Pierre Kropotkine

Source : Peter Kropotkin Emma Goldman

kropotkine

Le numéro de Mother Earth de décembre 1912 est consacré au soixante-dixième anniversaire de Kropotkine, avec de nombreuses contributions comme celles de Luigi Fabbri. Leonard Abbott Alexandre Berkman, Max Baginski, Jean Grave, Christian Cornelissen et Emma Goldman

Ceux qui blablatent sans arrêt sur les conditions sociales comme facteur déterminant de la personnalité et des idées trouveront très difficile d’expliquer celles de notre camarade Pierre Kropotkine.

Issu d’une famille possédant des serfs et élevé dans une atmosphère de servage autour de lui 1, la vie de Pierre Kropotkine et ses activités révolutionnaires pendant une cinquantaine d’années constituent une preuve vivante contre l’affirmation inconsistante selon laquelle les conditions sociales seraient supérieures aux forces latentes de l’être humain pour tracer sa propre voie dans la vie. Et cette force de l’esprit révolutionnaire chez notre camarade était si fondamentale, si prenante, qu’elle a imprégnée tout son être et a donné une nouvelle couleur et signification à son existence entière.

C’est ce feu révolutionnaire obsédant qui a fait tomber les barrières qui séparaient Kropotkine, l’aristocrate des gens du peuple et a entretenu la flamme d’une vision claire tout au long de sa vie. Elle l’a empli, lui, le fils de l’opulence, du raffinement, l’héritier d’une brillante carrière, d’un seul idéal, d’un seul but dans la vie – la libération de l’espèce humaine du servage, aussi bien physique que spirituel. Et combien fidèlement il a suivi cette voie. Ceux qui connaissent la vie et l’œuvre de Pierre Kropotkine peuvent l’apprécier.

Un autre trait marquant de caractère chez cet homme frappant est qu’il possède, lui, parmi tous les révolutionnaires, la foi la plus profonde dans le peuple, dans ses possibilités innées de reconstruire une société répondant à ses besoins.

En fait, pour Kropotkine, les ouvriers et les paysans sont ceux qui lèguent à la postérité l’esprit de résistance et d’insurrection. Simples et incorruptibles, ils ont toujours ressentis instinctivement l’oppression et la tyrannie.

Avec Nietzsche, notre camarade a continuellement souligné que partout où le peuple a gardé son intégrité et sa simplicité, il a toujours haï l’autorité institutionnalisée comme celle la plus impitoyable et barbare de l’histoire humaine.

Il est probable que la foi de Kropotkine dans le peuple émane de sa propre simplicité d’esprit – une simplicité qui est le facteur déterminant de sa personnalité. C’est pour cette raison, plus qu’en raison de son intelligence profonde, que la Révolution, pour Pierre Kropotkine, signifie l’impulsion sociale obligée de toute vie, de tout changement, de toute évolution. De la même façon que l’anarchisme pour lui ne signifie pas qu’une simple théorie , une école ou une tendance, mais le désir intemporel de l’homme, sa recherche de la liberté, de la camaraderie et du progrès.

Cela explique aussi, sans doute, l’attitude humaine de Pierre Kropotkine envers les auteurs d’attentats. Tout au long de sa carrière révolutionnaire, notre camarade n’a jamais porté de jugement sur ceux qui avaient commis des actes politiques de violence et que des prétendus révolutionnaires avaient trop volontiers dénigrés, soit par ignorance ou par couardise. 2

Pierre Kropotkine sait que ce sont généralement les personnes les plus sensibles et les plus compatissantes qui se comportent le mieux dans un contexte d’injustices sociales et de tyrannie, des personnalités qui trouvent dans l’action le seul exutoire libérateur pour leur âme tourmentée, qui sont dans l’obligation de s’élever contre l’apathie et l’indifférence envers les crimes et les maux sociaux, même au prix de leur propre vie. Plus que la plupart des révolutionnaires, Pierre Kropotkine s’identifie étroitement avec la soif spirituelle des auteurs d’attentats, qui culmine avec l’acte individuel et qui n’est que le précurseur de l’ insurrection collective – l’étincelle qui annonce une Aube nouvelle.

Mais Pierre Kropotkine a fait plus. Il s’est aussi identifié avec les parias sociaux, ceux qui à cause de la faim, du travail éreintant et de l’absence de toute joie frappe un représentant de la classe responsable de l’horreur et du désespoir de la vie de paria. Cela s’est démontré particulièrement dans le cas de Luccheni 3, qui a été critiqué et renié par la plupart des autres radicaux. Et pourtant personne plus que notre camarade Pierre Kropotkine n’a en horreur la violence et la destruction de la vie; ni plus sensible et compatissant envers toutes les peines et les souffrances. Mais il est trop universel, il possède une trop grande nature, pour succomber à une critique morale artificielle de la violence venant d’en bas, sachant, comme il le savait, qu’elle n’est qu’un réflexe face à la violence organisée, systématique et légale venant d’en haut.

Ainsi se présente Pierre Kropotkine devant le monde à l’âge de soixante dix ans: l’ennemi le plus intransigeant de toutes les injustices sociales, l’ami le plus proche et le plus tendre de l’humanité opprimée et outragée ; âgé par les ans, mais illuminé de l’éternel esprit de la jeunesse et d’une foi immortelle dans le triomphe final de liberté et de l’égalité.

NDT

1. Son père, le général et prince Alexis Pétrovitch Kropotkine était un riche propriétaire terrien ; sa mère, Catherine Nicolaïevna était la fille d’un général, Nicolas Sémionovitch Soulima)

2. EG, à travers l’attitude de Kropotkine, justifie la sienne envers les auteurs de violence. Elle n’a jamais condamné les auteurs d’actes de violence, que ce soit celui de Berkman envers H. C. Frick ou celui de Leon Czolgosz contre le président McKinley ou de tout autre. Au risque de passer pour une adepte de la violence, ce qui n’était pas le cas.

3. Louis Luccheni, 1873 – 1910 Anarchiste né à Paris d’une mère italienne et d’un père inconnu. Il a assassiné Élisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche en 1898. Condamné à perpétuité, il est retrouvé pendu dans sa cellule.

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