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Expulsion

Memorandum de John Edgar Hoover concernant l’expulsion de Emma Goldman et Alexandre Berkman

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Source : Berkeley Digital Library

23 Août 1919

Memorandum à l’attention de Mr Creighton

Je joins à la présente une copie d’un rapport du bureau de New York concernant les cas de Alexandre Berkman et Emma Goldman qui sont actuellement détenu par les autorités fédérales mais qui seront prochainement libérés, leur peine étant sur le point d’expirer. Berkman, de son propre aveu, est étranger, alors que Emma Goldman a soutenu à différentes reprises être une citoyenne américaine, par la naturalisation de son père et de son mari, mais il apparaît que les fonctionnaires de l’immigration qui ont personnellement examiné ses affirmations sont parvenus à la conclusion qu’elle n’était pas une citoyenne des États-Unis. Au cours d’une communication avec le Ministère du Travail, j’ai été informé officieusement que le cas de Emma Goldman avait été soumis à plusieurs occasions devant le Ministère du Travail pour examen, mais que le secrétaire assistant, Mr Fost, a refusé de soutenir la recommandation de l’inspecteur à l’immigration, déclarant qu’il n’y avait pas de preuve suffisante pour justifier l’établissement d’un arrêté d’expulsion. J’ai demandé à Mr McClelland du Bureau de l’immigration d’effectuer une recherche dans leurs dossiers et de me demander la même chose pour examen de ces deux cas.
Emma Goldman et Alexandre Berkman sont, sans aucun doute, deux des plus dangereux anarchistes de ce pays et si on leur permettait de réintégrer la société, il en résulterait des dommages regrettables.

Respectueusement
J. E. Hoover

Déclaration de Emma Goldman à l’audience fédérale concernant son expulsion

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Texte original

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Pour commencer, je veux protester contre ces procédures de chambre étoilée 1, dont la nature même n’est rien d’autre que la résurgence des anciens temps de l’Inquisition Espagnole, ou plus récemment, du défunt système de Troisième Degré de la Russie Tsariste.

Cette audience, est en outre, un désaveu de l’affirmation continuelle du gouvernement selon laquelle nous jouissons de la liberté d’expression et de la presse dans ce pays, et que tout contrevenant à la loi — même le plus humble – a droit à une audience publique et à être entendu et jugé par un jury composé de ses pairs.

Si la présente procédure a pour but de prouver quelque prétendue infraction que j’aurais commise, quelque tort ou acte anti-social, alors je proteste contre le secret et les méthodes de troisième degré de ce soi disant « procès ». Mais si je ne suis accusée d’aucun délit ni acte et que– comme j’ai des raisons de le croire – elle n’est qu’une investigation de mes opinions politiques et sociales, alors, je proteste encore plus vigoureusement contre ces procédures, purement totalitaires et diamétralement opposée aux droits fondamentaux garantis par une réelle démocratie.

egberkmanprocesexpulEmma Goldman and Alexander Berkman à New York, 1917, attendant l’ouverture de leur procès
UPI, Bettmann Archive

Chaque être humain a le droit d’avoir les opinions qui lui plaît sans être passible de poursuites. Depuis que je suis dans ce pays – et j’ ai vécu pratiquement toute ma vie – on ma rebattu les oreilles avec le fait que l’on est absolument libre de penser comme on veut sous les institutions de cette prétendue démocratie. Que deviennent ces droits sacrés de liberté de pensée et de conscience lorsque des personnes sont poursuivies et expulsées pour les motifs et les raisons même pour lesquels les pionniers qui ont construit ce pays ont donné leur vie?

Et quel est l’objet de cette procédure de chambre étoilée, qui est ouvertement fondée sur une soi disant loi Anti-Anarchiste? 2 La seule finalité de cette loi, et des expulsions de masse, n’est-elle pas de supprimer tous les symptômes de mécontentement populaire qui se manifestent aujourd’hui dans ce pays comme dans tous les pays européens? Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prédire que cette nouvelle politique d’expulsion du gouvernement n’est rien d’autre qu’un premier pas vers l’introduction dans ce pays du vieux système d’exil russe, pour cause de haute trahison, en nourrissant de nouvelles idées en ce qui concerne la vie sociale et la reconstruction économique. Aujourd’hui, des soi disant étrangers sont expulsés, demain, des citoyens américains seront bannis. Déjà, des patriotards suggèrent que les fils de citoyens américains, pour qui la démocratie n’est pas un faux-semblant mais un idéal sacré, devraient être exilés. Certes, l’Amérique ne dispose pas encore d’un endroit approprié comme la Sibérie, où ses fils exilés pourraient être envoyés, mais puisqu’elle a commencé à acquérir des possessions coloniales, en contradiction avec les principes qu’elle a défendu pendant plus d’un siècle, il ne sera pas difficile de trouver une Sibérie américaine une fois que la jurisprudence du bannissement sera établie.

La loi Anti-Anarchiste confond toutes les philosophies sociales et les -ismes les plus variés afin de mettre dans le même sac, pour ainsi dire, tout les aspects de contestation sociale, de sorte que, sous le couvert de cette seule loi, les ouvriers de l’acier, du rail ou toute autre catégorie d’ouvriers grévistes puissent être enfermés en masse et les plus actifs d’entre eux, expulsés du pays pour défendre les intérêts de nos rois de l’industrie.

Radicals Awaiting Deportation

Des radicaux « suspects » attendant leur audition en vue d’une expulsion
Ellis Island, janvier 1920

La négociation collective des travailleurs est aujourd’hui un droit admis, reconnu par les plus hautes autorités de ce pays et accepté par ses éléments les plus réactionnaires. Pourtant, lorsque les métallurgistes, après un quart de siècle de lutte acharnée pour le droit à la négociation collective, ont rassemblé assez de force et de cohésion pour entreprendre la lutte contre les barons de l’acier pour l’application de ce droit fondamental , tout l’appareil gouvernemental, fédéral et local, est mis en branle pour écraser cette volonté et pour saper la possibilité de mettre en place des conditions de travail humaines dans l’industrie, conditions pires que celles qui existaient sous le féodalisme le plus brutal. Les ouvriers de la métallurgie n’ont exprimé aucune philosophie sociale particulière. Ils ne sont certainement pas en grève pour « renverser le gouvernement par la force ou la violence » et pourtant, on utilise la loi Anti-Anarchiste pour réprimer ces êtres humains harcelés et maltraités, qui ont risqué leur vie pour bâtir ce monstre dévorant – le Trust de l’Acier. La terreur règne dans la région gréviste. Les chevaux des cosaques américains, connus sous le nom de Police d’État, piétinent hommes, femmes et enfants; les fonctionnaires du ministère de la justice pénètrent par infraction dans les maisons des grévistes, violant la tradition sacrée anglo-saxonne selon laquelle le domicile d’un homme est son château et qu’on ne peut y pénétrer qu’avec un mandat de perquisition; et pour mettre une touche finale à cette représentation de la « liberté » américaine, les autorités de l’Immigration, les hommes de vos services, mettent les grévistes au secret et ordonnent leur expulsion selon la même procédure que celle à laquelle je suis soumise aujourd’hui, sans qu’ils aient commis la moindre infraction contre les institutions américaines, excepté le crime le plus grave aujourd’hui – l’exercice du droit des travailleurs à la vie, la liberté et la recherche du bonheur – un droit qui a été érigé en Amérique, et non pas importé par ces étrangers haïs.

Une commission, mise en place par votre ministère, a établi que quatre-vingt pour cent de la richesse de ce pays est produite par ces étrangers ou leurs fils. En récompense de quoi, ils sont pourchassés et persécutés comme des criminels et des ennemis.

egexpulsionEmma Goldman lors de son expulsion

Sous le masque ce cette même loi Anti-Anarchiste, toute critique envers une administration corrompue, toute attaque contre des bus du gouvernement, toute manifestation de sympathie envers un autre pays dans les douleurs d’une renaissance – en clair, chaque expression libre d’une réflexion sans entraves doit être entièrement éradiquée, sans même un semblant d’audition impartiale ou de procès équitable. C’est pour cette raison principalement que je proteste énergiquement contre cette loi despotique et ses méthodes procédurières de chambre étoilée. Je proteste contre son esprit dans son ensemble – celui d’une hystérie irresponsable, le résultat d’une guerre horrible et de tendances malsaines d’intolérance, de persécution et de violence qui sont l’épilogue de cinq années de bain de sang.

Dans ces circonstances, il est évident que la vraie finalité de ces mesures répressives – la première d’entre elles étant la loi Anti-Anarchiste – est de préserver le statu quo capitaliste aux États-Unis. Il est vain de prétendre que la sûreté du pays ou le bien-être du peuple américain exigent ces méthodes prussiennes drastiques. Non, bien sûr, le peuple ne peut tirer profit que d’un débat libre sur les idées nouvelles qui germent dans l’esprit des hommes et des femmes dans la société. La libre expression de leurs espoirs et aspirations d’un peuple représente la seule et la plus grande des sécurités pour une société saine. En réalité, c’est cette libre expression et discussion seules qui peuvent tracer la voie la plus bénéfique pour le progrès et l’évolution de l’humanité. L’objectif des expulsions et de la loi Anti-Anarchiste, ainsi que toutes les mesures répressives similaires, en sont l’exact contraire. Elles ont pour but d’étouffer la voix du peuple, de museler les aspirations des travailleurs. La réside la craie et terrible menace des procédures de chambre étoilée et de la tendance à exiler et bannir quiconque n’entrant pas dans le schéma que nos seigneurs industriels sont si désireux de perpétuer.

De toute la force et l’intensité de mon être, je proteste contre le complot du capitalisme impérialiste contre la vie et la liberté du peuple américain.

Emma Goldman
New York, 27 octobre 1919

1. NDT Star Chamber La Chambre étoilée était en Angleterre une haute cour de justice créée en 1487 sous Henri VII. Ce tribunal ne comportait pas de jury et se fondait sur le témoignage d’un seul témoin, sans aucune possibilité d’appel. Il fut aboli en 1641 mais son nom est resté comme synonyme de tribunal autoritaire.
2. La loi sur l’Immigration de 1903, appelé aussi Anarchist Exclusion Act, modifiait la loi précédente, en ajoutant quatre catégories entrant dans l’application de la loi : les anarchistes, les mendiants, les personnes épileptiques et les passeurs de prostituées.
L’anarchisme avait attiré l’attention publique suite à l’attentat de Haymarket Square à Chicago, le 4 mai 1886 où 7 policiers furent tués. Huit membres de l’Association Internationale des Travailleurs – AIT – nouvellement formée, furent déclarés coupables.Puis, le 6 septembre 1901, Leon Czolgosz, qui se réclamait de l’anarchisme, assassina le président William McKinley.
Théodore Roosevelt, lors de son discours inaugural devant le Congrès le 3 décembre 1901 recommanda à celui-ci de « prendre en considération l’entrée dans ce pays d’anarchistes ou de personnes professant des principes hostiles à toute forme de gouvernement .… Elles devraient rester en dehors de ce pays ; et si elles s’y trouvaient, devraient rapidement être expulsées vers le pays d’où elles viennent ».
La loi fut signé le 3 mars 1903. La loi eut peu d’impact. Un rapport mentionne que, entre l’entrée en application de la loi en 1903 et le 30 juin 1914, 15 anarchistes se virent interdire l’entrée sur le territoire . 4 autres furent expulsés en 1913 et 3 en 1914.
La loi fut amendée le 29 juin 1906. La clause prévoyant que toute personne ayant séjourné plus de 3 ans dans le pays ne pouvait pas être expulsée fut supprimée. Puis de nouveau par le Immigration Act du 16 octobre 1918 , qui étendait et développait la définition de « l’anarchisme ». La loi fut abrogée en 1952

ordre expulsionOrdre d’expulsion

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Voir :
New York Criminal Anarchy Act de 1902
Alien Immigration Act de 1903
Immigration Act de 1917
Anarchist Act de 1918,


Impressions sur le procès

Titre original : Impressions of the Trial Guido Bruno Pearson’s Magazine

L’oppression a traîné le révolte devant le tribunal de la Grande Inquisition. Les mots creux de la loi s’étalent, prêts, comme des instruments de torture. Le procureur agit comme accusateur au nom de la divinité offensée. Les jurés, aux visages durs, sont assis dans le box, adorateurs inébranlables du dogme. Les soldats et policiers composaient les neuf dixièmes de l’assistance; seuls, quelques amis des accusés avaient été assez chanceux pour se faire admettre dans la salle.

Sur sa haute estrade sous le dais pourpre — tendu par une autre génération — dans son fauteuil solennel à haut dossier, derrière l’immense table couverte de livres de droit, était assis le Juge, le tout-puissant du moment.

C’était l’après-midi du sept juillet, dans la salle du tribunal fédéral situé au quatrième étage du vieux bureau de poste de New York.

En dessous, le City Hall Square était bondé avec des milliers de personnes qui s’étaient rassemblées pour assister au spectacle des pères de la Cité accueillant chaleureusement la délégation russe sur les marches de l’Hôtel de Ville. Le drapeau tricolore russe étroitement enlacé avec le Stars and Stripes, flottait sur les bâtiments et les mâts. C’était un après-midi radieux et ensoleillé, le vendredi qu’avait choisi le peuple de New York pour montrer leur amour à la nouvelle démocratie russe et juger Emma Goldman et Alexandre Berkman pour complot.

Des fenêtres de la salle du tribunal, nous pouvions voir la procession festive, les drapeaux agités, les visages enthousiastes qui saluaient l’aube d’une ère nouvelle, nous pouvions entendre la musique de l’orchestre jouant le plus hymne à la liberté, La Marseillaise, et les acclamations de la foule, qui, au fond de son cœur, croit en elle. Mais le peuple de New York ne pouvait pas regarder à l’intérieur de la salle du tribunal, au quatrième étage du bureau de poste, et ne pouvait pas entendre le cri de la Liberté étranglée, ni la litanie effroyable qui parlait de prison, de châtiment et de mort.

L’air était lourd, l’assistance tranquille et silencieuse, les soldats en uniforme parmi les spectateurs, vigilants et sur leurs gardes. Les préposés à l’audience, dans leurs uniformes bleus aux insignes brillants, intimidaient à la fois du geste et du regard, les spectateurs impressionnés. Des policiers étaient postés aux portes pour interdire l’accès au peuple de New York qui essayait d’entrer.

J’étais assis là, à la table de presse, parmi les représentants de nos quotidiens. Certains d’entre eux étaient plus âgés et suivaient le déroulement de la procédure avec la supériorité doucereuse de l’expérience. Des jeunes journalistes s’affairaient à prendre des notes qui ne seraient jamais publiées.

Et, en face de moi, était assis Alexandre Berkman. Le visage dur, combatif; l’esprit de décision et d’action inscrit dans toute ses pores. Sa bouche dessinait le sourire fatigué des combattants qui savent ce que signifie se trouver face à la bêtise. Ses poings sont serrés, il est armé contre les attaques et les mensonges, contre la vulgarité et l’injustice. Il est venu pour se battre. Il ne connaît pas le compromis. Il ne sait pas s’incliner poliment devant la cour, comment attirer l’attention du procureur par un langage fleuri ou comment susciter la sympathie de ses pairs, les jurés. Les principes pour lesquels il se bat, qui lui ont valu cette condamnation, sont maintenant ses seules armes et sa seule protection. C’est un non-conformiste qui croit dans la liberté sans restriction d’aucune sorte.

Ma mémoire revient quelques années en arrière. Je vois le même homme entouré de jeunes enfants, riant et leur faisant fête. Je le vois parmi les élèves de l’École Ferrer, leur racontant des contes et les encourageant à toujours rester frères et sœurs après avoir quitté l’école et être devenus adultes.

Il y a Emma Goldman, assis derrière lui. Je ne vois aucune haine dans ses yeux, mais de la détermination; faire jusqu’à la dernière minute ce qu’elle pense être si important pour le bonheurs des générations futures. Elle lit un document, présenté comme preuve par le procureur. Ses traits sont graves et disent cette résolution merveilleuse, absolue, qui a – de tous temps – poussé les hommes à être crucifiés, brûlés vivants, pendus, écartelés; le dessein et la détermination qui ont apporté à l’humanité tous les bienfaits qu’elle possède.

Et il y a le jury! Douze hommes représentant le peuple de New York; les pairs des accusés! Je regarde leur visage: certains sont âgés, d’autres entre deux âges, certains ont le crâne dégarni et d’autres les cheveux gris, noirs ou blonds. Certains ont des moustaches et d’autres non. Certains portent des costumes poivre et sel, d’autres marrons, noirs ou gris clairs. De temps en temps, ils regardent les accusés. Jamais longtemps. C’est le regard bref à quelque chose de répugnant, à quelque chose qu’on est curieux de voir même si l’on sait que c’est mal parce que ce que l’on voit est si différent de ce qu’écrivent les journaux et répètent les politiciens.

Ces représentants du peuple de New York posent des yeux satisfaite sur le procureur, cet archange qui grade les portes de leur Paradis. Quelques jurés osent, de temps à autres, jeter un regard timide sur le trône du juge sous le dais pourpre.

Son Honneur semble mal à l’aise sous les rayons du soleil qui pénètrent à travers les fenêtres jusqu’à son visage. Il doit affronter le soleil tout comme son devoir l’oblige à regarder en face les jurés et les accusés. Il est assis et seule sa tête dépasse de la table, sa tête et ses larges épaules. Une lèvre supérieure mince et délicate, entre le nez et le front un angle d’environ 160 degrés, un petit menton, de grandes mâchoires, les yeux durs, non pas à cause de l’expérience mais par volonté. Il me semble être un homme prêt à faire ce qu’on lui a ordonné de faire ou ce qu’il pense être supposé faire.

Maintenant, il se lève. La toge noir de sa fonction semble trop lourde pour ses épaules et il la rejette en arrière d’un geste fatigué. Ou bien a t-il trop chaud? Ses bras sont courts et il est très petit.

J’essaie de lire sur son visage. Je suis très prêt de lui. Je cherche quelque chose dans ses yeux. Mais il n’y a rien d’écrit.

Les témoins! Tout le monde dans la salle sait que le procureur doit étayer ce que les témoins répondent, ce que les jurés doivent décider en leurs âmes et consciences, ce que le juge prononcera comme sentence. . . une monotonie effrayante — un anneau de fer de plus en plus serré autour de nos têtes.

Le procureur es en train de lire un discours de Emma Goldman disant que les gens devraient être consultés pour décider si ils veulent la guerre ou non :la même chose que l’on peut lire dans les éditoriaux du New York American. Un témoin jure qu’il l’a entendu prononcer de telles phrases. Et comme en dérision, nous parviennent de la place les airs de La Marseillaise, jouée en honneur des rebelles russes, invités du peuple de New York.

Et maintenant! The Star Spangled Banner. Le juge revient à la vie. Il se lève. Il fait de grands gestes de ses bras courts: « Tout le monde doit se lever dans cette salle, » s’exclame-t ‘il , d’une voix qui semble peu habituée à donner des ordres. Les soldats poussent leurs voisins du coude, les préposés à l’audience courent à travers la salle incitant les hommes et les femmes à accorder leur attention patriotique. Quelques personnes refusent de se lever. Le juge ordonne fiévreusement de les expulser. Les réfractaires sont traînés dehors. Toute personne portant un insigne semble maintenant impatiente de justifier de son salaire en obligeant les gens à se mettre au garde-à-vous. . . . Tout est fini. Les jurés se rassoient avec indolence, le témoin continue son récit.

Et de nouveau, la monotonie désespérante ! On joue l’hymne anglais dehors, sur la place, mais le juge ne nous ordonne pas de nous lever. Nous sommes autorisés à rester assis.

* * *

Le hall est empli d’hommes et de femmes, aisés et bien habillés, aussi bien que d’ouvriers et de femmes travaillant en usines. Ils n’ont pas été admis dans la salle du tribunal et ont attendu patiemment l’occasion de voir les deux personnes qui sacrifiaient leur liberté et leur confort pour garantir la joie de vivre des autres.

En dessous, sur la place, une procession s’est formée avec des drapeaux rouges flottant au vent, pour conduire la délégation russe à travers les rues de notre ville et pour montrer au peuple de New York que la démocratie avait triomphé … en Russie.

Lundi. Je m’assois à nouveau à ma place et écoute Alexandre Berkman, qui essaie, à travers des mots simples mais éloquents, d’expliquer aux jurés ce que signifie être anarchiste. . . . Il dépeint, avec des couleurs vives, les beautés d’une vraie démocratie sans oppresseurs, sans pauvreté, la beauté et la satisfaction pour tous. Il démontre, en conclusion, que le procureur a échoué à prouver qu’il était « à la tête d’un complot national pour s’opposer à la conscription. » Il cite les discours de Miss Goldman et les siens, prononcés à différentes occasions et démontre que le procureur n’en a cité qu’un seul, celui où aucun sténographe n’était présent pour prendre des notes. Il souligne que le rapport sténographié présenté comme preuve est l’œuvre d’un policier qui n’avait jamais retranscris un discours auparavant et qui a échoué dans un test ici-même.

* * *

Il en a terminé et les jurés regardent le procureur avec le visage dur, des visages d’hommes qui ne s’intéressent qu’au dogme.

Emma Goldman parle pour sa défense.

Ses paroles vont droit au cœur de chacun dans la salle, même de ceux dont le coeur sont endurcis et qui n’auraient jamais permis à d’autres dieux de prendre la place des leurs.

Elle parle de ses vingt-sept années de rebellion contre la situation actuelle.

Elle déclare ses principes inébranlables d’indépendance et de liberté.

Son discours est un des documents importants de notre siècle. Il restera comme le grand plaidoyer de notre époque pour la libération face aux anciennes coutumes et institutions.

* * *

Le jury sort et revient. « Coupables. »

Le juge donne la sanction la plus lourde possible; il s’agit des pires accusés possibles.

Le gouvernement se saisit un à un des prisonniers.

Le juge refuse de leur accorder du temps pour mettre de l’ordre dans leurs affaires personnelles, pour se consulter entre eux,et quelques heures après que le verdict ait été prononcé, ils sont en route pour leur prison.

Emma Goldman pour coudre des vêtements de femmes dans la prison de Jefferson City, et Alexandre Berkman pour faire quelques travaux subalternes dans la prison fédérale de Atlanta.

La liberté est la plus grande des visions. Elle apparaît à l’horizon de chacun. Certains craignent même de regarder dans cette direction. Elle leur brûle les yeux.

Certains en retiennent le nom superficiel et l’utilise comme appât pour remplir leurs coffres ou satisfaire des ambitions politiques; d’autres la chérissent dans leur cœur.

Ceux-ci sont pendus ou emprisonnés.

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NDT :

Guido Bruno (1884–1942) était un petit éditeur de presse – Bruno’s Weekly, Bruno’s Monthly, Bruno’s Bohemia, Greenwich Village et Bruno Chap Books. – un personnage connu de Greenwich Village.
Pearson’s Magazine était un mensuel britannique , fondé en 1896, auquel ont contribué notamment Upton Sinclair, George Bernard Shaw, Maxime Gorky, H. G. Wells et E. Phillips Oppenheim. Une version américaine a été publiée à partir de 1899 jusqu’en avril 1925.


Réquisitoire de Harold A. Content et verdict

Texte original : Address of Harold A. Content, Assistant United States Attorney, to the Jury – 9 juillet 1917

Messieurs les jurés:

Je manque, hélas, de cette éloquence qui a marqué le discours de Miss Goldman. Je suis payé pour parler et gagner ma vie, mais je suis sûr que si Miss Goldman acceptait un poste dans les services du gouvernement, elle accéderait au meilleur poste en raison de ses dons oratoires. Mais je vous dois peut-être une sorte de confession, parce qu’il fut un temps dans ma jeune carrière, où j’ai offert mes services pour la députation de l’état et j’ai dit aux électeurs de ma circonscription, avec toute ma sincérité, pourquoi ils devaient voter pour moi, et vous pourrez juger du degré de succès obtenu lorsque je vous aurai dit que je n’ai pas réussi à être élu. Mais je pense que dans cette affaire, même si les représentants du gouvernement ne sont peut-être pas capables de faire preuve de cette éloquence, de cet art oratoire enflammé, de cette habitude des mots, qui a caractérisé Miss Goldman durant ces vingt ou trente dernières années, ils vous ont néanmoins démontré l’éloquence des faits qu’aucun juré, essayant en conscience de trancher une question uniquement à partir des preuves qui lui sont soumises, ne peut ignorer.

(Le procureur présente à nouveau l’accusation de complot, la signification des actes manifestes et passe en revue les preuves.)

Messieurs du jury, avant que de passer à d’autres témoins, je veux juste mentionner quelques points abordés dans la plaidoirie des accusés, auxquels je n’avais pas réellement pensé lorsque j’ai préparé ces quelques remarques dont je vous fait part. Mr. Berkman a essayé, entre autre, de vous donner une définition d’un anarchiste. Messieurs, je suppose que vous ne parlez pas le grec. Mais il vous a donné une traduction incorrecte du mot « Anarche. » Le mot « arche »signifie gouvernement. Il ne signifie pas violence. Ce n’est pas son sens. Donc, le mot « Anarchie », au lieu de signifier « sans violence, » veut dire »absence, abolition du gouvernement, » ou « chaos, »chacun faisant ce qu’il veut, sans se préoccuper des droits de son voisin, sans considération de la loi et de l’ordre. Voilà la vraie traduction du mot grec « anarche. » Alors, ne vous laissez pas prendre par leur affirmation que le gouvernement c’est la violence et que chaque effort fait pour se débarrasser du gouvernement n’est pas de la violence mais est fait pour la détruire. Voilà leur philosophie. Et vous en avez eu un parfait exemple lorsque Mr. Abbott est venu à la barre et qu’on lui a demandé les principes de l’École Ferrer de New York City. Je ne l’avais pas souligné. Vous vous souvenez, messieurs, que tout ce discours sur Mr. Francisco Ferrer s’est tenu malgré mes objections. Je n’avais rien à faire de tout cela. Je n’avais pas mentionné qu’ils étaient anarchistes. Ce sont eux qui l’ont fait en interrogeant les talesmen. Donc, Mr. Abbott vous a dit que cette école, dont il est le noble directeur, et dont les deux accusés ont l’honneur d’être les fondateurs, apprend aux jeunes enfants – pensez-y!- qu’ils sont au-dessus des lois; leur apprend ce qu’ils appelle « l’autonomie », c’est à dire,si vous vous sentez assez fort pour défier une loi de votre pays, allez-y et défiez-la; seulement, assurez-vous que vous pouvez vous en sortir. Voilà la doctrine de l’École Ferrer. Ce n’est pas moi qui ai abordé la question. Ce sont eux. Et c’est peut-être bon pour vous, messieurs, qui avez sans doute des proches dans les écoles publiques de ce pays, de savoir cela et de réfléchir à ce qu’il adviendrait de ce pays si de telles doctrines étaient autorisées à être propagées parmi la jeunesse de cette société.

Maintenant messieurs, il entre dans votre domaine de compétences d’examiner la crédibilité des témoins et je ne me propose pas de prendre de votre temps pour les mentionner un à un. Mais je vais faire un peu comme mon adversaire. Je les diviserai en catégories. Nous avons eu d’abord Miss Fitzgerald, qui a été appelée comme témoin de la défense. Miss Fitzgerald vous a dit ce qu’était la No-Conscription League. Elle n’a pas dit que Mr. Berkman et Miss Goldman étaient des membres en vue de la Ligue; elle a seulement dit qu’ils en étaient les orateurs les plus doués. Mais qu’en déduisons-nous? Nous déduisons de son témoignage que l’argent avec lequel était gérée la dénommée Ligue de Emma Goldman, Berkman & Compagnie, venait de contributions volontaires, certaines d’entre elles versées, comme vous le savez grâce aux compte-rendus qui vous ont été lus, lors de réunions publiques, où des pauvres gens abusés ont donné 1 cent, 5 cents, 10 cents, certains même jusqu’à un dollar. Et qu’a t-il été fait de cet argent ? Il a été placé sur le compte de Alexandre Berkman. Et vous avez comme preuve une lettre à la banque et le fait supplémentaire qu’en haut des lettres formulaires, il est demandé aux contributeurs d’envoyer l’argent à Berkman et Goldman et non à la No-Conscription League, pour des raisons évidentes. Alors qu’avons-nous? Nous avons l’argent collecté pour les objectifs avoués de ce mouvement, placé sur le compte bancaire personnel de Alexandre Berkman, mélangé à d’autres fonds, ceux de THE BLAST peut-être, ceux issus de ses écrits, si écrits il y a; et des chèques sont tirés de ces fonds sans en rendre compte à quiconque.Si une entreprise ou une société de l’état de New York gérait des compte de cette manière, elle serait poursuivie pour vol qualifié et condamnée. Si vous examinez les pièces à conviction n°18 et 19 présentées par le gouvernement, vous avez quelques factures au nom de Graphic Press et vous avez certains autres versements, de l’argent envoyé à Robert Minor pour le comité de défense à San Francisco; et un versement de 25$ pour la location du Hunts’ Point Palace, et quelques autres prétendues factures. Mais vous avez aussi des éléments notables, comme une facture émanant du docteur qui a soigné le pied de Mr. Berkman.

Messieurs du jury, vous direz peut-être qu’ils avaient le droit de se servir eux-mêmes puisqu’ils travaillaient pour la cause et ne percevaient aucun salaire. Mais j’attire votre attention sur le fait que si l’anarchie veut que vous prenez l’argent de pauvres gens et la mélangez avec le vôtre, sans rendre compte à quiconque de son utilisation pour ce qui vous plaît, y compris des notes d’hôtels, alors je pense que beaucoup d’entre nous deviendrions anarchistes.

Nous avons entendu de nombreuses personnes appelées qui ont témoigné connaître Mr. Berkman et Miss Goldman depuis longtemps, qu’ils étaient des gens parfaits qui n’avaient jamais cru dans la violence et qui s’y étaient toujours opposés. Nous avons eu Mr. John Reed qui a été condamné à 30 jours de prison à Paterson et qui ne sait pas pourquoi, qui nous a dit très calmement que Dieu sait qu’il est opposé à la violence. Et nous avons eu Mr. Lincoln Steffens, et une femmes psychologue du nom de Miss Boardman, si je me souviens. Et puis un monsieur italien, Mr. Pietro Allegra, qui a pris la parole lors de nombreuses réunions publiques, et Mrs. Sloan, qui avait le souvenir très précis que Miss Goldman était irrévocablement opposée à la violence.Et nous avons eu un ancien avocat, qui ne pratique plus, Mr. Bolton Hall, qui croit en la liberté d’expression, que celle -ci contredise ou non la loi, et qui était certain que Miss Goldman était opposée à la violence, bien qu’il avait entendu dire qu’elle avait été emprisonnée pour une manifestation illégale et incitation à l’émeute. La théorie de tous a été la suivante: elle n’a pas pu prononcer ces mots. Mais la partie importante de ce discours du 18 mai n’est pas « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons ». Elle est « Nous soutiendrons tous ceux qui refusent d’être appelés. »

Messieurs du jury, l’atmosphère de ce tribunal a été tranquille. L’objectif des accusés a été de vous donner l’impression qu’il aurait été totalement incohérent de leur part de prôner des actes tels que ceux dont ils sont accusés. Messieurs, vous n’avez pas assisté aux différentes réunions publiques auxquelles j’ai été obligé de me rendre. Mais je pense que vous vous en faites une idée assez précise. Lors de ces réunions publique, vous avez une Emma Goldman très différente que, par exemple, la Emma Goldman qui, dans ce tribunal dit « merci » aux témoins. Vous avez ici la Emma Goldman émotive, que vous avez entendu aujourd’hui, avec cet art oratoire enflammé qui la rend si dangereuse pour la paix et la sécurité des États-Unis. Quiconque sous-estime les talents oratoires de Emma Goldman, ses qualités intellectuelles, est un imbécile. Elle est la meilleure oratrice que vous avez peut-être jamais entendu. Et c’est pourquoi son influence est si pernicieuse

Et le Alexandre Berkman que vous avez vu ici — comment il s’est maîtrisé dans ce tribunal! Mais vous avez eu un aperçu de son autre personnalité : il a perdu une fois le contrôle de lui-même et protesté contre quelque chose qui était « un foutu affront », comme il l’a appelé, mais qui n’était qu’une pièce parfaitement adaptée à la procédure légale, l’offre de quelque chose écrite de la main de Miss Goldman, et Votre Honneur l’a admis. C’est le Berkman qui parle lors des réunions publiques. Ce sont les gens qui complotent quotidiennement contre la paix et la sécurité des États-Unis et qui imposent leur personnalité aux étrangers faibles d’esprit et ignorants qui arrivent dans ce pays, qui ont connu la persécution en Russie, et à qui on dit, non pas d’être reconnaissants à ce pays pour leur donner la liberté de culte et d’éducation, mais de se rebeller contre lui, de la même manière qu’on leur disait en Russie de se rebeller contre la tyrannie du tsar.

Maintenant, messieurs du jury, il y a un autre élément dans cette affaire, soulevé par la défense. Il n’a absolument rien à voir avec cette affaire, mais il demande vraiment quelques éclaircissements. De nombreux témoins vous ont dit que des soldats et des policiers avaient essayé de perturber les réunions publiques. Mais, messieurs, cela n’a rien à voir avec le fait de savoir si ces personnes ont comploté pour inciter les gens à ne pas se faire recenser et pour les aider et les soutenir. Cela montre seulement la psychologie de ces accusés et je pense qu’il est intéressant que vous gardiez ce point à l’esprit. Mais auparavant, je veux attirer votre attention sur le fait que ces gens sont montés à des tribunes, se sont permis des expressions et des attaques qu’ils avaient parfaitement calculé pour perturber la paix. Ils se sont permis un langage qui constitue en lui-même un trouble à l’ordre public puisqu’il vise à perturber la paix.

Messieurs du jury, allez-vous blâmer ces jeunes gens en uniforme qui se sont enrôlés au service du pays qui sont prêts à offrir leur vie pour défendre les principes sur lesquels ce pays a été fondé et qu’il défend, qui sont assis ici et qui écoutent des gens de cette sorte insulter le président des États-Unis, profaner le drapeau national et tourner en ridicule l’hymne national? Faut-il s’étonner que les obligations de réserves soient mises à mal lorsque de gens de cette sorte vont au-delà de l’endurance d’un citoyen moyen américain libre?

Il a été aussi mentionné comme preuve quelque chose de nature personnelle que je suis désolé d’introduire ici – cela ne change rien à l’affaire, bien sûr – parce que cela concerne ma propre personne alors qu’elle n’a rien à y faire. Miss Fitzgerald vous a dit que lors de la réunion publique au Royal Lyceum, le 11 juin, Miss Goldman est sortie dans le hall et m’a dit qu’ils collectaient des cartes de recensement des personnes en âge d’être appelées; je lui ai dit que je n’avais rien à voir avec cela, que je n’étais ni marshall ni policier. Elle m’a répondu, selon le témoignage en question, « Et bien vous agissez comme un policier ». J’ai répondu alors, « Si cela était le cas, je vous mettrais sous les verrous, » ou quelque chose comme cela. Alors, cela n’a rien à voir avec l’affaire, mais il est parfaitement clair que Miss Goldman essayait d’entamer une discussion, parce que c’est leur fonds de commerce, pour me mettre en boule. Je suis désolé de devoir confesser qu’un jour il y ont réussi et je dois m’en excuser devant la cour, parce que je me suis senti victime du piège qu’ils posent depuis vingt-cinq ans. Ils veulent que vous tombiez dedans et puis ils vous en rendent responsables.

Messieurs du jury, en conclusion, je veux dire qu’il s’agit d’un gouvernement représentatif. Avant qu’une loi ne devienne la loi en exercice de ce pays, chaque citoyen a le droit absolu d’écrire à son député élu au Congrès, d’aller le voir et de prendre position sur chaque article de la loi proposée. En plus de cela, lorsque une loi a été votée, si elle apparaît pernicieuse, chaque citoyen a le droit absolu de demander à ce qu’elle soit abrogée. Mais dites-moi, s’il vous plaît, où, dans toute la littérature, dans tous les discours qui a été présentés dans les pièces à conviction, y a – t’il un mot au sujet de la possible abrogation de la loi sur la conscription? Si ces réunions publiques avaient pour seul but l’abrogation de la loi sur la conscription, pourquoi alors ne l’ont-ils pas dit? Ne voyez-vous pas que le but de ces gens était de violer délibérément une loi votée? Si vous êtes opposées à la peine de mort, comme vous y avez le droit, vous avez le droit aussi de mener campagne dans l’état de New York, si vous le souhaitez, pour l’abolition de la peine capitale. Si vous êtes favorable à l’abolition de la peine de mort, est-ce que cela vous autorise à sortir et dire à John Jones de tuer quelqu’un? C’est une piètre façon d’obtenir l’abrogation d’une loi. C’est précisément ce que ces gens ont fait. Ils n’aiment pas la loi sur la conscription. Ils n’aiment aucune loi. Mais ils se sont regroupés, non pas pour demander l’abrogation de la loi, ni d’envoyer une pétition au Congrès de manière disciplinée, mais pour se placer eux et leurs cohortes au dessus de la loi des États-Unis. On vous a demandé, messieurs du jury, si vous croyez en la démocratie. Et chacun d’entre vous y croit. Comme chacun dans ce pays croit en la démocratie.Sur le champ de bataille de Gettysburg l’immortel Lincoln a dit , « Ceci est le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple. » Et il en est ainsi. L’ombre de la grande bataille de Gettysburg s’est dissipée, mais aujourd’hui, se pays est uni du nord au sud dans la défense de nos libertés communes. C’est un gouvernement du pu peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais un gouvernement discipliné, un gouvernement d’hommes décents d’une société organisée, fondée sur l’ordre et non le chaos et l’anarchie. Et je vous dis, messieurs du jury, que le sort de la démocratie, pour laquelle Washington, Jefferson, Madison, Jackson et Lincoln ont combattu et versé leur sang, que la grande démocratie, que le grand gouvernement républicain discipliné, ne doivent pas succomber et ne seront pas détruits par les attaques de gens comme ces deux accusés qui cherchent à abolir cette démocratie même pour la défense de laquelle nos pères fondateurs ont offert leur vie. C’est le fond de la question. Bien sûr, nous croyons en la démocratie; mais nous ne sommes pas prêts à voir cette glorieuse démocratie détruite par l’anarchie, le bain de sang et la violence.

Alors, messieurs du jury, il s’agit d’une affaire importante. C’est sans doute pourquoi je vous ai vu si attentifs. C’est une affaire importante du point de vu de la défense. Personne ne veut en sous-estimer l’importance. Mais, messieurs du jury, cette affaire est très importante pour les États-Unis d’Amérique. Comme je l’ai déjà dit, le gouvernement des États-Unis d’Amérique est l’instance à laquelle vous participez à travers vos représentants légalement élus. Et c’est affaire est de prime importance pour ce gouvernement. Direz-vous, par votre verdict, que des gens comme ceux-ci peuvent partir libres, défier nos lois, profaner le Stars and Stripes, ridiculiser l’hymne national et faire tout cela en toute impunité? Inciter délibérément les gens à se placer au dessus d’une loi particulière? Aider et soutenir des gens qui ne se feront pas recenser en vue de la conscription? Allez-vous, par votre verdict, leur dire cela?

Ou, au lieu de cela, messieurs du jury, allez-vous leur dire : Il a été démontré que vous vous êtes unis dans un projet illégal commun; que le but de votre plan était d’amener les jeunes gens en âge d’être appelés à refuser de se faire recenser comme la loi le prévoit, que vous les avez aidés et soutenus dans leurs agissements illégaux, et que, dans le cadre de ce complot, vous avez commis de nombreux actes manifestes visant à l’accomplissement de vos desseins malfaisants? N’allez-vous pas plutôt leur dire, à travers votre verdict, en ces temps où les hommes sont prêts à donner ce qui leur est le plus cher au nom de ces principes que nous défendons tous, prêts à donner leur vie au nom de la nation que nous aimons:

Frappe jusqu’à ce qu’expire le dernier ennemi!
Frappe pour tes autels et tes foyers!
Frappe pour les tombes vertes de tes pères!
Pour Dieu et ton pays natal! 1

NDT :

1. Vers de Fitz-Greene Halleck (1790–1867) extraits de Marco Bozzaris
Strike til the last armed foe expires!
Strike for your altars and your fires!
Strike for the green graves of your sires!
God and your native land!

Le verdict

Texte original : The Verdict
Le jury s’est retiré à 17H20 et à 18H a déclaré les accusés coupables.

Emma Goldman: Nous demandons à ce que le verdict soit suspendu, comme allant contre le poids de la preuve.

La cour : Le sténographe peut noter que la demande a été faite, avec toutes les formalités pour couvrir tous les motifs pour lesquels une demande de suspension d’un verdict peut-être faite.

Emma Goldman: Je souhaite demander que la sentence soit reportée de quelques jours et que la la liberté sous caution actuelle soit maintenue pendant ce temps, parce que nous voulons mettre de l’ordre dans nos affaires, ce dont nous n’avons pas eu le temps durant ce procès.

La cour: La demande de suspension du verdict est refusée.

MR. Content: Le gouvernement se prononce pour un verdict. Il pense que dans une affaire de cette importance comme celle-ci, le jugement et le mandat de la cour doivent être appliqués sans délai.

Le greffier: Alexandre Berkman à la barre! Y a t-il une raison pour laquelle le verdict du tribunal ne devrait-il pas être prononcé?

Alexandre Berkman: Et bien, je pense qu’il est simplement juste de suspendre le verdict pour nous donner la possibilité de mettre de l’ordre dans nos affaires. Et la raison fondamentale pour laquelle le verdict ne devrait pas être prononcé, est que nous sommes innocents des accusations portées contre nous et que nous sommes condamnés en temps qu’anarchistes, sur la base de préjugés et de rancœur. C’est tout.

Le greffier: Miss Goldman, avez-vous une raison à avancer pour que le verdict ne soit pas prononcé?

Emma Goldman: Je veux dire que le fait même que l’on nous refuse le report du verdict de quelques jours pour mettre de l’ordre dans nos affaires prouve que la cour est partiale parce que nous sommes anarchistes; parce que nous sommes sincères, que nous défendons nos opinions et que nous seront fidèles à nos idées.

La cour: Messieurs du jury, je souhaite que vous restiez , parce que je veux vous dire, avant de l’oublier, que je pense que la cour et la communauté doivent vous être reconnaissantes pour la manière rapide et courageuse avec laquelle vous vous être acquittés de votre devoir.

Cela a été sans doute une source de regret pour messieurs les jurés, comme cela l’a été pour la cour et peut-être pour ceux assis dans cette salle tous ces jours-ci, que le talent extraordinaire déployé par les accusés n’a pas été utilisé au service de la loi et de l’ordre. Le pouvoir magnétique de l’un ou de l’autre aurait pu être d’un grand service, sous des formes légales, pour l’amélioration de la marche du monde. Ce pouvoir aurait pu être d’une immense utilité et, plus particulièrement, parmi les millions de personnes les plus humbles qui viennent dans notre pays en aspirant à la liberté. J’ai compris, je pense, ce qui a été dit sur la psychologie des accusés et je suis tout à fait sûr qu’ils ont compris ce que nous pourrions appeler la psychologie de la cour. Nous représentons l’ordre actuel des choses, ce qui signifie que le progrès doit s’accomplir dans ce pays par des moyens légaux. Nous considérons comme ennemis du gouvernement, au sens le plus sérieux de ce terme, ceux qui en prônent l’abolition, ceux qui conseillent la désobéissance à nos lois et ceux qui incitent les esprits les plus faibles à le faire. Cela peut ressembler à des sentiment arriérés et très ennuyeux. Mais ce sont des sentiments qui, selon nous, sont devenus une partie de notre vie, défendus chèrement par les Pères Révolutionnaires, par les hommes qui ont combattu pendant la grande guerre civile et ceux qui sont prêts à défendre leur pays lorsque celui-ci a besoin d’eux.

Il n’y a pas de place dans ce pays pour ceux qui exprime l’opinion selon laquelle on doit désobéir aux lois, suivant ses opinions individuelles. Je n’exprime pas seulement mon opinion mais celle que nous, américains, considérons être la conception d’une vraie démocratie et d’une vraie république. Le gouvernement n’a adopté, jusqu’ici aucune loi spéciale pour faire face à ceux qui conseillent la désobéissance et l’ insurrection, qui cherchent à atteindre et convaincre les personnes les plus humbles, celles qui ne comprennent pas, par des méthodes telles que celles révélées dans cette affaire. Et je désire, pour ma part, que mes mots soient parfaitement compris, pas seulement par ceux qui sont ici, mais par quiconque se pense au-dessus des lois. Peu importe ce que devient un fonctionnaire de la justice particulier, qu’il soit policier, marshall, procureur ou juge. Ils viennent et s’en vont. Mais dans ce pays, la loi est une chose immuable qui vit éternellement. Et elle utilise seulement pendant un temps comme fonctionnaires des êtres humains qui pourront à tout moment laisser la place à d’autres. Et donc, lorsque je prononce cette sentence, je l’impose d’un côté en regrettant que ces talents ne soient pas mieux utilisés, et de l’autre côté, avec la conviction profonde que je parle au nom de la loi, du genre de liberté que nous connaissons et comprenons, nous qui avons le privilège de vivre dans ce pays qui croit en la vraie démocratie. La peine maximum prévue par la loi est de deux ans d’emprisonnement et 10,000$ d’amende. Je condamne l’accusé Alexandre Berkman à deux années de prison au Pénitencier fédéral de Atlanta et à une amende de 10 000$.
Je condamne l’accusée Emma Goldman à deux années de prison au Pénitencier d’état de Jefferson City, et à une amende de 10 000$.

sentenceNew York Tribune 10 juin 1917

Je charge, en outre, le procureur, au titre de la loi sur l’immigration, de faire suivre au ministère du travail le procès verbal de cette condamnation, afin de déterminer, en temps voulu, si l’un ou l’autre des accusés, ou les deux, entrent dans le champ des dispositions de cette loi prévoyant l’expulsion. C’est une question qui, en vertue de la loi, dépend du ministère du travail. Et le procureur est chargé de lui faire suivre le procès verbal de cette condamnation.

Le procès est maintenant suspendu sine die.

Emma Goldman : Juste un moment, s’il vous plaît. Nous souhaitons vous demander — puisque nous avons l’intention de faire appel — si nous pouvons disposer de temps pour consulter un avocat et préparer cet appel.

La Cour: Selon la loi, vous disposez de quatre-vingt dix jours pour faire appel. Et afin qu’il n’y ait pas d’erreur ou de confusion à ce sujet, le sténographe notera que les accusés disposent de quatre-vingt-dix jours pour faire appel.

Emma Goldman: Nous aimerions néanmoins particulièrement savoir si nous pouvons, une fois emmenés d’ici, consulter un avocat en ce qui concerne l’appel, ou si l’on va nous faire disparaître prestement. Nous voudrions savoir cela, pour être tout à fait au clair.

La Cour: Les accusés auront toute opportunité, durant ces quatre-vingt dix jours, pour consulter un avocat et préparer leur appel. Si, au cours de cette période, une telle opportunité n’est pas offerte, les accusés peuvent d’adresser à la cour et celle-ci veillera à ce qu’elle leur soit accordée. En tout état de cause, cela est votre droit à tout moment durant ces quatre-vingt dix jours.

Emma Goldman : Puis-je vous demander seulement le déroulement de la procédure, si nous pouvons maintenant — je veux dire dans une heure ou deux — consulter notre avocat au sujet de notre appel ? Nous avons besoin de le savoir.

La Cour: La détention des accusés est du ressort du marshall et il examinera avec vous cette question. La cour est maintenant ajournée.

Emma Goldman : Je souhaite remercier la cour pour ce merveilleux procès impartial auquel nous avons eu droit. L’histoire s’en souviendra, Votre Honneur, deux personnes ont demandé un ajournement, ou plutôt un report, de la sentence, pour mettre leurs affaires en ordre, mais la cour les considère si dangereux pour les États-Unis, qu’elle leur refuse ce qu’elle accorde au criminel le plus odieux. Merci beaucoup.

sentence2New York Times 10 juillet 1917

Emma Goldman et Alexandre Berkman furent emmenés de New York le soir même, par trains de nuit, vers les pénitenciers de Jefferson City et de Atlanta.


Plaidoirie de Alexandre Berkman

Texte original : Address by Alexander Berkman

Messieurs du Jury,

C’est la première fois que je me lève pour m’adresser à un jury. Cela a été une expérience nouvelle pour Miss Goldman et moi-même d’interroger les talesmen, ainsi que de passer en procès sans la présence d’un avocat. Il est plus que probable et tout à fait normal que nous n’ayons pas suivi la procédure habituelle. Il est également tout aussi probable que nous ayons négligé de nombreux points e faits qu’un avocat entraîné aurait utilisé au nom de la défense. Mais comme nous l’avons indiqué dans notre déclaration liminaire, c’est une question de principe de notre part de nous dispenser d’un avocat et de nous adresser directement au jury, et donc de lui donner la possibilité de juger par lui-même de la qualité, de la personnalité et des motivations des accusés. Il ne fait aucun doute que nous aurions pu nous attacher les services de brillants avocats, et je suis sûr que même les plus grands talents juridiques de ce pays auraient été à notre disposition. Nous pensons que le fait de nous avoir dispensé d’avocats est, dans une large mesure, à notre détriment. Mais, ne serait-ce que pour saisir l’occasion de parler avec vous, comme je l’ai indiqué, en tête à tête, nous assumons cet inconvénient, parce qu’après tout, rester fermes sur nos principes dans l’expression de nos idées est pour nous, plus important, plus vital, que la seule question de la liberté ou même de la vie.

Messieurs, si lors des questions aux talesmen nous avons peut-être posés des questions inappropriées, ou si dans le trouble d’une expérience inhabituelle nous avons été coupables d’impolitesses, nous voulons maintenant vous exprimer nos plus profonds regrets et excuses. Je suis certain que vous ne retiendrez pas notre inexpérience contre nous.

Et maintenant, venons-en aux faits. Les accusations contre nous, comme vous le savez d’après le réquisitoire, disent que nous avons comploté pour conseiller et inciter des hommes en âge d’être enrôlés à ne pas se faire recenser. Souvenez-vous, messieurs, que l’acte d’accusation concerne un complot pour inciter les gens à ne pas se faire recenser. Si vous l’examinez soigneusement, vous ne trouverez pas un seul mot concernant la conscription. Je veux, messieurs, que vous gardiez à l’esprit que l’acte d’accusation présente un complot et des actes manifestes supposés être en rapport les uns avec les autres, afin d’inciter les jeunes hommes à ne pas se faire recenser. La question maintenant est celle-ci : Est ce que l’accusation a prouvé que nous avions incité des gens à ne pas se faire recenser? A t-elle prouvé des actes manifestes en lien avec ce prétendu complot? A t-elle même essayé de prouver que nous étions coupables de ce que l’on nous accuse? Oh non. L’accusation pense que son dossier est si faible qu’elle doit aller piocher dans mille et une question qui n’ont rien à voir avec les présentes accusations. Elle a dû chercher dans les questions de l’anarchisme, de la violence, de l’École Moderne de Ferrer, des réunions publiques tenues il y a trois ans de cela dans des circonstances spéciales, de manifestations qui se sont déroulées dans cette ville il y a environ quatre ans en lien avec la grève des mineurs du Colorado, des manifestations en lien avec le traitement par Rockefeller des mineurs de Ludlow. Elle a dû piocher dans mille et une questions qui ont autant de ressemblance avec l’affaire présente qu’un lion avec un âne.

Pourquoi ces questions hors sujet pêchées un peu partout de la part de l’accusation? N’est-ce pas parce qu’elle cherche à brouiller le sujet de ce procès? N’est-ce pas parce qu’elle espère vous influencer, vous les jurés, vous effrayer, si cela était possible, afin de vous monter contre les accusés, parce qu’il n’y aucune de preuve qui appuie les accusations? L’accusation, en ce qui concerne les accusés,est parfaitement libre d’avoir recours à des subterfuges de procédure pour brouiller les faits. Nous n’escamotons aucune question. Mais le fait même qu’elle soit obligée à recourir à de telles tactiques douteuses devrait suffit à tout homme intelligent pour réaliser que cette acte d’accusation n’a aucun fondement, et que nous comparaissons ici pour une accusation qui n’a jamais été formulée dans l’acte lui même. Nous comparaissons ici accusés d’être anarchistes. Une accusation vaine! Nous sommes anarchistes, et, pour ma part, fier de l’être, et je suis sûr que je pourrais dire la même chose pour ma co-accusée, Emma Goldman.

Vous avez beaucoup entendu parler ici d’anarchisme, de violence et de sujets similaires sans relation avec cette affaire. Maintenant, une fois pour toute, que vient faire tout ce discours sur la violence en lien avec l’anarchisme? Je pense qu’il est temps d’expliquer et de tirer au clair cette question. Je suis fatigué d’entendre l’anarchisme confondu avec la violence, l’explication d’un concept confondu avec sa cause. Je suis fatigué de tout cela et je suis heureux de saisir l’occasion qui m’est donnée – quel qu’en soit le prix – de parler avec vous, messieurs, et de vous dire simplement ce qu’est l’anarchisme pour les anarchistes — pas pour les ennemis de l’anarchisme, mais pour nous et ce qu’est notre position sur la violence. Nous ne nous déroberons pas. Messieurs,il y a trop de charlatanisme dans l’attitude supposée de l’homme moyen envers la violence.Si vous parlez à l’homme moyen, irréfléchi, et lui demandez si il croit en la violence, il lèvera les bras, horrifié. « Non! » criera-t’il. Et pourtant vous savez qu’il s’agit de l’affirmation la plus irréfléchie que pourrait faire un homme intelligent. Je suis sûr que chacun d’entre vous, messieurs, est un citoyen pacifique, respectueux de la loi. Vous croyez plus en la paix qu’en la violence. Et néanmoins, vous êtes tous concernés et impliqués dans la guerre actuelle. Vous soutenez tous la guerre, qui n’est rien d’autre que la violence à l’état pur. Votre bons sens doit, par conséquent, vous faire penser que une théorie générale sur la violence – croyance ou non dans celle-ci – relève de l’affirmation d’une personne irréfléchie. nous croyons tous en la violence et tous, nous n’y croyons pas; cela dépend des circonstances. Dans des circonstances ordinaires, personne ne veut la violence, personne ne veut de bain de sang ; mais certaines circonstances se présentent où la violence semble nécessaire afin , peut-être, d’empêcher une plus grande violence, d’éviter un mal plus grand qui menacerait l’humanité. Donc, vous tous, et chacun d’entre vous, ne croyez pas en la violence et, cependant, vous soutenez le gouvernement des États-Unis aujourd’hui, vous le soutenez dans la guerre, un guerre qui entraîne la plus grande violence possible.Mais vous avez vos propres bonnes raisons pour soutenir cette guerre. Personnellement, je ne crois pas en elle. Je ne crois en aucune guerre de cette nature. Je crois que la guerre a pour seul but de favoriser les intérêts capitalistes. Je crois que les gens n’ont rien à y gagner, que ce soit les peuples européens ou le peuple américain. Je crois en la paix universelle. Mais je ne suis pas un pacifiste. Je veux insister là-dessus. Je crois en la guerre dans certaines circonstances. Je crois dans le combat. Mais il est malhonnête de relever çà et là quelques remarques sur la violence, peut-être tirée d’un article sur une réunion publique qui s’est tenue il y a trois ans de cela, d’une expression utilisée par quelqu’un qui est peut-être mort aujourd’hui, que sais-je encore– néanmoins, je suis prêt à assumer mes responsabilités, comme l’éditeur d’alors de MOTHER EARTH, pour tout ce qui y a été écrit Tout ce que je veux, c’est expliquer, expliquer le sens de telles références.

vengeanceThe San Fransisco Call 11 septembre 1901

Maintenant, en ce qui concerne la question de la violence, messieurs, si vous connaissez quelque chose au sujet de la vie, si vous réfléchissez au progrès de la civilisation, vous réaliserez qu’il existe deux tendances chez l’être humain. des tendances qui ont toujours été la fondation et le levier de tout progrès. L’une de ces deux tendances est constructive et l’autre destructive. Plus l’intelligence est développée, plus le degré de développement est élevé, moins se fait ressentir la nécessité ou le besoin de la tendance destructive de la force et de la violence, et plus grand est le besoin et la demande, des efforts constructifs. Prenons l’homme primitif, par exemple, l’homme des cavernes. Il se rue hors de la caverne et agrippe la femme. Il la frappe avec un gourdin et la traîne dans la caverne. Il utilise – qu’il le sache ou non –la tendance destructive de l’homme, l’esprit de violence, de force, de supériorité, d’autorité. Mais tôt ou tard, et, en réalité, très tôt, il réalise que la femme et lui ont des intérêts communs: ce qui est bon pour l’un l’est également pour l’autre. Il cesse d’utiliser la tendance destructive vis à vis de la femme — il devient constructif. Ils organisent la famille. Et une famille combat une autre famille. Une famille utilise les tendances destructives contre l’autre, essaie de l’annihiler, de la détruire par l’usage d’une violence et d’une force supérieures, jusqu’à ce que les deux familles atteignent un degré un peu plus élevé sur l’échelle de l’intelligence et réalisent qu’elles ont des intérêts communs qui peuvent être mieux satisfaits à travers la coopération que le conflit. Alors les deux familles s’associent et vous obtenez le clan. Et le clan combat l’autre clan à des fins de subsistance ou de domination, jusqu’à ce qu’ils réalisent leurs besoins constructifs et leurs possibilités, alors ils s’associent et deviennent une tribu. Et la tribu combat la tribu, jusqu’à ce que les tribus ne deviennent constructives au lieu de destructives, ne deviennent civilisées et alors nous obtenons la nation. Aujourd’hui, messieurs, les nations n’ont pas encore atteints le niveau constructif. Elle sont encore destructives. De la même manière que l’homme des cavernes se battait contre la femme, que une famille se battait contre l’autre, qu’un clan combattait le clan, ce barbarisme persiste encore aujourd’hui et une nation combat une autre nation en faisant usage de la force et de la violence, avec de la dynamite, des avions et les inventions les plus ingénieuses du cerveau humain qui pourraient être mises au service de l’humanité plutôt qu’à sa destruction. Mais le temps viendra où les nations, comme les clans et les tribus du passé, développeront leurs tendances constructives, réaliseront que toute l’humanité est une famille, et que les peuples de Russie, d’Allemagne, de France ou d’Amérique ont le même but : vivre, profiter de la vie, de la liberté et du soleil. Elles apprendront qu’il vaut mieux coopérer, travailler ensemble, utiliser l’effort commun pour le bien commun plutôt que de se tuer et se massacrer mutuellement. Les nations qui combattent aujourd’hui son encore dans l’étape destructive de leur développement. Mais, nous, anarchistes, avons atteint le stade constructif, et nous disons aux nations, comme nous l’aurions dit aux hommes primitifs: associez-vous, travaillez ensemble, aidez-vous les uns les autres, l’aide mutuelle sera la condition garantissant la vie. Nous sommes les internationalistes et je suis sûr qu’un jour, les nations deviendront internationales, dans le sens où elles rejetteront toutes ces luttes fratricides, ces meurtres, ces massacres et cette violence. Et malgré tout, vous nous accusez de violence — nous qui prônons le principe de la paix universel? Grotesque!

Maintenant quel est le lien de ce point précis avec l’anarchisme? Bien sûr, messieurs du jury, vous savez que l’anarchisme est une idée relativement nouvelle. Cela prend souvent des centaines d’années pour éclaircir, expliquer et populariser une idée nouvelle, tout particulièrement une idée qui va à contre courant des notions admises, des vieux préjugés et de toutes nos vieilles superstitions. L’anarchisme veut changer les fausses valeurs de la haine, de la guerre, du frère assassinant le frère, les fausses valeurs de l’exploitation et du vol, de la tyrannie et de l’oppression. Nous voulons les changer et en offrir de nouvelles à l’humanité. Dans les termes du grand philosophe, peut-être le plus grand de tous les temps, nous voulons trans-valoriser toutes les valeurs humaines, leur donner un sens nouveau, une nouvelle fondation, dans l’espoir, et avec la nécessité, d’une société différente et meilleure. L’anarchisme a été présenté sous un faux jour. Tout naturellement. Tout comme de nombreux philosophes, qui sont aujourd’hui acceptés, l’ont été par le passé. Cela n’a t-il pas été le cas avec le christianisme lui-même? Vous vous souvenez des premiers chrétiens au temps des césars romains, les chrétiens qui prônaient un idéel alors comme nous prônons un idéal de fraternité aujourd’hui. Qu’ont-ils fait avec ces chrétiens, Mr. le District Attorney? Ils les ont jeté dans les arènes avec des bêtes sauvages. Ils les ont crucifiés dans les rues de Rome, parce que la crucifixion était alors la méthode habituelle pour la peine capitale. Et si la crucifixion existait aujourd’hui, je suis sûr que les accusés seraient aussi crucifiés. Qu’ont-ils fait avec les Huguenots, les objecteurs de conscience de l’époque? Vous le savez. Ils les ont massacré par centaines de milliers dans toute la France. Et qu’ont-ils fait avec Garibaldi que la ville de New York a célébré il y a seulement quelques jours? Il y a sa statue. Qu’ont-ils fait avec Garibaldi, le libérateur de l’Italie du joug de l’oppresseur étranger? Ils l’ont mis en prison. Qu’ont -ils fait de Mazzini et des autres grands libérateurs de l’Italie? Ils les ont mis en prison. Qu’ont-ils fait avec Bruno qui a propagé une nouvelle et étrange théorie impopulaire? Ils l’ont brûlé sur le bûcher. Et je suis sûr qu’il existe des hommes aujourd’hui qui brûleraient les Bruno moderne sur le bûcher. Et des centaines d’années plus tard, leurs descendants leur construiraient des monuments come vous avez construit un monument ici à la mémoire de Garibaldi.

Nous n’avons pas besoin de retourner si loin dans l’histoire. Qu’en est-il des révolutionnaires russes? Leur délégation est honorée par votre ville en ce moment-même. Je dis que leur délégation honore votre ville. Les représentants de la révolution russe, la révolution qui a combattu la tyrannie du tsar, dont l’évangile est la liberté pour tous, le bien-être de tous, le bonheur pour l’humanité, cette révolution a aujourd’hui ses représentants parmi vous et vous leur rendez hommage. Et qui sont ces représentants? Ils reviennent de Sibérie, des cachots de la forteresse Pierre et Paul, de Schlüsselburg, des mines de Kara, de Sakhaline, de tous les endroits où les révolutionnaires étaient envoyés par le tsar et les gouverneurs de Russie depuis des centaines d’années. Ces rebelles contre la tyrannie, ces amoureux de la liberté, sont revenus de Sibérie et, aujourd’hui, ils sont aux commandes des destinées de la Russie. Vous les célébrez aujourd’hui en la personne de leurs représentants et nous, nous sommes dans ce tribunal en procès — pour quelle raison? Pour aimer l’humanité.

J’ai dit qu’il serait intéressant de connaître à cette occasion, particulièrement parce qu’elle est mentionnée comme preuve, la relation entre violence et anarchisme. Vous avez entendu mentionner le mot d’anarchisme à de nombreuses reprises, mais peut-être n’avez-vous pas entendu ce qu’il signifie. Il vient de deux mots grecs et ils sont très simples. « Arche » signifie pouvoir ou violence. Et « an, » est un préfixe qui signifie sans. « Anarche » en grec, anarchy en anglais, ce qui signifie sans violence. La philosophie de l’anarchisme, c’est la négation de la violence, l’opposition à la violence. La traduction même du mot signifie l’absence de violence et de gouvernement, comme représentant les formes organisées de violence. Et pourtant cet homme stupide, cet homme ignorant en face de moi, ose dire que l’anarchisme signifie la violence, alors que le sens même du mot anarchisme représente la négation de toutes les formes de violence et de force. J’ai essayé d’attirer votre attention, messieurs, sur le fait que l’anarchisme, qui défend la fraternité humaine, les tendances constructives de l’homme, cherche seulement l’occasion, l’occasion de développer ces tendances de l’homme, ces tendances constructives contre les tendances destructives; une occasion de les développer d’abord, bien sûr, en éclairant les gens, en leur disant ce que l’anarchisme représente réellement, en les débarrassant de toutes ces présentations tendancieuses de l’anarchisme, que nos ennemis leur ont inculqués. Présentations tendancieuses – et à quelle moment une idée nouvelle n’en a t-elle pas été l’objet? Pourquoi – certains d’entre vous se souviennent peut-être de la période abolitionniste dans ce pays – le citoyen ordinaire stupide considérait-il l’abolitionniste comme un meurtrier? Pourquoi? Parce que leurs ennemis, ceux qui étaient opposés à leurs idées, en déformaient la philosophie et calomniaient ses défenseur. Que voulaient les abolitionnistes? Ils voulaient l’émancipation de l’homme noir. Aujourd’hui, elle est réalité. Ils ont réussi en fin de compte. Nous, nous n’avons pas encore réussi. Mais avant de réussir, qu’est-il arrivé aux plus grands, aux plus nobles représentants de l’abolitionnisme? Qu’est-il arrivé à Garrison, William Lloyd Garrison qui fut traîné dans les rues de Boston par la foule et presque lynché parce qu’il défendait une conception plus large de l’amour de l’humanité, parce qu’il disait « Aucun pays ne peut être libre quand une moitié est libre et l’autre esclave ». Et nous, messieurs du jury, nous disons la même chose aujourd’hui, aucun pays ne peut être libre quand une moitié est libre et l’autre esclave. Nous sommes dans la même position que Garrison, Wendell Phillips et John Brown. Mais nous disons que doivent être émancipés, non seulement les esclaves noirs, mais également les esclaves salariés blancs dans les usines. Nous sommes des abolitionnistes modernes.

Mais pourquoi quelques personnes prétendent-elles que nous ne représentons que la violence? Lorsque nous expliquons ce qu’est la violence, d’où elle vient et pourquoi il est inévitable que lorsqu’elle se manifeste d’en haut, il y aura une réaction, une violence d’en bas — lorsque nous expliquons cela, arrive le procureur de la république qui dit « Ils préconisent la violence. Si je vous dit « Le temps se couvre, il va y avoir un orage », direz-vous que je suis la cause ou que je suis responsable de l’orage? C’est la logique du procureur.

Messieurs du jury, en examinant les témoignages de l’accusation dans cette affaire, je suis frappé, et je suis sûr que cela convaincra tout homme intelligent, par le fait que le procureur n’a prouvé qu’une seule chose, et c’est que nous somme anarchistes. C’était inutile, Mr. le Procureur. Nous admettons de bon cœur, fièrement, que nous sommes anarchistes, que nous nous opposons à toutes les guerres capitalistes, que nous croyons en la paix universelle, en la coopération fraternelle, dans l’aide mutuelle, pas seulement au sein de la famille, de la tribu, du clan et de la nation, mais entre toutes les nations, entre tous les humains. Nous sommes ici en tant que anarchistes et je suis fier de m’y trouver en tant que défenseur de l’idéal le plus élevé jamais conçu par l’esprit humain, l’idéal de la liberté et du soleil pour tous: l’idéal du droit des enfants, ceux qui travaillent aujourd’hui dans les usines et les ateliers et qui sont exploités jour après jour; les droits des femmes, les droits égaux des femmes dans tous les domaines; le droit pour l’homme, pas seulement à une liberté politique vide, mais le droit pour chaque homme d’accéder aux ressources vitales, le droit pour la classe ouvrière de produire pour le bénéfice de tous, et non pour le profit de tel ou tel monopole; le droit de l’humanité à jouir de la richesse du monde. A quoi sert la richesse? Pourquoi est-elle produite? Elle est produite pour en profiter, pas pour spéculer, pas pour monopoliser. En d’autres termes, nous demandons l’émancipation des esclaves salariés, blancs ou noirs, les esclaves de l’usine, la classe ouvrière, le prolétariat – comme nous les appelons — le prolétariat de tous les pays. Je n’ai pas plus besoin des exploiteurs et des monopolistes d’Amérique que de ceux d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, d’Amérique du Sud ou de Chine. Les exploiteurs de l’humanité n’appartiennent à aucun pays en particulier. Ils forment une classe internationale. Le vrais bienfaiteurs de l’humanité aussi. Ce sont les hommes et les femmes qui travaillent pour une plus grande liberté et bien être, les gens qui prônent la paix et la fraternité au sein de l’humanité. Nous, les anarchistes, défendons l’émancipation des esclaves du salariat vis à vis de l’esclavage, la libération des femmes et des enfants de l’exploitation, Nous demandons le droit à la vie pour chaque homme, femme et enfant, la possibilité de travailler et de produire et de pouvoir jouir du bonheur et du soleil. Voilà ce que signifie l’anarchisme.

egmenaceSan Diego Union 18 mai 1912
« J’ai été un peu trop accommodant avec ce gars-là »

Le procureur a prouvé que nous étions anarchistes, et je veux que vous sachiez ce que les anarchistes défendent. Qu’est-ce que devait prouver d’autre le procureur? Deux choses, messieurs. Il devait prouver qu’il y avait un complot entre les deux accusés, un complot visant à conseiller et inciter les hommes en âge d’être appelés à ne pas se faire recenser; et il devait prouver que nous avions commis des actes manifestes dans le cadre de ce complot. A – t’ il prouvé l’un ou l’autre de ces faits supposés? Il n’a rien prouvé, ni le complot, ni les actes manifestes. Et lorsque j’analyse sa déposition et la nôtre, je pense que je peux vous convaincre, messieurs, au-delà de tout doute raisonnable, que nous avons prouvé notre cas, mieux que le procureur ne l’a fait avec le sien. Vous avez entendu ici, messieurs, que d’après votre serment, vous ne pouvez pas nous déclarer coupables à moins d’être absolument certains en votre âme et conscience que le procureur a prouvé l’acte d’accusation au-delà de tout doute raisonnable. Mais je dis que la défense a prouvé son cas au-delà de tout doute raisonnable et que le procureur n’a rien sur lequel faire reposer son accusation. Maintenant, je vais examiner les preuves soumises par le procureur et vous montrer ce qu’il a prouvé et comment il l’a prouvé.

Ses arguments étaient si « forts » qu’il vous a immédiatement présenté sa plus grande preuve en produisant ici un imprimeur, un relieur, un livreur et un standardiste. Et il a prouvé, en réalité, messieurs du jury, que MOTHER EARTH a été imprimé par un imprimeur. Il a en fait prouvé que THE BLAST a été relié par un relieur. Il a prouvé qu’un livreur avait distribué des paquets d’exemplaires de MOTHER EARTH dans les locaux de MOTHER EARTH. Il a prouvé que des paquets de THE BLAST ont été livrés dans les locaux de THE BLAST. Croyez-vous qu’un journal est imprimé sans imprimeur, sans un galvanotype pour reproduire les images et illustrations? Croyez-vous que nous pouvons nous passer d’un livreur pour livrer les colis ? Pourquoi le procureur vous fait-il perdre votre temps et votre patience à prouver ces évidences? Parce qu’il ne peut rien prouver d’autre. Tout cela a été admis par la défense. Ridicule même de présenter cela comme des preuves! Et voilà, nous avons un nouveau Sherlock Holmes sur scène, Harold A. Content! Il découvre un fabuleux secret et et vous le dévoile comme principale preuve. Quelle est cette importante découverte de notre grand détective? Le Manifeste Pas de Conscription, qui a été envoyé à 50 000 exemplaires à travers tout le pays. Le Manifeste Pas de Conscription qui a été lu par des millions de gens dans ce pays. Quel secret! Par des millions de gens, parce que pratiquement tous les grands journaux de New York, de Chicago et de toutes les autres villes, ont reproduit le manifeste, certain en entier, d’autres sous forme d’extraits. Des millions de gens l’ont lu. Cinquante mille exemplaires ont été envoyés via les services postaux du gouvernement fédéral. Il a fallu ce grand Sherlock Holmes pour vous dévoiler ce secret, l’existence d’un Manifeste Pas de Conscription. Je pense, messieurs du jury, que le fait même que le procureur se sente obligé de vous soumettre de tels faits inappropriés, hors sujet et totalement inutiles comme preuves, est une insulte à votre intelligence de jurés. Et lorsque nous examinons le Manifeste Pas de Conscription, qu’y trouvons-nous? Le mot recensement n’y est même pas mentionné. Et il s’agit de sa propre accusation concernant le recensement. Toute l’accusation, celle du complot pour inciter les gens à ne pas se faire recenser repose pratiquement sur ce manifeste; et ce manifeste ne mentionne jamais le mot recensement. Quel détective, quelle preuve, quel fondement à cette accusation ridicule! Maintenant, laissez-moi vous lire un extrait de plus pour vous montrer la réelle signification de ce manifeste. Le Manifeste Pas de Conscription, son titre même, Pas de Conscription et non « Pas de Recensement. » Pensez-vous que si je voulais écrire un pamphlet « Pas de Recensement », j’en publierais un intitulé Pas de Conscription ? Ai-je jamais caché mes opinions ? N’ai-je pas toujours été franc et assez indépendant pour les exprimer ? Parce que la finalité même de mon travail consiste à exprimer ces opinons. Il disent que nous avons publié un Manifeste Pas de Conscription en pensant Pas de Recensement — nous avons été tout ce qu’il y a de plus franc durant tout ce procès; nous avons l’intention de l’être pour le restant de notre vie; nous qui avons été francs tout au long de notre vie, dès la Russie, et qui en avons souffert. Nous aurions dit Pas de Conscription alors que nous pension Pas de Recensement! Et que dit ce Manifeste Pas de Conscription, en substance? « La liberté de conscience est un des droits les plus fondamentaux de tous les droits humains, le pivot de tout progrès. Aucun être humain ne peut en être privé sans perdre chaque vestige de liberté de pensée et d’action. En ces jours où tous les principes et conceptions de la démocratie et des droits individuels sont jetés par-dessus bord sous le prétexte de démocratiser l’Allemagne, il incombe à chaque homme et femme amoureux de la liberté d’insister sur son droit au choix individuel quant à la conduite de sa vie et de ses actions ». Et en voici un autre passage qui donne la quintessence même du sujet en une phrase : « La No Conscription League doit être la voix de l’opposition à la guerre et contre l’obligation faite aux objecteurs de conscience d’y participer ». L’essence du mouvement Pas de Conscription en un paragraphe. Il a pour but d’être la voix de l’opposition à la guerre et d’exprimer les opinions des objecteurs de conscience qui ne veulent pas y participer. C’était le but du mouvement Pas de Conscription. C’était le but du Manifeste Pas de Conscription. Il est exprimé dans le langage le plus clair et simple. Et seul le procureur pouvait mal l’interpréter ou essayer de vous induire en erreur en prétendant qu’il faisait allusion au recensement et non, comme cela est le cas, exclusivement à la conscription. Il était indispensable pour le procureur d’avoir recours à un tel pauvre subterfuge pour soutenir la position du gouvernement concernant les accusations portées contre nous.

Il y a eu quatre réunions publiques concernant la conscription dans lesquelles Miss Goldman a pris la parole. Vous vous souviendrez que la première a eu lieu le 18 mai au Harlem River Casino. Le suivant s’est déroulée le 4 juin au Hunts’ Point Palace. Une autre s’est tenue au Forward Hall, le 14 juin. Ce qui fait trois réunions publiques. Miss Goldman a aussi parlé, sur invitation d’une autre organisation, au Royal Lyceum, le 11 juin. Cela est aussi contenu dans les preuves retenues contre nous. Quatre réunions publiques en tout. J’ai aussi pris la parole lors de trois d’entre elles. Qu’est-ce qu’a produit le procureur concernant ces réunions? Il a concentré toutes ses preuves sur celle du 18 mai. Or, messieurs du jury, la raison de ceci pourrait ne pas vous apparaître clairement. Mais il avait une bonne raison, que personne ne connaît mieux que les accusés et que le procureur. Il y a une solide raison pour focaliser l’attention du jury sur la réunion publique du 18 mai et presque ignorer les discours des autres manifestations. Je vais vous révéler un secret et je veux que vous écoutiez attentivement. Le procureur savait, et nous pouvons le prouver, que nous avons en notre possession les notes sténographiées des réunions des 4 et 14 juin. La seule réunion publique pour laquelle nous n’en disposons pas est celle du 18 mai. Le procureur a retenu celle-ci. Il savait qu’un journaliste expert en sténo avait été engagé par la S. S. Corporation, pour prendre des notes des discours lors des réunions publiques des 4 et 14 juin. La seule réunion pour laquelle nous ne disposons pas de notes est celle du 18 mai. Le procureur a utilisé celle-ci comme preuve principale. Je vous démontrerai dans un instant comment il a utilisé ces notes . Mais gardez à l’esprit, en ce moment, qu’il s’agit de la seule réunion publique pour laquelle nous ne disposons pas de notes sténographiées et que l’accusation le savait.

Tout d’abord, j’estime que la réunion publique du 18 mai n’a rien à voir du tout avec une quelconque preuve. Non pas que nous ne voulons pas assumer tout ce que nous avons dit. Nous avons fait un principe d’accepter la responsabilité des articles parus dans nos revues, même lorsque nous ne les approuvons pas. Nous l’avons déjà dit et le veux le répéter maintenant, nous sommes prêts à répondre de tout article paru dans MOTHER EARTH ou THE BLAST — peu importe qui l’a écrit, que l’auteur soit vivant ou mort, peu importe ce qu’il a écrit, peu importe même que je sois complètement en désaccord avec ce qu’il a dit. Pourquoi? Parce que nous croyons en la liberté d’expression et MOTHER EARTH a été créée uniquement dans ce but. THE BLAST a été fondé pour donner l’occasion aux ouvriers de dire ce qu’ils pensent. Nous croyons en la liberté d’expression et c’est pourquoi vous trouverez des opinions différentes, parfois contradictoires, exprimées dans MOTHER EARTH et THE BLAST.

Ce que je veux vous faire remarquer, messieurs, c’est que la réunion publique du 18 mai n’a rien à voir avec cet acte d’accusation. Le procureur est un juriste, un juriste expérimenté et il le sait. Et pourquoi cela n’ a-t’il rien à voir? Parce que la réunion publique du 18 mai, selon la propre déposition de l’accusation, a eu lieu avant qu’une loi sur la conscription ne soit appliquée dans ce pays. Nous sommes accusés de…

La Cour: Mr. Berkman, Je ne veux pas que vous perdiez inutilement votre temps sur ce sujet. La cour informe le jury que la Loi sur le Service Militaire Sélectif est entrée en application le 18 mai.

Alexandre Berkman: Très bien.

La Cour: Et au moment où s’est tenue la réunion publique, il était du devoir de tous de ne pas violer la loi. La cour informe qu’il s’agit d’une question de loi.

Alexandre Berkman: Je suis heureux que la cour confirme mon affirmation que la Loi sur la Conscription n’a pas été signée avant le 18 mai. Et je veux vous faire remarquer qu’elle l’a été par le président des États-Unis à 22H, le 18 mai. Le témoin du procureur a déclaré ici que Miss Goldman a parlé le 18 mai à 21H15, et qu’elle a terminé à 21H45. Ceci dit, messieurs les jurés, vous savez ce que sont des réunions publiques. Miss Goldman et moi-même participant à une telle réunion, comment aurions nous pu savoir si le président avait signé ou non la loi? Je ne veux pas argumenter sur ce point, je veux seulement vous faire remarquer la nature de cette déposition, l’esprit de persécution – et non d’accusation — et le motif qui l’anime sur lequel je reviendrai plus tard.

Donc, la réunion publique du 18 mai, et le discours incriminé en particulier, ont eu lieu avant que la Loi sur la Conscription ne devient une loi ou ne reçoive la signature du président. Il y a, messieurs, un autre point important concernant la réunion publique du 18 mai. Le procureur se trouve devant un dilemme. Il lui a été difficile de décider quoi faire au sujets de ces réunions, et particulièrement avec celle du 18 mai. Vous verrez dans un instant comment il a résolu ce dilemme. La réunion publique du 18 mai a été la conséquence d’une vaste agitation qui a parcouru le pays alors que le Congrès débattait alors de la conscription. Cette question agitait tout le pays. De nombreux députés exprimaient leurs raisons et objections d’ordre constitutionnel. Beaucoup,d’entre eux soulignaient que le projet de loi était contraire aux intérêts les plus élevés du pays, contraire aux traditions américaines, contraire à l’esprit même de liberté sur lequel cette républiques est supposée avoir été fondée. Il y avait une grande agitation dans le pays. Tout le monde à le droit à la discussion. Et, naturellement, tout le monde était très intéressé. Des réunions publiques contre la conscription ont eu lieu partout à travers le pays. L’une d’entre elles a été celle du 18 mai, au cours de laquelle Miss Goldman et moi-même avons pris la parole. Cela ne fait-il pas appel à votre bon sens que le principal sujet de discussion lors de cette réunion ait été la conscription? Le recensement était alors pratiquement inconnu. Le pays savait à peine ce qu’était le recensement à ce moment-là. La loi n’avait pas encore été signée, comme je vous l’ai fait remarquer auparavant. La conscription escamotait tous les autres sujets ce jour-là. Le recensement n’était pas à l’ordre du jour. Tous les discours, lors de la réunion publique du 18 mai, ont été consacrés, presque exclusivement, à la question de la conscription. Le procureur le sait. Et c’est là son dilemme. Que faire pour présenter le discours de Miss Goldman, lors de cette réunion précise, comme pièce la plus importante de son accusation? Son discours n’avait que très peu, peut-être rien, à voir avec le recensement. Mais il devait en faire quelque chose. Je vais vous dire ce qu’il a fait: il a trafiqué le document.

draft arrest

J’accuse, ici et maintenant, et je suis prêt à en assumer les conséquences, qu’il a falsifié les notes sténographiées du policier concernant la réunion publique du 18 mai. Et je vais le prouver immédiatement. Comment les a-t’il falsifiés? D’abord, penchons-nous sur ce sténographe exceptionnel qui est en fait un policier, avec très peu d’expérience en sténo, comme cela vous a été démontré, et qui n’est qu’un sténo de troisième zone et non un journaliste expert. Il n’a pas pu vous dire quand il avait pris des notes en sténo avant la réunion du 18 mai. Il se tenait là, confus, et lorsque je lui ai demandé « Dites-nous quand avez vous pris des notes en sténo auparavant, » il n’a pas été capable de mentionner une occasion autre que celle du 18 mai, celle du discours de Miss Goldman. Et puis, messieurs, lorsque nous avons fait un essai ici, lorsque Miss Goldman lui a dicté un texte en votre présence, il a baissé les bras à la deuxième phrase: il ne pouvait rien noter parce qu’il manquait d’expérience. Et donc cet homme, un policier, pas un vrai sténographe, ni un journaliste juridique,, incompétent selon ses propres dires, qui, avec 120 ou 125 mots, a obtenu son diplôme élémentaire de sténographe, affirme qu’il a retranscris la totalité du discours de Miss Goldman le 18 mai! Et comment s’y est-il pris? Je vais reprendre son propre témoignage. Il était debout sur une table à bière, ronde, avec un seul pied; il se tenait au centre, les gens allaient et venaient en le bousculant, il s’appuyait au mur d’une main dans une position précaire, et donc, il prenait notes du discours d’une des oratrices les plus rapides de ce pays. Miss Goldman est considérée comme la troisième oratrice la plus rapide d’Amérique et seuls des experts peuvent prendre en notes ses discours. Allez-vous croire le témoignage de ce sténographe acrobate? Mais Mr. Randolph, ce policier, agissant comme sténographe pour cette occasion particulière dans sa carrière, ce Mr. Randolph avait un système très simple. Il laissait de côté les mots qu’il ne pouvait pas noter. Il omettait les phrases qu’il ne pouvait pas retranscrire, et il notait ce qui devait figurer là selon lui. Voilà son système, selon son propre témoignage, messieurs. Je ne veux rien dire contre Mr. Randolph personnellement. Je suis désolé pour Randolph. Ce n’est pas un mauvais homme. Il est seulement faible, et il est policier. Il doit avoir une femme et une famille. Il veut garder son travail. C’est une tragédie, messieurs, que pour garder son travail, un homme doit utiliser de telles méthodes. Mais ce n’est pas la faute de Mr. Randolph. Il a indiqué dans ses notes sténographiées que Miss Goldman avait dit, « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons. » C’est la phrase qu’il a noté et il confirme avoir entendu cette phrase.Bien sûr, c’est l’idée que se fait Mr. Randolph d’un discours anarchiste. La phrase devait y être. Il a été envoyé pour qu’elle y soit. Mais peut-être que vous, messieurs, aurez une autre conception des discours anarchistes avant que n’en n’en ayons terminé. Vous en avez entendu quelques-uns ici, puisque vous nous avez écouté si patiemment dans ce tribunal depuis quelques jours. Vous avez entendu lire des articles anarchistes. Je veux que vous compariez l’esprit et la manière des discours et des articles entendus et lus ici par les accusés et l’esprit et la nature de cette prétendue de cette prétendue formulation anarchiste « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons. »

Messieurs, je ne pense pas devoir prendre beaucoup de temps à vous prouver qu’il était impossible pour Miss Goldman d’utiliser un tel langage. Je met au défi quiconque, sans la moindre crainte d’être contredit, de me prouver que, durant ses vingt sept ans d’expériences des estrades publiques, a jamais utilisé une telle phrase, ou quelque chose de similaire à une telle phrase. Elle parle environ 250 fois par an; elle a fait des conférences dans pratiquement chaque ville; elle a parlé à des centaines de milliers de personnes; elle a toujours été accueillie chaleureusement dans toutes les villes par les meilleurs avis. Pensez-vous que cette chose incohérente qui a été lue à la barre par le policier pourrait être créditée à une femme intelligente? Cette déclaration incohérente, stupide, ce faux – un pauvre faux idiot qui plus est. Pensez-vous que ce truc est le discours d’une oratrice entraînée expérimenté comme Miss Goldman? Je laisse cela à l’appréciation de votre intelligence, messieurs du jury.

Il n’est pas non plus nécessaire de consacrer beaucoup de temps aux différents pamphlets, tracts et livres écrits par Miss Goldman. La plupart d’entre eux sont présentés comme preuves ici. Je n’ai pas le temps de vous les lire, ni de tester votre patience. Mais je met au défi quiconque, et le procureur en particulier, de citer une seule phrase dans un des ses livres, de ses pamphlets, qui puissent même être interprétée dans le sens que ce policier sténographe nous a dit, « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons ». Je vous ai parlé, auparavant, de la vraie signification de l’anarchisme, et je ne pense pas qu’il soit nécessaire de redire que son esprit et sa philosophie réels, dont nous nous réclamons, prouve que ce document, ce rapport de police sténographié, est faux, par nature. Il contient en lui-même la preuve que la formule prêtée à Miss Goldman n’est pas en accord avec ses idées et est, en réalité, contraire à tout ce qu’elle a prôné depuis de nombreuses années.

Je ne pense pas vous ennuyer beaucoup plus avec le témoignage de Mr. Randolph. J’ai dit que j’étais désolé pour lui et j’ai démonté sa preuve. Mais cela a été corroboré par un autre homme, Edward Cadell, policier en service. Qu’a dit Cadell? Il jure qu’il a noté chaque mot, et il dit, citant soi-disant les paroles de Miss Goldman : « Lorsqu’ils seront appelés, ils ne se feront pas recenser ». Quelle déclaration stupide! Est-ce que la conscription vient d’abord, suivie du recensement? D’abord, ils ne seront pas appelés, a-t-elle dit, selon Cadell, et puis ils ne se feront pas recensés. C’est le rapport de votre policier, aussi bon sténographe que Mr. Randolph. Il a fait une autre déclaration. Il cite Miss Goldman de manière extraordinaire : « Breshnabotsky a été torturée. » Je ne blâme pas le témoin de ne pas être très au courant de l’histoire russe, ou de la révolution russe et du nom de ses grands martyrs. Mais je vais vous faire remarquer quelque chose de déterminant . Je vais souligner que cette seule phrase prouve que ce témoignage a été fabriqué sur ordre. Il aurait été absolument impossible pour Miss Goldman de dire, « Breshnabotsky a été torturée. » Tout d’abord, le nom est Breshkovskaya. C’est le nom de la « Grand-Mère de la Révolution Russe », la femme qui a passé quarante ans en Sibérie, la femme la plus noble que la monde a jamais vu, à l’exception de Miss Goldman; la femme qui est venue dans ce pays il y a quelques années, et qui a été accueillie et honorée par les plus grands intellectuels américains. Puis elle est retournée en Russie, sous le tsar, a été arrêtée pour ses activités — les mêmes que Miss Goldman dans ce pays; elle a été arrêtée et envoyée de nouveau en Sibérie; une femme qui a quatre-vingt ans. On l’appelle la « Grand-Mère de la Révolution Russe ». Elle est restée fidèle à ses idées durant toutes les années passées dans les mines de Kara, les mines où y vivre, c’est mourir; durant toute les années de son existence sibérienne, elle est restée fidèle à son idéal de liberté, et elle a été ensuite appelée par la révolution victorieuse en Russie pour conseiller son peuple, pour le guider et l’instruire, pour l’aider à porter le drapeau de la révolution sur la route dégagée vers le soleil, la liberté et la joies. Voilà qui est Breshkovskaya. La femme a qui se référait Miss Goldman, et je vous garantis que personne dans ce pays ne connaît mieux qu’elle la vie et les activités de Madame Breshkovskaya, parce qu’elle est, comme elle l’a été d’ailleurs qualifiée, la Breshkovskaya d’Amérique. Selon le policier sténographe, Miss Goldman a dit, « Breshkovskaya a été torturée » Miss Goldman n’a pas pu dire cela. Breshkovskaya n’a jamais été torturée. Miss Goldman le sait. Ce qu’elle a dit c’est que Breshkovskaya avait juste été rappelée. Elle a racontée l’histoire de Madame Breshkovskaya. Elle a parlé de son exil…

La Cour: Un instant. Il n’existe pas de preuve sur ce sujet.

Alexandre Berkman: J’y viens dans un autre passage…

La Cour: Alors lisez-le. Vous ne pouvez pas parler de preuves qui n’ont pas été présentées. Vous ne pouvez pas être votre propre témoin.

Alexandre Berkman: Je parle seulement de « Breshkovskaya torturée. » Les mots du sténographe.
La Cour: Vous pouvez utiliser les mots du sténographe. Vous pouvez en lire les passages que vous voulez. Mais vous ne pouvez pas faire une déclaration au jury sur ce que vous avez entendu, ou ce que la coaccusée a entendu ou dit, parce que ces éléments n’ont pas été présentés. Vous pouvez citer tout ce que le témoin a dit.

Alexandre Berkman: Très bien, messieurs du jury, je me réfère — je ne suis pas un juriste et je ne connais pas toutes ces procédures techniques ; peut-être sont-ils sans importance — Je me réfère donc à ces mots précis « Breshkovskaya a été torturée. » C’est un mensonge. Breshkovskaya n’a jamais été torturée. Emma Goldman n’aurait jamais pu dire cela, pas plus que vous ne pourriez dire que le président Wilson a été prisonnier en Russie. Elle a mentionné une autre femme qui a été torturée, Spiridonova..

Mr Content: Ce n’est pas un fait avéré, Votre Honneur.

Alexandre Berkman: Je ne peux pas être interrompu à chaque instant.

La Cour: Juste un instant; vous serez interrompu chaque fois que vous ne suivrez pas les règles applicables dans ce tribunal. Vous ne pouvez pas mentionner quoi que ce soit qui ne soit pas contenu dans les preuves. Non assermenté et sans avoir subi un contre interrogatoire, vous ne pouvez pas soumettre au jury votre interprétation de ce qui s’est passé. Vous avez toute latitude de discuter les preuves produites par ce témoin à la barre, tout comme de celles produites par tous les témoins de l’accusation ou la défense. Le jury a pour instruction d’ignorer totalement toute déclaration faite par les accusés ou le procureur qui ne figure pas dans les preuves produites.

Alexandre Berkman: Messieurs du jury, cela est suffisant pour établir ici le fait que Miss Goldman n’a pas pu dire que Breshkovskaya a été torturée; et c’est tout ce qu’il est nécessaire de dire concernant la preuve présentée par l’homme qui a corroboré le témoignage de Mr. Randolph, et qui est un policier en exercice.

Je veux dire cela ici : N’ayant pas l’habitude de m’adresser à un jury, ceci étant ma première expérience, il est assez déroutant d’être interrompu. En fait, messieurs, ni Randolph ni le témoin qui a corroboré son témoignage n’auraient pu prendre en notes le discours de Miss Goldman. Elle parle trop rapidement. Vous avez entendu le témoignage de deux des meilleurs experts de ce pays, l’un d’entre eux ayant été une fois le champion dans son domaine. Vous avez entendu son témoignage, selon lequel Miss Goldman, lors de conférences et de réunions publiques, parle souvent avec une fréquence de deux cent mots minutes et qu’elle est la troisième oratrice la plus rapide de ce pays. Et cela explique, je pense, pourquoi il y a de telles déclarations absurdes dans les notes sténographiées des rapports de police concernant la réunion publique du 18 mai, et pourquoi ces ces déclarations sont fausses par nature, déclarations que n’auraient pas pu faire Miss Goldman. Vous avez entendu aussi un autre expert journaliste sténographe; Je crois qu’il se nomme Mr. Pickler. Il a été cité comme témoin par l’accusation. Il est le journaliste sténographe spécialisé de la S. S. Corporation qui l’a engagé pour retranscrire les discours. Mr. Pickler a témoigné qu’il n’avait jamais rencontré Miss Goldman ou moi-même avant la réunion publique du 18 mai. Il est un témoin de l’accusation. Mais l’état d’esprit de l’accusation est mise en évidence lorsqu’elle crie à son propre témoin « Vous faites le jeu de la défense! » Bien sûr, selon le procureur, tout témoin qui dit la vérité à la barre fait nécessairement le jeu de la défense. Mr. Pickler ne nous connaît pas et n’est pas sympathisant à nos idées. Mais vous l’avez regardé, et je suis sûr que vous n’avez jamais vu un plus beau spécimen d’américain — un visage franc et ouvert, une expression honnête, l’incarnation même de la franchise. Le procureur a essayé de discréditer son propre témoin, et a misérablement échoué.

resistanceNew York Tribune 19 mai 1917

Maintenant, messieurs du jury, je me targue, à tort ou à raison, d’être un peu psychologue et je divise les témoins de l’accusation en catégories , pour gagner du temps au lieu d’analyser leurs témoignages un par un. Je peux, sans risque, les diviser en trois catégories. la première a apporté un témoignage totalement insignifiant. Il s’agit du policier Barnitz, de l’officier de police McGee, du standardiste, du livreur et de quelques autres. Je tiens à dire que le policier Barnitz n’a rien dit d’autre que la vérité. Il a témoigné de notre arrestation : que nous avons été francs au sujet de nos activités; que nous n’avons pas essayé de résister, etc. L’officier de police McGee a témoigné qu’il avait confisqué certains documents. Je dis que ces témoins font partie de la première catégorie, ceux dont le témoignage sont totalement insignifiants par rapport à l’accusation en elle-même, celle de complot pour inciter les gens à ne pas se faire recenser.

La seconde catégorie comprend l’imprimeur de la Grayzel Press, celui de la Graphic Press, le directeur du Harlem River Casino, où s’est tenue la réunion publique du 18 mai, Mr. Wood, le relieur et quelques autres. Les preuves fournies par cette catégorie de témoins ont été entièrement en faveur de la défense. Vous avez entendu ce que Mr. Wood a dit au sujet de Miss Goldman; combien il la respecte et l’admire. Vous avez entendu que les autres témoins ont certifié les relations amicales que nous avons eu avec tous ces hommes d’affaires. C’est tout ce que contenaient ces témoignages. Vous avez aussi entendu le témoignage de Mr. Michael qui possède, ou plutôt est locataire, du troisième étage au 20 East 125th Street, et qui fut assez bon pour nous laisser utiliser son appartement pendant un temps. Vous avec écouté le témoignage de Mr. Kelly. Tous appartiennent à la même catégorie de témoins, certain pour l’accusation, d’autres pour la défense, tous témoignent de faits insignifiants, indiquant seulement où étaient situés nos locaux, que nos relations étaient amicales, que nos activités n’étaient pas secrètes, que MOTHER EARTH existait depuis douze ans et que la revue était distribué en seconde classe par la poste. Et aussi que THE BLAST avait un bureau à l’arrière du troisième étage, dans le même immeuble que MOTHER EARTH, et que tout était fait ouvertement et légalement, de la manière la plus franche. Voilà pur les témoignages de la première et seconde catégorie de témoins.

Maintenant, venons-en à la troisième: le policier qui veut être sténographe, et le sténographe qui est policier. Et puis quelques agents fédéraux, un soldat, etc. Tous des témoins partiaux et intéressés, messieurs; des témoins qui ne nous aiment pas, qui ne nous comprennent pas, qui n’ont aucune idée de notre idéal, et par qui nous avons été caricaturés. Mais même eux — qu’ont-ils prouvé? Absolument rien. Même avec tous ces témoins, avec tout le pouvoir du gouvernement fédéral derrière lui, avec le système du Police Department et des services de police de la ville de New York — avec tous ces immenses pouvoirs derrière le procureur de la république, qu’a t-il prouvé contre nous? Rien, absolument rien, excepté ce que nous avions admis de nous mêmes, fièrement et de bonne grâce.

Maintenant, messieurs du jury, concernant le complot lui-même, je pense qu’il serait ridicule de s’appesantir dessus. Vous nous avez eu devant vous une dizaine de jours ou plus Vous nous avez entendus et avez eu l’occasion d’étudier nos personnalités. Je laisse le soin à votre intelligence de juger si nous sommes du genre à nous dérober, à conspirer dans des recoins sombres, à nous cacher, si nous somme du genre à comploter – à moins que notre amitié et notre camaraderie des vingt-sept ou trente dernières années peuvent être considérées comme un complot, une amitié et une camaraderie dont je suis fier. Messieurs, quant au complot, il n’y a pas de tel animal dans ce zoo!

Il était impossible pour le procureur de prouver un complot puisqu’il n’existe pas, de la même manière qu’il n’a pas réussi à démontrer des actes manifestes. Si j’étais un juriste, j’arrêterais peut-être ici, puisque, comme il n’a pu prouver quoi que ce soit, les accusations tombent d’elles-mêmes; et même si il avait existé des actes manifestes, elles tomberaient parce que nous avons été accusés de complot et que j’ai prouvé, je pense, et je crois en l’intelligence des jurés eux-mêmes pour s’en convaincre, que la suggestion même de complot est ridicule et absurde, en tenant compte des circonstances et de la nature de nos activités depuis les trente dernières années. Le complot n’a pas été prouvé — mais je ne suis pas entièrement satisfait en vous démontrant que le procureur a échoué à démonter son accusation au-delà de tout doute raisonnable. Je veux vous démonter que les accusés ont réussi à prouver leurs dires au delà de ce doute. Ils ne sont pas tenus de la faire. Mais je ne serai pas satisfait en mon âme et mon conscience tant que je ne vous l’aurai pas démontré. Je sais que je le peux. Je dis que le procureur n’a pas prouvé ni le complot, ni les actes manifestes en lien avec ce complot imaginaire. Et quels sont ces actes manifestes dont il nous accuse?

Il parle de la réunion publique du 18 mai. Miss Goldman et moi-même y avons comploté, dit-il, et il cite son discours supposé. Mais pourquoi ne cite-il rien du mien?

Je suis supposé avoir comploté avec Miss Goldman. Elle fait un discours, selon le procureur, et moi, le co-conspirateur, ne prononce même pas un mot en lien avec la conspiration. Pas un mot de mon discours n’est cité,mon grand discours de conspirateur du 18 mai! Le procureur a lu celui du 4 juin, et pas une ligne au sujet d’un quelconque complot ou d’incitation à ne pas se faire recenser. Alors il semble que nous ayons un complot, mais l’un des deux conspirateurs n’a jamais dit un mot le concernant. Il y a eu des réunions, il y a eu des discours, et le procureur a ces discours en sa possession, et le conspirateur Alexandre Berkman n’a jamais prononcé un mot concernant ce complot. Si nous avions réellement comploté, je me sentirais insulté d’être un si piètre comploteur.

Je suis supposé avoir comploté avec Miss Goldman. Elle fait un discours, selon le procureur, et moi, le co-conspirateur, ne prononce même pas un mot en lien avec la conspiration. Pas un mot de mon discours n’est cité, mon grand discours de conspirateur du 18 mai! Le procureur a lu celui du 4 juin, et pas une ligne au sujet d’un quelconque complot ou d’incitation à ne pas se faire recenser. Alors il semble que nous ayons un complot, mais l’un des deux conspirateurs n’a jamais dit un mot le concernant. Il y a eu des réunions, il y a eu des discours, et le procureur a ces discours en sa possession, et le conspirateur Alexandre Berkman n’a jamais prononcé un mot concernant ce complot. Si nous avions réellement comploté, je me sentirais insulté d’être un si piètre comploteur.

Quelles sont les autres preuves par lesquelles l’accusation nous déclare coupables d’actes manifestes en lien avec ce complot? Il n’existe aucune preuve dans les documents falsifiés du sténographe. Supposons que j’admets, juste pour l’intérêt de l’argument, que ce que Randolph a noté, « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons, » est correct. Où est le complot et où est l’incitation à ne pas se faire recenser? Qu’est-ce que cela a à voir avec un quelconque complot? Pourquoi y avait-il des policiers,, en grand nombre, à cette réunion publiques; des représentants des services du marshall, des policiers fédéraux, des soldats et bien d’autres étaient présents. Miss Goldman est supposée avoir dit, « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons, » et personne ne l’arrête. Elle n’est pas arrêtée pour incitation à l’émeute alors que tous ces représentants de la ville, de l’état, du gouvernement fédéral l’entendent dire, « Nous croyons en la violence et nous l’utiliserons, ». Pourquoi n’a-telle pas été arrêtée? Parce qu’elle n’a pas prononcé ces mots. Vous pouvez parier votre vie qu’elle aurait été arrêtée super vite si elle avait dit une telle chose. Mais je vais plus loin Supposons qu’elle ait dit cela .Qu’est-ce que cela a à voir avec un quelconque complot? Est-elle accusée d’incitation à l’émeute? Est-elle accusée d’avoir provoqué une émeute? Pourquoi ont-ils inclus cette phrase?Pourquoi cette phrase, cette seule phrase, est-elle l’élément clé de l’accusation? Pourquoi la citer alors qu’elle n’a rien à voir avec un complot contre le recensement, absolument rien à voir avec le fait d’inciter des gens à ne pas se faire recenser? La réponse est : parce qu’ils n’avaient rien d’autre.

Maintenant, quels sont les autres témoignages ou prétendues preuves présentés par l’accusation? Les articles de MOTHER EARTH de 1914, articles rapportant des discours prononcés à Union Square dans des circonstances particulières, en raison d’une situation spéciale aux États-Unis, à l’époque de la grande grève des mineurs au Colorado. Notez bien, des discours de 1914, par des personnes, dont certaines que Miss Goldman ne connaît même pas. Cela est présenté comme une preuve d’un complot tombant sous la nouvelle loi du 18 mai 1917. Est-ce une preuve que Miss Goldman a incité des gens à ne pas se faire recenser en mai 1917? Ont-ils présenté quelque chose, paru dans MOTHER EARTH pour nous mettre en relation d’une manière ou d’une autre avec un complot contre le recensement? Ont-ils présenté des articles, anciens ou récents, qui incite les gens « à ne pas se faire recenser »? Je vous fais remarquer la nature de cette accusation. Je pense que vous savez, à partir de vos propres impressions durant ce procès, que nous sommes ici en raison de nos opinions. Si je voulais dire aux gens « ne vous faites pas recenser », leur dirais-je « je suis contre la conscription »? Je ne suis pas ce genre d’homme. Je suis opposé à la conscription, et je le dis Mais si je voulais inciter les gens à ne pas se faire recenser, je ne leur dirais pas que je suis contre la conscription: Je leur dirai de ne pas se faire recenser. Je demande que le procureur fournisse une preuve selon laquelle Miss Goldman ou moi-même avons conseillé à quiconque de ne pas se faire recenser, ou d’avoir prononcé dans nos discours, ou écrit dans MOTHER EARTH ou THE BLAST, « Ne vous faites pas recenser, » ou « Vous ne vous ferez pas recenser. » Nous avons l’habitude de dire ce que nous pensons devoir être dit. N’essayez pas de déformer le sens des mots. Les mots ont un sens précis, messieurs du jury, et je pense être capable de les utiliser selon leur sens réel. Je pense être un écrivain précis. En fait, je suis plus précis comme écrivain que comme orateur. Je ne prétend pas être un orateur. J’énonce ici ce que je considère être le bon sens, d’homme à homme. Dans mes écrits, je suis particulièrement précis. Je considérerai comme une insulte, comme homme de lettres, que quelqu’un essaie de déformer le sens de mes mots, que quelqu’un essaie de me dire: « Vous vouliez dire autre chose lorsque vous avez écrit ceci. Vous avez écrit ceci et vous pensiez autre chose. » Je dis ce que je pense, en public et en privé. Je n’ai pas une double personnalité. Je n’ai pas une personnalité privée. Ma personnalité publique et privée est la même. Je dirai ici dans ce tribunal — comme je l’ai dit auparavant et continuerai de le dire jusqu’à ce que ma voix se fasse entendre — uniquement ce que je pense. Il ne s’agit pas d’une question de discours publics, ni de réunions publiques ou d’écrits dans MOTHER EARTH ou THE BLAST. J’ai dit, je dis, et je dirai seulement ce que je pense. Je ne veux pas que l’on mette dans ma bouche d’autres paroles, des mots que je n’ai pas prononcé, des choses que je ne pense pas. J’assume tout ce qui a été écrit dans MOTHER EARTH et THE BLAST, parce que nous croyons dans la liberté d’expression: nous pensons qu’elle est la fondation même de la liberté dans ce pays ou dans n’importe quel autre pays. Je pense que, dès le moment ou la liberté d’expression est réduite, dès l’instant où commencent à être persécutés ceux qui croient dans la liberté d’expression, je pense qu’est commis le pire crime contre la liberté, contre la démocratie, contre les traditions dans lesquelles vous croyez, contre les intérêts vitaux du peuple, parce que la suppression de la liberté d’expression est une mauvaise chose, messieurs. La liberté d’expression est sacrée. La Russie le sait. Tous les autres pays le savent. Et vous, messieurs du jury, êtes assez intelligents pour savoir que ce pays a été fondé à l’origine sur la liberté de conscience, sur la libre expression et discussion des opinions. Nous pouvons avoir tort. Peut-être que l’anarchisme se trompe sur toute la ligne. Peut-être que nos idées sont toutes fausses. Mais je revendique le droit même de me tromper. Je peux exprimer n’importe quelle opinion. Si j’ai tort, je veux en discuter avec vous, avec n’importe qui. C’est moi qui ait envoyé un mot aux soldats disant que je croyais dans la liberté d’expression et que je leur offrirai par conséquent une tribune , même si nous ne nous attendions pas à ce qu’ils l’utilisent. Je pense que la libre discussion et la libre expression ne devraient être limitées sous aucun prétexte. C’est une chose dangereuse. C’est l’assassinat de la liberté.

Supposons que nous ayons tort. Supposons que nos idées soient fausses. Est-ce une raison pour laquelle nous serions coupables de complot selon cette accusation? Est-ce une raison pour croire que nous avons comploté ou incité les gens à ne pas se faire recenser? Pourquoi, messieurs du jury, a -t’on dit de nombreux idéalistes du passé que ce qu’ils disaient étaient faux, alors que l’histoire a prouvé qu’ils avaient raison? Et si nous n’avions pas tort, après tout? Si vous essayez de nous faire taire, vous enlèverez aux gens l’opportunité de connaître nos idées. Si elles sont stupides, aucune personne intelligente ne les acceptera. Il n’y a aucun danger à laisser dire des choses stupides. Mais il est très dangereux pour les monopolistes et les spéculateurs de sang humain de laisser des gens dire la vérité. Cela peut être dangereux. Peut être trouverez vous en cela l’explication de leur tentative pour faire taire ceux qui disent la vérité. Je dois insister là-dessus. Il n’y a aucun danger à se lever et à émettre des idées stupides. Je ne pourrais pas vous convaincre si mes idées étaient stupides. Cela n’aurait aucune conséquence.Mais si mes idées sont justes, vous commettrz la lus grande des erreurs en m’empêchant des les exprimer. Et c’est pourquoi je dis que je crois dans le droit de se tromper comme dans celui d’avoir raison. En résumé, je crois en la liberté d’expression absolue. Je veux assumer les conséquences possibles de l’expression de mes idées. Voilà ce qu’est la liberté d’expression.Et c’est pour cette raison que vous trouverez, par exemple, dans MOTHER EARTH ou THE BLAST, des articles qui sont parfois contradictoires. Pourquoi? Parce que nous ouvrons nos pages à tout le monde, en croyant en la liberté d’expression et en la libre discussion de toutes les opinions. De semblables discussions, j’en suis certain, et seulement de cela, peut émerger une clarté, une compréhension et, ce qui est le plus grand cadeau et acquis de l’humanité — la compassion.

Je n’aime pas prendre autant de temps, mais le procureur a lu ici un article de Alexandre Berkman, intitulé « Recensement, » extrait du dernier numéro de THE BLAST, de juin 1917. Je n’ai pas le temps de vous le lire en entier. Vous l’avez entendu auparavant et je veux seulement vous faire remarquer l’esprit qui animait l’interprétation de l’accusation. J’ai écrit dans cet article que le recensement était le premier pas vers la conscription. Le procureur a lu cette phrase sur un ton très spécial, calculé pour insinuer dans vos esprits quelque chose qui n’était pas dans cet article. J’ai dit, et je répète, que le recensement est le premier pars vers la conscription. Mais, messieurs du jury, cela revient -il à inciter les gens à ne pas se faire recenser? Si je vous dit « J’ai fait le premier pas dans le restaurant, »est-ce que cela signifie que je vous incite à manger? Lorsque je dis que le recensement est le premier pas vers la conscription, j’affirme ce que je considère comme un fait. Mais cela ne signifie pas que recensement et conscription sont synonymes. Tout le monde comprend que ce sont deux choses différentes. Le procureur essaie d’interpréter cette déclaration comme signifiant « Ne vous faites pas recenser ». Maintenant prenons l’autre phrase : « L’objecteur de conscience à la tuerie humaine ne se fera ni recenser ni être appelé, » une affirmation qui, je crois, est vraie, et qui est l’expression de mon opinion. Mais depuis quand l’expression d’une opinion est-elle considérée comme une incitation à faire ou ne pas faire quelque chose? Depuis quand une opinion est-elle interprétée comme un acte? Il existe, messieurs du jury, une distinction très claire. Ne laissez pas un point juridique et technique vous embrouiller sur une question aussi simple. Il y a l’expression d’une opinion et il y a les actes. Aucun homme sain d’esprit ne dira que l’expression d’une opinion est la même chose qu’un acte ou qu’elle suppose conseiller d’autres personnes. C’est ridicule! Si je vous dis « J’ai faim, » est-ce que je vous incite à manger? Si je dis que le recensement est le premier pas vers la conscription, est-ce que cela signifie que je vous dis de ne pas vous faire recenser?

Messieurs, j’ai mentionné plusieurs fois que je suis opposé à la guerre, à la guerre capitaliste et que je crois en la paix universelle et aux tendances constructives de l’humanité. Je crois qu’à travers l’éducation, à travers l’organisation, à travers l’éveil, nous amènerons les gens à un stade de raison où la guerre deviendra impossible, ou les tendances destructives disparaîtront, et où la misère, le désespoir et la pauvreté, les sources du crime, seront du passé. Je le crois de tout mon cœur et de toute mon intelligence. Peut-être ne le verrais-je pas de mon vivant. Mais cela ne change rien. Je pense que cela est absolument vrai.

Nous vous avons indiqué auparavant que nous ne croyons pas dans la conscription. Je la considère comme étant un coup mortel porté à la liberté en Amérique, ou à toute autre forme de liberté. Je pense que nous sommes la risée du monde en affirmant que nous défendons la liberté et la démocratie, en même temps que nous obligeons des gens à faire la guerre alors qu’ils y sont opposés. Je suis contre la conscription. Mais je ne suis pas accusé ici de complot contre la conscription. Je suis accusé de complot contre le recensement, ou plus exactement pour incitation à ne pas se faire recenser. Je pense que la conscription est mauvaise. Qu’il s’agit d’une forme de tyrannie. Je pense que si les gens étaient plus intelligents et courageux, la loi n’aurait jamais été votée. C’est une insulte au peuple des États-Unis, une insulte à l’humanité, de dire que vous devez faire la guerre et participer à la tuerie, lorsque votre conscience objecte au meurtre. Nous ne croyons pas en cela. Selon nos conceptions, messieurs, le gouvernement tire son pouvoir du consentement des gouvernés. Personne n’a demandé au peuple des États-Unis si il voulait la conscription. Il y a été poussé, contraint. Et, par conséquent, je dis que le peuple a le droit de rejeter ce qu’il ne veut pas. Il a le droit soit d’abroger la loi, soit d’y résister. Thomas Jefferson a dit que la résistance à la tyrannie était le début de la liberté. Thomas Jefferson, un des plus grands hommes de ce pays a dit que le peuple n’avait pas seulement le droit, mais qu’il était de son devoir, de résister à la tyrannie. Donc, nous avons dit que nous croyons qu’il fallait résister à la conscription, et nous avons conseillé aux gens d’organiser des réunions publiques, pour joindre leurs voix à nos protestations contre le militarisme et nous aider ainsi à éveiller les consciences.

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Messieurs du jury, nous les anarchistes travaillons à éduquer et à éveiller. C’est pourquoi nous publions de la littérature et cherchons à la diffuser. Nous avons constamment souligné que nous croyons que, en même temps que les gens deviendront conscients, ils aboliront les maux qui pourrissent aujourd’hui la société. Nous croyons en l’éducation, et nous avons essayé d’informer les gens sur la menace du militarisme, la nature criminelle de la guerre qui n’est rien d’autre qu’un meurtre. Nous leur avons présenté l’idéal vers lequel l’humanité pourrait tendre : celui de la paix universel, de la fraternité et de la solidarité ouvrière. Le procureur nous a fait remarquer que nous demandions aux gens de nous envoyer de l’argent. C’est exact. Nous avons besoin d’argent pour publier de la littérature. L’imprimeur a certifié qu’il demandait à être payé.

Le procureur Content vous a lu un autre article de THE BLAST. Je suppose que les procureurs ne sont pas sensés être sensibles à l’humour. De toute évidence, Content ne savait pas qu’il s’agissait d’un sketch humoristique intitulé « War Dictionary, » de Alexandre Berkman. Entre nous, j’en suis plutôt fier, parce que c’était la première fois – à ma connaissance – que quelqu’un pense à un dictionnaire de la guerre. Une des définitions est la suivante: « Les Alliés, les Fées de la Démocratie ». Les fées, vous le savez, sont supposées vous apporter nombre de bienfaits. Mais les fées sont un mythe. C’est l’image que j’ai des alliés. Ils prétendent combattre pour la liberté. L’Angleterre, particulièrement, a promis toutes sortes de bonnes choses pour l’Irlande. Mais ces promesses sont des contes de fées : Elles ne se concrétiseront pas. Ma définition humoristique des alliés est une des pièces « maîtresses » de l’accusation.

Une autre définition est : « Liberté d’expression: dites ce que vous voulez mais gardez la bouche fermée. » Une des plus importante preuve pour soutenir l’accusation de complot contre nous! Mais je ne vais pas perdre plus de temps à analyser de telles preuves. Ce serait une insulte à votre intelligence.

Maintenant, j’en viens à un point avec lequel j’aurais peut-être dû commencer et qui est, en lui même, une preuve suffisante que le prétendu complot n’existe pas, et que, en outre, Miss Goldman a adopté une attitude tout à fait contraire que celle dont elle est accusée. Je fais allusion à la déclaration que Miss Goldman a envoyé de Springfield, Massachusetts, à la réunion publique de la No-Conscription League du 23 mai, concernant sa position sur le recensement. Le procureur a ricané lorsque Miss Helen Boardman, Miss Fitzgerald et de nombreux autres témoins de la défense ont certifié qu’ils avaient entendu lire une déclaration de Miss Goldman, à la réunion publique du 23 mai. Il s’est écrié, « Je ne crois pas qu’une telle déclaration existe! » Lorsque j’ai dit que le document figurait parmi ceux confisqués dans nos locaux, il s’est levé d’un bond et a crié: « Je vous mets au défi de le prouver. » Et bien, nous l’avons prouvé. La déclaration a été trouvée parmi les documents du procureur. C’est une preuve. Il vous a été lu et vous avez entendu très clairement ce que Miss Goldman : qu’elle refuserait de conseiller aux jeunes gens de ne pas se faire recenser. Cette déclaration démonte, à elle seule, tout le dossier d’accusation.

En passant, je veux attirer votre attention, messieurs du jury, sur le genre de témoins présentés par l’accusation et par la défense. D’un côté, nous avons un soldat, qui a fait son métier de perturber des réunions pour la paix et qui s’acharne contre nous. Et puis, il y a des agents fédéraux et des policiers, ainsi que quelques autres témoins similaires. Du côté de la défenses ont été présentés des hommes et des femmes du meilleur calibre, comme Lincoln Steffens, Bolton Hall, Leonard Abbott, John Reed, Mrs. John Sloan, Miss Helen Boardman, Alter Brady, écrivain et poète, et de nombreux autres, la crème de la population américaine. Est-ce que le procureur avait l’intention de vous dire, lorsqu’il a ricané devant eux, qu’ils s’étaient tous parjurés? Pour quelles raisons? Certains d’entre eux ne nous avaient jamais rencontré auparavant. Ils ont témoigné qu’ils avaient assisté à la réunion publique du 18 mai et à d’autres réunions, pour voir notamment jusqu’où « nous irions pour violer la loi. » Ils ont dit qu’ils avaient été déçus. Certains d’entre eux sont même venus à des réunions du comité de la No-Conscription League et dans nos locaux pour obtenir des conseils au sujet du recensement. Ils ont été déçus parce que, comme ils l’ont dit eux-mêmes, nous avons refusé de les conseiller de ne pas se faire recenser. La déclaration de Miss Goldman le prouve, si une quelconque preuve supplémentaire était nécessaire.

Je vais vous dire pourquoi nous avons refusé de conseiller aux jeunes gens de ne pas se faire recenser.

Je ne conseillerai jamais à quelqu’un de faire quelque chose qui ne me compromet pas moi-même. Je veux résister à la tyrannie. Si je voulais et étais prêt à résister à la tyrannie, je pourrais conseiller à d’autres de faire de même. Je serai à leurs côtés et assumerai la responsabilité. Mais j’ai été exclu de cette histoire de recensement. Je n’ai pas à me faire recenser. J’ai dépassé la limite d’âge. Je n’étais pas en danger. Et conseillerais-je à quelqu’un de faire quelque chose qui ne me mette pas en danger? Je conseillerais des gens à l’occasion si je pensais qu’il est nécessaire de faire quelque chose, quelque chose de dangereux; mais je serai avec eux. Je ne conseillerai jamais à quelqu’un de faire quelque chose de dangereux et ne pas être là moi-même ou être moi-même en danger. C’est pourquoi je n’ai pas conseillé aux gens de ne pas se faire recenser.

Messieurs du jury, je pense que je ne devrais pas consacrer plus de temps concernant les éléments de preuves. Je crois qu’il a été absolument démontré ici que le procureur n’a rien dans son dossier. Il n’a prouvé ni le complot, ni les actes manifestes. Il a été, en outre, démontré qu’un tel complot ne pouvait pas exister, que toutes nos activités précédentes de propagande et d’agitation instructives, tous les idéaux de Miss Goldman et les miens, sont opposés par nature à une sombre conspiration, et que d’autres circonstances, que j’ai mentionné, nous rendaient impossible d’inciter les gens à ne pas se faire recenser. Je pense avoir suffisamment prouvé, au-delà de tout doute raisonnable, que la défense ou les accusés n’ont jamais conseillé ou incité quiconque à ne pas se faire recenser et qu’il n’y a pas eu complot. Je pense que j’en ai assez dit à ce sujet. Messieurs, avant de conclure, je veux que vous sachiez que je ne plaide pas pour m’éviter la prison. Je n’ai pas peur de la prison. Si nécessaire, je suis prêt à y souffrir pour mes idées. La vie m’est chère mais pas au point de rester en liberté en ayant perdu le respect de moi-même. Je préférerais être en prison fidèle à mes idéaux, à mes convictions, en accord avec moi-même, plutôt que dehors en ayant perdu mon âme à mes propres yeux. Alors, je ne plaide pas pour nous éviter la prison.Je dis nous parce que je sais que Miss Goldman partage mon opinion et mon sentiment sur cette question. Non, il ne s’agit pas de prison. La question est de savoir si nous sommes condamnés pour être coupables de complot pour avoir incité les gens à ne pas se faire recenser, ou si l’accusation a essayé d’attiser votre fureur et vos idées reçues contre nous, anarchistes. Voilà la question. C’est l’anarchisme qui est en réalité en procès ici, et j’en suis heureux, parce que c’est bien que vous sachiez ce qu’est l’anarchisme, puisque nous sommes anarchistes.

Messieurs du jury, il s’agit d’un moment important, solennel, de votre vie, de la vôtre beaucoup plus que de la mienne. Un moment solennel parce que les yeux de tout le pays, en réalité les yeux du monde entier, sont tournés vers vous. Il ne s’agit pas de la question sans importance d’avoir dit à des gens de ne pas se faire recenser d’avoir dit. La vraie question en débat ici est de savoir si nous jouissons ou non de la liberté d’expression dans ce pays. Voilà la vraie question, au-delà de cet acte d’accusation, au-delà de toutes les choses stupides dites par le procureur. Il vous appartient, en temps que représentants du peuple américain en cette occasion, il vous appartient en temps que jury dans cette affaire de dire au monde, par votre verdict si vous croyez que la liberté d’expression est nécessaire et sacrée, ou si vous croyez que vos pères fondateurs, les fondateurs de cette république, ont sacrifié leur vie en vain et que nous devrions jeter aux orties toutes les choses pour lesquelles ils ont combattu, pour lesquelles le peuple a versé son sang, pour lesquelles les martyrs de tous les pays sont morts : La liberté d’expression et la liberté de conscience. C’est, cela sera, la signification de votre verdict. La question n’est pas quelques années en prison. La question n’est pas un complot ou le recensement. Direz-vous, par votre verdict, que le peuple de ce pays ne parlera pas, qu’il ne pensera pas,qu’il n’osera pas exprimer une opinion? Et si vous dites « Nous sommes en guerre », je vous réponds que c’est parce que la guerre vous est nécessaire pour montrer que nous avons la liberté, un peu de démocratie ici . Oui, la guerre, dites-vous, a pour seul but d’apporter la liberté et la démocratie en Europe. Proclameriez-vous au monde, que vous, qui apportez la liberté et la démocratie en Europe n’avez pas de liberté ici, que vous qui combattez pour la démocratie en Allemagne, supprimez la démocratie, ci même, à New York, aux États-Unis? Allez-vous supprimer la liberté d’expression et la liberté elle-même dans ce pays et prétendre encore que vous aimez tant la liberté que vous allez vous battre pour elle à des milliers de kilomètres d’ici? Charité bien ordonnée commence par soi-même, messieurs du jury. La liberté commence chez soi. C’est là où vous commencez dès maintenant, aujourd’hui, à montrer que vous défendez la liberté. Nous avons parlé de liberté toute notre vie. Aujourd’hui, vous êtes mis à l’épreuve en temps qu’hommes qui croyez en la liberté; vous êtes mis à l’épreuve. C’est à vous de montrez si vous y croyez. Et laissez-moi vous dire, que vous croyez que nous avons raison ou tort, vous savez une chose: que l’esprit qui anime cette femme, l’esprit qui anime ces accusés, est l’esprit qui a émancipé l’esclave par le passé. C’est l’esprit qui émancipera dans le futur l’esclave de son esclavage, le tyran de sa tyrannie; l’esprit qui abolira la guerre, nous fera tous frères d’une même famille, sans les maux et les crimes qui assombrissent le monde aujourd’hui, sans l’oppression et les monopoles, qui fera du monde un endroit où vivre dignement, avec une devise réellement appliquée: Liberté pour tous, bien-être pour chacun, et bonheur pour l’humanité.

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NDT : Au tout début de sa plaidoirie, Alexandre Berkman déclare  » C’est la première fois que je me lève pour m’adresser à un jury. » La retranscription original de ce texte note que :
Lors de son procès à Pittsburgh, en 1892, en lien avec la grève historique des sidérurgistes à Homestead, Alexandre Berkman avait refusé d’être représenté par un avocat ou de participer en aucune manière à la farce judiciaire. Il s’était contenté de lire une déclaration, présentant ses idées et expliquant les motifs et les buts de son acte.


Séance d’ouverture

Texte original : Opening Session

Procureur H. A. Content : Où est votre avocat, Mr. Weinberger?

Alexandre Berkman : Nous nous défendrons par nous-mêmes. Je demande un ajournement du procès pour les raisons suivantes: Nous n’avons absolument pas eu l’occasion de nous familiariser avec le cas, ou avec les charges retenues contre nous par l’accusation. Nous avons été incapables de voir ou de citer des témoins , beaucoup d’entre eux étant hors de la ville. Nous n’avons été libérés de prison que depuis peu, en raison du fait qu’il a été très difficile de rassembler la caution excessivement élevée de 25 000 $ exigée par District Attorney pour l’accusée Emma Goldman; en raison également du fait que l’accusation a posé de nombreux obstacles à la libération sous caution de l’accusé Alexander Berkman. Emma Goldman n’est sortie que depuis jeudi soir. Chaque moment de son temps depuis lundi soir a été occupé à réunir la caution de l’accusé Alexander Berkman. Nous n’avons donc pas eu de temps pour une consultation, ni l’occasion de prendre connaissance de l’accusation. Pour ces raisons, nous demandons un ajournement raisonnable pour préparer notre défense.

Mr. Content: Votre Honneur comprendra que, si les accusés ont toujours le droit de se défendre par eux-mêmes, d’un autre côté, jusqu’à aujourd’hui, Mr. Weinberger était l’avocat du dossier. Il s’agit d’une forme de mise en accusation que Mr. Weinberger devrait connaître, et qu’il connaît. Il lui a été communiqué une copie de l’acte d’accusation le jour même où elle a été rédigée. Il a eu largement le temps de l’examiner et sa forme n’est pas très différente des autres mises en accusations pour lesquelles il a été l’avocat.

Emma Goldman: Je veux affirmer qu’il n’est pas vrai, comme le prétend Mr. Content, que Mr. Weinberger a été chargé de notre cas. Il ne l’est pas, non pas parce qu’il n’aurait pas voulu, ou qu’il n’aurait pas été heureux de nous défendre, mais parce que nous avons décidé d’assurer notre défense. Nous le souhaitons et nous pensons que nous devrions bénéficier d’un ajournement raisonnable pour préparer notre défense. Nous le demandons.

Alexandre Berkman: J’aimerais ajouter aux raisons données par Miss Goldman que nous ne sommes sortis de prison que lundi soir. Nous sommes mercredi matin. Il m’était matériellement impossible de faire quoi que ce soit pour me familiariser avec l’accusation, de trouver des témoins, ou de réfléchir un tant soit peu à la question. J’ai été détenu douze jours en prison, souffrant beaucoup à cause d’une blessure au pied, et je ne suis pas aujourd’hui dans une condition physique et mentale de faire face à ce procès.

La Cour : Lorsque ce procès a été décidé, j’ai fait savoir qu’il se déroulerait aujourd’hui. La loi du 18 mai 1917 1 prévoit que les violations de celle-ci ont préséance sur les dossiers de procédures. Tel est le mandat donné par le Congrès et approuvé par le président des États-Unis. Vous avez décidé d’assurer votre propre défense, ce qui est votre droit absolu; et tous les efforts seront faits pour que vous ayez toutes les possibilités de le faire selon la loi. Mais je considère qu’il est de mon devoir de refuser l’ajournement et le procès va se poursuivre.

ajournementNew York Times 28 juin 1917

Alexandre Berkman:Puis-je dire quelque chose en ce qui concerne la loi en vertu de laquelle nous avons été mis en examen ?Je ne la connais pas en détail mais je suppose que cette loi n’a pas pour but de nous priver de la possibilité d’assurer notre propre défense.

La Cour: J’ai fait savoir ma décision, Mr. Berkman.

Emma Goldman: Puis-je aussi dire, Votre Honneur, que je présume qu’il n’est pas dans les intentions de la cour de nous persécuter — que tant que nous n’aurons pas pris connaissance de l’accusation, ou avec les différentes phases de la loi, n’avons-nous pas le droit de vous demander de reconsidérer votre refus d’un ajournement, et de nous accorder un délai raisonnable dans le but de nous familiariser avec l’accusation et de préparer une défense appropriée ? C’était quelque chose qui était accordée aux prisonniers même sous le tsar en Russie. Nous devons sûrement avoir ce droit aux États-Unis.

La cour refuse à nouveau l’ajournement et le jury est appelé.

Mr. Content: Souhaitez-vous interroger les jurés?

Emma Goldman: Je ne souhaite pas participer à cette farce.

Mr. Content: Alors vous ne voulez interroger aucun juré?

Emma Goldman: Non
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Mr. Content: Mr. Berkman, désirez-vous interroger les jurés?

Alexandre Berkman: J’aimerais d’abord savoir comment nous allons être jugés puisque nous ne sommes pas préparés. J’ai déclaré être sorti de prison lundi à 17H. Je suis sorti depuis un jour, et il était humainement impossible d’être prêt . Je n’ai même pas encore lu l’acte d’accusation.

La Cour: J’ai répondu à tout cela. J’ai décrété que vous aviez eu tout le temps nécessaire.

Alexandre Berkman: Mais je ne l’ai pas eu.

La Cour: J’en ai décidé ainsi, vous trouvez à y redire et vous dites que chacun d’entre vous assura sa propre défense.

Emma Goldman: Puisque nous avons conscience sera encore une plus grosse farce encore si nous permettons d’être jugés sans interrogatoire, nous interrogerons les jurés, en protestant. Nous voulons qu’il soit pris note que nous contestons toute procédure qui rende impossible pour les accusés d’étudier leur dossier, ou de se familiariser avec certains aspects techniques, ce que nous profanes, ne pouvons certainement pas faire en quarante huit heures ou même en trois ou quatre jours. Nous interrogerons les jurés en protestant.

L’interrogatoire du jury se déroula avec les plus grandes difficultés, le District Attorney et le juge intervenant constamment. Ils prirent sur eux-mêmes de conseiller aux membres du jury de répondre « qu’ils seraient impartiaux envers les accusés si leurs activités étaient conformes à la loi ».

NDT

1 Il s’agit du Selective Service Act ou Selective Draft Act  :
SEC. 5. …and any person who shall willfully fail or refuse to present himself for registration or to submit thereto as herein provided, shall be guilty of a misdemeanor and shall upon conviction in the district court of the United States having jurisdiction thereof, be punished by imprisonment for not more than one year, and shall thereupon be duly registered: Provided, That in the call of the docket precedence shall be given, in courts trying the same, to the trial of criminal proceedings under this Act
Voir The Selective Service Law

Intervention liminaire du procureur

Texte original : Introductory Address by the Prosecutor 2 juillet 1917

Messieurs les jurés:

Si mes souvenirs sont bons,lorsque vous avez été interrogés sur vos aptitudes comme jurés potentiels, presque tous d’entre vous, avez déclaré avoir, messieurs les jurés, à un moment ou à un autre, servi dans un jury; alors vous connaissez sans doute le but d’une intervention liminaire dans un cas de cette sortes. Elle n’a en aucune façon pour but de fournir une quelconque preuve venant des témoins ou des documents qui seront présentés à votre examen. Elle est seulement destinée à vous aider à ce que vous sachiez ce dont quoi parlent les témoins la nature des accusations et, de manière brève et concise, ce que le gouvernement a l’intention de soumettre à votre attention, afin que vous puissiez décider de l’issue des faits qui vous seront soumis par la cour.

Le paragraphe général sur le complot contre les lois des États-Unis , l’Article 37 du Code Pénal, est, en bon anglais, le suivant : Lorsque deux personnes ou plus, conspirent, ou commettent un crime contre les États-Unis, et que l’une, ou plus, de ces personnes, agit en vue de la réalisation de ce complot – ce que nous appelons un acte manifeste ou un acte apparent — alors l’acte est accompli et il s’agit d’un complot. Le complot signifie seulement deux personnes ou plus agissant dans une entente illicite; autrement dit, un complot se caractérise par deux personnes ou plus, agissant de concert pour un projet illicite, soit en accomplissant un acte légal par des moyens illégaux, soit en accomplissant quelque chose d’illégal par des moyens légaux ou illégaux. Si l’une de ces personnes accomplit un acte ayant pour but la réalisation de ce complot, qu’elle réussisse ou non, le crime est accompli par la perpétration de ce que nous appelons « acte manifeste ».

La loi sur le service militaire sélectif a été votée le 18 mai 1917, et le même jour, le président à dûment apposé sa signature à un décret fixant au 5 juin 1917, entre 7H et 17H , la date à laquelle les personnes prévues à l’Article 5 de cette loi devaient se faire recenser. Voici cet Article 5: Que toutes les personnes, âgées entre 21 et 30 ans inclus, sont soumises au recensement, à l’exception des officiers et soldats des forces armées régulières, de la marine et de la Garde Nationale en service actif aux États-Unis. En d’autres termes, tous les hommes, qu’ils soient citoyens américains, déclarants, ou étrangers, dans ces tranches d’âge, sont obligés, par cette loi, à se faire recenser. Certains d’entre eux pourraient ne pas être soumis au service militaire. Par exemple, un homme né en Allemagne, qui a entrepris les premières démarches mais dont la naturalisation n’est pas encore devenue effective, pourra ne pas être mobilisé; mais, dans tous les cas, il doit se faire recenser parce qu’il est un homme entre 21 et 30 ans inclus et qu’il ne fait pas partie des catégories exemptées.

En outre, l’Article 332 du Code Pénal américain prévoit que quiconque qui commet directement un acte allant à l’encontre de cette loi, ou qui aide, incite, conseille, commande de le faire, est coupable. Donc, vous voyez immédiatement que si vous sortez et tuez un homme, vous êtes coupable puisque vous avez commis l’acte directement. D’autre part, si vous avez commis cela parce que je vous y ai persuadé ou incité, je suis complice, tel que le caractérisait auparavant le droit commun. Cet article me rend coupable également. Donc, l’homme qui a incité au meurtre est aussi coupable aux yeux de la loi que celui qui l’a commis. Donc, dans le cas présent, l’acte d’accusation accuse les deux accusés Emma Goldman et Alexander Berkman, et de nombreuses autres personnes dont le nom est inconnu des jurés, d’avoir formé une entente illicite ou un complot, afin que de nombreuses personnes en âge de se faire recenser, autres que celles exemptées pour des raisons de service actif dans l’armée, désobéissent aux articles de la loi exigeant leur recensement et que le complot prévoyait aussi que ces personnes, et d’autres inconnues, aident, incitent et conseillent de désobéir à l’obligation du recensement — bien que la loi prévoit qu’il est du devoir de chacun, de tous les hommes aux États-Unis, autres que les membres de l’armée etc, de se faire recenser sur le lieu de leur résidence permanente. Que le complot ait été accompli ou non ne fait aucune différence; mais le gouvernement prouvera, pour votre entière satisfaction, que ces personnes étaient parties constitutives d’un complot illicite comprenant deux personnes, ou plus, visant à inciter les personnes en âge et éligibles pour se faire recenser, à désobéir à la loi votée par le Congrès, signée par le président, et au décret que le président des États-Unis a dûment publié conformément à cette loi; et l’acte d’accusation affirme que, pour accomplir ce complot, le 18 mai, le soir même du jour où le président a apposé sa signature à la loi, l’accusée Emma Goldman a prononcé un discours au Harlem River Park Casino, dans la ville de New York, qui était un acte manifeste ou apparent, visant à l’accomplissement de leurs desseins illicites.

En outre, pour accomplir l’objet du complot, que l’accusé Alexander Berkman, le 1er juin, à New York City, a publié, ou fait publier, une revue du nom de THE BLAST, au sujet duquel certains d’entre vous ont été interrogés par Mr. Berkman. La revue elle-même, le numéro de juin, sera présentée comme preuve. Que le 2 juin, ou aux alentours de cette date, une revue similaire connue sous le nom de MOTHER EARTH, ou un exemplaire de celle-ci, a été remis par Miss Goldman à un journaliste dy Herald du nom de Haggerty, qui sera appelé comme témoin devant vous. que, en outre, pour accomplir l’objet du complot, le 4 juin le soir du recensement, ces deux accusés, ont chacun prononcé un discours au Hunts’ Point Casino, dans le quartier du Bronx, à New York City, autant d’actes manifestes visant à l’accomplissement de leurs desseins et plans illicites.

Ceci, messieurs, est un bref exposé des arguments du gouvernement. Que le gouvernement prouvera à votre satisfaction que dans la 125th St., à New York City, les deux accusés y dirigeaient un journal, celui Berkman connu comme THE BLAST, et celui de Miss Goldman comme MOTHER EARTH; que tous les deux ont publié un numéro en juin que nous prétendons hautement offensant pour la loi et l’ordre, et, en outre, avoir été publiés directement dans le but d’inciter les gens à se soustraire aux obligations de la Loi sur le Service Militaire du 18 mai. Nous démontrerons que ces deux personnes ont agi, de tout temps, en étroite union; qu’ils ont diffusé par courrier et autres moyens, de la littérature visant à résister par tous les moyens à leur disposition, aux lois des États-Unis dûment édictées par les représentants du peuple.

 


Prise de parole devant les jurés

Après l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale en avril 1917, le président Wilson a signé une loi sur le service militaire fixant le 4 juin comme date d’inscription des jeunes gens âgés de 21 ans à 31 ans. Emma Goldman et Alexander Berkman ont aidé à organiser la No Conscription League qui encourageait à ne pas aller s’inscrire.

Le 15 juin 1917, Goldman et Berkman sont arrêtés et inculpés de complot pour obstruction au service militaire. Jugés coupables, ils sont condamnés à deux ans de prison et le juge recommande leur expulsion à la fin de leur peine.

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Prise de paroles devant les jurés

Emma Goldman New York City le 9 juillet 1917

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Source : Address to the Jury

Messieurs les jurés:

Tout comme mon coaccusé, Alexander Berkman, c’est aussi la première fois de ma vie que je m’adresse à un jury. J’ai eu une fois l’occasion de parler à trois juges.
Le lendemain de notre arrestation, le chef de la police et le bureau du procureur ont annoncé que des « gros poissons » de No-Conscription avaient été attrapés et qu’il n’y aurait plus de fauteurs de troubles et de perturbateurs pour interférer avec les efforts hautement démocratiques du gouvernement d’appeler sous les drapeaux ses jeunes gens pour la boucherie en Europe. Quel dommage que les fidèles serviteurs du gouvernement, incarnées par le chef de la police et le procureur, aient utilisé un filet si léger et faible pour leur grosse prise. Au moment où les pêcheurs ont tiré à terre leur filet lourdement chargé, il s’est rompu et tout le travail ne fut qu’énergie gaspillée.

Les méthodes employées par le Marshal McCarthy et ses tas d’héroïques guerriers furent assez sensationnelles pour satisfaire les célèbres hommes du cirque, Barnum & Bailey. Une douzaine, ou plus, de héros, prêts à risquer leur vie pour leur pays, grimpant quatre à quatre deux étages d’escaliers, tout cela pour découvrir les deux dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs, Alexander Berkman et Emma Goldman, dans leur bureau respectif, tranquillement en train de travailler, ne brandissant pas un poignard, ni un pistolet, ni une bombe mais tenant à la main un simple stylo! En vérité, cela demande du courage pour attraper de tels gros poissons.

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New York Times, 12 juin 1917

Sûrement, deux agents équipés d’un mandat auraient suffit pour mener à bien l’arrestation des accusés Alexander Berkman et Emma Goldman. Même la police sait que ni l’un ni l’autre n’avons l’habitude de nous enfuir ou de nous cacher sous notre lit. Mais la comédie-farce devait être correctement mise en scène si le Marshal et le procureur voulaient accéder à l’immortalité. D’où l’arrestation sensationnelle; d’où aussi la descente dans les bureaux de The Blast (1), Mother Earth, et de la No-Conscription League.

Dans leur zèle pour sauver la patrie des fauteurs de troubles, le Marshal et ses aides n’ont même pas considéré comme nécessaire de produire un mandat de perquisition. Après tout, qu’importe un simple bout de papier quand on est appelé à faire une descente dans les bureaux d’anarchistes! Quelle importance revêt la sacro-sainte propriété,le droit à la vie privée pour des représentants de l’ordre dans leurs affaire avec des anarchistes! A notre époque d’entrainement militaire pour la guerre, un bureau d’anarchiste est un terrain de camping approprié. Est-ce que les messieurs qui sont venus avec le Marshal McCarthy auraient osé entrer dans les bureaux de Morgan, Rockefeller, ou tout autre de ce genre d’hommes sans mandat de perquisition ? Ils ne nous l’ont jamais montré bien que nous leur ayons demandé. Pourtant, ils transformèrent nos bureaux en champ de bataille, de telle manière que, quand ils en eurent terminé,ils ressemblaient à la Belgique envahie, à cela près que les envahisseurs n’étaient pas des barbares prussiens mais de bons américains patriotes déterminés à faire de New York un endroit sain pour la démocratie.

Le décor ayant été planté de faon adéquate pour la comédie en trois actes, et le premier acte ayant été joué avec succès en enfournant les malfaiteurs dans une voiture follement stylée – qui a brûlé tous les feux rouges et a failli de peu écraser tout le monde sur son chemin –le second acte s’est révélé encore plus ridicule. Cinq mille dollars de caution avait été demandé et un bien immobilier s’est vu refusé, offert par un homme dont la propriété est estimée à trois mille dollars, et après que le procureur ait réfléchi, puis, en fait, promis d’accepter la propriété pour un des accusés, Alexander Berkman, violant ainsi tous les droits garantis même au criminel le plus abominable.

Enfin, le troisième acte, joué par le gouvernement dans ce tribunal la semaine dernière. Il est dommage que l’accusation ne connaisse pas grand chose à la construction dramatique sinon elle se serait dotée d’une meilleure dramaturgie pour suivre le script de la pièce. En fait, le troisième acte est tombé à plat, complètement, et la question se pose, pourquoi une telle tempête dans un verre d’eau? Messieurs du jury, mon camarade et co-accusé étant revenu attentivement et en détail sur les preuves présentées par l’accusation, et ayant démontré leur complète incapacité à prouver les accusations de complot ou tout autre acte manifeste (2) pour mener à bien ce complot, je n’abuserai pas de votre patience en allant sur le même terrain, sinon pour souligner quelques points. Accuser quelqu’un d’avoir comploté pour avoir fait quelque chose pour laquelle ils se sont engagées durant toute leur vie, à savoir leur campagne contre la guerre, le militarisme et la conscription comme contraire aux intérêts supérieurs d l’humanité, est une insulte à l’intelligence humaine.

Et comment l’accusation a t’elle été prouvée? Par le fait que Mother Earth et The Blast étaient imprimés par le même imprimeur et reliés dans le même atelier de reliure. Et par la preuve supplémentaire que le même livreur a distribué les deux publications! Et par le fait encore plus éclairant que le 2 juin, Mother Earth et The Blast furent donnés à un journaliste à sa demande,, et gratis, s’il vous plaît. Messieurs les jurés, vous avez vu ce journaliste témoigner de cet acte manifeste. L’un d’entre vous a t’il l’impression que l’homme était en âge d’être enrôlé et, si non, comment est-il possible que le fait de donner Mother Earth à un journaliste d’information constitue t’il une preuve démontrant l’acte manifeste ?

Il a été rappelé par notre témoin que la revue Mother Earth a été publiée pendant douze ans; qu’elle n’a jamais été saisie et qu’elle a toujours été distribué par la poste U.S. en seconde classe. Il a été démontré en outre que la revue apparaissait le premier ou le deux environ de chaque mois, et qu’elle était vendue ou donnée au bureau à qui en voulait un exemplaire. Où est, alors, l’acte manifeste?
Tout comme l’accusation a complètement échoué à prouver les charges retenues de complot, elle a échoué pareillement à prouver l’acte manifeste à travers le fragile témoignage selon lequel Mother Earth aurait été donné à un journaliste. Il en va de même en ce qui concerne The Blast.

Messieurs les jurés, le procureur a du se renseigner auprès des journalistes des idées générales à travers les nombreuses interviews que nous leur avons accordées. Pourquoi ne les a t’il pas examiné pour savoir si oui ou non, nous avons conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser? Cela aurait été une manière plus directe d’aller aux faits. En ce qui concerne le journaliste du Times de New York, il ne fait aucun doute qu’il aurait été trop heureux de satisfaire à la demande du procureur avec l’information demandée. Un homme qui viole tous les principes de la décence et de l’éthique de sa profession de journaliste , en communiquant au procureur un document qui lui a été fourni comme information, aurait été heureux de rendre service à un ami. Pourquoi Mr. Content néglige t’il une telle opportunité en or? Etait-ce parce que le journaliste du Times, comme tous les autres journalistes, aurait du dire au procureur que les deux accusés avaient déclaré dans toutes les occasions sans exception, qu’ils ne demanderaient pas de ne pas se faire recenser ?

behind the bar

New York Times, 16 juin 1917 

Peut-être que le journaliste du Times a refusé d’aller aussi loin qu’un parjure. Les policiers et les détectives ne sont pas si timides en la matière. D’où Mr. Randolph et Mr. Cadell, pour sauver la situation. Imaginez l’emploi de sténographes de dixième rang pour retranscrire les prises de parole de deux dangereux fauteurs de troubles ! Quel manque de perspicacité et d’efficacité de la part du procureur! Mais même ces deux policiers ont échoué à prouver par leurs notes que nous avions conseillé à des personnes de ne pas se faire recenser. Mais puisqu’ils devaient produire quelque chose incriminant des anarchistes, ils ressortirent à propos le vieux truc tout prêt, dont nous sommes toujours affublés, « Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence. »

En supposant, messieurs les jurés, que cette phrase a été réellement prononcée lors de la réunion publique du 18 mai, cela ne serait toujours pas suffisant pour justifier l’inculpation avec des accusations de complot et prouver des actes manifestes pour mener à bien ce complot. Et c’est tout ce dont nous sommes accusés. Pas de violence, ni d’anarchisme. J’irai plus loin et dirai que si l’inculpation avait été faite sous l’accusation d’incitation à la violence, vous, messieurs les jurés, devriez toujours rendre un verdict de « Non coupables » puisque la seule croyance en quelque chose, ou même l’annonce que vous concrétiserez cette croyance, ne peut en aucun cas constituer un crime.

Néanmoins, je souhaite dire solennellement qu’une telle expression « Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence. » n’a pas été exprimée lors de la réunion publique du 18 mai, ni à l’occasion d’aucune autre réunion. Je n’aurais pas pu employer une telle phrase, parce qu’elle ne se prêtait pas à la situation. Ne serait-ce que parce que je veux que mes conférences et discours soient cohérents et logiques . La phrase que l’on m’attribue n’est ni l’un ni l’autre.

Je vous ai donné ma position au sujet de la violence politique à travers un long essai intitulé « The Psychology of Political Violence. » (3)

Mais pour rendre ma position plus simple et plus claire, je voudrais dire que je suis une étudiante sociale. C’est ma mission dans la vie de déterminer les causes de nos maux sociaux et de nos difficultés sociales. En tant qu’étudiante des injustices sociales mon but est de diagnostiquer une injustice. Condamner simplement un homme qui a commis un acte de violence politique dans le but de sauver ma peau serait aussi impardonnable que cela le serait de la part d’un médecin, appelé pour un diagnostic, de condamner le malade parce qu’il a la tuberculose, un cancer ou toute autre maladie. Le médecin honnête, sérieux, sincère ne prescrit pas seulement des médicaments, il essaie de découvrir les causes de la maladie. Et si le patient en a les moyens matériels, le docteur lui dira « Sortez de cet air putride, laissez tomber l’usine, quittez cet endroit où vos poumons sont en train d’âtre infectés. » Il ne lui prescrira pas simplement des médicaments. Il lui dira la cause de la maladie. Et c’est précisément ma position en ce qui concerne les actes de violence. C’est ce que j’ai dit sur toutes les estrades . J’ai essayé d’expliquer les causes et les raisons des actes de violence politique.

C’est une violence organisée au sommet qui crée la violence individuelle à la base. C’est l’indignation accumulée envers le mal organisé, le crime organisé, l’injustice organisée qui conduit le coupable politique à agir. Le condamner signifie être aveugle face aux causes qui l’y ont conduit. Je ne peux plus faire cela, ni n’en ai le droit, pas plus que le médecin de condamner un patient pour sa maladie. Vous, moi, et tous les autres qui restons indifférents aux crimes de la pauvreté, de la guerre, de la dégradation humaine, sommes responsables pareillement de l’acte commis par le coupable politique. Puis-je alors me permettre de dire, à travers les mots d’un grand professeur: « Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre. »Cela signifie t’il prêcher la violence ? Vous pourriez aussi bien accuser Jésus de se faire le défenseur de la prostitution parce qu’il a défendu la prostituée Marie-Madeleine.

Messieurs les jurés, la réunion publique du 18 mai fut organisée principalement dans le but de faire connaître la position de l’objecteur de conscience et de souligner les maux de la conscription. Qui est l’objecteur de conscience ? Est-il réellement un tire-au-flanc, un fainéant ou un lâche? Le qualifier ainsi c’est se rendre coupable d’une grande ignorance envers les forces qui poussent des femmes et des hommes à se démarquer du monde entier comme une étoile scintillante seule sur un horizon opaque. L’objecteur de conscience est mu par ce que le Président Wilson dans son discours du 3 février 1917, a appelé « la passion vertueuse pour la justice sur laquelle doit reposer toute guerre, toute structure de la famille, de l’Etat et de l’humanité , comme base ultime de notre existence et de notre liberté ». La passion vertueuse pour la justice qui ne peut jamais s’exprimer à travers la tuerie humaine – voilà la force qui meut l’objecteur de conscience. Pauvre, en réalité, le pays qui ne sait pas reconnaître l’importance de ce type nouveau d’humanité comme étant « la base ultime de notre existence et liberté. » Il se retrouve exclu de ce qui fait en faveur du caractère et de la qualité de son peuple.

La réunion publique du 18 mai a eu lieu avant que la loi sur la conscription n’entre en vigueur. Le Président l’a signé tard dans la soirée du 18. Quoi qu’il a été dit lors de la réunion, même si j’avais conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser, cette réunion ne pourrait pas servir de preuve comme un acte manifeste. Pourquoi, alors, le procureur s’est-il attardé autant, aussi longtemps, avec tant d’efforts sur cette réunion,et si peu sur les autres réunions tenues la veille de l’entrée en vigueur de la loi et celles d’après ? Est-ce parce que le procura savait que nous ne disposions pas de notes sténographiées de cette réunion ? Il le savait parce qu’il a été approché par Mr. Weinberger et un autre ami pour une copie de la retranscription, demande qu’il refusa. Évidemment, le procureur se sentait en sécurité pour utiliser les notes d’un policier et d’un détective, sachant qu’ils se prêteraient à tout ce que leurs supérieurs demanderaient. Je n’aime jamais accuser quelqu’un—je n’irai pas aussi loin que mon co-accusé, Mr. Berkman,en disant que le procureur a trafiqué le document; je ne le sais pas. Mais je sais que le policier Randolph et le détective Cadell l’ont fait, pour la simple raison que je n’ai pas prononcé ces mots. Mais bien que nous n’ayons pas pu produire non propres notes sténographiées, nous avons été capables de prouver à travers des femmes et des hommes dignes de confiance et d’une grande intelligence que les notes de Randolph étaient entièrement fausses. Nous avons aussi prouvé, au-delà du doute raisonnable, et Mr. Content n’a pas osé remettre en cause notre preuve, qu’à la réunion du Hunts’ Point Palace, trnu la veille de l’entrée en vigueur de la loi,j’ai expressément déclaré que je ne pouvais dire ni ne dirai aux gens de ne pas se faire recenser. Nous avons ensuite prouvé que cela était ma position définitive, qui a été expliquée dans une déclaration envoyée de Springfield et lue à la réunion publique du 23 mai.

violenceNew York Times 4 juillet 1917

Lorsque nous examinons la déposition entière faite au nom de l’accusation, je maintiens qu’il n’y a pas un seul point pour nourrir l’accusation de complot ou pour prouver les actes manifestes que nous sommes supposés avoir commis. Mais nous avons même été obligés un homme de quatre-vingt ans à la barre des témoins afin d’arrêter, si possible, de s’éterniser sur la question de l’argent allemand. Il est vrai, et je l’apprécie, que Mr. Content a dit qu’il n’en avait pas connaissance. Mais, messieurs les jurés, quelqu’un du bureau du procureur, ou du Marshal, a du déclaré qu’un reçu de banque de 2 400 $ avait été trouvé dans mon bureau et avait raconté aux journaux la fable de l’argent allemand . Comme si nous pouvions toucher de l’argent allemand, ou russe, ou américain venant de la classe dirigeante pour faire avancer nos idées ! Mais, afin de prévenir toute suspicion, toute insinuation, pour être clairs avec vous, nous avons été obligés d’amener un vieil homme ici, pour vous informer qu’il avait été un radical toute sa vie, qu’il était intéressé par nos idées et qu’il était l’homme qui avait versé l’argent pour la cause radicale et pour le travail de Miss Goldman.

Messieurs les jurés, la Cour vous dira, j’en suis sûre, que, quand vous rendrez votre verdict, vous devrez être convaincus au-delà d’un doute raisonnable; que vous ne devez pas supposer que nous sommes coupables avant que nous soyons prouvés coupables; et qu’il est de votre devoir de supposer que nous sommes innocents. Mais en réalité, la charge de la preuve nous a été attribuée. Nous avons du amener des témoins. Si nous en avions eu le temps, nous aurions pu en présenter cinquante de plus, tous confirmant les dires des autres. Certaines de ces personnes n’ont aucune relation avec nous. Certaines autres sont écrivains, poètes ou contribuent à des revues les plus conventionnelles. Est-il envisageable qu’elles prêtent serment pour intervenir en notre faveur sinon pour dire la vérité? J’insiste donc sur le fait, comme l’a fait mon co-accusé Alexander Berkman, que l’accusation a fait une démonstration très peu convaincante pour prouver le complot et un quelconque acte manifeste.

Messieurs les jurés, nous avons été dans la vie publique depuis vingt sept ans. Nous avons été trainés devant les tribunaux, sans arrêt—nous n’avons jamais renié nos convictions. Même la police sait que Emma Goldman et Alexander Berkman ne sont pas des fumistes. Vous avez eu l’occasion, durant ce procès , de vous convaincre que nous ne renions rien. Nous avons assumé avec plaisir et fierté la responsabilité, non seulement de ce que nous avions dit et écrit, mais aussi de ce que d’autres avaient écrit, avec lesquels nous n’étions pas d’accord. Est-il plausible, alors,que nous subissions l’épreuve, les problèmes et les dépenses d’un long procès pour échapper à notre responsabilité maintenant ? Mille fois non! Mais nous refusons d’être jugés sur une accusation falsifiée, ou d’être jugés coupables sur de faux témoignages, tout cela parce que nous sommes anarchistes et que la classe que nous avons combattue ouvertement pendant des années nous hait.

Messieurs, pendant l’examen des talesmen (4), quand nous vous avons demandé si vous auriez des préjugés envers nous dans le cas où il serait prouvé que nous avions propagé des idées et des opinions contraire à celles défendues par la majorité des gens, la Cour vous a donné l’instruction de répondre « si elles sont dans le cadre de la loi. » Mais ce que la Cour ne vous a pas dit, c’est que aucune nouvelle idée—pas même la plus humaine et la plus pacifique—n’a jamais été considérée comme « dans le cadre de la loi » par ceux qui détiennent le pouvoir. L’histoire de l’évolution humaine est en même temps l’histoire de chaque nouvelle idée annonçant l’approche d’une aube plus lumineuse, et cette aube plus lumineuse a toujours été considérée comme illégale, en dehors du cadre de la loi.

Messieurs les jurés, la plupart d’entre vous, je le parie, croit aux enseignements de Jésus. N’oubliez pas qu’il a été mis à mort par ceux qui considéraient que ses idées étaient contre la loi. Je parie aussi que vous êtes fiers de votre américanisme. Souvenez-vous que ceux qui ont combattu et versé leur sang pour vos libertés étaient, à leur époque, considérés allant contre les lois, comme de dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs. Ils ne prêchaient pas seulement la violence, mais ils mettaient en pratique leurs idées en jetant du thé dans le port de Boston. Ils disaient « La résistance à la tyrannie est l’obéissance à Dieu » Ils ont écrit un document dangereux intitulé la Déclaration d’Indépendance. Un document qui continue à être dangereux jusqu’à nos jours, et pour la diffusion duquel un jeune homme a été condamné à quatre-vingt dix jours de prison par un tribunal de New York, il y a quelques jours de cela. Ils étaient les anarchistes de leur temps—ils n’entrèrent jamais dans le cadre de la loi.

Votre gouvernement est allié avec la République française. Ai-je besoin d’attirer votre attention sur le fait historique que le grand soulèvement en France a été provoqué par des moyens extra-légaux ? Les Danton, Robespierre, Marat, Herbert, oui, même l’homme responsable de la musique révolutionnaire la plus vibrante, la Marseillaise (qui malheureusement a été détournée en un air guerrier) même Camille Desmoulins, n’ont jamais été dans le cadre de la loi. Mais sans ces grands pionniers et rebelles, la France aurait continué à être sous le joug de l’oisif Louis XVI., pour qui tirer des lièvres étaient plus important que le destin du peuple de France.

Ah, messieurs, le jour même où nous passions en procès pour complot et actes manifestes, vos élus municipaux et représentants recevaient en grandes pompes avec musique et festivités la commission russe . Etes-vous conscients du fait que presque la moitié des membres de cette commission ne sont revenus que récemment d’exil? Les idées qu’ils propageaient n’avaient jamais été dans le cadre de la loi. Pendant presque une centaine d’années, entre 1825 et 1917, l’Arbre de la Liberté en Russie a été arrosé par le sang de ses martyrs. Aucun héroïsme plus grand, aucune vie plus noble n’ont été dédiés à l’humanité. Aucun d’entre eux n’a travaillé dans le cadre de la loi. Je pourrais continuer à énumérer presque sans fin les armées de femmes et d’hommes de chaque pays et de chaque époque dont les idées et les idéaux ont racheté le monde parce qu’ils n’agissaient pas dans le cadre de la loi.

Jamais une nouvelle idée ne peut exister dans le cadre de la loi. Peu importe que cette idée se rattache aux changements politiques et sociaux ou à n’importe quel domaine de la pensée ou de l’expression humaines – science, littérature, musique; en fait, tout ce qui est fait en faveur de la liberté, de la joie et de la beauté doit refuser d’exister dans le cadre de la loi. Comment peut-il en être autrement? La loi est stationnaire, fixe, mécanique, « une roue de chariot  » qui grince toujours de la même façon, quelle que soit l’époque, le lieu et les conditions, sans jamais prendre en compte les causes et les effets, sans jamais pénétrer la complexité de l’âme humaine.

Le progrès ignore tout de l’immobilisme. Il ne peut pas entrer dans un moule prédéfini . Il ne peut pas se soumettre aux sentences, « J’ai décrété, » « Je suis le doigt ordonnateur de Dieu.(5) » Le progrès est toujours en constant renouveau, en constant devenir, en constante évolution—jamais il n’est dans le cadre de la loi.

Si c’est un crime, nous sommes des criminels tout comme Jésus, Socrates, Galilée, Bruno, John Brown et de nombreux autres. Nous sommes en bonne compagnie, parmi ceux que Havelock Ellis, le plus grand psychologue vivant, décrit comme les criminels politiques reconnus par le monde civilisé dans son ensemble, excepté les Etats-Unis, comme des femmes et des hommes qui, par amour profond de l’humanité, par vénération passionnée de la liberté et une dévotion fascinée à un idéal, sont prêts à payer leur foi de leur vie. Nous ne pouvons pas faire autrement si nous voulons être sincères avec nous-mêmes—nous savons que le criminel politique est le précurseur du progrès humain—et celui d’aujourd’hui se doit d’être le héros, le martyr et le saint du nouvel âge.

Mais, le procureur, la presse et la populace naïve disent sur tous les tons que « c’est une doctrine dangereuse et non patriotique en ce moment. » C’est certainement vrai. Mais devons-nous être tenus pour responsables pour quelque chose d’immuable et d’inaliénable , tous comme le sont les étoiles dans le ciel depuis la nuit des temps et de toute éternité?

Messieurs les jurés, nous respectons votre patriotisme. Nous ne lui enlèverions pas l’importance qu’il a à vos yeux, même si nous le pouvions. Mais peut-être existe t’il différentes sortes de patriotisme comme il existe différentes formes de liberté? Pour commencer, je ne crois pas que l’amour de son pays doit consister à être aveugle devant ses injustices sociales, à être sourd à ses conflits sociaux, à la négation de ses torts. Je ne crois pas non plus que le pur hasard de la naissance dans un pays précis ou le seul bout de papier d’identité représentent l’amour du pays.

Je connais beaucoup de personnes—je suis l’une d’elles—qui ne sont pas nées ici, qui n’ont pas demandé la naturalisation, et qui, cependant aiment l’Amérique plus passionnément et plus intensément que bien des gens qui sont nés ici et dont le patriotisme se manifeste en tirant, en frappant,en insultant ceux qui ne se lèvent pas pour l’hymne national. Notre patriotisme est semblable à un homme qui aime une femme avec les yeux ouverts. Il est enchanté de sa beauté, mais il voit ses défauts. Alors, nous aussi, qui connaissons l’Amérique , aimons sa beauté, ses richesses, ses grandes capacités ; nous aimons ses montagnes, ses canyons, ses forêts, ses chutes du Niagara et ses déserts—et plus que tout, nous aimons les gens qui ont produits ses richesses, ses artistes qui ont créé sa beauté, ses grands apôtres qui ont rêvé et travailler à sa liberté—mais, avec la même émotion passionnée, nous haïssons sa superficialité, ses paroles hypocrites, sa corruption, sa vénération folle et sans scrupule devant l’autel du Veau d’Or.
Nous disons que si l’Amérique est entrée en guerre pour protéger la démocratie dans le monde, elle doit d’abord protéger la démocratie chez elle. Sinon comment le monde prendrait-il l’Amérique au sérieux, alors que la démocratie y est bafouée quotidiennement, la liberté d’expression supprimée, les assemblées pacifiques dispersées par des gangsters autoritaires et brutaux en uniforme;alors que la presse libre est muselée et les opinions dissidentes réduites au silence. Vraiment, si pauvres comme nous le sommes en termes de démocratie, comment pouvons-nous l’offrir au monde? Nous disons aussi qu’une démocratie conçue comme la servitude militaire des masses, leur esclavage économique et nourrie de leurs larmes et de leur sang, n’est en aucun manière la démocratie. C’est du despotisme—le résultat cumulé d’une chaine d’abus que, d’après ce document dangereux que représente la Déclaration d’Indépendance, le peuple a le droit de renverser.

Le procureur a extrait de notre Manifeste, et a souligné, ce passage, « Résistez à la conscription. » Messieurs les jurés, souvenez-vous, s’il vous plaît, que ce n’est pas l’accusation retenue contre nous. Mais en admettant que le Manifeste contienne l’expression, « Résistez à la conscription. », puis-je vous demander si il n’existe qu’une sorte de résistance? Existe t’il seulement la résistance avec le fusil, la baïonnette, la bombe ou l’avion?N’existe t’il pas une autre forme de résistance? Est-ce que les gens ne peuvent pas simplement croiser les bras et déclarer, « Nous ne combattrons pas lorsque nous ne croirons pas à la nécessité de la guerre »? Est-ce que les gens qui croient à l’abrogation de la loi sur la conscription, parce qu’elle est inconstitutionnelle, peuvent exprimer leur opposition oralement et par écrit, dans des réunions publiques et autres moyens ? De quel droit le procureur interprète t’il ce passage précis qui l’arrange? En outre, messieurs les jurés, j’insiste sur le fait que notre inculpation ne repose pas sur la conscription. Nous sommes accusés de complot contre le recensement. Et l’accusation n’a prouvé d’aucune manière que nous sommes coupables de complot ou que nous ayons commis un acte manifeste.

Messieurs les jurés, vous n’avez pas été nommés pour accepter nos opinions, pour les approuver ou les justifier. Vous n’avez pas été nommés non plus pour décider si elles étaient dans le cadre de la loi ou en dehors. Vous avez été nommés pour décider si l’accusation à prouvé que les accusés Emma Goldman et Alexander Berkman ont comploté pour appeler les gens à ne pas se faire recenser. Et si leurs paroles et leurs écrits constituent des actes manifestes.

Quel que soit votre verdict, messieurs, il ne pourra probablement pas affecter la vague montante du mécontentement dans ce pays contre la guerre qui, en dépit de toutes les fanfaronnades, est une guerre pour la conquête et la puissance militaire. Ni il ne pourra affecter l’opposition toujours croissante envers la conscription qui est un joug militaire et industriel placé sur le cou du peuple américain. Enfin, votre verdict n’affectera pas ceux pour qui la vie humaine est sacrée et qui ne participeront pas à la boucherie mondiale. Votre verdict confortera seulement l’opinion mondiale selon laquelle la justice et la liberté sont des forces vivantes dans ce pays, ou, au contraire, une simple ombre du passé. Votre verdict peut, bien sûr, nous affecter temporairement, au sens physique—il ne peut avoir aucun effet sur notre esprit. Car même si nous étions reconnus coupables et que la peine soit d’être collés contre un mur et fusillés, je n’en crierai pas néanmoins avec le grand Luther : « Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement.. » Et, messieurs, en conclusion, laissez-moi vous dire que mon co-accusé Mr. Berkman, avait raison lorsqu’il disait que les yeux de l’Amérique étaient tournés vers vous. Pas à cause d’une sympathie pour nous ou pour l’anarchisme; mais parce que nous devrons décider tôt ou tard si nous avons raison de dire aux gens que nous allons offrir la démocratie à l’ Europe, alors que nous n’en bénéficions pas ici. Est-ce que la liberté d’expression et de réunion, est-ce que la liberté de critique et d’opinion –qui ne sont pas inclus dans la loi sur l’espionnage—seront détruites? Seront-elles des ombres du passé, du grand passé de l’histoire américaine? Seront-elles foulées aux pieds par n’importe quel détective ou policier, ou de quiconque en décidera? Ou est-ce que la liberté d’expression, de la presse, de réunion resteront-elles l’ héritage du peuple américain?

Messieurs les jurés, quel que soit votre verdict, et en ce qui nous concerne, il ne changera rien. J’ai défendu des idées toute ma vie. Je les ai défendu publiquement depuis vingt sept ans. Rien sur terre ne me ferait en changer, excepté une chose; si vous m’apportiez la preuve que nos idées sont fausses, indéfendables ou manquent de faits historiques établis. Mais jamais je ne changerai d’idées parce que je suis reconnue coupable. Je vais vous rappeler deux grands américains, qui ne vous sont certainement pas inconnus, messieurs les jurés; Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau. Quand Thoreau a été emprisonné pour avoir refusé de payer ses impôts, il a reçu la visite de Ralph Waldo Emerson qui lui a dit: « David, que fais-tu en prison? » et Thoreau lui a répondu: « Ralph, que fais-tu dehors, quand les honnêtes gens sont en prison pour leurs idéaux? » Messieurs les jurés, je ne souhaite pas vous influencer. Je ne souhaite pas en appeler à vos passions. Je ne souhaite pas vous influencer parce que je suis une femme. Je n’ai pas de tels désirs ni de telles conceptions. Je parie que vous êtes assez sincères et assez braves pour rendre un verdict selon vos convictions, au-delà de l’ombre du doute raisonnable.

Oubliez, s’il vous plaît, que nous sommes anarchistes. Oubliez que l’on affirme que nous avons propagé la violence. Oubliez qu’un article a paru dans Mother Earth alors que je me trouvais à des milliers de kilomètres, il y a trois ans. La bombe a explosé dans l’appartement de l’anarchiste Louise Berger, demie sœur de Charles Berg, au 1626 Lexington Avenue entres les 103ème et 104ème Rue, un vaste quartier d’immeubles peuplés principalement d’immigrants arrivés récemment. Oubliez tout cela, et ne considérez que l’évidence. Avons-nous été impliqués dans un complot? Ce complot a t’il été prouvé?Avons-nous commis des actes manifestes ? Ces actes ont-ils été prouvés? Nous, accusés, disons que non. Et que, par conséquent, le verdict doit être non coupables .

Mais quelle que soit votre décision, la lutte doit continuer. Nous ne sommes que les atomes d’une lutte humaine incessante vers la lumière qui brille dans l’obscurité—l’Idéal de la libération économique, politique et spirituelle de l’humanité !
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NDT :

1. Journal publié par Alexander Berkman de 1916 à 1917
2. En droit pénal US, l’acte manifeste [overt act] est une preuve à partir de laquelle l’intention criminelle peut être déduite.
3. « The Psychology of Political Violence. » Je n’en connais pas de traduction française. Le texte est apparu dans l’édition de 1917 de Anarchism and Other Essays de Emma Goldman. On peut le lire en anglais ici :
4. Un talesman est une personne pré-sélectionnée pour faire partie d’un jury à qui l’accusation et la défense posent des questions afin de s’assurer de sa plus grande objectivité possible. Le cas échéant, il peut être refusé par l’une ou l’autre partie.
5. Ainsi parlait Zarathoustra Richard Strauss