvrière en Amérique, Emma Goldman a avait suivi avec émoi et anxiété le procès de Chicago. Elle non plus ne pouvait pas croire que les dirigeants du prolétariat seraient tués. Le 11 novembre 1887 lui prouva le contraire. Elle prit conscience qu’ on ne pouvait attendre aucune pitié de la classe dirigeante, que entre le tsarisme russe et la ploutocratie américain, il n’y avait aucune différence, sinon le nom. Tout son être se rebellait contre le crime, et elle se jura solennellement de rejoindre les rangs du prolétariat révolutionnaire et de consacrer toute son énergie et ses forces à l’émancipation vis à vis de l’esclavage salarié. Elle commença alors à se familiariser avec la littérature socialiste et anarchiste, avec l’enthousiasme rayonnant si caractéristique de son tempérament. Elle assista à des réunions publiques et fit la connaissance d’ouvriers de tendance socialiste et anarchiste. La célèbre conférencière allemande Johanna Greie fut la première oratrice socialiste qu’entendit Emma Goldman. A New Haven, où elle travaillait dans une usine de confection de corsets, elle rencontra des anarchistes actifs dans le mouvement. Elle lisait le Freiheit, édité par John Most. La tragédie de Haymarket avait accentué ses tendances anarchistes naturelles; la lecture de Freiheit l’a transformé en anarchiste consciente. Par la suite, elle devait apprendre que l’idée de l’anarchisme trouvait sa plus haute expression à travers les meilleurs intellects d’Amérique: théoriquement avec Josiah Warren, 11 Stephen Pearl Andrews 12 Lysander Spooner 13 ; philosophiquement avec Emerson, Thoreau et Walt Whitman. 14

Rendue malade par la pression excessive du travail en usine, Emma Goldman retourna à Rochester où elle résida jusqu’en août 1889, époque à laquelle elle s’installa à New York, le lieu de la période la plus importante de sa vie. Elle avait maintenant vingt ans. Son portrait d’alors révèle des traits pâles de souffrance et de grands yeux pleins de compassion. Ses cheveux sont courts, comme habituellement chez les étudiantes russes, et laissent apparaître un large front.

eg1900Emma Goldman en 1900

C’est l’époque héroïque de l’anarchisme militant. Le mouvement s’est développé dans tous les pays. Malgré la terrible répression gouvernementale, de nouveau convertis viennent grossir les rangs.La propagande est presque exclusivement clandestine. Les mesures répressives des autorités conduisent les disciples de la nouvelle philosophie à adopter des méthodes de conspirateurs. Des milliers de victimes tombent entre les mains des autorités et croupissent en prison. Mais rien ne peut endiguer la vague d’enthousiasme, de de sacrifice et de dévouement à la Cause. Les contributions de guides comme Pierre Kropotkine, Louise Michel, Elisée Reclus et d’autres insufflent aux militants une plus grande énergie encore.

La rupture est imminente avec les socialistes qui ont sacrifié l’idée de liberté et adhéré au concept d’état et de politique politicienne. La lutte est âpre, les factions irréconciliables. Elle ne se déroule pas seulement entre socialistes et anarchistes ; elle trouve aussi des échos au sein des groupes anarchistes. Les différends théoriques et les querelles personnelles conduisent à des tensions et des inimitiés acrimonieuses. La législation anti-socialiste en Allemagne et en Autriche a fait traverser la mer à des milliers de socialistes et d’anarchistes pour chercher refuge en Amérique. John Most, qui avait perdu son siège au Reichstag,avait dû finalement s’enfuir de son pays natal et s’était rendu à Londres. Là, s’étant dirigé vers l’anarchisme, il avait rompu totalement avec le Parti Social Démocrate. Plus tard, en Amérique, il avait poursuivi la publication de Freiheit à New York, et était très actif parmi les ouvriers d’origine allemande.

Lorsque Emma Goldman arriva à New York en 1889, elle ne rencontra que peu de difficulté pour rejoindre des anarchistes militants. Des réunions publiques anarchistes se tenaient pratiquement tous les jours. Le premier conférencier qu’elle entendit fut le Dr. H. Solotaroff. Ses relations avec John Most, qui exerçait une extraordinaire influence sur les éléments les plus jeunes, fut d’une grande importance pour son évolution future. Son éloquence passionnée, son énergie infatigable et la répression qu’il avait enduré pour la Cause, tout cela se conjuguait pour enthousiasmer les camarades. Ce fut aussi à cette période qu’elle rencontra Alexandre Berkman, dont l’amitié joua un rôle important tout au long de sa vie. 15 Ses talents d’oratrices ne pouvaient pas rester dans l’obscurité. Le feu de son enthousiasme la poussa vers la scène publique. Encouragée par ses amis, elle commença à participer à des réunions publiques anarchistes comme oratrice en allemand et en Yiddish. Puis, suivit bientôt une courte tournée qui la conduisit jusqu’à Cleveland. Elle se jeta alors dans la propagande des idées anarchistes avec tout le sérieux et la force de son âme. La période passionnée de sa vie commençait. Tout en continuant à travailler dans des usines-bagnes, la jeune oratrice enflammée était une agitatrice très active et participait à différentes luttes ouvrières, notamment la grande grève des horlogers en 1889, conduite par le professeur Garsyde et Joseph Barondess.16

9. Noble and Holy Order of the Knights of Labor, une organisation américaine de défense ouvrière 1869 – 1949 Voir, entre autres, Knights of Labor
10. Le 3 mai 1886, les grévistes affrontèrent les briseurs de grève embauchés par la direction de la McCormick Harvesting Machine Company. L’intervention de la police causa deux morts. La manifestation de Haymarket Square eut lieu le lendemain.
11. Josiah Warren (1798-1874) Anarchiste individualiste américain. Fondateur de colonies comme Modern Times et Utopia. Voir, entre autres, The Josiah Warren Project
12. Stephen Pearl Andrews (1812 –1886) Linguiste et auteur de plusieurs livres sur le mouvement ouvrier. Militant abolitionniste. C’était un anarchiste individualiste, influencé par Josiah Warren. Il ne remettait pas en cause le principe du salariat mais celui du calcul du salaire de l’ouvrier-e. Auteur de plusieurs ouvrages dont quelques-uns consultables en ligne dont The Labor Dollar (1881) et The science of society (1888)
13. Lysander Spooner (1808 – 1887) Anarchiste individualiste américain qui a largement influencé la théorie libertarienne. Mais Spooner s’opposait également au salariat. Voir le site dédié lysanderspooner.org/
Voir également de Ronald Creagh Histoire de l’anarchisme aux États-Unis d’Amérique : les origines, 1826-1886, Claix : Pensée sauvage, 1981
14. Emerson, Thoreau, Whitman Pères du transcendantalisme. Voir, par exemple, What is Transcendentalism? Jone Johnson Lewis, Women’s History Guide, avec de nombreux liens.
15. Voir Emma Goldman et Alexandre Berkman
16. Joseph Barondess (1867–1928), né en Ukraine, militant syndicaliste de New York. Il a eu de brefs rapports avec les milieux anarchistes. Je n’ai trouvé aucune information sur ce professeur Garsyde.

Un an plus tard, Emma Goldman était une déléguée à une conférence anarchiste à New York. Elle fut élue au comité de direction mais s’en retira plus tard suite à des différences d’opinion sur des questions tactiques. Les idées des anarchistes de langue allemande n’avaient pas encore été clarifiées à l’époque. Certains croyaient encore aux méthodes parlementaires, la grande majorité d’entre eux étaient partisans d’un centralisme fort. Ces différences d’approche concernant la tactique conduisirent, en 1891, à une rupture avec John Most. Emma Goldman, Alexandre Berkman, et d’autres camarades, rejoignirent le groupe Autonomy, dans lequel Joseph Peukert, Otto Rinke et Claus Timmermann jouaient un rôle actif. Les âpres querelles qui suivirent cette sécession ne se terminèrent qu’avec la mort de Most en 1906.

Une grande source d’ inspiration pour Emma Goldman s’avéra être les révolutionnaires russes, associés dans le groupe Znamya. Goldenberg, Solotaroff, Zametkin, Miller, Cahan, le poète Edelstadt, Ivan von Schewitsch, mari de Hélène von Racowitza et éditeur de Volkszeitung, ainsi que de nombreux autres exilés russes , dont certains encore en vie, en faisaient partie. Ce fut également à cette époque que Emma Goldman rencontra Robert Reitzel,qui exerça une grande influence sur son évolution. Par son biais, elle fit la connaissance des plus grands écrivains de la littérature moderne et leur amitié dura jusqu’à la mort de Reitzel en 1898.

Le mouvement ouvrier américain n’avait pas été noyé dans le massacre de Chicago; le meurtre des anarchistes avait échoué à amener la paix pour les capitalistes avides de profits. La lutte pour la journée de huit heure continuait. In 1892, se déclencha la grande grève de Pittsburg. La bataille de Homestead, la défaite des Pinkerton 17, l’arrivée de la milice, l’élimination des grévistes et le triomphe complet de la réaction sont des sujets de l’histoire récente.18 Touché au plus profond de son être par ces terribles événements, à la limite de la guerre, Alexandre Berkman décida de sacrifier sa vie à la Cause et offrit un exemple pratique aux esclaves du salariat en Amérique d’une solidarité anarchiste concrète avec le monde ouvrier. Son attentat contre Frick, le Gessler de Pittsburg 19, échoua et le jeune homme de vingt deux ans fut condamné à une mort lente dans un pénitencier. La bourgeoisie, qui, pendant des décennies avait exalté et fait l’éloge du tyrannicide, fut pris d’une terrible rage.La presse capitaliste organisa une campagne systématique de calomnies et de mensonges contre les anarchistes. La police n’épargna aucun effort pour impliquer Emma Goldman dans l’action de Alexandre Berkman. L’agitatrice redoutée devait être réduite au silence par tous les moyens. Elle ne dû qu’au fait de sa présence à New York d’échapper aux mâchoires de la loi. Ce sont les mêmes circonstances, neuf ans plus tard, lors de l’affaire McKinley, qui lui permettront de préserver sa liberté. Il est presque incroyable de voir avec quelle stupidité, bassesse, et infamie les journalistes de l’époque cherchèrent à accabler les anarchistes. Il faut parcourir les archives des journaux pour réaliser l’énormité des accusations et des calomnies. Il serait difficile de décrire les affres traversées par Emma Goldman durant ces jours. Les attaques de la presse capitaliste devaient être accueillies avec une relative sérénité; mais les attaques venant de ses propres rangs étaient bien plus douloureuses et insupportables. L’acte de Berkman fut critiquée sévèrement par Most et quelques-uns de ses partisans parmi les anarchistes allemands et juifs. S’ensuivirent d’implacables accusations et récriminations lors de réunions publiques et privées. Persécutée de tous côtés, à la fois parce qu’elle prenait la défense de Berkman et de son acte et en raison de ses activités révolutionnaires, Emma Goldman fut harcelée jusqu’au point d’être incapable de se procurer un endroit sûr. Trop fière pour trouver cette sécurité dans un déni de son identité 20, elle choisit de passer les nuits dans des parcs publics plutôt que d’exposer ses amis au danger ou aux contrariétés dus à ses visites. La coupe déjà pleine déborda avec la tentative de suicide d’un jeune camarade qui avait partagé les lieux de vie de Emma Goldman, Alexander Berkman, et un ami artiste commun.

De nombreux changement sont survenus depuis. Alexandre Berkman a survécu à l’enfer de Pennsylvanie, et est revenu parmi les rangs anarchistes, son esprit intact, plein de d’enthousiasme pour les idéaux de sa jeunesse 21. Le camarade artiste fait désormais partie des dessinateurs connus de New York. 22 Le candidat au suicide a quitté l’Amérique peut après sa malheureuse tentative pour mourir et a été, par la suite, arrêté et condamné à huit ans de travaux forcés pour avoir introduit de la littérature anarchiste en Allemagne. Lui aussi a résisté à la terreur de la vie en prison et est retourné au mouvement révolutionnaire, gagnant depuis la réputation méritée d’écrivain talentueux en Allemagne. 23

Pour éviter d’avoir à camper indéfiniment dans les parcs, Emma Goldman fut finalement obligée de s’installer dans une maison sur la troisième rue, entièrement occupée par des prostituées. Là, parmi les bannies de notre bonne société chrétienne,elle pouvait au moins louer un coin d’une pièce, trouver le repos et travailler sur sa machine à coudre. Les femmes des rues lui accordaient une finesse de sentiments et une sympathie sincère plus grande que les prêtres de l’église. Mais l’endurance humaine avait été épuisée par trop de souffrances et de privations. Elle fut victime d’un défaillance physique complète et la célèbre agitatrice s’installa à la « République Bohémienne » — un grand immeuble qui tirait son appellation ronflante du fait qu’il était principalement occupé par des anarchistes bohèmes. Là, Emma Goldman trouva des amis prêts à l’aider. Justus Schwab, un des principaux représentants de la période révolutionnaire allemande de l’époque, et le Dr. Solotaroff lui prodiguèrent inlassablement des soins. Elle y rencontra aussi Edward Brady, la nouvelle amitié se transformera par la suite en intimité étroite. Brady avait été un participant actif au mouvement révolutionnaire en Autriche, et, à l’époque de sa relation avec Emma Goldman, venait d’être libéré d’une prison autrichienne après une incarcération de dix ans.

Les médecins diagnostiquèrent une tuberculose et on conseilla à la malade de quitter New York. Elle se rendit à Rochester, dans l’espoir que le milieu familial l’aiderait à retrouver la santé. Quelques années auparavant, ses parents avaient émigré en Amérique et s’étaient installés dans cette ville. L’attachement entre membres d’une famille, et spécialement entre enfants et parents, est un trait dominant chez les juifs. Même si ses parents conservateurs ne pouvaient pas sympathiser avec les aspirations idéalistes de Emma Goldman et n’approuvaient pas son mode de vie, ils avaient reçu leur fille malade à bras ouverts. Le repos et les soins dont elle a bénéficié au domicile parental, et la présence affectueuse de sa sœur bien aimée Hélène, lui furent si bénéfiques que, en un rien de temps, elle fut suffisamment rétablie pour reprendre ses activités énergiques.

17. Agents de sécurité de la Pinkerton National Detective Agency que Frick avait embauché en avril 1892 pour maintenir l’ordre
18. Sur ces évènements, voir par exemple The 1892 battle Of Homestead
19. Sans doute en référence à Albrecht, ou Hermann, Gessler, un bailli suisse , probablement légendaire, du quatorzième siècle, qui incarne la répression brutale
20.Elle s’y résoudra après l’attentat contre McKinley
21. Havel travestit à nouveau les faits. Berkman, comme on peut s’en douter après 14 années éprouvantes dans les conditions d’incarcération de l’époque, est sorti dépressif. Goldman l’a aidé en lui confiant notamment la direction de Mother Earth et en le convainquant d’écrire ses mémoires de prisons.
22. Modest [Aronstam] Stein
23. La référence m’échappe, mais je la retrouverai

Il n’y a aucun répit dans la vie de Emma Goldman. Le travail incessant et la poursuite inlassable de l’objectif fixé constituent l’essence de sa nature. Un temps très précieux avait déjà été gaspillé. Il était impératif qu’elle reprenne ses tâches immédiatement. Le pays était en proie à la crise, et des milliers de chômeurs peuplaient les rues des grands centres industriels. Ils parcouraient le pays, frigorifiés et affamés, dans une vaine recherche de travail et de pain. Les anarchistes organisèrent une propagande énergique à destinations des chômeurs et des grévistes. Une manifestation monstre de travailleurs de l’horlogerie eut lieu à Union Square, New York. Emma Goldman était parmi les orateurs invités. Elle y prononça un discours enflammé, décrivant en termes incendiaires la misère de la vie d’esclaves du salariat, et cita la célèbre maxime du cardinal Manning: “La nécessité ne connaît pas de loi et l’homme affamé a un droit naturel à une part du pain de son voisin.” Elle conclut son exhortation avec ces mots: “Demandez un travail. Si ils ne vous en donnent pas, demandez du pain. Si il ne vous donnent ni travail ni pain, alors prenez le pain.”

Le lendemain, elle partit pour Philadelphie, où elle devait tenir une réunion publique. La presse capitaliste tira à nouveau la sonnette d’alarme. Si on continuait à permettre aux socialistes et aux anarchistes de continuer à faire de l’agitation, les ouvriers risqueraient bientôt de comprendre la manière dont on les privait des joies et des bonheurs de la vie. Une telle éventualité devait être évitée à tout prix. Le chef de la police de New York, Byrnes, émit un mandat d’arrêt contre Emma Goldman. Elle fut détenue par les autorités de Philadelphie et incarcéré plusieurs jours à la prison de Moyamensing, en attendant les documents de son transfert que Byrnes avait confié à l’inspecteur Jacobs. Ce dernier (que Emma Goldman devait rencontrer à nouveau quelques années plus tard dans des circonstances très déplaisantes) lui proposa, lors du voyage de retour, vers New York, de trahir la cause ouvrière. Au nom de son supérieur, Byrnes, il lui offrit une somme rondelette. Que les hommes sont parfois stupides! Quelle pauvreté psychologique pour imaginer la possibilité d’une trahison de la part d’une jeune fille idéaliste russe, qui avait volontairement sacrifié toute considération personnelle pour aider à l’émancipation des ouvriers.

En octobre 1893, Emma Goldman fut jugée par la cour criminelle de New York, accusée d’incitation à l’émeute. Le « jury « raisonnable » ignora le témoignage de douze témoins de la défense au profit d’un seul, celui de l’inspecteur Jacobs. Elle fut reconnue coupable et condamnée à purger un an au pénitencier de Blackwell’s Island. Elle était la première femme depuis la fondation de la république – à l’exception de Mrs. Surratt 24 – à être emprisonnée pour raison politique. La société respectable lui avait apposée depuis longtemps la Lettre Écarlate. 25

Emma Goldman purgea sa peine au pénitencier en tant qu’infirmière à l’hôpital de la prison. Elle y eut l’occasion d’apporter quelques rayons de gentillesse dans les vies sombres des malheureuses, que ses sœurs des rues n’avaient pas dédaigner partager avec elle deux ans plus tôt. Elle y eut également l’occasion d’étudier l’anglais et sa littérature, et de se familiariser avec les grands écrivains américains. Elle découvrit de grands trésors dans Bret Harte 26, Mark Twain,Walt Whitman, Thoreau et Emerson.

Elle quitta Blackwell’s Island en août 1894, une femme de 25 ans, adulte et mûre, transformée intellectuellement. De retour dans l’arène, plus riche d’expériences, purifiée par la souffrance. Elle ne se sentait plus abandonnée et seule. Beaucoup de mains se tendaient pour lui souhaiter la bienvenue. Il y avait à l’époque de nombreuses oasis intellectuelles à New York. Le saloon de Justus Schwab, au numéro cinq de la Première Rue, était le lieu où se réunissaient des anarchistes, des littérateurs et des bohémiens. Elle rencontra beaucoup d’anarchistes américains à cette époque et devint amie avec Voltairine de Cleyre, Wm. C. Owen 27, Miss Van Etton et Dyer D. Lum, ancien directeur de The Alarm et exécutant des dernières volontés des martyrs de Chicago. Elle trouva un des ses plus fidèles amis en la personne de John Swinton 28, le vieux et noble combattant pour la liberté. D’autres centres intellectuels tournaient autour de Solidarity, publié par John Edelman; Liberty, par l’anarchiste individualiste Benjamin R. Tucker; le Rebel de Harry Kelly; Der Sturmvogel, une publication anarchiste en langue allemande dirigée par Claus Timmermann; Der Arme Teufel, dont le génie dirigeant était l’inimitable Robert Reitzel. Par le biais de Arthur Brisbane, aujourd’hui principal lieutenant de William Randolph Hearst, elle apprit à connaître les écrits de Fourier. Brisbane, à l’époque, n’était pas encore submergé par les marécages de la corruption politique. Il avait envoyé une gentille lettre à Emma Goldman lorsqu’elle était à Blackwell’s Island, en même temps qu’une biographie de son père, le disciple américain enthousiaste de Fourier.

Emma Goldman était devenue, dès sa libération du pénitencier, un élément de la vie publique de New York. Elle était appréciée dans les rangs radicaux pour son dévouement, son idéalisme et son sérieux. Différentes personnes recherchaient son amitié et quelques-unes d’entre elles essayaient de la convaincre de les aider dans la poursuite de leurs objectifs spécifiques. Ainsi le révérend Parkhurst, pendant l’enquête Lexow , fit l’impossible pour la convaincre de se joindre au Comité de Vigilance afin de combattre Tammany Hall 29. Maria Louise, l’âme touchante d’un centre social, servait d’intermédiaire pour Parkhurst. Il n’est pas nécessaire de préciser quelle réponse d’Emma Goldman reçut ce dernier. Pendant la campagne free-silver, Burgess McLuckie, une des personnalités les plus en vue de la grève de Homestead, était venu à New York pour essayer de rallier les radicaux locaux à la cause de l’argent. Il essaya aussi d’y intéresser Emma Goldman, mais il n’eut pas plus de succès que Maria Louise.

En 1894, la lutte des anarchistes en France atteignit son apogée. Nos camarades français répondirent à la terreur blanche des républicains parvenus par la terreur rouge. Les anarchistes du monde entier suivaient avec une anxiété fébrile cette lutte sociale. La propagande par le fait rencontra un écho retentissant dans presque tous les pays. Afin de mieux connaître la situation dans le vieux monde, Emma Goldman partit pour l’Europe, en 1895. Après une tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, elle se rendit à Vienne où elle s’inscrit au Allgemeine Krankenhaus pour suivre une formation d’infirmière et de sage-femme et où, en même temps, elle étudiait la situation sociale. Elle saisit aussi l’occasion pour se familiariser avec la littérature moderne européenne: Elle lisait avec grand enthousiasme Hauptmann, Nietzsche, Ibsen, Zola, Thomas Hardy, et de nombreux autres artistes rebelles.

24. Mary Elizabeth Eugenia Jenkins Surratt (1823 – 1865) Impliquée dans l’assassinat du président Abraham Lincoln, le 14 avril 1865, elle sera la première femme condamnée à mort et exécutée par le gouvernement fédéral américain
25.  La Lettre Écarlate; Référence à la lettre »A » pour Adultère, tatouée sur les femmes « pécheresse » en Nouvelle Angleterre au dix-septième siècle
26. Francis Brett Hart (1836 – 1902) Poète et écrivain américain qui a beaucoup écrit sur les pionniers et la ruée vers l’or. Quelques-uns de ses écrits sont en ligne sur le site American Literature.
27. William Charles Owen (1854 -1929) Membre de l’Association Internationale des Travailleurs – AIT. Il collaborera à de nombreux journaux, parmi lesquels Mother Earth , Free Society et Regeneracion. Voir en ligne Anarchism Versus Socialism
28. John Swinton (1829–1901) Journaliste, éditeur d’une petite revue ouvrière John Swinton’s Paper
29. Au début des années 1890, le Révérend Charles Parkhurst a mené une croisade contre le vice à New York City, visant particulièrement Tammany Hall, une organisation proche du Parti Démocrate et la police de la ville, qui autorisaient et bénéficiaient directement de l’argent des salles de jeux et de la prostitution. Une enquête fut confiée au sénateur Clarence Lexow en 1894

A l’automne 1896, elle revint à New York via Zurich et Paris. Le plan pour la libération de Alexandre Berkman était en cours. La peine barbare de vingt-deux ans avait soulevé une immense indignation parmi les milieux radicaux. On savait que le Pardon Board 30 de Pennsylvanie prendrait en considération les avis de Carnegie et Frick quant à son cas. Il fut par conséquent suggéré que ces Sultans de Pennsylvanie soient contactés — non pas dans le but d’obtenir leur grâce, mais pour leur demander de ne pas essayer d’influencer la Commission. Ernest Crosby offrit de rencontrer Carnegie, à la condition que Alexandre Berkman désavoue son acte. Mais cela était hors de question. Il ne se serait jamais rendu coupable d’un tel désaveu de sa personnalité et de son estime de soi. Ces efforts créèrent des relations amicales entre Emma Goldman et le cercle de Ernest Crosby, Bolton Hall et Leonard Abbott. En 1897, elle entreprit sa première grande tournée de conférences, qui la conduisit jusqu’en Californie. Cette tournée popularisa son nom comme représentante des opprimés, son éloquence résonnant d’une côte à l’autre. En Californie, Emma Goldman établit des liens amicaux avec la famille Isaak et apprit à apprécier leur efforts pour la Cause. Malgré de formidables obstacles, les Isaak publièrent d’abord le Firebrand et, après sa suppression par le service des Postes, la Free Society. Ce fut aussi durant cette tournée que Emma Goldman rencontra le grand et vieux rebelle pour la liberté sexuelle, Moses Harman.

Pendant la guerre hispano-américaine, le chauvinisme était à son apogée. Pour freiner cette dérive dangereuse, et en même temps collecter des fonds pour les révolutionnaires cubains, Emma Goldman s’associa avec des camarades latins parmi lesquels Gori, Esteve, Palaviccini, Merlino, Petruccini et Ferrara. En 1899 suivirent d’autres tournées prolongées d’agitation, aboutissant sur la côte Pacifique. Chaque tournée de propagande était marqué par des accusations et arrestations répétées, bien que sans conséquences finales néfastes.

En novembre de la même année, l’agitatrice infatigable entreprit une seconde tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, en terminant son périple par le Congrès Anarchiste International à Paris. C’était l’époque de la guerre des Boers et le chauvinisme battait à nouveau son plein, de la même manière que, deux années auparavant, il avait célébré ses orgies lors de la guerre hispano-américaine. Différentes réunions publiques, tant en Angleterre qu’en Écosse furent perturbés et dispersés par des foules patriotiques. Emma Goldman saisit l’occasion de rencontrer à nouveau différents camarades anglais et des personnalités intéressantes comme Tom Mann et les sœurs Rossetti, les filles talentueuses de Dante Gabriel Rossetti, éditeur alors de la revue anarchiste The Torch. L’un de ses espoirs de toujours se réalisa ici: elle établit des contacts étroits et amicaux avec Pierre Kropotkine, Enrico Malatesta, Nicholas Tchaikovsky, W. Tcherkessov et Louise Michel. Vieux guerriers de la cause de l’humanité, dont les actes ont enthousiasmé des milliers de partisans à travers le monde et dont les vies et l’œuvre ont insufflé à des milliers d’autres un esprit noble idéaliste et de sacrifice. Vieux guerriers, mais toujours jeunes, avec le courage des premiers jours, l’esprit indompté et emplis du ferme espoir du triomphe final de l’Anarchie.

Le gouffre dans le milieu ouvrier international, provoqué par la scission de l’Internationale, ne pouvait plus être comblé. Deux philosophies sociales étaient engagées dans une lutte acharnée. Les congrès internationaux de 1889 à Paris, de 1892 à Zurich, et de 1896 à Londres avaient débouché sur des divergences irréconciliables. La majorité des sociaux-démocrates, désavouant leur passé libertaire et devenus politiciens, réussirent à exclure les délégués révolutionnaires et anarchistes. Ces derniers décidèrent, par conséquent, de tenir des congrès séparés. Le premier eut lieu en 1900, à Paris. Le renégat socialiste Millerand, qui s’était hissé au ministère de l’intérieur, y joua le rôle de Judas. Le congrès des révolutionnaires fut interdit et les délégués dispersés deux jours avant l’ouverture prévue. Mais Millerand n’avait aucun objection envers le congrès social-démocrate qui s’ouvrit par la suite avec toutes les trompettes de l’art publicitaire.

Cependant, le renégat n’atteignit pas son objectif. Un certain nombre de délégués parvinrent à organiser une conférence clandestine au domicile d’un camarade à l’extérieur de Paris, où différents points concernant la tactique et la théorie furent discutés. Emma Goldman prit une part importante dans ces débats , et, à cette occasion, établit des contacts avec de nombreux représentants du mouvement anarchiste européen.

En raison de l’interdiction du congrès, les délégués étaient menacés d’une expulsion de France. Dans le même temps, arrivèrent des mauvaises nouvelles d’Amérique, concernant l’échec de la tentative de libération de Alexandre Berkman, un grand choc pour Emma Goldman. En novembre 1900, elle revint en Amérique pour se consacrer à son métier d’infirmière et, en même temps, pour pour part active à la propagande. Parmi d’autres activités, elle organisa des réunions publiques monstres pour protester contre les terribles sévices du gouvernement espagnol, perpétués contre les prisonniers politiques torturés à Montjuïc.

Dans son métier d’infirmière, Emma Goldman avaient beaucoup d’occasions de rencontrer les personnalités les plus bizarres et originales. Très peu d’entre elles auraient reconnu la « célèbre anarchiste » dans la petite femme blonde vêtue de son uniforme d’infirmière. Peu après son retour d’Europe, elle fit la connaissance d’une patiente, Mrs. Stander, une accro à la morphine, souffrant le martyre. Elle demandait une attention soutenue pour lui permettre de superviser une affaire très importante qu’elle dirigeait, — celle de Mrs. Warren. Son domicile privé était situé dans la Troisième Rue, près de la Troisième Avenue, et le lieu de son affairé était attenant, relié par une entrée séparée. Un soir, l’infirmière, sur le point d’entrer dans la chambre de sa patiente, se retrouva soudainement face à face avec un visiteur masculin, au cou de taureau et à l’apparence brutale. L’homme n’était personne d’autre que Mr. Jacobs, l’inspecteur qui, sept ans auparavant, avait ramené Emma Goldman la prisonnière de Philadelphie et qui avait tenté de la persuader, en chemin vers New York, de trahir la cause des ouvriers. Il est impossible de décrire l’expression de confusion de l’homme, alors qu’il se retrouvait de façon si inattendue en face de Emma Goldman, l’infirmière de sa maîtresse. La brute se transforma soudainement en gentleman, s’employant à excuser son comportement passé honteux. Jacobs était le « protecteur » de Mrs. Stander, et l’intermédiaire entre la maison et la police. Quelques années plus tard, alors inspecteur auprès du procureur de la république, il se rendit coupable d’un parjure, fut condamné et envoyé à Sing Sing pour un an. Il est probablement employé maintenant par une quelconque agence de détectives privés, pilier séduisant d’une société respectable.

En 1901 Pierre Kropotkine fut invité par le Lowell Institute du Massachusetts pour y donner une série de conférences sur la littérature russe. C’était son second séjour en Amérique et, naturellement, ses camarades étaient désireux d’utiliser sa présence au bénéfice du mouvement. Emma Goldman commença une correspondance avec lui et réussit à obtenir son accord pour lui arranger une série de conférence. Elle consacra aussi son énergie pour organiser les tournées d’autres anarchistes en vue, notamment celles de Charles W. Mowbray et de John Turner. De la même manière, elle participait toujours aux activités du mouvement, toujours prête à consacrer son temps, son talent et son énergie à la Cause.

Le 6 septembre 1901, le président McKinley fut abattu par Léon Czolgosz à Buffalo. Aussitôt, une campagne de répression sans précédent a été mise en branle contre Emma Goldman , en tant que anarchiste la plus connue dans le pays. Bien que l’accusation n’était absolument pas fondée, elle fut arrêtée à Chicago, ainsi que d’autres anarchistes en vue, incarcéré pendant plusieurs semaines et soumises à des interrogatoires des plus éprouvants. Une si formidable chasse à l’homme publique. n’avait jamais eu lieu auparavant dans l’histoire de ce pays. Mais les efforts de la police et de la presse pour faire le rapprochement entre Emma Goldman et Czolgosz se révélèrent vains. L’épisode l’avait néanmoins blessée profondément . Elle aurait pu supporté la souffrance physique, les humiliations et la brutalité subies entre les mains de la police. La dépression psychologique était bien pire. Elle fut accablée par la prise de conscience de la stupidité, du manque de compréhension et de la bassesse qui caractérisaient les événements de ces jours terribles. L’incompréhension de la part de la majorité de ces camarades envers Czolgosz la conduisit presque au désespoir. Émue au plus profond de son être, elle publia un article dans lequel elle essayait d’expliquer l’acte sous l’aspect social et individuel.31 Comme cela fut déjà le cas, après l’acte de Berkman, elle était de nouveau incapable de trouver où loger, elle fut ballottée d’un endroit à l’autre comme un véritable animal sauvage. Ces terribles persécutions, et notamment l’attitude de ses camarades, l’empêchèrent de continuer son travail de propagande. Les plaies de l’âme et du corps devaient d’abord se cicatriser. De 1901 à 1903, elle ne remonta pas à la tribune. Elle vécut une vit discrète en tant que “Miss Smith”, exerçant son métier et consacrant ses loisirs à étudier la littérature, particulièrement le théâtre moderne qu’elle considérait comme un des principaux véhicules des idées radicales et des sentiments instructifs.

Il y a pourtant une chose qu’apporta le harcèlement de Emma Goldman. Son nom apparaissait en public de plus en plus fréquemment et avec plus d’insistance que jamais auparavant, le harcèlement malveillant de l’agitatrice tant décriée suscitant une forte sympathie dans de nombreux milieux.32 Des personnes ayant emprunté des différentes voies commencèrent à s’intéresser à ses combats et ses idées. On commençait maintenant à lui manifester une plus grande attention et une meilleure compréhension.

L’arrivée en Amérique de l’anarchiste anglais John Turner 33 incita Emma Goldman à sortir de sa retraite. Elle se lança de nouveau dans les activités publiques, organisant un mouvement dynamique pour la défense de Turner, que les services de l’immigration avaient condamné à être expulsé, suite à la loi sur le renvoi des anarchistes votée après la mort de McKinley. 34
Lorsque Paul Orleneff et Mme. Nazimova arrivèrent à New York pour familiariser le public américain à avec l’art dramatique russe, Emma Goldman devint l’organisatrice du projet. Grâce à beaucoup de patience et de persévérance, elle réussit à rassembler les fonds nécessaires pour présenter les artistes russes aux amateurs de théâtre de New York et Chicago. Même si elle ne fut pas un succès sur le plan financier, l’entreprise se révéla être d’une grande valeur artistique. En tant que manager des artistes russes, Emma Goldman vécut quelques expériences uniques. M. Orleneff ne parlait que le russe et “Miss Smith” était obligée d’intervenir comme son interprète lors de différentes manifestations dans le beau monde. La plupart des dames aristocrates de la Cinquième Avenue n’imaginaient pas le moindre du monde que l’aimable manager, qui discutait de manière si divertissante de philosophie, de théâtre et de littérature lors de leur thé de dix-sept heures, était la « fameuse » Emma Goldman. Si cette dernière écrit un jour son autobiographie,elle aura sans aucun doute ne nombreuses anecdotes intéressantes à raconter concernant ces expériences.

30. Commission qui peut réduire ou commuer les peines.
31. The Tragedy at Buffalo
32. Sur le harcèlement de la presse, voir A travers la presse américaine
33. John Turner (1865–1934) anarcho-syndicaliste, communiste libertaire britannique. Il est arrêté après une conférence donnée à New York le 23 octobre 1903. Il est condamné à être expulsé et incarcéré à Ellis Island pendant trois mois. Il fait appel de la sentence auprès de la cour et suprême remis en liberté sous caution. Il quittera le pays avant la décision et sera ainsi la première victime du Anarchist Exclusion Act. De retour en Angleterre, il sera directeur de Freedom entre 1930 et 1934.
34. Voir Expulsion

L’hebdomadaire anarchiste Free Society, publié par la famille Isaak, fut obligé d’arrêter en raison de la fureur qui s’était emparée de tout le pays après la mort de McKinley. Pour remplir le vide, Emma Goldman, en coopération avec Max Baginski 34 et d’autres camarade, décida de sortir une publication mensuelle consacré à l’avancement des idées anarchistes dans la vie quotidienne et la littérature. Le premier numéro de Mother Earth 35 apparut en mars 1906, les premières dépenses du périodique étaient en partie couverte par les recettes d’une représentation théâtrale de soutien donnée par Orleneff, Mme Nazimova, et leur troupe en faveur de la revue anarchiste. Depuis 1906 et malgré les formidables obstacles et difficultés, la propagandiste infatigable a réussi à éditer Mother Earth de façon ininterrompue — une réussite rarement égalée dans les annales des publications radicales.

En mai 1906, Alexandre Berkman quitta enfin l’enfer de Pennsylvanie où il avait passé les quatorze meilleures années de sa vie. Personne n’avait cru en ses chances de survie. Sa libération mettait fin à un cauchemar de quatorze ans pour Emma Goldman, et un important chapitre de sa vie se concluait donc.

Le déclenchement de la révolution russe n’avait entraîné nulle part ailleurs une réponse aussi énergique et active que parmi les russes qui vivaient en Amérique. Les héros du mouvement révolutionnaires de Russie, Tchaikovsky, Mme Breshkovskaia, Gershuni, et d’autres venaient dans le pays pour éveiller les sympathies du peuple américain envers la lutte pour la liberté et récolter des aides pour sa poursuite et son soutien. Le succès en était dû en grande partie aux efforts, à l’éloquence et au talent d’organisatrice déployés par Emma Goldman. Cette opportunité lui permit de rendre de grands services à la lutte pour la liberté dans son pays natal. On ne sait pas généralement que ce sont les anarchistes qui contribuent grandement à assurer le succès moral aussi bien que financier de la plupart des entreprises radicales. Ils sont indifférents à la reconnaissance; les besoins de la Cause mobilise toute leur attention, et ils y consacrent leurs énergies et leur compétences. Mais il faut faire remarquer que quelques personnes, honorables par ailleurs, bien que cherchant toujours le soutien et la coopération des anarchistes, veulent toujours monopoliser tout le crédit du travail effectué. Durant les dernières décennies, ce sont principalement les anarchistes qui ont organisé toutes les initiatives révolutionnaires et aidé chaque lute pour la liberté. Mais, de peur de choquer la foule respectable, qui considère les anarchistes comme des suppôts de Satan, et à cause de leur situation sociale dans la société bourgeoise, ces radicaux à la manque feignent de ne pas voir le travail des anarchistes.

En 1907 Emma Goldman participa comme déléguée au second congrès anarchiste à Amsterdam. Elle y fut particulièrement active dans toutes ses procédures et soutint l’organisation de l’Internationale anarchiste. Avec l’autre délégué américain, Max Baginski, elle présenta au congrès un rapport exhaustif sur la situation américaine, terminant sur ces remarques caractéristiques:

“L’accusation selon laquelle l’anarchisme est destructif plutôt que constructif, et que, par conséquent, il est opposé à l’organisation, est un des plus grands mensonges répandu par nos adversaires. Ils confondent nos institutions actuelles avec l’organisation; et donc ils ne comprennent pas comment nous pouvons condamner les premières et privilégier la dernière. Mais le fait est que les deux ne sont pas identiques.

L’État est généralement considéré comme la forme la plus élaborée d’organisation. Mais, en réalité, est-il réellement une organisation? N’est-il pas plutôt une institution arbitraire, sournoisement imposée aux masses?

L’industrie aussi est qualifiée d’organisation; mais rien n’est plus éloigné de la vérité. Elle est la piraterie continuelle du riche envers le pauvre.

On nous demande de croire que l’Armée est une organisation,mais un examen attentif montrera qu’elle n’est rien d’autre qu’instrument cruel au service de la force aveugle.

L’école publique! Les universités et autres institutions d’enseignement, ne sont-ils pas des modèles d’organisation, offrant au peuple de belles opportunités d’apprentissage? Loin de là, l’école, plus que tout autre institution, est une véritable caserne, où l’esprit humain est manipulé et dressé à la soumission envers racontars moraux et sociaux et donc conçue pour perpétuer notre système d’exploitation et d’oppression.

L’organisation, comme nous la concevons, est différente. Elle est basée d’abord sur la liberté. C’est un groupement naturel et volontaire d’énergies pour obtenir des résultats bénéfiques à l’humanité.
C’est l’harmonie d’une croissance organique qui produit une variété de formes et de couleurs, l’ensemble que nous admirons dans une fleur. De manière analogue, l’activité organisée des êtres humains libres, imprégnés de l’esprit de solidarité, résultera de la perfection de l’harmonie sociale, que nous appelons anarchisme. En fait, seul l’anarchisme rend possible l’organisation non autoritaire des intérêts communs, puisqu’il abolit l’antagonisme existant entre les individus et les classes.

Dans les conditions actuelles, l’antagonisme des intérêts sociaux et économiques a pour résultat une guerre incessante entre les entités sociales et crée un obstacle insurmontable à une richesse commune coopérative.

Il existe une conception erronée selon laquelle l’organisation ne permet pas la liberté individuelle; que, au contraire, elle conduit à la désintégration de l’individu. Mais, en réalité, la vraie fonction de l’organisation est d’aider au développement et à la croissance de la personnalité. Tout comme les cellules animales, par coopération mutuelle, expriment leurs pouvoirs latents dans la formation de l’organisme complet, l’individu, à travers un effort coopératif avec d’autres individus, atteint sa plus haute forme de développement.

Une organisation, au vrai sens du terme, ne peut pas résulter de la combinaisons de non-entités. Elle doit être composée d’individualités conscientes, intelligentes. En effet, le total des capacités et des activités d’une organisation est représentée par l’expression des energies individuelles.

Par conséquent, il s’ensuit logiquement que plus le nombre de personnalités fortes et conscientes est grand dans une organisation, moins grand est le danger de stagnation et plus intense est sa vie.

L’anarchisme offre la possibilité d’une organisation sans discipline, crainte ou punition, et sans la contrainte de la pauvreté: un nouvel organisme social qui mettra fin à la terrible lutte pour les moyens d’existence, — cette lutte sauvage qui détruit les plus belles qualités de l’être humain, et creuse encore davantage l’abîme social. En résumé, l’anarchisme s’efforce d’atteindre une organisation sociale qui instituera le bien-être pour tous.

Le germe d’une telle organisation peut se trouver dans cette forme de syndicalisme qui a abandonné toute centralisation, bureaucratie et discipline et qui prône l’action directe et indépendante de la part de ses membres.”

On peut mesurer le mieux les progrès considérables des idées anarchistes en Amérique par le succès remarquable des trois grandes tournées de Emma Goldman après le congrès d’Amsterdam de 1907. Chaque tournée a ouvert un nouveau territoire, y compris dans des localités qui n’avaient jamais entendu parler de l’anarchisme auparavant. Mais l’aspect le plus gratifiant de ces efforts infatigables est la vente formidable de littérature anarchiste, dont les effets de propagande ne peuvent pas être évaluées. Ce fut pendant l’une de ces tournées qu’un incident peu banal survint, démontrant de manière frappante la puissance de conviction de l’idée anarchiste. A San Francisco, en 1908, la conférence de Emma Goldman attira un soldat de l’armée américaine, William Buwalda. Pour avoir osé assister à une réunion publique anarchiste, la république de la liberté passa Buwalda en cour martiale et l’emprisonna pour un an. Grâce au pouvoir régénérant de la philosophie nouvelle, le gouvernement perdit un soldat mais la cause de la liberté gagna un homme. 36

Une propagandiste de la trempe de Emma Goldman est nécessairement une grosse épine dans le pied de la réaction. Elle est considérée comme un danger pour la perpétuation de l’existence de l’usurpation autoritaire. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, si l’ennemi utilise tous les moyens pour la faire taire. Il y a un an, la police fédérale essaya systématiquement d’entraver ses activités à travers le pays. Mais cette tentative échoua de manière la plus piteuse comme toutes celles précédentes. Des protestations énergiques du milieu intellectuel américain réussit à faire échouer ce lâche complot contre la iberté d’expression. Un autre essai pour faire taire Emma Goldman fut tenté par les autorités fédérales à Washington. Afin de la priver de sa citoyenneté, le gouvernement annula la naturalisation de son mari , avec lequel elle s’était marié à 18 ans, et dont les déplacements, si il est encore en vie, ne peuvent pas être localisés depuis les deux dernières décennies. Le grand gouvernement des glorieux États-Unis n’hésitait pas à utiliser les méthodes les plus détestables pour atteindre ses buts. Mais comme sa citoyenneté n’avait jamais été d’une quelconque utilité pour Emma Goldman, elle pouvait en supporter la perte le cœur léger. 37

egwithpoliceEmma Goldman, la trublionne et la liberté d’expression en Amérique
source: Jewish Women’s Archive

Il existe des individus qui possèdent une personnalité tellement forte qu’ils exercent par leur seule force la plus grande influence sur les meilleurs représentants de leur époque. Michel Bakounine était l’un d’eux. Mais Richard Wagner n’a jamais écrit Die Kunst und die Revolution pour lui,. Emma Goldman possède une telle personnalité. Elle est un facteur déterminant de la vie sociale et politique en Amérique. Grâce à son éloquence, son énergie et sa remarquable mentalité, elle façonne les esprits et les cœurs de milliers de ses auditeurs.

Les traits dominants de Emma Goldman sont une profonde sympathie et compassion pour l’humanité souffrante et une honnêteté inexorable vis à vis d’elle-même. Personne, ami comme ennemi, ne pourra prétendre décider pour elle ou lui dicter son mode de vie. Elle périrait plutôt que de renoncer à ses convictions, ou à l’indépendance de son corps ou de son esprit. La respectabilité pourrait facilement pardonner le seul enseignement de l’anarchisme théorique; mais Emma Goldman ne prêche pas seulement la nouvelle philosophie ; elle s’entête aussi à la vivre, — et c’est cela le crime suprême, impardonnable. Aurait-elle considéré, comme de nombreux radicaux, son idéal comme un simple objet décoratif intellectuel, aurait-elle fait des concessions face à la société actuelle et fait des compromis avec les vieilles injustices, que même ses opinions les plus radicales lui auraient été pardonnées. Mais elle prenait si au sérieux son radicalisme qu’il a imprégné son sang et sa moelle et qu’elle n’enseigne pas seulement ses convictions mais qu’elle les met aussi en pratiques — ce qui choque même la radicale Mrs. Grundy. Emma Goldman vit sa vie; elle s’associe avec les gérants de pubs – d’où l’ indignation des pharisiens et des sadducéens.

Ce n’est pas un hasard si des écrivains aussi différents que Pietro Gori 38 et William Marion Reedy 39 ont remarqué les mêmes traits de caractère.Dans un contribution à la La Questione Sociale, Pietro Gori la mentionne comme “une force morale, une femme qui, avec la vision d’une sybille, prophétise la venue d’un nouveau royaume pour les opprimés; une femme qui, avec une grande logique et sérieux, analyse les maux de la société et dépeint, avec une touche artistique, l’aube naissante de l’humanité, fondée sur l’égalité, la fraternité et la liberté.”

William Reedy voit en Emma Goldman la “fille du rêve, son gospel, une vision qui est celle de tout homme et femme magnanime qui ait jamais vécu.”

Les lâches qui craignent la conséquence de leurs actes ont inventé le terme d’anarchisme philosophique. Emma Goldman est trop sincère, trop méfiante, pour pour chercher la sécurité derrière un tel concept dérisoire. Elle est une anarchiste, pure et simple. Elle représente l’idée anarchiste telle que fondée par Josiah Warren, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Tolstoï. Mais elle comprend aussi les raisons psychologiques que soulèvent des Caserio, Vaillant, Bresci, Berkman, ou Czolgosz pour commettre des actes de violence. Pour un soldat de la lutte social, c’est une question d’honneur que d’entrer en conflit avec les puissances de l’ombre et de la tyrannie, et Emma Goldman est fière de compter parmi ses amis et camarades des hommes et des femmes qui portent les blessures et les cicatrices reçues dans la bataille.

Pour reprendre les mots de Voltairine de Cleyre, décrivant Emma Goldman après son dernier emprisonnement en 1893: L’esprit qui anime Emma Goldman est le seul qui émancipera les esclaves de l’esclavage, le tyran de sa tyrannie — l’esprit qui veut oser et souffrir.

Hippolyte Havel.
New York, décembre 1910

34. Max Baginski (1864 – 1943) anarchiste germano-américain, émigré aux Etats-Unis en 1893. Il a d’abord collaboré à Freiheit puis à Mother Earth. Quelques articles en ligne : Anarchism and Anti-Militarism on Trial, Mother Earth 2, no. 8 octobre 1907, The Right To Live Mother Earth, Janvier 1912, The Anarchist International, Without Government Mother Earth 1, no. 1 Mars 1906)
35. Voir Mother Earth
36. Voir A travers la presse américaine
37. Ce qui était une erreur puisque cette mesure permettra l’expulsion de Emma Goldman le 21 décembre 1919
38. Pietro Gori,( 1865 – 1911) Anarchiste sicilien. Obligé de s’exiler, il participe en 1901 au congrès constitutif de la Federación Obrera Argentina – FOA, qui deviendra la Federación Obrera Regional Argentina – FORA. Revenue en Italie en 1903, il fonde avec Luigi Fabbri le journal anarchiste Il Pensiero
39. William Marion Reedy (1862–1920) Directeur et propriétaire du journal Reedy’s Mirror.


Extraits de la dédicace de Ba Jin à Emma Goldman

Texte original : Partial excerpt of English translation of Ba Jin’s 1 dedication to Emma Goldman

Mais vous savez, alors que j’avais quinze ans, vous m’avez éveillé et j’ai échappé à la catastrophe au dernier moment. Puis, en 1927, à Boston, lorsque deux ouvriers innocents 2 ont été conduits à la chaise électrique par la loi et que la voix de la classe ouvrière a été étouffée, je vous ai confié mes angoisse en toute sincérité et imploré votre aide. Vous m’avez consolé à de nombreuses reprises avec votre amitié, vos encouragements et m’avez appris beaucoup, souvent, à partir de votre riche expérience. Vos belles lettres m’ont été d’un grand réconfort, lorsque j’avais la chance d’en lire. E.G., ma mère spirituelle (vous m’avez permis de vous appeler ainsi) , vous une fille des rêves (comme vous a appelée L.P. Abbott)…

Aujourd’hui, ceux qui ne peuvent pas comprendre ce que j’ai écrit, ce que je pense et ce qu’est ma vie, parlent de mon éducation, de ma vie et de ma conscience. Ils me font à l’image de leur imagination subjective et m’attaquent publiquement et en privé. Du fait que mes romans occultent totalement mes actes et mes idées, et ont pour effets beaucoup d’incompréhension, mon nom est assimilé au nihilisme ou à l’humanisme, même si j’ai écrit un livre de plus de trois cents pages pour expliquer mes idées (ce livre est très facile à comprendre et sans termes métaphysiques). Ceux qui parlent de moi ne l’ont jamais lu. Ils jugent mes idées à partir de celles de mes nouvelles, puis en déduisent différentes conclusions étranges et décident à quelle doctrine j’adhère. J’ai été prisonnier de ce piège toutes ces années et ne peux pas m’en sortir…

Aujourd’hui, je lis votre autobiographie en deux tomes, Living My Life. Ces deux livres, pleins de vie, m’ont grandement marqué. Votre rugissement d’une quarantaine d’années, semblable au grondement du tonnerre au printemps, a ébranlé la porte de ma vie d’outre-tombe tout au long du livre. Alors, le silence perd son effet, le feu de ma vie se ravive, je veux renaître et traverser de grandes angoisses, des joies incommensurables, des sombres désespoirs et des espérances enthousiastes à travers les hauts et les bas de la vie. Je mènerai toute ma vie calmement selon l’attitude que vous m’avez apprise.

E.G.,maintenant je vais commencer à briser la glace. J’aimerais vous dédicacer mon nouveau recueil de nouvelles et cette lettre. Il est le résultat de ma période silencieuse. Je lui ai apporté beaucoup de soins. Vous pourrez y découvrir ma vie pénible de ces dernières années. Dans « On the Threshold, » vous vous verrez. Selon votre recommandation, j’ai lu le grand poème en prose de Tourgeniev…

J’espère vous rencontrer … dans un proche avenir.

NDT

1. Voir Who’s who
2. Sacco et Vanzetti (Voir La chaise électrique Ba Jin)


Qui diable veut être raisonnable? Réflexions sur une icône.

Texte original: Who the Hell Wants to be Reasonable? Reflections on an Icon Kathryn Rosenfeld Social Anarchism n°37 28 Juin 2006

Un jour, j’ai dit, sous forme de boutade à un ami et camarade que nous devrions confectionner et distribuer des bracelets  » QAFE? » (Qu’est-ce qu’Aurait Fait Emma?). “Elle n’est pas seulement l’anarchiste célèbre, tu sais » m’a répondu mon ami. C’est assez vrai. Cependant, elle est avant tout l’aïeule de l’anarchisme de l’époque moderne, et la seule personne que j’ai envisagé de me faire tatouer le portrait sur le corps. Indéniablement, Emma Goldman, plus que toute autre personnage, incarne le concept d’“anarchie” et l’histoire qui lui est accolée. Elle est encore « l’anarchiste » même pour des non-anarchistes. Malgré son insistance sur l’importance de l’individualité, elle est aujourd’hui, moins une personne qui a vécu qu’un symbole et, en tant que telle, la dépositaire de rêves innombrables, très divers et souvent contradictoires. Certains d’entre eux sont la continuation directe des rêves de Goldman du temps où elle vivait; d’autres sont fondés sur des interprétations créatives ou des lectures partielles de sa pensée (catégorie dans laquelle se situent mes propres Rêves de Emma). Mais tous sont également précieux pour les rêveurs eux-mêmes, tous comme le sont les différents Avatars de Emma qui leur sont liées. Comme tout personnage mythique, ces avatars parlent moins de Goldman elle-même que de ceux qui les ont créés. Mais il ne fait aucun doute qu’elle est une icône, ce qui explique pourquoi il m’a été presque impossible d’écrire sur elle.

Je ne suis pas une spécialiste de Goldman. Bien que j’ai punaisé des documents sur mes murs qui devraient, en théorie, me permettre – on pourrait dire m’obliger – d’approcher le sujet de Goldman d’un point de vue théorique correct, cela n’a que peu à voir avec ma relation avec elle. Il existe beaucoup de textes de et sur Goldman que je n’ai pas lu, mais je me suis rendue sur sa tombe au cimetière de Forest Home dans la banlieue de Chicago, où elle a été enterrée, à sa demande, près des Martyrs de Haymarket, et où j’ai pleuré — non pas par chagrin, mais par la seule conscience aveuglante que je me tenais le plus près possible de la femme elle-même. Je suis seulement une amoureuse fervente de toujours de Goldman et je pense que je ne peux écrire sur elle qu’à partir de ce point de vue. Ce qui suit est donc un reflet des méandres de l’esprit d’une personne, avec par conséquent un penchant envers l’individualisme dont Goldman teintait sa pensée. En tant que tel, il est probable que cela soit plein d’inexactitudes et d’omissions. Je m’en excuse auprès des vrais spécialistes de Goldman avec lesquels je partage ces pages — je respecte leur probable envie de protéger leur sujet.

J’ai d’abord appris qui était Goldman par mon père, comme tant d’influences culturelles qu’il a introduit dans ma vie. J’imagine que, plus tard, il s’est demandé à quoi il pensait alors. J’avais environ 14 ans. Le sujet était la réincarnation et il disait que si j’avais été quelqu’un d’important dans une vie antérieure, alors il fallait que ce soit Goldman. Je pense qu’il m’a fallu encore deux ans pour me procurer des exemplaires de Living My Life et Anarchism and Other Essays, et pour commencer à réaliser que l’anarchie était plus qu’un motif pour couvertures d’albums punkrock. Mais je n’ai jamais oublié comment mon père avait vu Goldman à travers moi.

Du fait que je sois venue à l’anarchisme et à Goldman par mon propre chemin chaotique, j’ai été perplexe de découvrir, plus tard, les manières dont elle était perçue dans différents milieux. En particulier, lorsque je suis parvenue à l’éducation supérieure et au canon de la théorie féministe. J’ai été surprise de la manière dont les historiens féministes l’avait adoptée, l’avait inclus dans le panthéon des aïeules de la première vague, tout en ignorant soigneusement son anarchisme. J’ai toujours compris le féminisme de Goldman — un terme qui lui a toujours été attribué par d’autres — comme une partie de sa philosophie de l’émancipation humaine. Il est ironique que Goldman se soit fait emmerder par ses camarades masculins parce qu’elle osait insister sur le fait que des questions comme le contrôle des naissances, le mariage et la sexualité étaient aussi constitutives de l’anarchisme que les changements structurels et les luttes ouvrières — seulement pour voir des féministes contemporains essayer d’exclure l’anarchisme – la seule vision du monde sur laquelle elle n’a jamais cédé – de sa pensée et de son histoire.

A un moment de mon parcours à travers la discipline d’études féminines, je me souviens d’avoir entendu, ou lu, une plaisanterie nostalgique sur l’époque, au milieu des années 1970 lorsque une foule de femmes appelaient des chiens, des chats et des bébés, Emma. Récemment, je me suis sentie hantée par cette pratique, car, incroyablement, pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un vélo tout-terrain à la Working Bikes Cooperative ici, à Chicago. Toutes choses égales par ailleurs, je n’aurais pas choisi les couleurs gris argent et rouge éclatant. Mais à Working Bikes — un grand magasin de recyclage dans le South Side, qui vend bon marché des vélos remis en état pour financer son premier objet, qui est d’envoyer par bateaux des bicyclettes aux communautés défavorisées dans les pays en développement — on prend ce qu’on peut trouver dans l’entrepôt. Donc, je me suis retrouvée avec un vélo rouge pétant qui avait besoin d’un nom: Emma la Rouge, naturellement.

Je mentionne l’appellation du vélo pas seulement sur le plan anecdotique. Car tous ceux qui m’ont parlé ces six derniers mois savent que, pour moi, le sujet des bicyclettes est tout sauf anecdotique. Je pensais ne jamais savoir ce que renaître signifiait jusqu’au printemps dernier , lorsque ma voiture, dont la transmission était morte depuis longtemps, a été mise en fourrière. Peu après, mon partenaire a décidé de vendre sa propre voiture après trois vols avec effraction successifs. Pour la première fois de ma vie adulte, je n’avais pas de voiture. Ce fut, indiscutablement, la meilleure chose qui me soit arrivée. Obligée par le destin cruel et le Service des Impôts de Chicago à me tourner vers un moyen de transport à deux roues, je me suis transformée d’accro à la voiture, bien qu’une accro culpabilisée, en vélorutionnaire en l’espace de quelques semaines. Durant ces jours, comme un slogan d’un programme municipale de sensibilisation au vélo, mon vélo m’a emmené partout — y compris dans l’une des plus fascinantes cultures de résistance que je n’ai jamais rencontré tout au long de ma carrière de marginale.

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec Goldman, outre qu’elle est l’homonyme de mon fidèle destrier? J’ai raconté l’histoire de ma vélorution personnelle parce qu’elle est au cœur de ce qui est pour moi l’un des débats les plus pernicieux dans l’anarchisme contemporain. Il a récemment refait surface sur la liste de diffusion du Chicagoland Anarchist Network. Quelqu’un avait posté un bref message de remerciements personnels pour toutes les expériences enrichissantes et autres évolutions positives qui lui étaient survenues à travers ce groupe plutôt récent. Parmi celles-ci, elle citait des changements dans sa vie personnelle: une plus grande compréhension de la question queer, une conversion au végétarisme, le courage de faire face à une histoire de violence au sein du système de santé mentale. Certains ont répondu avec bienveillance, saisissant l’occasion pour parler, pour une fois, de ce qui pourrait être bien pour la communauté anarchiste, jusqu’à avoir ce qu’un intervenant a appelé avec bonhomie une « hippie love fest.”

Et alors, l’inévitable. Quelqu’un a prononcé l’accusation suprême: anarchistes style de vie. Il était contre-révolutionnaire, disait cette personne, de parler de tels sujets alors que nous devrions être dehors à faire de l’agitation. Quel que soit le sens de « agitation » dans ce cheminement de pensée, elle serait révolutionnaire, alors que repenser et réviser nos notions de genres, nos habitudes alimentaires, nos lieux de maîtrise quant à notre santé, pour les rendre plus conformes avec nos croyances, ne le serait pas. Organiser les ouvriers est révolutionnaire, mais bâtir une communauté ici et maintenant, de façon à mettre en œuvre les principes anarchistes, pour nous-mêmes et les uns avec les autres, ne l’est pas. Et ainsi de suite. Le débat « mode de vie » versus “révolution” dure depuis si longtemps maintenant que la plupart des anarchistes y sont rompus. Ce que je trouve surprenant, c’est que nous ne soyons pas plus nombreux à en dénoncer la fausse dichotomie.

Si je pouvais supprimer un mot de l’anglais contemporain , ce serait sans aucun doute “lifestyle.” Qu’est-ce que signifie ce mot? Et, plus important, comment est-il utilisé pour perpétuer des formes d’oppression?

Selon l’idéologie “lifestyle,” être queer ne signifie pas une identité de genre et sexuelle qui se rapporte à un discours politique et à une histoire précis; le polyamour n’est pas une décision consciente d’entretenir des relations de manière non possessive et dans le respect de la liberté individuelle de sa propre sexualité; la résistance au mariage n’est pas un refus mûrement réfléchi politiquement de la réglementation par l’état du sexe et des relations; le végétarisme n’est pas un boycott éthiquement fondé du profit tiré du meurtre de masse; et l’usage de moyens de transport non motorisés n’est pas un refus de brûler de l’énergie fossile, de soutenir l’industrie automobile et de dépendre d’éléments extérieurs pour sa mobilité.(Et ainsi de suite). Non, ce sont seulement des « choix de mode de vie ».

Lifestyle” est un concept stratégique utilisé qui agit pour contrebalancer la force d’action politique de l’individu. “Lifestyle” nous dit que nos choix personnels ne reflètent pas, ne peuvent pas ou ne devraient pas refléter et — surtout — incarner nos convictions politiques. Dans la mesure où il est presque exclusivement utilisé — à la fois dans la gauche et au sein du courant dominant— pour décrire des choix et des identités anti-hégémoniques, le terme“lifestyle” est en effet seulement une autre façon de décrire une déviance, et donc de légitimer et de réintroduire une oppression comme les autres.

Lifestyles” est le nom d’une marque de préservatifs. Cela devrait nous dire ce que nous devrions savoir. Parce que, bien sûr, seules les personnes qui ont des « modes de vie » au lieu de vies ont besoin de se protéger des maladies et/ou de la grossesse.

Un “ anarchiste mode de vie,” ceux qui adoptent ce terme pourrait-on dire, est celui qui croit à tort que ses choix sur sa manière de vivre — quoi et comment manger, comment se comporter dans la communauté, ses relations personnelles et ses milieux sous-culturels, etc — constitue la praxis anarchiste. Mais, en tant que anarchistes, (et je soulève ici une hypothèse cruciale mais probablement infondée ici) si nous croyons dans la diversité , la liberté individuelle et le rejet de la hiérarchie, comment pouvons nous dire que vivre l’anarchie au quotidien de ces façons est moins (ou plus) efficace en tant que militantisme politique, que de participer à une manifestation ou d’organiser des ouvriers? Nous dénonçons l’incapacité des libéraux à permettre la diversité des tactiques lors de l’organisation de grandes manifestations, mais nous nous révélons pareillement incapables nous-mêmes — en disant que certains actes sont tactiques alors que d’autres sont des « choix de style de vie ».

Par expérience, un « anarchiste mode de vie” est en réalité quelqu’un avec qui l’interlocuteur a un désaccord tactique — ou, plus exactement, quelqu’un que l’interlocuteur considère être moins actif ou efficace, moins engagé politiquement que lui même.Tout comme nous n’entendons pas souvent des gens discuter de leurs propres « modes de vie » — car le « mode de vie » est toujours une façon de décrire l’identité et les choix de quelqu’un d’autre — personne ne peu généralement s’identifier comme « anarchiste lifestyle.” Dans le langage courant, l’appellation existe spécifiquement comme un dénigrement.

Accessoirement, cet état de fait arrange bien les milieux de l’autoritarisme et du profit. Il serait désastreux pour eux qu’un grand nombre de personnes croient réellement que leurs choix quotidiens puissent faire la différence.

Je sais que ce genre de discours pourrait entraîner la révocation de mon certificat d’anarchiste pour ce jargon douteux de psy. Mais je ne suis pas en train de dire que s’asseoir sur le cul devant Les Simpsons ou surfer sur Internet toute la journée constitue une solide pratique anarchiste. Je suggère seulement une compréhension élargie de comment ne pas rester assis sur le cul — en d’autres termes, une compréhension élargie de ce qui compte comme action, directe ou autre. Toute action demande un choix, à la fois avant et au moment de l’entreprendre. C’est vrai pour la décision de bloquer la circulation, de briser une vitrine, ou de décider ce que vous voulez manger ou avec qui vous voulez baiser et comment vous traiterez les autres.

Je pense que j’ai formulé, ou au moins cerné, une position habituellement nommée “anarchisme individualiste” — ce qui me ramène à Goldman. Le débat autour de “ l’anarchisme lifestyle” est sans aucun doute un phénomène post-punk. Néanmoins, je me suis souvent demandé concernant cette question “qu’est-ce qu’aurait fait Emma?”. Ce sont dans les moments pénibles de sa vie qu’elle a permis au monde d’entrevoir, et notamment les critiques qu’elle a subi de la part d’autres anarchistes (incluant en particulier son mentor bien-aimé Pierre Kropotkine), que je trouve la certitude que Goldman aurait considérer spécieux ce débat.

Aujourd’hui, il va sans dire que des questions telles que la sexualité, le contrôle des naissances et le droit des femmes en dehors du mariage sont profondément politiques, en étant, comme elles le sont, le reflet de longues histoires de luttes politiques. Mais lorsque Goldman a soulevé ces questions, en insistant sur le fait qu’elles étaient cohérentes avec la pensée anarchiste et qu’elles devraient y être totalement intégrées, elle fut accusée de trivialité et de frivolité, d’essayer de parasiter la révolution avec des préoccupations personnelles mineures. Dans son livre sur Goldman et la sexualité, la théoricienne féministe Bonnie Haaland raconte sa rupture théorique avec Kropotkine 1, qui “considérait son insistance sur le mariage, la sexualité et la reproduction comme excessive et secondaire par rapport aux centres d’intérêts majeurs de l’anarchisme [alors que] Goldman soutenait que ces sujets étaient au cœur de l’anarchisme.” 2. Ce désaccord entre professeur et étudiante était en partie fondé sur l’affrontement de la croyance, et de la pratique, de Goldman envers l’amour libre avec les valeurs sociales, somme toute conservatrices, de la vieille génération d’anarchistes, qui n’intégrait pas l’égalité sexuelle dans sa théorie politique ni n’étendait ses croyances anarchistes au domaine des relations personnelles. Il indique également le point principal dans lequel la pensée de Goldman a dépassé les limites de son mentor: son individualisme — notamment son insistance sur le fait que le structure sociale élaborée par Kropotkine ne dépendait pas seulement de la liberté de l’individu, mais devait exister, en définitive, pour la rendre possible. “Pour Goldman,” écrit Haaland,

« le point de vue “matérialiste” de l’histoire était imarfait car il représentait une vision tronquée de la vie humaine — une vision qui ne reconnaissait pas la vie « intérieure » des individus et comment celle-ci, si elle était portée de concert avec un noyau de valeurs morales, pouvait transformer une société. » 3

Je considère souvent le terme de « anarchisme style de vie » appliqué à des situations que je caractériserais comme « créant une culture anarchiste.” Un tel usage dément la séparation artificielle (en vogue parmi les gauchistes « sérieux », mais presque entièrement sans fondement) entre politique et culture, comme si la culture — incluant la pop culture — n’était pas politique. L’affirmation selon laquelle être “sur la ligne de front” est plus révolutionnaire que, disons, nourrir des gens, me semble, en outre être un vestige de notions sexistes hiérarchisées des sphères »domestiques » et « publiques », et la dévaluation qui en résulte de ce « rôle des femmes » défini traditionnellement. A contrario, je veux soumettre l’idée radicale que monter un spectacle ou apprendre à confectionner des vêtements n’est ni plus, ni moins radical et important que de déployer une banderole ou qu’une manifestation de rue — et, en outre, que les deux ne s’excluent pas l’un l’autre. Quant à savoir la position qu’aurait Goldman sur ce sujet, il n’y a qu’à regarder son plaidoyer et ses écrits sur l’Art Moderne et le théâtre, pour conclure qu’elle reconnaissait pleinement l’importance politique de la culture, particulièrement la création de nouvelles formes potentiellement risquées de culture. Et, comme je l’ai déjà mentionné, Goldman (qui, dans certaines périodes de sa vie a travaillé comme infirmière et couturière) était très en avance sur son temps, même par rapport à d’autres anarchistes, en s’intéressant à des sphères de la vie considérées comme domestiques et/ou féminine, et par conséquent, triviales.

Alors que je me débattais avec la question de savoir comment écrire au sujet de Goldman, mon ami et collègue Jen Besemer est passé et a partagé avec moi un petit joyau extrait de la dernière partie de la vie de Goldman. Le dernier numéro de la revue Moderne Little Review, publié en 1929, était constitué des réponses de dizaines de sommités et intellectuels, incluant Goldman et Alexandre Berkman, au questionnaire suivant:

1.Qu’est-ce que vous aimeriez le mieux faire, savoir, être (au cas où vous ne seriez pas satisfait).
2.Pourquoi n’échangeriez vous pas votre place avec aucun être humain?
3.Qu’avez-vous hâte de faire?
4.Que craignez-vous le plus dans l’avenir?
5.Quel a été le moment le plus heureux de votre vie? le plus malheureux? (si vous avez envie de le dire).
6.Que considérez-vous comme vos points les plus faibles?Les plus forts? Qu’aimez-vous le plus vous concernant? qu’est-ce qui vous déplaît le plus?
7.Qu’aimez-vous vraiment? N’aimez pas? (Nature, personnes, idées, objets, etc. Répondez en une phrase ou une page, comme vous voulez).
8.Quelle est votre attitude envers l’art aujourd’hui?
9.Quelle est votre vision du monde? (Êtes-vous un être raisonnable avec un projet raisonnable?)
10.Pourquoi continuez-vous à vivre? 4

De manière typiquement contradictoire, Goldman commença, “Je trouve les questions terriblement sans intérêt et je ne sais pas ce que l’on peut y répondre.” 5 Néanmoins, les réponses qu’elle a donné étaient émouvantes, tranchantes comme d’habitude, et grandement révélatrices de sa personnalité et de ses passions, Je pense, d’une certaine manière, que la plupart des choses qu’elle a écrites ou dites publiquement ne l’était pas. Découvrir fortuitement ce morceau de la sagesse de Goldman fut pour moi pas tant une révélation qu’une confirmation qu’elle était la personne aux multiples facettes, imparfaite, courageuse, souffrante, indisciplinée et, par dessus tout farouchement individualiste telle que j’aurais préféré connaître, plutôt que l’icône révolutionnaire unidimensionnelle, telle qu’elle est généralement perçue. Après une décennie en exil et dans les dix dernières années de sa vie, Goldman était aigrie mais peut-être se sentait-elle aussi plus libre du fait qu’elle ne devait plus à la Cause d’afficher un certain visage public.

1.Ce que j’aimerais le plus, c’est de pouvoir voyager quelques années sans devoir me plier à des dates de conférences, écrire des livres, être interrogée et répondre à des questions.
2.Non, Je ne voudrais changer de place avec aucun autre être humain. Les gens ennuyeux ne m’intéressent pas, ceux qui sont intéressants sont probablement aussi mal dans leur peau que je suis dans la mienne — alors pourquoi changer?
3.J’ai hâte d’une époque où les êtres humains s’occuperont à la création de belles choses plutôt que de se satisfaire de publier des revues sans intérêt pleines de questions sans intérêt.
4.Dans l’avenir, je crains le plus la perpétuelle fainéantise de l’esprit humain.
5.Il y a eu deux moments les plus heureux dans ma vie: le premier, lorsque Alexandre Berkman a ressuscité des morts-vivants après quatorze années au Western Penitentiary; le second, lorsque je suis retournée en Russie avec un espoir rayonnant dans la révolution russe. Mon moment le plus malheureux a été lorsque j’ai pris conscience que la révolution russe avait été écrasée par l’état communiste et quand j’ai dû quitter la Russie.
6.Mon point le plus faible, autant que quelqu’un puisse se connaître lui-même, est que j’aime trop mes amis. Mon point le plus fort, c’est que je ne hais pas suffisamment mes ennemis.J’aime la nature, les gens intéressants —J’aime mon idéal. Je n’aime pas, par dessus tout, les gens inintéressants,les esprits mesquins et envieux et les commères en pantalons et en jupes.
7.Étant donné que je considère l’art moderne sous un angle expérimental, j’apprécie son impatience, son insatisfaction et ses efforts désespérés pour se trouver. J’admire avant tout l’arrogance et la courageuse indifférence des artistes modernes
8.Ma vision du monde est l’anarchisme — un système social ou chacun peut s’exprimer pleinement sans crainte ou privilège de son environnement.
9.Non, je ne suis pas un être raisonnable, pas plus que je considère notre projet comme raisonnable. Qui diable veut être raisonnable?
10.Je suppose parce que ma volonté de vivre est plus forte que ma raison, qui, elle, me dit la stupidité de continuer. 6

Nous nous rendons compte ici de la douleur de la vie de Goldman (particulièrement en 1929) — sa désillusion face à la révolution bolchevique dans laquelle elle avait placé tant d’espoirs, son désir de ne pas devoir être une « anarchiste professionnelle » afin de pouvoir subvenir à ses propres besoins. Mais elle aurait pu facilement répondre (et elle l’aurait fait , plus jeune) avec de vagues déclarations générales sur l’oppression politique et les luttes. Au lieu de cela, elle parle des gens — d’individus — dans toute leur imperfection. Elle s’y inclut (démontrant ainsi ce qui est pour moi la qualité la plus admirable chez une intellectuelle publique — la capacité à reconnaître que l’on est fort et faible): Son aveu profondément émouvant selon lequel elle ne sent pas à l’aise dans sa peau se lit presque aujourd’hui comme un cri de ralliement pour tous les exclus et les marginaux, nous qui sommes attirés vers l’anarchisme par notre souffrance même. Dans la même veine, elle loue le caractère obstiné de l’art, et définit l’anarchisme, non pas comme un comportement collectif ou un système fondé sur le sacrifice volontaire en vue d’un plus grand bien, mais comme un système social humain qui permettrait au plus grand nombre d’individus d’accéder à la liberté et à l’expression.

Enfin, sans être prude ni provocante, elle parle d’amour. Son moment le plus heureux est la libération de son camarade de toujours et compagnon Berkman — l’amour de sa vie, ou, du moins, l’un des amours de sa vie, bien qu’ils ne furent amants que dans leurs jeunes années, avant son emprisonnement. Mais pour moi, la réponse la plus émouvante de Goldman est la sixième : “Mon point le plus faible, autant que quelqu’un puisse se connaître lui-même, est que j’aime trop mes amis.” Il est difficile d’expliquer pourquoi cette déclaration résonne si profondément en moi, sinon en disant qu’elle touche au cœur de mes frustrations les plus tenaces et de mes désirs vis à vis de la communauté anarchiste. Je ressens peut-être que pour Goldman (comme pour moi, souvent) le fait de trop aimer a été à la fois la raison de sa chute et la raison la plus fondamentale pour laquelle elle fut une révolutionnaire.

Je ne sais pas pourquoi je ressens le besoin de secourir Goldman de l’emprise d’une certaine masse de révolutionnaires sans joie qui n’est, en partie au moins, que le fruit de mon imagination paranoïaque. Je reconnais aussi qu’une grande partie des pratiques anarchistes contemporaines — quand ce n’est pas les pratiquants eux-mêmes — traite de la fracture mode de vie/révolution comme beaucoup moins conflictuelle et dichotomique — moins complète et moins réelle — que ma critique sur ce débat le laisse entendre. La plupart de ceux qui dénoncent « l’anarchisme mode de vie » ne pensent probablement pas réellement que, pour être de vrais révolutionnaires, nous ne devrions jamais parler d’amour et de beauté, examiner nos choix personnels, ou nous amuser. Néanmoins, cela reste au travers de la gorge quand Goldman est niée comme icône révolutionnaire par ceux qui semblent croire vraiment que (pour malmener une fois de plus la plus célèbre de toutes les citations inexactes de Goldman) si tu danses, ce n’est pas une révolution. Alors, j’offre ses réponses à la Little Review comme témoignage pour suggérer que Goldman aurait défendu comme partie intégrante de l’anarchisme la plupart des idées et pratiques qui sont aujourd’hui rejetées comme “lifestylism” —ou, pour le moins, aurait condamné la séparation de ces pratiques de la lutte révolutionnaire comme spécieuses et faussement dichotomique.

Ou, peut-être la seule chose que je dis, c’est que l’icône était humaine — imparfaite et incohérente, comme nous, idéalistes, nous interdisons souvent d’être – et, en tant que telle, est paradoxalement, d’autant plus digne de son statut de symbole aimé et célébré du désir anarchiste.

NDT
1. Le terme de « rupture théorique » entre Goldman et Kropotkine est très exagéré. Si ce dernier était le « mentor » de Goldman, c’est en partie parce qu »il avait, entre autre, parfaitement intégré la dimension de la liberté individuelle dans sa pensée politique comme le rappelle René Berthier :
« L’organisation, limitée au groupe affinitaire, n’a pas pour fonction d’analyser une situation et de définir une ligne d’action en commun, elle a pour fonction d’y permettre l’épanouissement personnel, le développement de l’initiative individuelle et de l’action exemplaire, qui devaient permettre de passer sans transition à la société communiste. C’est ce qui ressort de la lecture de Kropotkine : lorsque, dans la Science moderne et l’anarchie,il écrit que « nous cherchons le progrès dans la plus grande émancipation de l’Individu de l’autorité de l’État ; dans le plus grand développement de l’initiative individuelle et dans la limitation des fonctions gouvernementales », le lecteur finit par comprendre que l’organisation n’est pas le lieu où s’élaborent collectivement une stratégie de lutte contre le capital mais un lieu où des individus viennent exposer leurs problèmes pour pouvoir développer leurs initiatives individuelles. Plutôt que le capitalisme, c’est l’« Autorité » qui finit par devenir le principal adversaire de l’anarchiste et, par extension, l’État, qui est le concentrat de l’Autorité  » René Berthier Kropotkine : une tentative d’approche scientifique de l’anarchisme pp 8-9

NDA
2. Bonnie Haaland, Emma Goldman: Sexuality and the Impurity of the State, Montreal: Black Rose Books, 1993, p.13.
3. Ibid., p 11.
4. Little Review, Dernier numéro, Printemps1929. Margaret Anderson et Jane Heap, éditrices., p36.
5. Ibid. pp 36-37.
6. Ibid. pp 36-3


Emma Goldman (un Éditorial)

Texte original : Emma Goldman (An Editorial) Publié dans Workers’ Challenge [New York], vol. 1, no. 2 1er avril 1922).

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Il ne fait aucun doute que les nombreuses personnes qui ont lu l’information selon laquelle le New York World allait commencer la publication d’une série de dix articles de Emma Goldman contre la Russie soviétique ont été surprises et choquées par sa conduite. Il n’y a pas un marxiste de ce pays qui ne s’attendait exactement à ce genre de chose de la part de cette femme hystérique. Lorsque Emma a été arrêtée par le gouvernement US en 1917 et accusée de s’opposer au service militaire, de nombreux marxistes ont dit que le gouvernement faisait preuve de bien peu de jugement pour arrêter une de ses meilleures amies. Pendant que Emma et les anarchistes prêchent l’insurrection individuelle contre tous les gouvernements et que leurs harangues paraissent très violentes aux policiers ignorants qui surveillent l’activité des soi-disant « rouges », le révolutionnaire rigoureux est conscient de l’immense bénéfice que la classe capitaliste tire d’une telle doctrine.

La doctrine de l’individualisme est la plus dangereuse qui puisse être enseignée aux travailleurs. Lorsque Emma a été expulsée vers la Russie, elle s’attendait à trouver un terrain fertile où elle aurait pu propager l’anarchisme en toute tranquillité. Elle perdit rapidement ses illusions. Au lieu d’avoir la liberté de diffuser l’individualisme dans un pays en guerre contre ses ennemis, de l’intérieur et à de l’extérieur, elle découvrit que, partout, les travailleurs agissaient comme une masse et que les désirs individuels d’un peuple étaient subordonnés à l’intérêt de la population russe. Comme le gouvernement souhaite donner à chacun la possibilité d’exercer une tâche utile, et ne voulant pas frustrer Emma, on lui attribua finalement un poste de gardienne de musée d’antiquités. Lorsque l’un des délégués américains au Troisième Congrès de l’Internationale Communiste [22 juin – 12 juillet 1921] demanda des nouvelles de Emma à un communiste russe éminent, il lui répondit “Elle est responsable d’un musée d’antiquité, et elle est la principale antiquité.”

On la toléra avec une considérable bienveillance, car le gouvernement bolchevique ne rejette personne qui vient à eux comme un exilé d’un autre pays, quelles que soient leurs opinions politiques. Mais, comme Emma avait été une favorite célèbre parmi une certaine couche féminine de la petite bourgeoisie et des pseudo radicaux aux États-Unis, le poste qui lui avait été assigné par les soviétiques lui faisait perdre de son attrait et elle mourrait d’envie de reprendre sa place sous les projecteurs de la publicité.

Elle quitta la Russie et s’installa en Suède, ou elle entama immédiatement des négociations avec les scribouillards prostitués de la presse capitaliste qui planent comme des nuages de buses au-dessus des capitales des pays voisins de la Russie, en attendant les occasions d’obtenir des matériaux pour de nouveaux mensonges au sujet des Soviets. Le résultat est connu par tous ceux qui ont lu les pages de publicité dans le New York World. Au lieu d’être l’indésirable, qui avait été expulsée par le gouvernement des États-Unis, elle devient soudainement l’une des femmes les plus célèbres sur terre, elle qui s’était rendue en Russie avec une haute opinion du gouvernement soviétique et qui en est partie désillusionnée par le comportement autocratique de Lénine et Trotski.

Ses articles n’ont pas encore été publiés, mais tous ceux qui connaissent la psychologie de l’anarchisme peuvent imaginer la longue plainte au sujet de l’horrible tyrannie des bolcheviques, qui emprisonnent les anarchistes qui enseignaient aux ouvriers que l’état devait être aboli sur le champ et qu’il ne devait pas y avoir de dictature du prolétariat, malgré le fait que la guerre civile faisait rage contre les soviets. Les anarchistes de Russie jouaient directement le jeu des ennemis mortels de la révolution, les impérialistes internationaux, qui attendaient l’opportunité de rétablir le tyrannie du Tsar sur les ruines du gouvernement des travailleurs et des paysans.

Maintenant que la classe capitaliste américaine comprend mieux Emma et son travail, il n’existe qu’une seule chose logique pour eux afin de réparer le mal qui lui a été fait. Envoyer une mission spéciale d’américains distingués et représentatifs pour la ramener aux États-Unis, avec les honneurs dus à une amie loyale qui a été injustement calomniée.

Nous suggérons que la mission comprenne l’ex-procureur général A. Mitchell Palmer, Woodrow Wilson (ou Joseph P. Tumulty comme remplaçant si Woody est encore indisposé), et le secrétaire d’état Charles E. Hughes. Le bon George Washington, qui a été utilisé comme navire présidentiel par Woodrow dans ses différents voyages à la Conférence pour la paix à Versailles, pourrait être mis à la disposition du comité. Lorsque Emma arrivera à New York, il y aura des cérémonies appropriées. Son arrivée recevra la publicité adéquate du New York World, le président Harding délivrera un message de bienvenue et lui fera cadeau de la Statue de la Liberté. Mitchell Palmer lui offrira une photographie dédicacée de lui-même, prise devant sa maison une minute avant l’explosion de la ‘bombe’, le premier mai, et Tumulty une colonne en marbre contenant les quatorze Points de Woodrow Wilson, pendant que Charles E. Hughes caressera ses lilas et remerciera Dieu que tout cela soit l’Amérique, après tout.


L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman

Texte original : Anarchy in Interpretation : The Life of Emma Goldman Jason Wehling

Emma Goldman avait de nombreuses facettes — féministe, écrivaine et incroyable oratrice — mais d’abord et avant tout, elle était anarchiste. Ce n’est pas une coïncidence si sa vie fut parallèle en bien des domaines à l’évolution de l’anarchisme comme mouvement. L’anarchisme, même si ses racines remontent beaucoup plus loin, est né seulement deux ans avant la naissance de Emma. Bakounine, un révolutionnaire russe, comme elle devait le devenir, divisa en deux le mouvement communiste international, en anarchistes qui le suivirent, et en communistes qui virent en Karl Marx leur mentor. Emma vécut la période de la terreur anarchiste qui a régné sur les gouvernants du monde et les répercussions de la révolutions russes.Curieusement, George Woodcock écrivant en 1962 sur l’histoire du mouvement anarchiste, affirmait que l’anarchisme était mort en 1939 avec la disparition de l’anarchisme espagnol (Woodcock, 443); Emma est morte une année et demi après cette défaite infligée par les fascistes de Franco.

Il est intéressant de noter que Emma a été remise au goût du jour en même temps que la renaissance de l’anarchisme dans les années 1960, avec l’émergence de l’accent mis par la nouvelle gauche sur la décentralisation et l’opposition à la hiérarchie et, à son apogée, avec la grève générale parisienne explosive de 1968. A partir de 1961, avec Rebel in Paradise de Richard Drinnon les biographies de Goldman ont continué à fleurir. Drinnon fut suivi par de nombreux biographes: Candace Falk en 1984, Alice Wexler en 1984, Martha Solomon en 1989, John Chalberg en 1991 et Marian Morton en 1992. Wexler, Solomon et Falk étaient tous d’accord pour dire que le renouveau de l’intérêt pour Emma à la fin des années 1960 et au début des années 1970 était le reflet d’un intérêt renouvelé pour le féminisme et l’anarchisme. « Cette fascination envers Goldman reflète, en partie, un regain d’intérêt général pour l’anarchisme depuis les années soixante » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 2).

Emma fut incroyablement controversée de son vivant. Teddy Roosevelt l’a qualifiée de « folle… une perverse mentale aussi bien que morale », le New York Times a écrit à son sujet qu’elle était une « canaille étrangère .. au ban de la masse de l’humanité ». Le San Francisco Call a écrit qu’elle était une « créature détestable… un serpent… incapable de vivre dans un pays civilisé ». Le gouvernement l’a qualifiée d’anarchiste « la plus dangereuse » du pays.

Kate Richards O’Hare, à l’opposé, une socialiste qui occupait la cellule voisine de celle de Goldman, a dit d’elle « la Emma Goldman que je connais n’est pas la Propagandiste. Elle est Emma, la douce, la mère cosmique, la femme sage, compréhensive, la sœur fidèle, la camarade loyale… Emma ne croit pas en Jésus, et pourtant elle est celle qui me permet de comprendre son esprit. » (Drinnon, 251). William Marion Reedy du St. Louis Mirror écrit ceci: « Je ne vois rien de mal dans les paroles d’évangile de Miss Goldman excepté ceci : elle est en avance d’environ huit mille ans sur son temps ! » (Drinnon, titre de page). Il est difficile de croire que ces citations contradictoires pourraient décrire la même personne.

Emma était même controversée au sein du mouvement radical lui-même. Elle fut l’une des premières radicales à traiter de la question de l’homosexualité, elle était opposée au vote des femmes, et faisait l’article des vertus de « l’amour libre ». De telles idées étaient, au mieux, d’inspiration petite bourgeoise aux yeux de ses camarades qui plaçaient leur foi en la panacée de la solution de la lutte de classe. Ses mentors idéologiques comprenaient Walt Whitman, Henry David Thoreau, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine et Mary Wollstonecraft. Quelques-unes de ses relations incluaient les organisateurs Wobbly « Big » Bill Haywood et Elizabeth Gurley Flynn, des écrivains comme Eugene O’Neil et Jack London et des socialistes comme John Reed et Eugène Debs. Elle a exercé une formidable influence sur Margaret Sanger et Roger Baldwin, les fondateurs des des institutions les plus importantes du libéralisme contemporain américain, respectivement le Planning Familial et l’Union américaine pour les libertés civiles [ American Civil Liberties Union, ACLU].

Mais pour l’américain moyen, Emma était connue comme une « dynamiteuse anarchiste » démoniaque. Goldman a été traquée pendant une grande partie de sa vie par les deux plus célèbres défenseurs de l’ordre de l’histoire américaine : Anthony Comstock et J Edgar Hoover. En conséquence de quoi, elle fut emprisonnée en 1893, 1901, 1916, 1918, 1919 et 1921 — pour des accusations allant de l’incitation à l’émeute , à son opposition à la première guerre mondiale, en passant par la défense des moyens de contraception. Elle fut exilée par les États-Unis, la Russie soviétique, la Hollande et la France et se vit refuser l’entrée de nombreux autres pays.

Une vie dans son contexte

Tout cela a commencé avec sa naissance le 27 juin 1869, à Kovno, en Lituanie. En 1886, Emma et sa sœur Hélène émigrèrent à Rochester, New York. Cette même année, à Chicago, suite à l’établissement de la fête des travailleurs du premier mai, survint l’affaire de Haymarket. Cette tragédie captiva la jeune Emma qui fut bouleversée lorsque les anarchistes furent exécutés l’année suivante. Goldman a mis sur le compte de cet événement son divorce d’avec son mari après à peine un an de mariage. En 1889, elle déménagea à New York City où elle rejoignit le mouvement anarchiste yiddish et rencontra son compagnon de toute une vie, Alexandre Berkman.

Cette amitié se révéla être un événement décisif dans sa vie; en 1892, elle complota avec Berkman dans sa tentative ratée d’assassiner Henry Clay Frick en représailles à son rôle dans l’attaque des grévistes de Homestead. Suite à cela, Berkman purgea quatorze ans de prison au Western Penitentiary pour son crime; sa culpabilité envers le châtiment enduré par le Berkman pour un crime auquel ils avaient participé tous les deux exerça une influence majeure sa vie durant. 1 Suite à cette tentative ratée d’assassinat, Emma ne gagna pas seulement une notoriété nationale, mais devint aussi célèbre au sein du mouvement anarchiste lui-même. En 1895 elle se rendit à Vienne pour étudier la médecine et assista à des conférences données par Freud. A Londres, elle rencontra son mentor idéologique, Pierre Kropotkine. De retour en Amérique une an après, elle parcourut fréquemment le pays lors de tournées de conférences durant les quelques années suivantes.

Son travail de propagande anarchiste fut interrompu en 1901 lorsque Léon Czolgosz, un anarchiste auto-proclamé, assassina le président William McKinley. Emma fut tenue pour responsable de l’acte de Czolgosz et fut obligée de se cacher du fait d’une vague massive d’hystérie anti-anarchiste. La même année, Berkman fut libéré de prison. Emma commença à publier Mother Earth en 1906. Deux ans plus tard, elle rencontra Ben Reitman, qui resta son amant jusqu’à son arrestation en 1917. Elle fut emprisonnée en raison de ses agissements au sein de la No-Conscription League et son opposition contre la première guerre mondiale, provoquant aussi l’interdiction de Mother Earth par les autorités.

Après avoir purgé ses deux ans de prison, elle et Berkman furent expulsés vers la Russie soviétique en 1919. Dans un premier temps, Emma fut enthousiasmée à l’idée de voir de ses propres yeux la révolution pour laquelle elle s’était battue toute sa vie. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que les bolcheviques n’étaient pas anarchistes et que la dictature de masse mise en place par Lénine écrasait la « spontanéité des masses ». En 1921, les marins libertaire se révoltèrent à Kronstadt contre le gouvernement bolchevique. L’écrasement de Kronstadt par les communistes fut de trop pour Emma et Berkman et, désillusionnés, ils prirent alors la décision de quitter la Russie. Durant les quelques années suivantes, voyageant de pays en pays, selon les permissions obtenues, elle écrivit une longue série d’articles et deux livres, au sujet de son expérience et des contradictions idéologiques qu’elle avait perçu en Russie soviétique.

Alors qu’elle vivait en Grande Bretagne depuis de nombreuses années, elle se maria avec James Colton en 1926 pour l’intérêt de la citoyenneté britannique offerte — lui permettant de voyager au Canada. Emma vécut dans l’isolement pendant quelques années en France en vue d’écrire son autobiographie, qui fut publiée en 1931. Durant ce long exile, elle a continuellement souhaité retourner aux États-Unis, son pays de prédilection. Mais sa réputation anarchiste était encore vivace et elle s’en vit refuser l’entrée à l’exception d’un court séjour de 90 jours en 1934. L’année 1936 entraîna moralement Goldman au plus bas et au plus haut. Sa seconde moitié intellectuelle, Alexandre Berkman, se suicida après une longue agonie suite à un cancer de la prostate. Une semaine après, une révolution d’inspiration anarchiste se déclenchait en Espagne. Durant les trois années suivantes, Emma s’engagea dans le soutien aux anarcho-syndicalistes dans leur lutte contre les communistes, les républicains et, par-dessus tout, les fascistes– tous ceux qui n’acceptaient pas une révolution en Espagne.

Cette longue et incroyable vie prit fin en 1940. Alors qu’elle essayait de sauver un anarchiste italien de l’expulsion, suite à laquelle il aurait été condamné à une mort certaine dans l’Italie fasciste, Emma mourut d’une crise cardiaque à Toronto. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle put rentrer à nouveau en Amérique, où elle trouva un endroit de repos éternel au cimetière de Waldheim à Chicago, enterrée auprès des martyrs de Haymarket, qui l’avaient aidée involontairement à modeler sa vie.

Les raisons derrière une biographie

Inutile de dire que la vie de Emma, tristement célèbre et pleine de contentieux, a été interprétée de nombreuses manières différentes. La première tentative pour raconter la vie de Goldman a été réalisée par un de ses amants, Hippolyte Havel, un camarade anarchiste 2. Cette « ébauche »– d’une quarantaine de pages — a été écrite comme introduction à un recueil d’essais de Emma publié en 1910. Du fait de sa publication relativement précoce, écrite plus de trente ans avant sa mort et de de son approche peu objective de toute évidence, son intérêt se limite à sa capacité à décrire avec précision la vie de Goldman. L’intention du document n’était pas nécessairement de glorifier Goldman, mais il avait été écrit à une époque où elle était décrite comme une diablesse vivante par la presse sensationnaliste et un gouvernement hostile. Il était principalement une réponse à cette vision peu flatteuse des anarchistes en général. En fait, la dernière partie de cette courte biographie est entièrement consacrée à la défense de l’anarchisme contre les déformations grossières dont il était l’objet à l’époque.

Ce ne fut qu’une trentaine d’années après sa mort que Richard Drinnon fit une tentative plus sérieuse de biographie. Son Rebel in Paradise est considéré par la plupart des biographes qui l’ont suivi comme la biographie de référence de Emma. Elle est largement consacrée à la révision de la vision distordue laissée par les médias de l’époque de Goldman, et se concentre, par conséquent, sur son approche historique. Drinnon consacre un chapitre entier au complot du gouvernement fédéral, sous les ordres principalement du jeune et ambitieux J. Edgar Hoover, pour refuser à Emma sa citoyenneté américaine afin de l’expulser par la suite. Drinnon est très franc dans son introduction concernant sa partialité, en déclarant que le seul fait de choisir quelqu’un comme Goldman était en soi subjectif. « Il ne fait aucun doute que ma sympathie naturelle pour le style radical en politique a contribué à susciter cette empathie et cette compréhension » (Drinnon, vii). Mais contrairement à Havel, « ce livre est, d’abord et avant tout, une biographie critique de la femme » (Drinnon, viii). L’ouvrage de Drinnon apparaît comme sympathisant, mais évite tout esprit partisan.

Candace Falk raconte dans son introduction comment elle et son chien, Red Emma, sont tombés par hasard, au début des années 1970, sur une caisse de lettres écrites par Emma à son amant, Ben Reitman. Évidemment, avec un chien qui porte le même nom que son sujet, Falk, comme Drinnon et Havel, ressent de l’empathie envers Goldman. Mais, au contraire de ses prédécesseurs, Falk ne s’intéresse pas à Emma en tant que anarchiste, mais comme amante, femme et être humain. En se servant de lettres inconnues jusqu’alors, Falk examine la vie sexuelle intime de Emma, en se focalisant principalement sur sa relation avec Reitman.

Falk a écrit Love, Anarchy and Emma Goldman parce que « aucune biographie à elle seule ne pouvait répondre à mes questions au sujet de Emma. Il existait une biographie révolutionnaire par Richard Drinnon, Rebel in Paradise, mais elle ne plongeait pas profondément dans la relation entre Emma et Ben » (Falk, xiii). Elle n’essaie pas d’entrer en concurrence avec les ouvrages passés, ni n’essaie de récrire la vie publique de Emma à la lumière des nouvelles informations. « Plutôt que de raconter en détail sa vie public parallèle, j’ai choisi d’écrire un supplément à son autobiographie et à la biographie de Drinnon » (Falk, xiii). Du fait de cette approche, la biographie met l’accent sur la dizaine d’année de cette relation (1908-1917), en ignorant volontairement la plupart du reste.

Alice Wexler a écrit une biographie de Goldman en deux volumes. Le premier tome a paru la même année que l’ouvrage de Falk, en 1984, et est décrit comme « Une vie intime ». Il raconte Emma avant son expulsion d’Amérique; le second, Emma Goldman in Exile, couvre le restant de sa vie. La biographie de Wexler essaie d’examiner la vie intérieure ou personnelle de Emma.  » Alors que la Emma Goldman historique était plus problématique, moins contradictoire et moins romantique d’une certaine façon que le personnage de légende exubérant, la réalité de sa vie n’en était pas moins héroïque et, dans de nombreux domaines, plus intéressante et touchante » (Wexler, An Intimate Life, xviii). Encore une fois, Wexler n’est pas hostile à Emma; en fait, elle peut être partiale envers l’anarchisme puisqu’elle écrit dans des journaux anarchistes tel que Our Generation.

La biographie de Wexler ne couvre pas seulement les territoires jusqu’alors inexplorés de la vie personnelle de Emma (hormis sa relation avec Reitman, bien sûr), mais elle est aussi celle qui situe le mieux Goldman dans le contexte correct du mouvement anarchiste dont Emma était une partie intégrante. Chaque personnage dans la vie de Emma, souvent décrit superficiellement dans d’autres biographies, est détaillé et situé correctement dans le contexte de son influence sur Emma Goldman. Le lecteur parvient à connaître Berkman, Pierre Kropotkine, les Isaaks et Johann Most d’une manière que les autres négligent. Mais, en même temps, Wexler déclare qu’elle n’essaie pas de démythifier la vie de Emma dans les deux sens — le démon, créé par le gouvernement et l’ange créé par Emma dans son autobiographie.

Martha Solomon admet que la vie de Goldman a été raconté de manière correcte par les biographes précédents. « Ce travail n’essaie pas d’être en concurrence » avec les ouvrages passés, tels que Living My Life, Drinnon, Falk et Wexler, « mais essaiera plutôt de se focaliser sur Goldman comme écrivaine et rhétoricienne » (Solomon, préface). Le but de Solomon est d’étudier Goldman l’écrivaine. Celle-ci a beaucoup écrit, produisant six livres et des centaines de pamphlets et d’articles — sans parler d’une myriade de discours qu’elle a prononcé durant toute sa vie. Le premier chapitre constitue la biographie, alors que le reste de l’ouvrage est consacré à une analyse des écrits de Goldman et de leur place dans le contexte de sa vie. L’objectif de Solomon « est de l’évaluer dans un esprit qu’elle aurait préféré : apprécier ses contributions créatives et prendre conscience de ses limites  » (Solomon, 149). Mais, comme ses prédécesseurs, Solomon aussi est  sympathisante; « Goldman, qui a vécu une vie remarquable, est la clef de tout l’intérêt que contient ce livre. Ses défauts me reviennent » (Solomon, remerciements).

De manière intéressante, la biographie politique, Emma Goldman and the American Left, de Marian Morton, est peut-être la moins sympathisante, mais elle n’est en aucune manière hostile. Comme le titre l’indique, cette biographie se focalise sur Emma comme militante de gauche. « Par conséquent, il s’agit d’une biographie politique et une histoire de la gauche américaine » (Morton, x). Une grande partie de l’ouvrage étudie les histoires des organisations radicales comme le Parti Socialiste Américain et le Parti Communiste (CPUSA). Du fait du rôle peu commun de Goldman dans la gauche, en tant qu’anarchiste, Morton connaît des moments difficiles pour la relier à ses contemporains de gauche. Morton sombre généralement dans une série d’explications sur ce que Emma faisait à un moment précis et puis détaille les réalisations d’autres militants de gauche- souvent sans faire aucun lien entre ces faits.

Sans surprise, lorsque le lecteur arrive à la conclusion de l’ouvrage, il a le sentiment que la vie de Emma s’est terminée sur un échec. Une supposition est que Morton est un genre de socialiste et qu’il a trouvé ennuyeux, ou du moins irréaliste, l’anarchisme de Goldman. Malheureusement, il ne révèle pas ses opinions politiques. En outre, cet ouvrage est pauvre, comparé particulièrement à celui de Wexler, qui décrit beaucoup plus en détail la gauche américaine (Un exemple en est le fait que Wexler mentionne la grève générale de Seattle de 1919, alors que Morton ne le fait pas).

La biographie de John Chalberg a été écrite comme un épisode d’une série de biographies de « grands » américains. L’auteur, de toute évidence, n’est pas anarchiste, ni même radical et, par conséquent plus enclin à la critique, mais la biographie est claire et relativement sympathisante. Au lieu de l’influence habituelle qu’un biographe a sur son sujet, il semble que, dans le cas de Chalberg, les rôles se soient inversés : « En tant que homme, blanc, natif du Minnesota, scandinave réservé, mari et père de plus d’enfants que la moyenne nationale, banlieusard avec l’inévitable garage pour deux voitures et le prêt immobilier obligatoire, je peux certifier que la vie avec Goldman n’a pas été rassurante ni de tout repos » (Chalberg, ix). La biographie de Chalberg n’ajoute que peu de choses en matière d’interprétations historiques et peut-être considérée comme une version courte de celle ébauchée par Drinnon trente ans après.

Du fait que les biographies, dans leur totalité, sont très favorables à Emma Goldman, la controverse n’est pas survenue facilement. Cela est dû à un certain nombre de facteurs. D’abord, les dates de publication sont relativement récentes et comprises dans une période de temps très étroite — la plupart fut écrite lors de la dernière décennie. A son époque, Emma était considérée pire que le démon par une écrasante majorité. Quiconque aurait voulu la dénigrer aurait eu une tâche difficile pour dépasser le journalisme jaune qui avait aidé à créer le mythe de Emma la sale lanceuse de bombes.

Mais, plus important peut-être, comme Drinnon l’a écrit dans son introduction, le seul fait de choisir Goldman en dit des tas sur l’auteur. Il est intéressant de remarquer que tous les biographes ont trouvé Emma à la fois source d’inspiration et ennuyeuse. Drinnon écrit, « lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur sa vie, j’étais sceptique, car son autobiographie et les autres récits de sa vie la décrivaient comme une femme trop extraordinaire pour être pris au sérieux. Et comme tout à chacun, je considérais son anarchisme comme une forme particulièrement bizarre de folie douce politique. Des mois de recherches se sont écoulés avant que je ne découvre que mon scepticisme n’était que pseudo-sophistication et ma condescendance qu’ignorance conformiste. Emma Goldman était en vérité une femme remarquable » (Drinnon, vii). Dit autrement, Wexler raconte que « lorsque j’ai étudié Emma Goldman dans un premier temps, je l’ai trouvé à la fois admirable et irritante. Lorsque j’étudiais ses mémoires et son abondante correspondance, j’ai été souvent consterné par son aveuglement et sa vanité, son dédain fréquent pour d’autres radicaux et féministes. Peu à peu, cependant, ma contrariété s’est transformée en empathie » (Wexler, An Intimate Life, xix). Il est intéressant de noter que Agnès Ingis ,une contemporaine de Emma, pensait la même chose; « Emma inspirait et irritait beaucoup de monde. Je ne peux pas penser à elle en terme d’affection, mais certainement comme quelqu’un qui inspirait le courage » (Wexler, An Intimate Life, 184).

Un autre facteur important concernant le conformisme des biographies est le fait qu’elles fassent toutes le lien, à un degré ou à un autre, avec l’autobiographie de Emma, Living My Life. « Dans Living My Life, Emma Goldman cherche à écrire une grande épopée féministe américaine, une odyssée anarchiste, montrant comment, après s’être consacrée à l’anarchisme à l’âge de vingt ans, elle était restée fidèle à son ‘idéal’ malgré les vicissitudes d’une longue vie aventureuse » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 141). Solomon est d’accord avec Drinnon pour dire que « son autobiographie est une œuvre d’art avant tout parce que sa vie l’est aussi » (Solomon, 130). Même si Chalberg affirme que « Goldman ne raconte pas toujours bien sa vie, ou de manière exacte, mais elle la raconte en détail et avec une grande passion » (Chalberg, 181), il se repose entièrement sur Emma pour les histoires anecdotiques qu’il utilise pour la rendre vivante dans les pages de son ouvrage. Morton admet dans sa préface qu’elle s’est « reposée entièrement » sur Living My Life. Drinnon admet lui aussi avoir largement utilisé son autobiographie pour écrire sur ses premières années. En fait, sans le témoignage de Emma, les détails concernant des situations comme sa rencontre avec Lénine et Kropotkine ne seraient pas connus.

Cela ne signifie pas que les biographes ont pris Emma au mot. Tous conviennent que Living My Life contient de nombreuses inexactitudes pour des raisons évidentes. Wexler affirme que Goldman a minimisé la contribution de Reitman au mouvement anarchiste, se focalisant uniquement sur ses problèmes avec lui (Wexler, Emma Goldman in Exile, 149). Elle accuse aussi Emma d’une attaque injuste envers Johann Most, qui s’est dissociée d’elle et de Berkman après l’assassinat raté de Frick. Wexler soutient que Most avait renoncé à la « propagande par le fait » des années avant l’attentat de Berkman en 1892 (Wexler, An Intimate Life, 150). Alors que Wexler reproche à Emma de manipuler l’histoire anarchiste, Solomon critique avant tout son style littéraire. En résumé, Solomon écrit « Curieusement, son autobiographie reste intéressante non pas en tant qu’histoire de l’anarchisme (ce qu’elle considérait comme étant son but) mais comme la chronique d’une lutte personnelle pour vivre libre en tant que femme » (Solomon, 154).

Living My Life semble avoir eu plus d’influence sur les biographes que beaucoup seraient prêts à l’admettre. A l’exception de Wexler, ils mettent tous l’accent principalement sur la période couverte par l’autobiographie de Goldman. Jusqu’à son expulsion, on trouve une grande quantité informations dans les différentes biographies, mais sur la période suivante, que ne couvre pas Living My Life, le temps semble s’écouler plutôt rapidement, avec peu de détails. Ce problème est plus évident dans l’ouvrage de Chalberg; Emma quitte la Russie page 160, ce qui lui laisse à quatre-vint dix maigres pages pour terminer sa vie.

Une anarchiste même parmi les partisans de l’anarchisme

Là où les biographies divergent le plus profondément est sur la tendance précise de l’anarchisme de Emma. Havel la décrivait comme « une anarchiste pure et simple » (Havel, 44), mais il semble que cette affirmation n’est pas si évidente. Chalberg déclare bizarrement que « Emma se considérait comme une anarchiste pendant de nombreuses années, mais n’était affiliée à aucun parti formel » (Chalberg, vii). Chalberg ne semble pas comprendre que l’anarchisme est contraire par essence à la nature rigide et institutionnelle de tout appareil de parti. Presque toutes les biographies consacrent au moins deux pages à la description de ce que signifie l’anarchisme , mais la manière dont chaque biographe comprend l’anarchisme affecte grandement la façon dont ils décrivent la vie de Emma.

Drinnon a admis son dédain pour l’anarchisme dans son introduction, mais il fait cependant une noble tentative pour le définir clairement en affirmant que « une foule de confusion peut être surmontée si l’on considère Emma comme simplement une démocrate-fédéraliste extrémiste » (Drinnon, 132). Pour Falk, l’anarchisme n’était pas important dans le cadre de son approche, mais cela n’était pas le cas de Morton. Néanmoins, les deux émettent des opinions semblables sur l’anarchisme. Falk affirme que, d’une certaine mesure, la dépression de Emma était due à  » l’effet inévitable d’une philosophie politique inaccessible » (Falk, xiii). Morton semble d’accord; « parce qu’il coupe ses partisans des contraintes institutionnelles, l’anarchisme est une philosophie solitaire. La liberté grisante envers toute patrie, toute religion, toute croyance et parfois toute famille, a été souvent accompagnée d’une effrayante solitude … Un anarchiste est supposé n’être nulle part chez lui » (Morton, ix-x).

Solomon se collette maladroitement avec le problème de l’anarchisme. Elle cite Emma, »la fonction de l’anarchisme dans une période révolutionnaire est de minimiser la violence de la révolution et de la remplacer par des efforts constructifs » 3 (Solomon, 62). Solomon affirme immédiatement: « en substance, Goldman était obligée de reconnaître que la théorie qu’elle vénérait était trop avant-gardiste pour être utilisée à la solution de problèmes immédiats » (Solomon, 62). L’analyse de Solomon ne répond pas à l’affirmation de Emma. Elle critique l’explication de l’anarchisme par Goldman comme étant « trop vague et peu convaincante » (Solomon, 62). Mais, plus loin, lorsque Emma défend le syndicalisme de la CNT espagnol, Solomon la félicite sans comprendre la différence entre syndicalisme et anarchisme. (Solomon, 49).

Tout au long de sa biographie, Solomon reste convaincue que l’idéologie de Goldman est contradictoire. « Comme un grand angle sur une caméra, son anarchisme élargit son champ de vision mais le déforme » (Solomon, 86). Elle écrit que « les théories [de Goldman] sont plus utiles comme modèle de vie pour un rebelle que pour la fondation d’une société nouvelle » (Solomon, 60). Mais finalement, Solomon semble lui faire une petite concession; « malgré notre attitude envers ses théories, nous devons respecter son intégrité personnelle et son engagement pour un idéal » (Solomon, 155).

Sans surprise, tous les biographes sans exception, s’accordent sur les causes de la décision d’Emma d’embrasser l’anarchisme. Tous sont d’accord avec Drinnon pour dire que « Emma est imbibée des idées de Chernyshevshy 4, comme la pluie par les sables du désert » (Drinnon, 29). What Is To Be Done? de Nikolaï Chernyshevshy (1863) influença beaucoup l’intelligentsia russe. Outre Chernyshevshy, la plupart des biographes sont d’accord pour dire que Looking Backwards de Edward Bellamy 5 fut une autre grande influence sur l’évolution idéologique de Emma. Tout comme pour dire que Haymarket fut l’événement charnière qui poussa Emma dans le milieu radical anarchiste. Selon Havel, « la tragédie de Haymarket développa ses tendances anarchistes naturelles : la lecture de Freiheit en fit une anarchiste consciente » (Havel, 18). Ce consensus est le résultat, une fois encore, de l’influence de Living My Life. Goldman y était très claire quant à l’importance qu’eut la tragédie de Haymarket pour conforter son radicalisme.

Alors, qu’en est-il de l’anarchisme de Emma? Emma elle-même a dit que « [Kropotkine] a été déterminant dans le domaine de l’apprentissage, et reconnu comme tel par les hommes les plus en vue à travers le monde. Mais, pour nous, il représente plus que cela. Nous voyons en lui le père de l’anarchisme moderne. » (Avrich, 81). Drinnon est d’accord, « heureusement et à juste titre, Pierre Kropotkine devint le vrai professeur de Emma Goldman et sa source d’inspiration » (Drinnon, 41). Mais Wexler n’est pas d’accord avec cela, affirmant que, même si Kropotkine avait exercé une grande influence sur Emma, elle avait été capable de dépasser ses théories. Cela est particulièrement vrai à travers son engagement pour la libération sexuelle. (Wexler, An Intimate Life, 48). Wexler va plus loin et affirme que l’anarchisme de Emma était beaucoup plus sophistiqué que beaucoup ne le réalise, parce qu’elle avait créé son propre code moral, même si elle-même aurait contesté cette affirmation (Wexler, An Intimate Life, 97).

En fait, quelques biographes comme Solomon aiment souligner les différences entre Kropotkine et Goldman. Une citation commune de Kropotkine est reproduite, qui dit « [Free Society] fait un travail splendide, mais il ferait plus si il ne gaspillait pas autant de places à discuter de sexe ». La plupart termine la citation ici, mais la « dispute » continue dans Living My Life. Emma cite sa réponse à Kropotkine: « Très bien, cher camarade, lorsque j’aurai atteint ton âge [elle avait trente ans, Kropotkine cinquante-sept], la question du sexe pourrait ne plus avoir d’importance pour moi. Mais elle en a aujourd’hui, et c’est un élément prodigieux pour des milliers, des millions mêmes, de jeunes gens ». Emma continue, « Pierre s’arrêta tout net, un sourire amusé éclairant son visage bienveillant. ‘Figure-toi que je n’avais pas pensé à cela,’ répondit-il. ‘Peut-être que tu as raison après tout’. Il me fit un grand sourire affectueux, une lueur amusée dans les yeux » (Goldman, 253).

Un thème développé par tous les biographes est la tension entre l’individualisme de Emma et son collectivisme. Tous sont d’accord pour dire que cette tension existe, mais le désaccord apparaît lorsque certains donne plus d’importance à l’un qu’à l’autre. Chalberg pense que Goldman est plus proche du collectivisme que des individualistes comme Benjamin Tucker (Chalberg, 29-30) et que Bakounine et Kropotkine sont ses professeurs, et même si il a peut-être raison, sa première affirmation jette un doute sur sa connaissance de l’anarchisme.

Si l’on considère les arguments qui penchent de l’autre côté, Solomon affirme avec plus de force que Emma était une « anarchiste individualiste » et que « l’anarchisme de Goldman était essentiellement du libertarianisme » (Solomon, 52 & 46). « Le conflit le plus évident de la pensée de Goldman était entre l’élitisme implicite de son engagement dans l’individualisme et l’égalitarisme inhérent à l’anarchisme » (Solomon, 59). De manière intéressante, Wexler est d’accord sur un point avec Solomon, en affirmant que Emma était plus du côté de l’individualisme de Max Stirner que du communisme de Kropotkine. (Wexler, An Intimate Life, 137). Mais Wexler trouve important de souligner que « l’esprit de révolte » est peut-être l’aspect fondamental de la pensée de Emma (Wexler, An Intimate Life, 92).

La position de Wexler est beaucoup plus plausible. Puisque un certain nombre d’affirmations laissent apparaître que Solomon pourrait n’avoir jamais lu Kropotkine, il lui serait difficile d’avancer un argument crédible. Havel la met sur le même plan que Josiah Warren, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Tolstoï, sans faire mention de Stirner ou Nietzsche comme le fait Solomon. Le biographe politique affirme que Emma était une communiste comme Bakounine et Kropotkine, tout en penchant vers « l’individualisme des anarchistes américains » (Morton, ix). Emma se place elle-même en compagnie de Thomas Jefferson, Patrick Henry, William Lloyd Garrison, John Brown et Henry David Thoreau (Chalberg, 136).

Une grande partie de cette controverse est peut-être due dans une certaine mesure à ce que beaucoup de biographes considèrent comme un dédain de Emma envers les masses — une sorte d’élitisme intellectuel. C’est Solomon qui prend des risques, une fois encore, en écrivant que « elle percevait de plus en plus les masses comme des obstacles au changement social » (Solomon, 54). Wexler affirme que « Goldman a toujours insisté sur le fait que son pessimisme est né directement de son expérience en Russie » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 79). De toute évidence, quelqu’un qui défend les masses, s’inspirant directement de Kropotkine, ne peut pas, en même temps soutenir que les masses sont réactionnaires par nature — Emma se rend parfois coupable de ce dilemme.

Un autre thème qui alimente la controverse au sujet de l’anarchisme de Emma est ce que Wexler décrit comme « l’anti-communisme » de Goldman, dans lequel Emma aurait pu mêler son mépris pour les bolchévique avec le rejet du collectivisme. Wexler accuse l’anti-communisme de Emma d’être dans une certaine mesure responsable de son isolement et de sa solitude en exile. « Emma Goldman a vécu ses deux années en Russie comme un échec personnel » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 57 & 110).

Les appréciations controversées quant à l’idéologie de Emma ont conduit à un désaccord historique quant à la période où le changement s’est produit. Une fois encore, Solomon adopte une position extrême, en affirmant que « Goldman ne défendait pas seulement la politique intérieure et extérieure des bolcheviques, mais elle rejetait brutalement l’opposition à cette politique de nombreux révolutionnaires, comme celle de son mentor idéologique, Pierre Kropotkine » (Solomon, 56). Solomon affirme que Goldman a fait une brusque volte-face après le soulèvement de Kronstadt. En fait, si l’on lit ce qu’a écrit, cela serait une conclusion logique. Mais Emma était beaucoup plus compliqué. Chalberg a raison, lorsqu’il souligne que Emma aurait pu être désorientée avec L’État et la Révolution de Lénine, parce que celui-ci soutient, dans cet essai, comme un anarchiste, que la liberté ne peut pas coexister avec la continuation de l’état. Chalberg est d’accord pour dire que la rupture publique de Emma se situe après Kronstadt,mais que de manière privée, elle remettait en question la révolution russe bien avant.

Wexler soutient que Emma a pu perdre ses illusions sur le bolchevisme alors qu’elle était encore en prison aux États-Unis (Wexler, An Intimate Life, 258). En mai 1920, Emma avait perdu définitivement toute illusion envers le communisme autoritaire; Wexler souligne que John Clayton du Chicago Tribune a cité Emma qui disait que les bolcheviques étaient « pourris » et tyranniques.(Wexler, Emma Goldman in Exile, 35) Elle a aussi décrit le calvaire qu’a subit Emma en essayant de décider si elle attaquerait ou non les bolcheviques dans des journaux « pro-capitalistes » comme le New York World — après Kronstadt. Il semble que Emma ait eu beaucoup de difficultés à prendre sa décision.

L’anarcha-féminisme de Emma

Un autre terrain de désaccord porte sur le féminisme de Emma, sur lequel elle a toujours eu, comme tout ce qui la concerne, son propre style personnel. Cette fois, la position extrême est occupée par Morton, qui trouve que Emma flirte avec l’anti-féminisme. Elle cite Emma: « la femme, fondamentalement une puriste, est naturellement bigote et infatigable dans ses efforts pour rendre les autres aussi bons qu’elle pense qu’ils devraient être ». 6 Morton admet que cela était en référence aux femmes qui essayaient de rendre la prostitution illégale dans les états où les femmes avaient le droit de vote (Morton, 65). Cette controverse est pour le moins attendus, puisque Goldman a adopté une position très contestée en s’opposant au mouvement pour le droit de vote des femmes. Solomon prend Emma au mot, affirmant que « ses attaques contre le droit de vote des femmes négligent l’importance symbolique de cette mesure (Solomon, 85).

Wexler, qui semble la meilleure lorsqu’elle analyse l’idéologie de Emma, soutient qu’elle a été une féministe affirmée, peut-être plus que les femmes de la classe moyenne qui voulaient le droit de vote sans penser aux conditions épouvantables qu’enduraient les femmes des classes inférieures. Solomon a raison, voter est symbolique; Emma était plus intéressée par mettre du pain dans la bouche des femmes défavorisées, et au diable les symboles. Même si Wexler défend Goldman, elle ne traite pas de l’accusation d’anti-féminisme. Cela est peut-être dû au fait que son livre a été publié avant les biographies de Solomon et de Morton.

La question du féminisme déborde sur celle de savoir qui, de Goldman ou de Margaret Sanger, souleva la première la question du contrôle des naissances. Il est intéressant de noter que Morton vient en aide à Emma, en affirmant que Sanger a suivi Emma sur cette question. Sanger soutient dans son autobiographie 7 que cette question fut toujours la sienne — Goldman n’ayant joué qu’un petit rôle dans la popularisation du contrôle des naissances. En réalité, Sanger est largement connu pour avoir inventé le terme « contrôle des naissances ». Morton appuie son affirmation en soulignant que la première personne à être arrêtée pour avoir diffusé l’idée de contrôle des naissance fut un anarchiste, Ezra Heywood (Morton, 75). Margaret Sanger a travaillé pour Mother Earth de Emma avant qu’elle ne commence sa croisade en faveur du contrôle des naissances — cela n’est pas contesté. Mais Chalberg n’est pas d’accord, en créditant Sanger d’avoir été à l’origine de la question (Chalberg, 119 & 121). Drinnon laisse la question ouverte, mais cite un étudiant anonyme du mouvement, « Margaret Sanger a beaucoup emprunté à Emma Goldman et aux anarchistes en ce qui concerne la terminologie et la théorie des réformes qui caractérisait The Woman Rebel 8 » (Drinnon, 210). quoi qu’il en soit, personne ne conteste le fait que Sanger devint plus impliquée que Emma par la suite et qe, plus tard, elle fit du contrôle des naissances son seul cheval de bataille.

« Malgré sa stature au sein du mouvement anarchiste, elle était subordonnée à des dirigeants hommes influents » (Morton, 62). On ne peut nier le fait que le mouvement anarchiste était largement composé d’hommes — Emma avec Voltairine de Cleyre étaient des exceptions. Emma a été profondément influencée par des hommes durant sa vie, en particulier par Léon Czolgosz, publiquement, et par Alexandre Berkman, personnellement.

Pour une personne qui s’apprêterait à débuter une biographie de Goldman, il deviendrait vite évident qu’un tel projet nécessiterait obligatoirement une sous-biographie de Berkman, parce que leurs vies furent inséparables à partir du moment où ils entrèrent tous les deux dans le mouvement anarchiste. Chalberg a essayé d’écrire décrire sans biographie de Berkman, mais cela s’est révélé problématique et n’a pas été réessayé par d’autres. Wexler illustre cette importance pour Emma, en présentant le conflit entre eux, affirmant que Emma  » a vécu en partie sa vie comme une représentation vis à vis de Berkman, une rivalité entre eux, et une tentative de gagner son amour et sa reconnaissance » (Wexler, An Intimate Life, 152). Wexler soutient également que Emma a attendu aussi longtemps pour rompre ouvertement avec les bolcheviques parce qu’elle attendait la désillusion de Berkman comme un soutien (Wexler, Emma Goldman in Exile, 49). « Emma avait pratiquement transformé sa loyauté envers Berkman en religion » (Wexler, An Intimate Life, 70).

Beaucoup prirent cet amour pour Berkman comme une raison de la défense acharnée de Léon Czolgosz par Emma après son assassinat du président McKinley. Même si Berkman avait désavoué cet acte comme peu judicieux, de nombreux biographes, comme Chalberg, ont émis la supposition que Goldman se battait pour Berkman lorsqu’elle défendait Czolgosz (Chalberg, 79). En d’autres termes, Emma ne considérait pas l’acte de Czolgosz différemment de la tentative d’assassinat commise par Berkman, dont elle avait fait partie. Havel, en prenant la défense de Emma, a adopté la même position. Wexler, d’un autre côté, affirme que la défense de Czolgosz par Goldman était le résultat de son sentiment de responsabilité, au moins en petite partie, pour avoir incité Czolgosz à agir (Wexler, An Intimate Life, 110).

Sources et interprétations subjectives de la Révolution

Les faits que soulignent les biographes concernant le mouvement anarchistes peuvent être analysés pour la plupart à travers les sources qu’ils utilisent. Solomon se sert de quelques vue d’ensemble de base comme The Anarchists de Irving Horowitz, The Haymarket Tragedy de Paul Avrich et Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements de George Woodcock. Wexler accorde beaucoup plus d’importance à l’insertion d’événements précis de l’histoire anarchiste, tels que Kronstadt de Paul Avrich, The Unknown Revolution de Voline, History of the Makhnovist Movement de Peter Arshinov, The Guillotine at Work de G. Maximov, The Spanish Labyrinth de Gerald Brenan, Homage to Catalonia de George Orwell, The Spanish Revolution de Burnett Bolloten et Anarchists in the Spanish Revolution de José Peirats. Wexler inclut également des théoriciens anarchistes plus contemporains comme Noam Chomsky, Murray Bookchin et Sam Dolgoff, qu’aucun autre biographe ne juge utile de citer.

Il est intéressant de noter que Chalberg, qui a l’opinion la plus conventionnelle au sujet de Emma, inclut un large assortiment d’événements vus sous une perspective anarchiste. Chalberg liste une longue série d’histoires issues de la guerre civile/révolution espagnole, rivalisant avec celle produite par Wexler, mais on se pose la question de savoir si il les a utilisé ou non car aucune de ces informations n’apparaît dans sa biographie. L’accent mis par Solomon et Falk sur, respectivement, les écrits de Emma et ses relations avec Reitman, ne demande pas de longs détails sur ses expériences au sein du mouvement anarchiste. Morton, qui se concentre sur la gauche américaine, consacre quatre tristes pages au conflit espagnol; ce qui est surprenant, puisque la guerre civile espagnole n’a pas été seulement importante dans la vie de Emma, mais l’a été aussi pour la gauche, et pas seulement en Amérique. Cela est peut-être dû au faible nombre de sources que cite Morton. La biographie de Drinnon a été écrite avant la plupart de ces épisodes de l’histoire de l’anarchisme (ou qu’elles aient été traduite en anglais), mais il se montre sympathisant et fait un remarquable travail en détaillant les événements d’après la perspective de Emma. En fait, Drinnon inclut le témoignage oculaire sur l’Espagne anarchiste de The Spanish Cockpit de Franz Borkenau, ce que n’ont pas fait les autres auteurs.

Les titres choisis pour les chapitres concernant la dernière période de la vie de Emma indiquent souvent les points de vue du biographe. Morton: Nowhere at Home: Nowhere the Revolution — Falk: Against an Avalanche — Drinnon: Spain: the Very Top of the Mountain — Wexler: Spain and the World — et Chalberg: At Home, But Never at Peace. Le titre de Morton dépeint une image lugubre, Nulle part la Révolution. Peut-être Morton a t-elle choisi des sujets importants pour la gauche « institutionnelle », mais la révolution espagnole n’a t-elle pas été une cause rassembleuse pour la gauche américaine dans les années 1930? Le titre de Falk offre une impression semblable. Le titre de Wexler est quelconque mais il est le plus proche de l’influence de l’Espagne sur Emma. Le titre de Drinnon est peut-être le plus adéquat, car l’Espagne a été la réalisation la plus proche de ce dont pourquoi Emma s’est battue toute sa vie. Comme il a été mentionné plus haut, la dernière partie de sa vie a été négligée par beaucoup de ces auteurs, ce qui peut être responsable des grandes différences entre les titres de chapitre. Wexler consacre le plus de pages, 37, à la révolution espagnole, avec Drinnon derrière avec 23 pages. Puis viennent Falk avec sept pages, la biographie politique de Morton en a quatre et Chalberg lui accorde trois malheureuses pages.

Il est intéressant de noter que ces biographes ont laissé ces années importantes si squelettiques. Wexler a fait remarquer la grande attention prêtée au parcours de Goldman en Amérique avant 1920, mais elle écrit « à certains égards, les années les plus extraordinaires étaient encore à venir » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 2). Wexler continue en affirmant « c’est une des nombreuses ironies de la vie de Emma Goldman de constater que le compte-rendu historique de son parcours en Amérique est si maigre alors que ses années d’exil les plus tranquilles sont documentées par des monceaux de lettres » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 4). En d’autres termes, il n’y a aucune raison pour laquelle cette période a été négligée par les autres biographes. Falk, qui se réfère largement aux lettres de Emma la cite en disant que  » Je dois dire que j’ai trouvé infiniment plus facile de m’exprimer à travers des lettres que dans des livres » (Falk, xvii). En fait, Emma a tant écrit qu’il existe deux livres consacrés uniquement à la reproduction de ses lettres, Nowhere at Home: Letters from Exile of Emma Goldman and Alexander Berkman, édité par Richard et Anna Marie Drinnon, Vision on Fire: Emma Goldman on the Spanish Revolution, édité par David Porter.

Ultimes évaluations d’une vie anarchiste

Drinnon comme Wexler terminent leur biographies de Goldman avec des citations qui évaluent sa vie. Drinnon utilise une lettre écrite par Evelyn Scott à Goldman (le 14 février 1936): « J’ai souvent l’impression que vous étiez la seule à avoir un autre état d’esprit et la force de caractère pour le concrétiser dans des activités qui ne sont pas représentables par l’art. Mais vous représentez, pour moi, l’avenir que, paradoxalement, ils évoqueront avec le temps » (Drinnon, 412).

Wexler utilise une citation de Emma elle-même, qui décrivait à l’époque Mary Wollstonecraft, mais Wexler l’a trouvé appropriée pour la vie d’Emma également « En conflit avec toutes les institutions de leur époque, puisqu’ils n’acceptent aucun compromis, les gardes avancées s’isoleront de ceux-là mêmes qu’ils veulent servir; ils seront seuls, évités et répudiés par leurs proches les plus chers. Mais la tragédie que chaque pionnier doit expérimenter n’est pas le manque de compréhension — elle provient du fait que, ayant vu de nouvelles perspectives pour le progrès humain, les pionniers ne peuvent pas s’enraciner dans l’ancien , et avec le nouveau encore si lointain, ils deviennent les parias itinérants de la terre, des chercheurs infatigables de ce qu’ils ne trouveront jamais » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 245).

NDT
1. Cette opinion me semble discutable. L’idée de l’assassinat venait de Berkman, qui a refusé la participation de Goldman. Je n’ai trouvé nulle part, jusqu’à maintenant, de telles traces de « culpabilité » dans ses écrits.
2. Voir Ébauche biographique
3. Vision on Fire: Emma Goldman on the Spanish Revolution, édité par David Porter  p 238
4. Nikolay Gavrilovich Chernyshevsky (1828 – 1889) Écrivain, philosophe et révolutionnaire russe qu’il est difficile à rattacher à une philosophie politique. Voir son livre, traduit du russe par Benjamin Tucker What’s to be done? : a romance (1886)
5. Edward Bellamy (1850 – 1898) Écrivain et journaliste américain. Célèbre pour son ouvrage Looking Backward, traduit en français et lisible en ligne sous le titre de Cent ans après ou l’An 2000 publié en 1891.
6. Woman Suffrage dans Anarchism and other essays
7. Margaret Sanger; an autobiography. (1938) https://archive.org/details/margaretsangerau1938sang
8.Revue mensuelle lancée par Sanger en 1914

Biographies citées de Emma Goldman :

John Chalberg, Emma Goldman: American Individualist, New York, NY: HarperCollins Publishers, 1991.
Richard Drinnon, Rebel in Paradise: A Biography of Emma Goldman, Chicago: University of Chicago Press, 1961.
Hippolyte Havel, Biographical Sketch in Anarchism and Other Essays, Emma Goldman, New York, NY: Mother Earth Publishing Association, 1910.
Marian J. Morton, Emma Goldman and the American Left: Nowhere at Home, New York, NY: Twayne Publishers, 1992.
Candace Serena Falk, Love, Anarchy, and Emma Goldman, New Brunswick, NJ: Rutgers University Press, 1990 (originally published in 1984).
Martha Solomon, Emma Goldman, Boston, MA: Twayne Publishers, 1987.
Alice Wexler, Emma Goldman: An Intimate Life, New York NY: Pantheon Books, 1984.
Alice Wexler, Emma Goldman in Exile: From the Russian Revolution to the Spanish Civil War, Boston: Beacon Press, 1989.

Autres ouvrages cités:

Paul Avrich, Anarchist Portraits, New Jersey: Princeton University Press, 1988.
Emma Goldman, Living My Life, Salt Lake City: Gibbs M. Smith, Inc., 1982.
George Woodcock, Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements, Harmondsworth: Penguin Books, 1962.

NDT : Il existe une biographie de Emma Goldman en français, publiée dernièrement, et que je n’ai pas lu Emma Goldman – Une éthique de l’émancipation Max Leroy Atelier de création libertaire 2014


Critiques de Emma Goldman

Dans cette rubrique, apparaîtront des traductions de textes sur Emma Goldman, qui a suscité et suscite encore bien des controverses et avis contradictoires comme le démontre le texte de Jason Wehling L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman qui étudie les approches de ses différent-es biographes.

Elle eut à subir également celle des milieux révolutionnaires, en particulier des communistes autoritaires, dont Emma Goldman (An Editorial) est un bon exemple.

critiqueNew York Times 17 avril 1922

Mais on peut encore lire au vingt-et-unième siècle, des caricatures de Emma Goldman, comme celle de Lance Selfa Emma Goldman: A life of controversy parue dans la International Socialist Review n°34, de Mars–Avril 2004.

L’article cite Léon Trotsky Journal d’exil (1-4 juillet 1935) 1

« Étendu au grand air, j’ai feuilleté un recueil d’anciens articles de l’anarchiste Emma Goldman, avec une courte biographie d’elle, et maintenant je lis l’autobiographie de Mother Jones . Toutes deux sont sorties du rang des ouvrières américaines. Mais quelle différence ! Goldman est une individualiste avec une toute petite philosophie  » héroïque », concoction des idées de Kropotkine, de Nietzsche et d’Ibsen. Jones – une héroïque prolétaire américaine, sans complexes ni phrases, mais aussi sans philosophie. Goldman se fixe des buts révolutionnaires, mais y va par des chemins qui n’ont rien de révolutionnaires. Mother Jones se fixe à chaque fois les buts les plus modérés : more pay and less hours [ » davantage de salaire et moins d’heures de travail « ], et elle y va par de hardis chemins révolutionnaires. Toutes deux reflètent l’Amérique, chacune à sa manière : Goldman par son rationalisme primitif, Jones par son non moins primitif empirisme. Mais Jones marque un magnifique jalon dans l’histoire de sa classe, tandis que Goldman personnifie l’abandon de sa classe pour le non-être individualiste. Je n’ai pas pu venir à bout des articles de Goldman : phraséologie raisonneuse et sans vie qui, malgré toute sa sincérité, sent la rhétorique. L’autobiographie de Jones, je la lis avec délectation. « 

Et Selfa d’abonder dans son sens :

« Bien qu’elle se qualifie de communiste avec un petit-c , elle était, avant tout, une individualiste qui croyait qu’une minorité éclairée réalisait le changement social. Pour elle, les masses étaient une abstraction ou, souvent, un gros mot. Trotsky a capturé cette essence des idées politiques de Emma Goldman dans son Diary in Exile en 1936, [sic] lorsqu’il compare ses essais à l’Autobiography of Mother Jones. »

L’auteur de l’article ajoute néanmoins dans un court moment d’honnêteté :

« Mais, en tant que socialistes, nous avons une analyse différente de la société et sommes très critiques envers l’anarchisme »

Le reste de l’article est du même tonneau. Emma Goldman n’est pas féministe, puisqu’elle s’est opposée au vote de femmes. Pire, « elle a soutenu que les pauvres ne devraient pas avoir d’enfants », référence au pamphlet « Why and How the Poor Should Not Have Many Children. » Pourquoi et comment les pauvres ne devraient pas avoir beaucoup d’enfants. Le « beaucoup » a disparu de la citation de L. Selfa. Le « comment » également puisqu’il s’agissait de promouvoir l’accès aux moyens de contraception auprès des femmes de la classe ouvrière.2

Cette rubrique s’attachera donc à présenter des textes critiques, voire grossièrement mensongers, et à les mettre en parallèle avec des écrits de Goldman.

1. Journal d’exil – 1 – 4 juillet 1935

2.  Lire à ce sujet Les aspects sociaux du contrôle des naissances de Emma Goldman

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Index rubrique

L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman
Emma Goldman (un Éditorial)
Dédicace de Ba Jin
Qui diable veut être raisonnable? Réflexions sur une icône