Vision of Fire – Introduction

vision of fire

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition

Vision du Feu. Emma Goldman sur la Révolution Espagnole

Introduction (p 29 à 31)

.
Goldman s’est rendue en Espagne à trois occasions durant la révolution et la guerre civile, à chaque fois pour une période de deux ou trois mois. Le premier séjour a eu lieu du 17 septembre à mi-décembre 1936, donc en pleine période de grand enthousiasme révolutionnaire et d’initiatives. Néanmoins, comme ses écrits ci-dessous le reflètent, des contradictions au sein de la révolution commençaient déjà à apparaître clairement. Lors de sa seconde visite un an plus tard, (du 16 septembre au 6 novembre 1937), la plupart de ces contradictions avaient explosé au grand jour épuisant la force de la révolution . Au moment de sa dernière visite, (mi-septembre-début novembre 1938), il y avait peu d’espoir de vaincre les fascistes, sans parler de sauver la révolution.

Avant son premier voyage en 1936, Goldman se trouvait dans le sud de la France, essayant désespérément de recoller les morceaux d’une vie en exile assombrie par la mort de son camarade Berkman. Les premièrs échos de la révolution et de la guerre civile la sortit de ce sentiment grandissant de futilité. En quelques semaines, son sentiment de perte personnelle avait diminué face à l’étendue et au sérieux de la lutte révolutionnaire en Espagne. En dépit de critiques des camarades espagnols au début, vivant aussi près de ce combat et y étant préparée par une vie de militantisme, il était essentiel pour Goldman de les rejoindre. Un ami de longue date du mouvement anarchiste allemand lui en fournit bientôt les moyens. Augustin Souchy, qui aidait à organiser la propagande internationale de la CNT-FAI à Barcelone, l’invita au nom du mouvement espagnol à venir contribuer à leur lutte dès qu’elle le pourrait. Après quelques retards frustrants, elle se mit en route mi-septembre.

Les réactions de Goldman  devant la situation espagnole de l’époque constituent le sujet du reste de cet ouvrage. Lors de chaque visite, la plupart de son temps était consacrée à voyager dans différentes zones de l’Espagne républicaine, observant les efforts sociaux constructifs aussi bien que les lignes de front, discutant avec des anarchistes comme avec des non-anarchistes, et comparant ses notes avec celles d’autres observateurs avec qui elle était en contact, avec des faits nouveaux provenant de tout le pays. Elle fut bien entendu bouleversée par les efforts enthousiastes pour la transformation sociale, les tentatives généralisées pour aller directement vers la société nouvelle malgré les énormes tensions et sacrifices de la guerre. Goldman était aussi très consciente des exigences et du coût énorme de celle-ci . En outre, il y avait de constantes attaques envers les efforts anarchistes et la révolution sociale en général de la part des alliés étatistes de la coalition du front populaire – républicains libéraux, socialistes et communistes. L’énorme hostilité meurtrière envers les anarchistes de la part de beaucoup de leurs « amis » du camp loyaliste, jusqu’aux insurgés fascistes et aux différentes puissances étrangères, augmenta la sympathie et l’enthousiasme de Goldman pour leur cause. Les mesures de compromis des dirigeants du mouvement lui semblaient moins importantes que la puissance du mouvement à la base et les attaques vicieuses de tous côtés.

Lors de chaque visite, elle était profondément émue au point de vouloir rester avec ses camarades espagnols jusqu’à la fin, pour les aider à n’importe quel titre et quelle qu’en soit l’issue. En acceptant le fait que son âge l’empêchait de combattre physiquement sur le front, elle proposa d’aider la propagande internationale (ce qu’elle fit lors de sa première visite), de servir comme infirmière, cantinière, garde d’enfants, ou de faire un travail d’éducation par rapport à la contraception ou aux nouvelles méthodes d’hygiène. A chaque fois, cependant, sa méconnaissance de la langue et les arguments des espagnols selon qui sa plus grande contribution serait d’aider la propagande hors des frontières la persuadait à regret de mettre fin à son séjour.

Avec une énergie et un enthousiasme renouvelé, Après son premier départ d’Espagne, et durant les mois suivants, Goldman se lança dans une nouvelle série d’activités en Grande Bretagne, allant de l’organisation de groupes de soutien et de collectes de fonds jusqu’à des conférences et rédactions d’ articles. Dans la période qui suivit immédiatement son premier séjour en Espagne, elle fut en général beaucoup moins critique qu’elle ne le sera quelques mois plus tard envers les anarchistes espagnols et le cours de la révolution. Elle pensait qu’il était important d’expliquer en détail pourquoi la direction du mouvement expliquait, en toute bonne foi, les compromis qu’elle faisait. A la fin, néanmoins, elle finissait chaque fois frissonnante dans le froid climat physique, social et psychologique de la Grande Bretagne (et du Canada durant les dernières années de sa vie du début 1939 jusqu’à sa mort) , dans le même relatif isolement politique qu’auparavant. Dans ce contexte, Goldman avait à nouveau tendance à revenir à une attitude plus critique et plus pessimiste sur les perspectives révolutionnaires à court terme .

Comme ses écrits dans la suite de cet ouvrage l’illustrent bien, Emma Goldman essayaient à travers ces moments de toujours préserver une honnêteté et une dignité personnelle, un acharnement à découvrir la vérité politique autant qu’elle le pouvait, et puis vivait avec ses conclusions. Elle n’était certainement pas la dernière à observer ses propres changements, ses humeurs et ses analyses fluctuantes. Ce qui est louable , c’est sa volonté d’informer les autres de ses doutes, que nous devons finalement tous accepter dans notre vie politique ou personnelles, et puis, malgré cela, de continuer comme avant à en tirer un objectif clair et une grande énergie dont elle fit preuve dans sa lutte permanente pour la libération.

Les sept prochains chapitres ( 2 à 8) sont tous construits à partir des écrits de Goldman (par ordre chronologique) sur les principales grandes questions . L’introduction de chaque chapitre résume ses pensées sur le sujet, et les situe dans les contextes à la fois du mouvement anarchiste et de sa propre vie de militante. Une telle disposition a plusieurs avantages. Elle permet une attention séparée et donc plus concentrée sur les dynamiques clés de la révolution espagnole. Elle permet aussi au lecteur de percevoir clairement comme réagissait émotionnellement et intellectuellement Emma Goldman a ces questions, en même temps qu’elles évoluaient au cours du temps, et de comprendre les raisons de ses réponses à partir de sa vie dans le mouvement anarchiste. Nous pouvons ainsi mieux comprendre, en même temps, la vie de Goldman, la révolution espagnole et le mouvement anarchiste historique. Plus spécialement, au-delà de cette perspective historique, cette disposition encourage les lecteurs à appliquer les principes et les enseignements de cette expérience aux efforts contemporains pour le changement social, en Amérique du Nord, en Espagne ou partout ailleurs.

Chapitre II: Le Mouvement Anarchiste Espagnol (p 41 à 47)

Le mouvement anarchiste organisé en Espagne dans les années 1930 était plus grand et plus fort qu’il ne l’avait jamais été à aucune époque. La singularité de cette force, étonnante pour des observateurs étrangers comme Emma Goldman, soulevait de sérieuses questions. Quelle était la nature et la profondeur de ses racines en Espagne ? Qu’est ce que suggérait l’expérience espagnole quant aux possibilités en général pour un mouvement anarchiste sur une grande échelle ? Plus concrètement, comment des organisations telles que la CNT et la FAI espagnoles exploiteront au maximum la liberté personnel et le plein usage des potentiels individuels tout en assurant, en même temps,une coordination et une solidarité efficace? Les anarchistes insistent sur le fait de créer la société souhaitée dans le processus même de confrontation avec l’ancienne. Les moyens doivent être semblables aux fins. Pour cette raison, les évaluations telles que celle de Emma Goldman de la nature et de l’organisation du mouvement devenaient en réalité également des évaluations de la nouvelle société possible. De toute évidence, de telles questions sont toutes aussi importantes aujourd’hui qu’il y a soixante-dix ans. Elles sont en ce moment discutées dans une grande variété d’initiatives décentralisées, dans des écoles alternatives, des coopératives et des communautés, et jusque dans des mouvements politiques anti-autoritaires, qu’ils soit explicitement anarchistes ou non. […]

Le point de vue de Emma GoIdman sur ces questions, à la fin des années 1930 découlait clairement et logiquement de ses propres déclarations et expériences d’avant cette période. Pour elle, la plus grande force du mouvement anarchiste provenait de la profondeur et de la clarté de la conscience de ses membres plutôt que, en premier lieu ou uniquement, sur la mise en place de structures décentralisées. Selon elle, préserver l’intégrité personnelle dans les modes de vie et les pratiques politiques était en fin de compte plus important que l’approbation de ses camarades dans le mouvement. Elle-même avait maintenu des relations amoureuses indépendantes et s’était tenue à l’écart d’un engagement total dans les organisations du mouvement anarchiste, malgré le fait que de nombreux anarchistes dont elle se sentait proche par ailleurs s’en étaient senti clairement offensés .

D’un autre côté, elle n’insistait en aucune manière sur une autonomie puriste par rapport au mouvement. Elle souhaitait, et était capable, par exemple de justifier de son propre ‘leadership’ personnel et de celui des autres, dans l’organisation et l’action de propagande. (Des anarchistes l’avaient en effet critiqué à l’époque pour être trop sûr d’elle et, par conséquent, de perpétuer la hiérarchie. Elle était aussi à l’aise pour travailler au sein de petits « groupes d’affinité auto-disciplinés, comme l’ont démontré la préparation de la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick en I892, la publication régulière de Mother Earth (1906-1917), et la création de la No-Conscription League avant l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale.

Concernant l’organisation du mouvement, elle considérait donc avec suspicion les deux pôles du spectre anarchiste. Elle était clairement en désaccord avec les anarchistes puristes isolés qui refusaient tout rôle de leadership ou toute solidarité organisationnelle. Mais elle critiquait aussi ceux qui cherchaient à structurer le mouvement anarchiste par une formule s’approchant du « centralisme démocratique ». Elle pensait que, inévitablement, de telles structures privilégieraient tôt ou tard le centralisme au détriment de la liberté. Goldman partageait donc une position modérée avec une vaste majorité du mouvement anarchiste historique. Au sein de cette majorité, sa position particulière qui consistait à éviter tout engagement personnel au-delà du niveau du groupe d’affinité était commun à un petit mais significatif nombre d’anarchistes. Elle était parvenue à cette conviction, comme beaucoup d’autres, à la fois à partir du dédain pour les petites chamailleries entre idéologues rivaux et le soupçon que tout groupement politique – même anarchiste – tend à encourager une mentalité insulaire restrictive.

III
Les deux thèmes fondamentaux de ses conceptions organisationnelles apparaissent dans sa description des anarchistes espagnols durant la révolution. D’un côté, Goldman admirait énormément la taille sans précédent du mouvement, sa conscience passionnée et son auto-discipline constructive. Mais ces traits aussi marqués fussent-ils, elles avaient pleinement conscience que des personnes influentes du mouvement – comme tous dirigeants- pourraient être corrompus.

Dans ce contexte précis, « corruption » signifiait une pratique en contradiction avec l’idéal anarchiste traditionnel. Pour contrer le « réalisme politique » qu’elle avait observé avec douleur parmi certains personnages « influents » de la CNT-FAI, Goldman se tournaient désespérément vers les millions de membres de la base. En dépit de ce que pouvaient faire les dirigeants à travers leurs mandats officiels, elle espérait que la profonde conscience anarchiste de la base maintiendrait le mouvement dans ses directions idéalistes constructives. En même temps, cependant, Goldman admettait avec répugnance mais honnêtement une autre contradiction : Apparemment, les mêmes sources culturelles caractérisant le grand courage et l’idéalisme des espagnols nourrissaient aussi l’innocence avec laquelle ils traitaient avec leurs « alliés » politiques manipulateurs anti-fascistes, et leur incapacité, dans certains cas, à concrétiser des efforts d’organisation nécessaires. Enfin, elle était conduite à douter même de la profondeur d’une conscience anarchistes claire parmi les millions de membres du mouvement qui en constituaient la base. Comme toujours, Goldman insistait en se confrontant à ce qui lui semblait la vérité, peu importe combien douloureuse était la blessure infligée à son rêve anarchiste chéri depuis si longtemps.

Observations Générales

Six semaines après sa première arrivée en Espagne révolutionnaire (28/10/36), Goldman exprima à sa nièce Stella Ballantine à la fois son appréhension envers le leadership et son immense admiration pour la profondeur, l’enthousiasme et la créativité du mouvement anarchiste espagnol en général.

« Une chose est certaine: La Révolution n’est en sécurité qu’avec le peuple et les paysans, pas à Barcelone. Car comme nous l’avons toujours dit avec Sasha [Berkman] : les meilleurs perdent leur jugement et leur courage lorsqu’ils sont au pouvoir .. . .
. . . Nos camarades sont humains comme les autres, donc sujets aux idées fausses lorsqu’ils atteignent le pouvoir. Mais ils ne l’exerceront pas longtemps car leur objectif n’est pas l’état mais l’indépendance et le droit du peuple lui-même. Les espagnols sont un peuple à part, et leur anarchiste n’est pas le résultat de lectures. Ils l’ont reçu avec le lait de leur mère. Il est maintenant dans leur sang même. De tels gens n’exercent pas le pouvoir très longtemps. Mais il est triste qu’ils en soient devenus partie prenante. Ils y ont été obligés par la traîtrise de Madrid. Mais ils n’y ont rien gagné. La plupart de nos camarades, notamment dans les provinces, sont déjà résolument opposés au Comité à Barcelone. Chérie, je m’accroche toujours à ma foi dans l’esprit merveilleux de nos camarades et leurs efforts constructifs fantastiques. Mais les dernières semaines m’ont rendue inquiète et mal à l’aise envers la Révolution, la vie et les merveilleux débuts, partout en Espagne depuis le 19 juillet. »

Deux semaines après (14/11/36), Goldman détaille plus avant la nature unique et autonome de mouvement en Espagne.

« Les espagnols, bien que faisant partie de l’Europe, sont le plus non-européen des peuples que je connaisse. Ils ne savent rien du monde extérieur, n’ont pas la moindre idée de l’importance de la propagande à l’étranger, et, pire encore, ils n’apprécient pas la moindre suggestion ou immixtion de camarades étrangers. Peut-être que cette auto-suffisance explique leur capacité à s’organiser comme ils l’ont fait ces dernières années. La CNT-FAI est un modèle de discipline interne. Personne ne penserait même refuser d’exécuter une décision de l’organisation. Durruti, le personnage le plus héroïque de la lutte, en est le parfait exemple. Il a été décidé qu’il emmènerait sa colonne à Madrid. Il déteste se plaindre. Il avait à cœur de prendre Saragosse. Mais il est parti pour Madrid, conscient que c’était le front le plus important du moment.Peut-être que si nos espagnols n’étaient pas aussi sûrs d’eux-mêmes, l’anarchisme ne se serait pas autant enraciné ici. Il faut vraiment une résolution franche pour inculquer à un peuple entier nos idées que le plus simple paysan véhicule dans son sang même . »

Encore à sa nièce ( 8/12/36). Goldman remarque des vices de forme tragiques dans le mouvement, produits par les caractéristiques qui en font la grandeur .

« Ils sont si volontaires, nos camarades espagnols, et ils sont si convaincus de pouvoir accomplir des merveilles. La naïveté est le plus bel aspect des anarchistes espagnols. Mais aussi leur défaut. Ils ne peuvent pas comprendre que quiconque voudrait saboter leur travail alors qu’ils sont si désireux d’offrir à tous la liberté la plus complète. Hélas, ils paient déjà lourdement leur foi enfantine. Et qui sait le prix qu’ils devront encore payer . . .
Je suis désolé d’annoncer que personne n’est venu à l’exposition d’art. L’histoire est compliquée et je ne peux pas écrire sur le sujet maintenant. C’est du en partie au manque total de capacité de prise de décision du caractère catalan. Même si ce sont les camarades catalans, et personne d’autre, qui ont sauvé Barcelone du fascisme . Ils sont merveilleux dans l’action révolutionnaire. Mais ils sont sans espoir pour tout ce qui demande un système, de la célérité et de la rapidité. « 

Développant le même thème à sa nièce juste après son départ d’Espagne (16/12/36) , Goldman attribue à la fois la force et la faiblesse du mouvement à un manque de leaders solides.

Malgré de nombreuses déceptions et des désaccords avec certaines décisions de la CNT-FAI, je me sens malheureuse au-delà des mots de devoir quitter l’Espagne. Mon cœur et tous mes intérêts sont ici avec les simples ouvriers et paysans qui sont de pures idéalistes. Je le sais depuis les pré-révolutionnaires russes. C’est leur pureté et leur idéalisme qui est responsable de certaines de leurs erreurs. Mon explication pour ce décalage dans le caractère espagnol est que la révolution en Espagne est absolument et entièrement une révolution prolétarienne sans aucun leadership d’aucune sorte. D’où sa pureté. D’où ses limites.

A son camarade de longue date Harry Kelly, Goldman affirme (29/6/37) que l’im­mense créativité de la révolution espagnole est due aux années d’éveil de la conscience et d’organisation parmi les ouvriers et les paysans.

Plus que la révolution russe, la révolution espagnole est notre Révolution . . . .
[Nos camarades] et personnes d’autres ont souffert et souffre des douleurs du travail. Eux et personnes d’autres ont essayé ce qui n’avait jamais été fait auparavant – un formidable travail constructif. Les anarchistes russes, qui étaient-ils sinon une poignée de réfugiés d’autres pays et d’exilés de prison , inorganisés et prêts à se jeter à la gorge les uns des autres ? Il ne faut pas s’étonner si ils n’ont joué qu’un rôle si insignifiant et qu’ils ont permis à Lénine et son groupe de voler le vent avec lequel naviguait la révolution. Les anarchistes espagnols ne sont pas ainsi. Ils avaient perfectionné une remarquable organisation. Malgré toutes les persécutions, la prison et la torture, ils ont martelé depuis 25 ans l’importance de l’anarcho-syndicalisme et du communisme libertaire, jusqu’à faire chair avec les ouvriers militants espagnols, et sans de leur sang, en dépit des erreurs et des compromis des dirigeants de la CNT-FAI.

Répondant aux critiques anarchistes en France et ailleurs, Goldman déclare dans un article pour Spain and The World (7/2/37) que les dirigeants anarchistes ne cherchent pas le pouvoir pour eux-mêmes et ne peuvent donc pas être considérés comme corrompus ou traitres au mouvement. Néanmoins, elles les considèrent comme faisant des fautes de jugement et méritant donc la critique.

Je peux comprendre parfaitement l’indignation de nos camarades français et ceux dans les autres pays envers les dirigeants de la CNT-FAl. Ils ont montré tout sauf de la clarté et du jugement en traitant avec leurs alliés. Ma seule objection au manifeste publié par les camarades de la F.A.F en France est l’accusation de trahison et de corruption politique contre les camarades dirigeants de la CNT-FAI (1). Les anarchistes sont des êtres humains , tous « trop humains » et, par conséquent, sont susceptibles de trahir leur cause comme d’autres femmes et hommes, pas plus que je ne crois que leur passé révolutionnaire ne leur évite toujours l’incohérence. Ce ne fut pas le cas avec les révolutionnaires bolchéviques autrefois. Il y a une différence, cependant. Lénine et son parti aspirait à la dictature alors que la CNT-FAI a, depuis ses origines, répudié celle-ci et a brandi haut la bannière du communisme libertaire.
Quels que soient les compromis qu’ont fait les dirigeants de la CNT-FAl, et continuent à faire, personne, pas même leurs pires ennemis, ne peut dire qu’ils le font pour une auto glorification personnelle ni parce qu’ils veulent le pouvoir.

Pour ma part, il m’est impossible de croire que n’importe lequel d’entre eux est devenu un traître ou un politicien corrompu en six mois. Je répète que la nature humaine est vulnérable, mais je ne peux pas concevoir que des révolutionnaires, avec le courage, l’héroïsme et le dévouement dont ils ont fait preuve durant toutes ces années de lutte dans le mouvement anarchiste, deviendraient si facilement des proies pour l’attrait du pouvoir .

Je ne défend pas l’idée absurde que les anarchistes pouvaient espérer influer sur le cours de la révolution espagnol en entrant au gouvernement. Ou que, en acceptant les conditions paralysantes de Staline, nos camarades pouvaient précipiter le triomphe de la cause anti-fasciste. Je défend encore moins la position molle prise par les dirigeants de la CNT-FAI dans la tragique bataille de 3, 4, 5 , 6 mai. Je considère comme un extraordinaire renversement de la fière position révolutionnaire toujours défendues par la CNT-FAI le fait de tendre l’autre joue, d’appeler à la retraite et de retenir les sentiments refoulés de la base en appelant à la résistance passive (2). Tout ceci ne veut pas dire que nous devrions rester silencieux et ne pas émettre de critiques. Au contraire, nous devons absolument exprimer notre désaccord et demander franchement et honnêtement à ces camarades de s’expliquer. Cependant, je pense que les anarchistes devraient être plus prudents que les autres groupes sociaux avant de jeter l’anathème sur ceux qui ont servi leur cause durant toute leur vie ou avant de les crucifier au premier signe d’incohérence.

Y a t’il quelqu’un parmi nous qui peut prétendre honnêtement être toujours resté fidèle à ses idées ? Par exemple notre bien-aimé camarade Pierre Kropotkine. Par sa déclaration sur la guerre (3), il a violé un principe. Sa défense des alliés, la déclaration que si il était jeune, il demanderait un fusil, était diamétralement opposée à l’anarchisme et à tout ce que notre grand professeur nous avait enseigné au sujet de la guerre, comme conquête capitaliste et pillage. Nous qui sommes opposés au massacre du monde, avons critiqué notre camarade et condamné sa position mais il n’est jamais venu à l’idée de quiconque d’accuser Pierre Kropotkine de trahison ou de corruption. Qu’en est-il de vous ? Nous étions contre la guerre mondiale et certains d’entre nous sont allés en prison pour cette opposition. Néanmoins, nous nous somme ralliés immédiatement au soutien à la guerre anti-fasciste. Nous l’avons fait parce que nous considérons le fascisme comme la plus grande menace dans le monde, une contagion empoisonnée qui désintègre toute vie politique et sociale. Les pays fascistes, tout comme la dictature russe le prouve de manière certaine. On peut encore respirer dans les pays démocratiques, la petite démocratie qu’ils peuvent encore avoir. On peut encore élever la voix contre les abus politiques et l’inégalité sociale. On peut encore bénéficier d’une certaine sécurité pour sa vie. Tout cela est anéanti par le fascisme. Ne se peut-il pas, par conséquent, que les camarades accusés aujourd’hui de trahison et de toutes autres accusations cruelles, aient agi parce qu’ils pensaient et ressentaient que tout devait être fait pour gagner le combat anti-fasciste ? Car il doit être évident pour toute personne réfléchissant un peu que la révolution et tout le reste sera perdu si les fascistes l’emportaient. Nous, qui somme en dehors de l’Espagne, ne sommes pas confrontés à la faim et au danger, devrions essayer au moins de comprendre, sinon d’excuser, les motivations des concessions et des compromis faits par les dirigeants de la CNT-FAI.

Je souhaite déclarer solennellement que je me positionne de la même manière que je me suis toujours positionnée ma vie durant d’anarchiste.Je crois aussi ardemment que jamais que les alliances avec les gouvernements et les partis vont contre les intérêts de l’anarchisme et sont nuisibles. Mais je ne peux pas rester aveugle devant le fait que la vie est plus contraignante que les théories, que des moments peuvent apparaître dans la lutte révolutionnaire qui demandent une volonté surhumaine et un jugement des plus avisés pour choisir la bonne direction. Et comme moi-même, je n’ai pas la sagesse infuse ni ne peut me vanter d’une volonté surhumaine, je ne peux pas dire honnêtement ce que j’aurais fait si je m’étais trouvée dans la position des camarades à la tête de la CNT-FAI. Pour cette simple raison, je ne suis pas prête à accepter les accusations de trahison et de corruption politique contre eux, même si je suis en désaccord avec leurs méthodes.

1. Emma Goldman se réfère à un manifeste très critique envers la CNT-FAI publié par la Fédération Anarchiste Française dans un numéro spécial de Terre Libre, publié, entre autres, par André Prudhommeaux et Voline à Paris et Nimes.
NDT . Lire, par exemple, à ce sujet 1936-1939 : les anarchistes français face aux errements de la Révolution espagnole Alternative Libertaire 7 décembre 2006
2. Les tragiques « journées de Mai » de 1937 à Barcelone furent un moment charnière décisif pour la révolution espagnole. A cette époque, les principaux dirigeants de la CNT-FAI (Montseny, Oliver et Vazquez) exhortèrent les milliers de leurs camarades anarchistes qui résistaient avec succès aux forces gouvernementales d’abandonner leur lutte armée dans les rues contre le contrôle grandissant des étatistes (y compris les communistes)
NDT : Lire entre autre sur le sujet Les journées de mai 1937 à Barcelone Josep Rebull Paul Mattick Andreu Nin
3. Lire sur R&B Kropotkine sur la Présente Guerre et En réponse à Kropotkine

[….p 49- 50]

Durant son séjour de 1937 en Espagne, Goldman ne recueillit que peu d’information ou n’eut que peu de contacts avec l’opposition anarchiste. Son troisième voyage lui fit découvrir des changements drastiques, comme elle l’exprime dans ses remarques à Rudolf Rocker le 11/11/38.

Aussitôt arrivée, elle fut surprise de découvrir que des camarades influents comme Herrera, Santillan, Montseny, et Esgleas étaient totalement opposés aux concessions sans fin du comité national de la CNT. L’année précédente, ils les soutenaient pleinement. Cette fois, ils soumirent à Goldman une critique élaborée des erreurs du comité ainsi que de lourdes accusations contre le gouvernement de Negrin et les communistes . Le même dossier fut présenté devant l’assemblée plénière à Barcelone des délégués anarchistes durant ses deux dernières semaines en Espagne.
Bien qu’elle jugeait les divisions profondes, elle dit aussi que les deux côtés se rassemblaient en un ensemble solide face à des potentiels interférences extérieures. Elle considérait cela comme heureux car une fracture publique aurait détruit la CNT et la FAI, un événement qui aurait réjoui leurs ennemis. En même temps, elle avait confiance dans le fait que l’opposition à la FAI finirait par faire pression moralement sur la CNT pour qu’elle adopte une position plus ferme et plus efficace envers le régime de Negrin et les communistes

Malgré ces différends, Goldman restait impressionnée par l’extraordinaire courage et engagement montrés à l’assemblée plénière, au moment où Barcelone elle-même et le quartier général de la CNT étaient sous les bombardements. Elle raconte que seuls quelques délégués quittèrent le lieu de la réunion pour se mettre à l’abri. Les autres continuèrent leur discussion avec la même intensité qu’auparavant, une attitude que Goldman trouve sans précédent partout ailleurs dans le monde.

Avec le rapide effondrement de l’Espagne républicaine début 1939, les divisions et l’amertume parmi les anarchistes espagnols devinrent de plus en plus évidentes, notamment dans les conditions extrêmement difficiles de l’exil en France. A son propre désespoir, Goldman devint personnellement exposée à ces récriminations lors de sa visite fin mars, comme elle le raconte dans une lettre du 31/3/39 à Milly et Rudolf Rocker.

Mes chers, mes chers, je pense que l’horrible effondrement de cette grande promesse en Espagne n’est rien comparée à la décomposition écœurante parmi les camarades. Non seulement tout le monde est contre tout le monde au point de menacer leurs vies, mais la haine, les jalousies et l’avidité effrénées empestent jusqu’au ciel .

Les accusations contre le secrétaire national de la CNT Mariano Vazquez et d’autres du comité national furent particulièrement féroces, mais il les retournait pareillement. Alors, lorsque la haine contre les tendances bureaucratiques et réformistes de Vazquez s’amplifia encore, il retourna à son tour des accusations hargneuses, comme suggérer que Santillan était fou et venait d’un milieu de malades mentaux.
Malgré cela, Goldman s’inquiète avant tout du degré de représailles potentielles. Ironiquement, c’est Santillan lui-même qui demande à Goldman de prévenir Vasquez et son proche associé Roca d’un risque d’assassinat. Elle découvre aussi la même menace envers Garcia Oliver.
[…]
Jusqu’aux derniers mois de sa vie, Goldman continue à exprimer la plus haute admiration pour les qualités d’ensemble de ses camarades d’Espagne dans une lettre (18/11/39 ) à Maximiliano Olay,un anarchiste espagnol à New York.

Oui, je pense que nos camarades espagnols sont merveilleux. Durant toutes les cinquante années de mon activité, je n’ai pas trouvé dans nos rangs un autre groupe de personnes aussi magnifiquement généreux, aussi désireux de donner et d’aider. Les gens se moquent de moi lorsque je leur dis que quand on demande une cigarette à un espagnol, il vous donne tout le paquet et se sent insulté si vous ne le faites pas. De toute ma vie, je n’ai pas rencontré une hospitalité, une camaraderie, une solidarité aussi chaleureuses. Je sais qu’aucun peuple ne peut les battre .

Individus Particuliers (p 50 à 55)

Les appréciations de Goldman sur des dirigeants anarchistes espagnols particuliers apportent un éclairage supplémentaire à la fois sur la nature du mouvement lui-même et la dynamique particulière de sa politique durant la révolution et la guerre civile. De tous les dirigeants qu’elle a rencontré, elle n’a admiré personne plus que le militant de longue date Buenaventura Durruti, comme elle l’exprime dans une lettre à sa nièce durant sa première visite en Espagne en temps de guerre (17/10/36) .

. . . La CNT-FAI est composé de gens qui, quelles que soient leurs erreurs face aux effrayants dangers qu’ils côtoient, ne se courberont jamais devant aucune autorité rigide. J’ai l’ai ressentie une fois de plus très fortement sur le front d’Aragon où j’ai passé deux jours avec Durruti, un de nos camarades les plus audacieux, même sous l’ancien régime, et aujourd’hui l’âme de la bataille de ce côté de Saragosse. Il est la personnalité la plus impressionnante que j’ai rencontré ici et l’anarchiste le plus ardent. Ses hommes l’adorent et pourtant il n’emploie pas la force ou la discipline de caserne pour leur faire faire à peu près tout et traverser le feu à sa demande. Il m’a dit, « Ce serait un jour triste pour moi et pour l’anarchisme si je devais agir comme un général et conduire ma colonne avec une main de fer. Je ne pense pas que ce moment arrivera un jour. Les hommes sur le front sont mes camarades. Je vis, mange, dors et travaille avec eux et je partage leurs dangers. C’est mieux que la rigidité militaire.  » Ce n’étaient pas de simples mots, chérie, j’ai parlé aux hommes et ils ont confirmé chaque mot.

Un mois plus tard, Durruti était mort (1). Goldman exprime la perte que cela représentait pour le mouvement espagnol, la révolution et la lutte anti-fasciste dans son éloge funèbre publiée en Espagne et à l’étranger (24/11/37) .

Il m’est impossible d’écrire sur notre camarade Buenaventura Durruti en quelques mots ni même dans un long article. La blessure de sa mort cruelle qui a frappé la révolution espagnole, la lutte anti-fasciste et toutes celles et ceux qui connaissaient et aimaient Durruti, est encore trop à vif pour être capable d’avoir suffisamment de détachement pour donner une idée objective de l’importance de ce grand événement du drame du 19 Juillet et de son travail gigantesque jusqu’à sa fin ultime. Non pas que Durruti était la seule personnalité exceptionnelle dans cette courageuse bataille qui a tué dans l’œuf le fascisme à Barcelone et dans toute la Catalogne. Les grands héros de la bataille sont les masses espagnoles. Ici repose la grandeur de la révolution espagnole. Elle a surgi des entrailles mêmes de la terre d’Espagne. Elle a été totalement imprégnée de l’esprit collectif des masses espagnoles. Il est par conséquent difficile de parler d’une personne d’une manière séparée et distincte de la force qui a balayé l’Espagne le 19 Juillet.

Alors, si malgré cela je considère néanmoins notre camarade Durruti comme l’âme même de la révolution espagnole, c’est parce qu’il était l’Espagne. Il représentait sa force, sa douceur, aussi bien que sa rudesse si peu comprise par les gens extérieurs à l’Espagne. C’est cela qui m’a impressionnée lorsque j’ai rencontré notre camarade mort sur le front que lui et ses vaillants camarades défendaient de leurs mains nues, mais avec un esprit brûlant. Là, j’ai trouvé Buenaventura Durruti à la veille d’une offensive, entouré par un grand nombre de gens venus à lui avec leurs problèmes et leurs besoins. Il offrait à chacun sa compréhension sympathique, des conseil et des avis amicaux. A aucun moment, il n’a élevé la voix ou montré des signes d’impatience ou de dépit. Buenaventura avait la capacité de se mettre à la place des autres et de rencontrer chacun sur leur propre terrain tout en contenant sa propre personnalité. Je crois que c’est cela qui l’a aidé à établir une discipline interne si extraordinaire parmi les braves miliciens qui étaient les pionniers de la lutte anti-fasciste. Et pas seulement la discipline, mais la confiance dans l’homme et une profonde affection pour lui.

Le dernier hommage rendu à Durruti ne peut pas être une indication de la place qu’il occupait dans l’esprit et le cœur des masses. Ce qui s’avère plus significatif pour moi fut de trouver la même admiration, le même amour pour notre camarade un an après sa mort. Il suffisait de mentionner le nom pour voir les visages se transformer et les gens exprimer le sentiment que la balle traîtresse qui avait percé la tête de Durruti avait aussi porté un coup terrible à la Révolution. J’avais la certitude de plus en plus que si Durruti avait vécu, les forces contre-révolutionnaires au sein de l’Espagne anti-fasciste n’auraient pas relevé leurs têtes hideuses et ne seraient pas parvenues à détruire tant des acquis révolutionnaires de la CNT-FAI. Durruti aurait nettoyé l’Espagne anti-fasciste de tous les éléments parasites et réactionnaires qui essaient aujourd’hui de saper la révolution.

J’ai déjà dit que, dans la tempête et les tensions de la Révolution, les masses prennent la plus grande importance. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait que les individus aussi doivent jouer leur rôle. Et rien ne décide plus de l’importance et du sens de ce rôle que la grandeur de la personnalité de ceux qui ouvrent la route et illuminent le chemin qu’emprunte la masse. C’est seulement en ce sens que l’on peut juger correctement Buenaventura Durruti, son amour passionné pour la liberté, l’ardent révolutionnaire, le combattant intrépide qui a tout donné pour la libération de son peuple.

1. Voir aussi de Emma Goldman : Durruti n’est pas mort !

Une seconde figure marquante parmi les anarchistes était Federica Montseny, que Goldman avait rencontré pour la première fois en Espagne début 1929. Montseny était une personnalité extrêmement énergique et influente au sein de la FAI, comme le dit clairement Goldman dans une lettre à Rudolf Rocker fin septembre 1936.

J’ai vu et parlé à Federica Montseny. C’est un « Lénine » en jupon. Elle est idolâtrée ici. Elle est certainement très capable et brillante mais j’ai peur qu’il y a quelque chose de la politicienne en elle. C’est elle qui a aidé à faire adopter la création du nouveau conseil qui remplace la Gener­alidad. (1) C’est en réalité la même chose sous un nom différent. Espérons que la CNT n’aura pas à regretter d’être entrée au Conseil. Néanmoins, je suis très heureuse de voir que Federica est une telle intellectuelle et organisatrice. Elle travaille comme un chien, 18 heures par jour.

1. NDA : Le Conseil dont il est fait mention ici est le Comité de la Milice Anti-fasciste. La Generalidad était le gouvernement régional catalan. La participation anarchiste au premier constitua le premier aval public clair à une collaboration après le 19 juillet. Elle fut débattue et approuvée par un petit groupe de dirigeants « influents » de la CNT et de la FAI à Barcelone. Cette décision cruciale ne fut jamais soumise à la base , en violation flagrante des principes anarchistes. Le collaborationnisme et l’élitisme au sein du mouvement se complétèrent et se réenforcèrent mutuellement dans un cercle toujours plus vicieux durant toute l’année 1939. 

Mais quelques semaines plus tard, (3/11/36), elle confie à Rocker que ses craintes quant à l’aspect « politicienne » compromettant de Montseny ne soient des plus justifiées.

Cher Rudolf, j’aurais espéré être plus enthousiaste. Ce n’est pas que je sois timorée. Mais je ne peux absolument pas avoir confiance dans des politiciens, peu importe qu’ils se donnent le nom de CNT-FAI. Et certains d’entre eux ne sont que cela. Federica par exemple. Elle est passée à droite et a une grande influence ici. Elle est devenue ministre de la santé. Quelle grande prouesse ? Tout cela est trop triste.

Dans une lettre à Mark Mratchny, trois mois plus tard (8/2/37), elle juge Montseny moins sévèrement qu’auparavant, tout en restant consciente des contradictions de celle-ci.

Le discours de Montseny est très éclairant, bien que je l’ai trouvé un peu trop contente d’elle et trop peu critique. Je ne dis pas cela pour la condamner. Quelqu’un qui a passé toute sa vie dans le même milieu doit être encore plus isolée que la plupart des camarades espagnols qui ont vécu en exil. Bien sûr, elle voit tout en rose. Mais néanmoins, elle est parmi les plus capables de nos gens, et certainement parmi les plus courageuses.

Goldman répète ses critique de Montseny à Milly et Rudolf Rocker. Ironiquement, cette lettre est écrite le jour même (4/5/37) où, au beau milieu des affrontements entre les anarchistes et leurs « alliés » étatistes à Barcelone, Montseny elle-même lançait un appel à la radio pour qu’ils posent leurs armes afin de sauver la coalition .

. . . seul le fanatisme aveugle peut nier que Federica Montseny est la plus partisane du compromis parmi tous les camarades. J’espère que tu comprends, cher Rudolf, que je n’ai pas de raisons personnelles pour affirmer que Federica est plus à droite que tout autre membre dirigeant de la CNT-FAI. En plus de cela, elle est aussi dogmatique envers toute expression critique de la part des camarades dans la FAI comme de quiconque d’autre.

Selon Goldman et d’autres, le poste de responsabilités officielles de Montseny avait faussé son jugement. Elle trouve cela désolant mais non surprenant, étant donné ce que les anarchistes ont toujours affirmé au sujets des effets du pouvoir politique. Néanmoins, elle ne doute pas par ailleurs de la sincérité et de l’honnêteté de Montseny , et espère qu’à un moment, elle fera demi-tour.
Dans cette lettre à Max Nettlau cinq jours plus tard (9/5/37), désormais informée pour l’essentiel de la lutte à Barcelone,, Goldman voit l’attaque contre les anarchistes comme une conséquence naturelle des erreurs commises par Montseny, son camarade militant et ministre Juan Garcia Oliver et d’autres, qui avaient commencé à calculer comme des politiciens au lieu de s’en tenir aux principes anarchistes de base.

Maintenant, alors que je suis de tout cœur avec la lutte des camarades espagnols et que j’ai fait tout mon possible pour plaider leur cause pour laquelle je donnerais joyeusement ma vie, je dois insister sur le fait qu’ils sont vulnérables : ils ont commis de terribles erreurs qui se font déjà ressentir. Je tiens Federica Montseny, Garda Oliver et plusieurs autres camarades dirigeants pour responsables des avancées faites par les communistes et pour le danger qui menace maintenant la Révolution espagnole et la CNT-FAI. Mon tout premier entretien avec ces camarades m’ont démontré qu’ils frisaient le réformisme. Je n’avais jamais rencontré Oliver auparavant, mais j’avais rencontré Federica en 1929. Le changement chez elle, depuis que la révolution l’a placée aux plus hautes charges comme dirigeante, n’est que trop évident. J’ai été renforcée dans cette impression chaque fois que je lui ai parlé des compromis qu’elle et les autres avaient accepté. Il était trop évident pour moi que ces camarades travaillent entre les mains du gouvernement soviétique. Qu’en démontrant leur gratitude à Staline et à son régime (bien que je n’en vois pas le besoin, en plus de tout l’or (1) que reçoit Staline pour les armes envoyées ), des résultats désastreux étains sûrs de s’ensuivre. Entre parenthèses, cela signifie aussi la trahison de nos camarades dans les camps de concentration et les prisons de Russie. Je n’ai jamais vu une aussi grande violation des principes anarchistes que « la fête de l’amour » conjointe entre la CNT-FAI et les satrapes de Moscou à Barcelone (2).C’était un signe pour les dieux de voir Garcia Oliver et le consul russe, rivalisant entre eux dans leur vibrant hommage au gouvernement soviétique, ou les éloges dithyrambiques publiés quotidiennement dans Solidaridad Obrera. Ni le journal , ni Oliver ou Federica n’ont eu un mot pour le peuple russe, sur le fait que la révolution ruse avait été castrée et que les sbires de Staline étaient responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes. Ce fut un événement déshonorant – inutile et humiliant! Je n’ai écrit à personne à ce sujet, cher camarade, bien que je me sentais indignée et aurais crié mon mépris au soi disant dirigeants de la CNT-FAI ….

. .. J’ai peur que nous ne serions probablement pas parvenus à aucune compréhension mutuelle. Tu sembles ressentir au sujet de Federica et de la famille Urales ce qu’une mère ressens envers ses « poussins »: personne ne doit les toucher, même un tant soit peu. Je les ai admiré moi-même pendant des années; j’admire ses brillants talents oratoires, mais je peux affirmer qu’elle a des pieds d’argile et je ne vois aucune raison pour ne pas l’admettre. Elle a penché terriblement vers la droite et porter un revolver à sa ceinture ne la rend pas plus à gauche. Cependant, je suis certaine que les camarades se rendront bientôt compte que les politiciens, qu’ils/elles portent une jupe ou un pantalon, qu’ils/elles soient anarchistes ou socialistes, doivent être surveillés. Ils s’éloigneront des principes fondamentaux comme ils l’ont toujours fait par le passé.

Sa critique acharnée de Montseny et de Oliver continue dans sa lettre du 14/5/37 à Rudolf Rocker, révélant pour la première fois la connaissance de Goldman de quelques détails cruciaux sur leur rôle durant les journées de mai à Barcelone.

Depuis que je t’ai écris la semaine dernière, un évènement effrayant est survenu, que la plupart d’entre nous avait prévu, et que j’avais seulement essayé d’expliquer tant bien que mal plutôt que de la condamner dans un premier temps. Le pacte avec la Russie en échange de quelques armes a entrainé ses résultats désastreux. Il a brisé le dos de Montseny et de Oliver et les a transformé en jouets entre les mains de Caballero. Je ne sais pas si tu reçois ou non Combat Syndicaliste. J’écris à Mollie [Steimer] pour qu’elle t’envoie le dernier numéro. Tu verras que la bande meurtrière de Staline a tué Berneri et un autre camarade et qu’ils ont tenté à nouveau de désarmer les camarades de la CNT-FAI. Plus terrible encore selon moi, Oliver et Montseny ont appelé à se retirer et ont dénoncé comme contre-révolutionnaires les militants anarchistes pour qui la révolution signifie encore quelque chose. En d’autres termes, c’est la répétition de la Russie, avec des méthodes identiques à celles de Lénine contre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires qui refusaient de troquer la révolution contre la paix de Brest-Litovsk.

1 Les cargaisons d’armes de l’Unoin Soviétique à destination du gouvernement républicain commencèrent à arriver à la mi-octobre 1936 contre environ 600 millions de dollars en or prélevés sur le trésor national.

2 L’anniversaire de la révolution Russe en novembre

NDT : Sur Fédérica Montsény, écouter par exemple Témoignage d’une militante libertaire de la Révolution espagnole. Entretien avec Fédérica Montsény (Audio MP3)
Sur les critiques envers Federica Montseny et la participation anarchiste lire par exemple Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny Camillo Berneri, 14 avril 1937

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