L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman

Texte original : Anarchy in Interpretation : The Life of Emma Goldman Jason Wehling

Emma Goldman avait de nombreuses facettes — féministe, écrivaine et incroyable oratrice — mais d’abord et avant tout, elle était anarchiste. Ce n’est pas une coïncidence si sa vie fut parallèle en bien des domaines à l’évolution de l’anarchisme comme mouvement. L’anarchisme, même si ses racines remontent beaucoup plus loin, est né seulement deux ans avant la naissance de Emma. Bakounine, un révolutionnaire russe, comme elle devait le devenir, divisa en deux le mouvement communiste international, en anarchistes qui le suivirent, et en communistes qui virent en Karl Marx leur mentor. Emma vécut la période de la terreur anarchiste qui a régné sur les gouvernants du monde et les répercussions de la révolutions russes.Curieusement, George Woodcock écrivant en 1962 sur l’histoire du mouvement anarchiste, affirmait que l’anarchisme était mort en 1939 avec la disparition de l’anarchisme espagnol (Woodcock, 443); Emma est morte une année et demi après cette défaite infligée par les fascistes de Franco.

Il est intéressant de noter que Emma a été remise au goût du jour en même temps que la renaissance de l’anarchisme dans les années 1960, avec l’émergence de l’accent mis par la nouvelle gauche sur la décentralisation et l’opposition à la hiérarchie et, à son apogée, avec la grève générale parisienne explosive de 1968. A partir de 1961, avec Rebel in Paradise de Richard Drinnon les biographies de Goldman ont continué à fleurir. Drinnon fut suivi par de nombreux biographes: Candace Falk en 1984, Alice Wexler en 1984, Martha Solomon en 1989, John Chalberg en 1991 et Marian Morton en 1992. Wexler, Solomon et Falk étaient tous d’accord pour dire que le renouveau de l’intérêt pour Emma à la fin des années 1960 et au début des années 1970 était le reflet d’un intérêt renouvelé pour le féminisme et l’anarchisme. « Cette fascination envers Goldman reflète, en partie, un regain d’intérêt général pour l’anarchisme depuis les années soixante » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 2).

Emma fut incroyablement controversée de son vivant. Teddy Roosevelt l’a qualifiée de « folle… une perverse mentale aussi bien que morale », le New York Times a écrit à son sujet qu’elle était une « canaille étrangère .. au ban de la masse de l’humanité ». Le San Francisco Call a écrit qu’elle était une « créature détestable… un serpent… incapable de vivre dans un pays civilisé ». Le gouvernement l’a qualifiée d’anarchiste « la plus dangereuse » du pays.

Kate Richards O’Hare, à l’opposé, une socialiste qui occupait la cellule voisine de celle de Goldman, a dit d’elle « la Emma Goldman que je connais n’est pas la Propagandiste. Elle est Emma, la douce, la mère cosmique, la femme sage, compréhensive, la sœur fidèle, la camarade loyale… Emma ne croit pas en Jésus, et pourtant elle est celle qui me permet de comprendre son esprit. » (Drinnon, 251). William Marion Reedy du St. Louis Mirror écrit ceci: « Je ne vois rien de mal dans les paroles d’évangile de Miss Goldman excepté ceci : elle est en avance d’environ huit mille ans sur son temps ! » (Drinnon, titre de page). Il est difficile de croire que ces citations contradictoires pourraient décrire la même personne.

Emma était même controversée au sein du mouvement radical lui-même. Elle fut l’une des premières radicales à traiter de la question de l’homosexualité, elle était opposée au vote des femmes, et faisait l’article des vertus de « l’amour libre ». De telles idées étaient, au mieux, d’inspiration petite bourgeoise aux yeux de ses camarades qui plaçaient leur foi en la panacée de la solution de la lutte de classe. Ses mentors idéologiques comprenaient Walt Whitman, Henry David Thoreau, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine et Mary Wollstonecraft. Quelques-unes de ses relations incluaient les organisateurs Wobbly « Big » Bill Haywood et Elizabeth Gurley Flynn, des écrivains comme Eugene O’Neil et Jack London et des socialistes comme John Reed et Eugène Debs. Elle a exercé une formidable influence sur Margaret Sanger et Roger Baldwin, les fondateurs des des institutions les plus importantes du libéralisme contemporain américain, respectivement le Planning Familial et l’Union américaine pour les libertés civiles [ American Civil Liberties Union, ACLU].

Mais pour l’américain moyen, Emma était connue comme une « dynamiteuse anarchiste » démoniaque. Goldman a été traquée pendant une grande partie de sa vie par les deux plus célèbres défenseurs de l’ordre de l’histoire américaine : Anthony Comstock et J Edgar Hoover. En conséquence de quoi, elle fut emprisonnée en 1893, 1901, 1916, 1918, 1919 et 1921 — pour des accusations allant de l’incitation à l’émeute , à son opposition à la première guerre mondiale, en passant par la défense des moyens de contraception. Elle fut exilée par les États-Unis, la Russie soviétique, la Hollande et la France et se vit refuser l’entrée de nombreux autres pays.

Une vie dans son contexte

Tout cela a commencé avec sa naissance le 27 juin 1869, à Kovno, en Lituanie. En 1886, Emma et sa sœur Hélène émigrèrent à Rochester, New York. Cette même année, à Chicago, suite à l’établissement de la fête des travailleurs du premier mai, survint l’affaire de Haymarket. Cette tragédie captiva la jeune Emma qui fut bouleversée lorsque les anarchistes furent exécutés l’année suivante. Goldman a mis sur le compte de cet événement son divorce d’avec son mari après à peine un an de mariage. En 1889, elle déménagea à New York City où elle rejoignit le mouvement anarchiste yiddish et rencontra son compagnon de toute une vie, Alexandre Berkman.

Cette amitié se révéla être un événement décisif dans sa vie; en 1892, elle complota avec Berkman dans sa tentative ratée d’assassiner Henry Clay Frick en représailles à son rôle dans l’attaque des grévistes de Homestead. Suite à cela, Berkman purgea quatorze ans de prison au Western Penitentiary pour son crime; sa culpabilité envers le châtiment enduré par le Berkman pour un crime auquel ils avaient participé tous les deux exerça une influence majeure sa vie durant. 1 Suite à cette tentative ratée d’assassinat, Emma ne gagna pas seulement une notoriété nationale, mais devint aussi célèbre au sein du mouvement anarchiste lui-même. En 1895 elle se rendit à Vienne pour étudier la médecine et assista à des conférences données par Freud. A Londres, elle rencontra son mentor idéologique, Pierre Kropotkine. De retour en Amérique une an après, elle parcourut fréquemment le pays lors de tournées de conférences durant les quelques années suivantes.

Son travail de propagande anarchiste fut interrompu en 1901 lorsque Léon Czolgosz, un anarchiste auto-proclamé, assassina le président William McKinley. Emma fut tenue pour responsable de l’acte de Czolgosz et fut obligée de se cacher du fait d’une vague massive d’hystérie anti-anarchiste. La même année, Berkman fut libéré de prison. Emma commença à publier Mother Earth en 1906. Deux ans plus tard, elle rencontra Ben Reitman, qui resta son amant jusqu’à son arrestation en 1917. Elle fut emprisonnée en raison de ses agissements au sein de la No-Conscription League et son opposition contre la première guerre mondiale, provoquant aussi l’interdiction de Mother Earth par les autorités.

Après avoir purgé ses deux ans de prison, elle et Berkman furent expulsés vers la Russie soviétique en 1919. Dans un premier temps, Emma fut enthousiasmée à l’idée de voir de ses propres yeux la révolution pour laquelle elle s’était battue toute sa vie. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que les bolcheviques n’étaient pas anarchistes et que la dictature de masse mise en place par Lénine écrasait la « spontanéité des masses ». En 1921, les marins libertaire se révoltèrent à Kronstadt contre le gouvernement bolchevique. L’écrasement de Kronstadt par les communistes fut de trop pour Emma et Berkman et, désillusionnés, ils prirent alors la décision de quitter la Russie. Durant les quelques années suivantes, voyageant de pays en pays, selon les permissions obtenues, elle écrivit une longue série d’articles et deux livres, au sujet de son expérience et des contradictions idéologiques qu’elle avait perçu en Russie soviétique.

Alors qu’elle vivait en Grande Bretagne depuis de nombreuses années, elle se maria avec James Colton en 1926 pour l’intérêt de la citoyenneté britannique offerte — lui permettant de voyager au Canada. Emma vécut dans l’isolement pendant quelques années en France en vue d’écrire son autobiographie, qui fut publiée en 1931. Durant ce long exile, elle a continuellement souhaité retourner aux États-Unis, son pays de prédilection. Mais sa réputation anarchiste était encore vivace et elle s’en vit refuser l’entrée à l’exception d’un court séjour de 90 jours en 1934. L’année 1936 entraîna moralement Goldman au plus bas et au plus haut. Sa seconde moitié intellectuelle, Alexandre Berkman, se suicida après une longue agonie suite à un cancer de la prostate. Une semaine après, une révolution d’inspiration anarchiste se déclenchait en Espagne. Durant les trois années suivantes, Emma s’engagea dans le soutien aux anarcho-syndicalistes dans leur lutte contre les communistes, les républicains et, par-dessus tout, les fascistes– tous ceux qui n’acceptaient pas une révolution en Espagne.

Cette longue et incroyable vie prit fin en 1940. Alors qu’elle essayait de sauver un anarchiste italien de l’expulsion, suite à laquelle il aurait été condamné à une mort certaine dans l’Italie fasciste, Emma mourut d’une crise cardiaque à Toronto. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle put rentrer à nouveau en Amérique, où elle trouva un endroit de repos éternel au cimetière de Waldheim à Chicago, enterrée auprès des martyrs de Haymarket, qui l’avaient aidée involontairement à modeler sa vie.

Les raisons derrière une biographie

Inutile de dire que la vie de Emma, tristement célèbre et pleine de contentieux, a été interprétée de nombreuses manières différentes. La première tentative pour raconter la vie de Goldman a été réalisée par un de ses amants, Hippolyte Havel, un camarade anarchiste 2. Cette « ébauche »– d’une quarantaine de pages — a été écrite comme introduction à un recueil d’essais de Emma publié en 1910. Du fait de sa publication relativement précoce, écrite plus de trente ans avant sa mort et de de son approche peu objective de toute évidence, son intérêt se limite à sa capacité à décrire avec précision la vie de Goldman. L’intention du document n’était pas nécessairement de glorifier Goldman, mais il avait été écrit à une époque où elle était décrite comme une diablesse vivante par la presse sensationnaliste et un gouvernement hostile. Il était principalement une réponse à cette vision peu flatteuse des anarchistes en général. En fait, la dernière partie de cette courte biographie est entièrement consacrée à la défense de l’anarchisme contre les déformations grossières dont il était l’objet à l’époque.

Ce ne fut qu’une trentaine d’années après sa mort que Richard Drinnon fit une tentative plus sérieuse de biographie. Son Rebel in Paradise est considéré par la plupart des biographes qui l’ont suivi comme la biographie de référence de Emma. Elle est largement consacrée à la révision de la vision distordue laissée par les médias de l’époque de Goldman, et se concentre, par conséquent, sur son approche historique. Drinnon consacre un chapitre entier au complot du gouvernement fédéral, sous les ordres principalement du jeune et ambitieux J. Edgar Hoover, pour refuser à Emma sa citoyenneté américaine afin de l’expulser par la suite. Drinnon est très franc dans son introduction concernant sa partialité, en déclarant que le seul fait de choisir quelqu’un comme Goldman était en soi subjectif. « Il ne fait aucun doute que ma sympathie naturelle pour le style radical en politique a contribué à susciter cette empathie et cette compréhension » (Drinnon, vii). Mais contrairement à Havel, « ce livre est, d’abord et avant tout, une biographie critique de la femme » (Drinnon, viii). L’ouvrage de Drinnon apparaît comme sympathisant, mais évite tout esprit partisan.

Candace Falk raconte dans son introduction comment elle et son chien, Red Emma, sont tombés par hasard, au début des années 1970, sur une caisse de lettres écrites par Emma à son amant, Ben Reitman. Évidemment, avec un chien qui porte le même nom que son sujet, Falk, comme Drinnon et Havel, ressent de l’empathie envers Goldman. Mais, au contraire de ses prédécesseurs, Falk ne s’intéresse pas à Emma en tant que anarchiste, mais comme amante, femme et être humain. En se servant de lettres inconnues jusqu’alors, Falk examine la vie sexuelle intime de Emma, en se focalisant principalement sur sa relation avec Reitman.

Falk a écrit Love, Anarchy and Emma Goldman parce que « aucune biographie à elle seule ne pouvait répondre à mes questions au sujet de Emma. Il existait une biographie révolutionnaire par Richard Drinnon, Rebel in Paradise, mais elle ne plongeait pas profondément dans la relation entre Emma et Ben » (Falk, xiii). Elle n’essaie pas d’entrer en concurrence avec les ouvrages passés, ni n’essaie de récrire la vie publique de Emma à la lumière des nouvelles informations. « Plutôt que de raconter en détail sa vie public parallèle, j’ai choisi d’écrire un supplément à son autobiographie et à la biographie de Drinnon » (Falk, xiii). Du fait de cette approche, la biographie met l’accent sur la dizaine d’année de cette relation (1908-1917), en ignorant volontairement la plupart du reste.

Alice Wexler a écrit une biographie de Goldman en deux volumes. Le premier tome a paru la même année que l’ouvrage de Falk, en 1984, et est décrit comme « Une vie intime ». Il raconte Emma avant son expulsion d’Amérique; le second, Emma Goldman in Exile, couvre le restant de sa vie. La biographie de Wexler essaie d’examiner la vie intérieure ou personnelle de Emma.  » Alors que la Emma Goldman historique était plus problématique, moins contradictoire et moins romantique d’une certaine façon que le personnage de légende exubérant, la réalité de sa vie n’en était pas moins héroïque et, dans de nombreux domaines, plus intéressante et touchante » (Wexler, An Intimate Life, xviii). Encore une fois, Wexler n’est pas hostile à Emma; en fait, elle peut être partiale envers l’anarchisme puisqu’elle écrit dans des journaux anarchistes tel que Our Generation.

La biographie de Wexler ne couvre pas seulement les territoires jusqu’alors inexplorés de la vie personnelle de Emma (hormis sa relation avec Reitman, bien sûr), mais elle est aussi celle qui situe le mieux Goldman dans le contexte correct du mouvement anarchiste dont Emma était une partie intégrante. Chaque personnage dans la vie de Emma, souvent décrit superficiellement dans d’autres biographies, est détaillé et situé correctement dans le contexte de son influence sur Emma Goldman. Le lecteur parvient à connaître Berkman, Pierre Kropotkine, les Isaaks et Johann Most d’une manière que les autres négligent. Mais, en même temps, Wexler déclare qu’elle n’essaie pas de démythifier la vie de Emma dans les deux sens — le démon, créé par le gouvernement et l’ange créé par Emma dans son autobiographie.

Martha Solomon admet que la vie de Goldman a été raconté de manière correcte par les biographes précédents. « Ce travail n’essaie pas d’être en concurrence » avec les ouvrages passés, tels que Living My Life, Drinnon, Falk et Wexler, « mais essaiera plutôt de se focaliser sur Goldman comme écrivaine et rhétoricienne » (Solomon, préface). Le but de Solomon est d’étudier Goldman l’écrivaine. Celle-ci a beaucoup écrit, produisant six livres et des centaines de pamphlets et d’articles — sans parler d’une myriade de discours qu’elle a prononcé durant toute sa vie. Le premier chapitre constitue la biographie, alors que le reste de l’ouvrage est consacré à une analyse des écrits de Goldman et de leur place dans le contexte de sa vie. L’objectif de Solomon « est de l’évaluer dans un esprit qu’elle aurait préféré : apprécier ses contributions créatives et prendre conscience de ses limites  » (Solomon, 149). Mais, comme ses prédécesseurs, Solomon aussi est  sympathisante; « Goldman, qui a vécu une vie remarquable, est la clef de tout l’intérêt que contient ce livre. Ses défauts me reviennent » (Solomon, remerciements).

De manière intéressante, la biographie politique, Emma Goldman and the American Left, de Marian Morton, est peut-être la moins sympathisante, mais elle n’est en aucune manière hostile. Comme le titre l’indique, cette biographie se focalise sur Emma comme militante de gauche. « Par conséquent, il s’agit d’une biographie politique et une histoire de la gauche américaine » (Morton, x). Une grande partie de l’ouvrage étudie les histoires des organisations radicales comme le Parti Socialiste Américain et le Parti Communiste (CPUSA). Du fait du rôle peu commun de Goldman dans la gauche, en tant qu’anarchiste, Morton connaît des moments difficiles pour la relier à ses contemporains de gauche. Morton sombre généralement dans une série d’explications sur ce que Emma faisait à un moment précis et puis détaille les réalisations d’autres militants de gauche- souvent sans faire aucun lien entre ces faits.

Sans surprise, lorsque le lecteur arrive à la conclusion de l’ouvrage, il a le sentiment que la vie de Emma s’est terminée sur un échec. Une supposition est que Morton est un genre de socialiste et qu’il a trouvé ennuyeux, ou du moins irréaliste, l’anarchisme de Goldman. Malheureusement, il ne révèle pas ses opinions politiques. En outre, cet ouvrage est pauvre, comparé particulièrement à celui de Wexler, qui décrit beaucoup plus en détail la gauche américaine (Un exemple en est le fait que Wexler mentionne la grève générale de Seattle de 1919, alors que Morton ne le fait pas).

La biographie de John Chalberg a été écrite comme un épisode d’une série de biographies de « grands » américains. L’auteur, de toute évidence, n’est pas anarchiste, ni même radical et, par conséquent plus enclin à la critique, mais la biographie est claire et relativement sympathisante. Au lieu de l’influence habituelle qu’un biographe a sur son sujet, il semble que, dans le cas de Chalberg, les rôles se soient inversés : « En tant que homme, blanc, natif du Minnesota, scandinave réservé, mari et père de plus d’enfants que la moyenne nationale, banlieusard avec l’inévitable garage pour deux voitures et le prêt immobilier obligatoire, je peux certifier que la vie avec Goldman n’a pas été rassurante ni de tout repos » (Chalberg, ix). La biographie de Chalberg n’ajoute que peu de choses en matière d’interprétations historiques et peut-être considérée comme une version courte de celle ébauchée par Drinnon trente ans après.

Du fait que les biographies, dans leur totalité, sont très favorables à Emma Goldman, la controverse n’est pas survenue facilement. Cela est dû à un certain nombre de facteurs. D’abord, les dates de publication sont relativement récentes et comprises dans une période de temps très étroite — la plupart fut écrite lors de la dernière décennie. A son époque, Emma était considérée pire que le démon par une écrasante majorité. Quiconque aurait voulu la dénigrer aurait eu une tâche difficile pour dépasser le journalisme jaune qui avait aidé à créer le mythe de Emma la sale lanceuse de bombes.

Mais, plus important peut-être, comme Drinnon l’a écrit dans son introduction, le seul fait de choisir Goldman en dit des tas sur l’auteur. Il est intéressant de remarquer que tous les biographes ont trouvé Emma à la fois source d’inspiration et ennuyeuse. Drinnon écrit, « lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur sa vie, j’étais sceptique, car son autobiographie et les autres récits de sa vie la décrivaient comme une femme trop extraordinaire pour être pris au sérieux. Et comme tout à chacun, je considérais son anarchisme comme une forme particulièrement bizarre de folie douce politique. Des mois de recherches se sont écoulés avant que je ne découvre que mon scepticisme n’était que pseudo-sophistication et ma condescendance qu’ignorance conformiste. Emma Goldman était en vérité une femme remarquable » (Drinnon, vii). Dit autrement, Wexler raconte que « lorsque j’ai étudié Emma Goldman dans un premier temps, je l’ai trouvé à la fois admirable et irritante. Lorsque j’étudiais ses mémoires et son abondante correspondance, j’ai été souvent consterné par son aveuglement et sa vanité, son dédain fréquent pour d’autres radicaux et féministes. Peu à peu, cependant, ma contrariété s’est transformée en empathie » (Wexler, An Intimate Life, xix). Il est intéressant de noter que Agnès Ingis ,une contemporaine de Emma, pensait la même chose; « Emma inspirait et irritait beaucoup de monde. Je ne peux pas penser à elle en terme d’affection, mais certainement comme quelqu’un qui inspirait le courage » (Wexler, An Intimate Life, 184).

Un autre facteur important concernant le conformisme des biographies est le fait qu’elles fassent toutes le lien, à un degré ou à un autre, avec l’autobiographie de Emma, Living My Life. « Dans Living My Life, Emma Goldman cherche à écrire une grande épopée féministe américaine, une odyssée anarchiste, montrant comment, après s’être consacrée à l’anarchisme à l’âge de vingt ans, elle était restée fidèle à son ‘idéal’ malgré les vicissitudes d’une longue vie aventureuse » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 141). Solomon est d’accord avec Drinnon pour dire que « son autobiographie est une œuvre d’art avant tout parce que sa vie l’est aussi » (Solomon, 130). Même si Chalberg affirme que « Goldman ne raconte pas toujours bien sa vie, ou de manière exacte, mais elle la raconte en détail et avec une grande passion » (Chalberg, 181), il se repose entièrement sur Emma pour les histoires anecdotiques qu’il utilise pour la rendre vivante dans les pages de son ouvrage. Morton admet dans sa préface qu’elle s’est « reposée entièrement » sur Living My Life. Drinnon admet lui aussi avoir largement utilisé son autobiographie pour écrire sur ses premières années. En fait, sans le témoignage de Emma, les détails concernant des situations comme sa rencontre avec Lénine et Kropotkine ne seraient pas connus.

Cela ne signifie pas que les biographes ont pris Emma au mot. Tous conviennent que Living My Life contient de nombreuses inexactitudes pour des raisons évidentes. Wexler affirme que Goldman a minimisé la contribution de Reitman au mouvement anarchiste, se focalisant uniquement sur ses problèmes avec lui (Wexler, Emma Goldman in Exile, 149). Elle accuse aussi Emma d’une attaque injuste envers Johann Most, qui s’est dissociée d’elle et de Berkman après l’assassinat raté de Frick. Wexler soutient que Most avait renoncé à la « propagande par le fait » des années avant l’attentat de Berkman en 1892 (Wexler, An Intimate Life, 150). Alors que Wexler reproche à Emma de manipuler l’histoire anarchiste, Solomon critique avant tout son style littéraire. En résumé, Solomon écrit « Curieusement, son autobiographie reste intéressante non pas en tant qu’histoire de l’anarchisme (ce qu’elle considérait comme étant son but) mais comme la chronique d’une lutte personnelle pour vivre libre en tant que femme » (Solomon, 154).

Living My Life semble avoir eu plus d’influence sur les biographes que beaucoup seraient prêts à l’admettre. A l’exception de Wexler, ils mettent tous l’accent principalement sur la période couverte par l’autobiographie de Goldman. Jusqu’à son expulsion, on trouve une grande quantité informations dans les différentes biographies, mais sur la période suivante, que ne couvre pas Living My Life, le temps semble s’écouler plutôt rapidement, avec peu de détails. Ce problème est plus évident dans l’ouvrage de Chalberg; Emma quitte la Russie page 160, ce qui lui laisse à quatre-vint dix maigres pages pour terminer sa vie.

Une anarchiste même parmi les partisans de l’anarchisme

Là où les biographies divergent le plus profondément est sur la tendance précise de l’anarchisme de Emma. Havel la décrivait comme « une anarchiste pure et simple » (Havel, 44), mais il semble que cette affirmation n’est pas si évidente. Chalberg déclare bizarrement que « Emma se considérait comme une anarchiste pendant de nombreuses années, mais n’était affiliée à aucun parti formel » (Chalberg, vii). Chalberg ne semble pas comprendre que l’anarchisme est contraire par essence à la nature rigide et institutionnelle de tout appareil de parti. Presque toutes les biographies consacrent au moins deux pages à la description de ce que signifie l’anarchisme , mais la manière dont chaque biographe comprend l’anarchisme affecte grandement la façon dont ils décrivent la vie de Emma.

Drinnon a admis son dédain pour l’anarchisme dans son introduction, mais il fait cependant une noble tentative pour le définir clairement en affirmant que « une foule de confusion peut être surmontée si l’on considère Emma comme simplement une démocrate-fédéraliste extrémiste » (Drinnon, 132). Pour Falk, l’anarchisme n’était pas important dans le cadre de son approche, mais cela n’était pas le cas de Morton. Néanmoins, les deux émettent des opinions semblables sur l’anarchisme. Falk affirme que, d’une certaine mesure, la dépression de Emma était due à  » l’effet inévitable d’une philosophie politique inaccessible » (Falk, xiii). Morton semble d’accord; « parce qu’il coupe ses partisans des contraintes institutionnelles, l’anarchisme est une philosophie solitaire. La liberté grisante envers toute patrie, toute religion, toute croyance et parfois toute famille, a été souvent accompagnée d’une effrayante solitude … Un anarchiste est supposé n’être nulle part chez lui » (Morton, ix-x).

Solomon se collette maladroitement avec le problème de l’anarchisme. Elle cite Emma, »la fonction de l’anarchisme dans une période révolutionnaire est de minimiser la violence de la révolution et de la remplacer par des efforts constructifs » 3 (Solomon, 62). Solomon affirme immédiatement: « en substance, Goldman était obligée de reconnaître que la théorie qu’elle vénérait était trop avant-gardiste pour être utilisée à la solution de problèmes immédiats » (Solomon, 62). L’analyse de Solomon ne répond pas à l’affirmation de Emma. Elle critique l’explication de l’anarchisme par Goldman comme étant « trop vague et peu convaincante » (Solomon, 62). Mais, plus loin, lorsque Emma défend le syndicalisme de la CNT espagnol, Solomon la félicite sans comprendre la différence entre syndicalisme et anarchisme. (Solomon, 49).

Tout au long de sa biographie, Solomon reste convaincue que l’idéologie de Goldman est contradictoire. « Comme un grand angle sur une caméra, son anarchisme élargit son champ de vision mais le déforme » (Solomon, 86). Elle écrit que « les théories [de Goldman] sont plus utiles comme modèle de vie pour un rebelle que pour la fondation d’une société nouvelle » (Solomon, 60). Mais finalement, Solomon semble lui faire une petite concession; « malgré notre attitude envers ses théories, nous devons respecter son intégrité personnelle et son engagement pour un idéal » (Solomon, 155).

Sans surprise, tous les biographes sans exception, s’accordent sur les causes de la décision d’Emma d’embrasser l’anarchisme. Tous sont d’accord avec Drinnon pour dire que « Emma est imbibée des idées de Chernyshevshy 4, comme la pluie par les sables du désert » (Drinnon, 29). What Is To Be Done? de Nikolaï Chernyshevshy (1863) influença beaucoup l’intelligentsia russe. Outre Chernyshevshy, la plupart des biographes sont d’accord pour dire que Looking Backwards de Edward Bellamy 5 fut une autre grande influence sur l’évolution idéologique de Emma. Tout comme pour dire que Haymarket fut l’événement charnière qui poussa Emma dans le milieu radical anarchiste. Selon Havel, « la tragédie de Haymarket développa ses tendances anarchistes naturelles : la lecture de Freiheit en fit une anarchiste consciente » (Havel, 18). Ce consensus est le résultat, une fois encore, de l’influence de Living My Life. Goldman y était très claire quant à l’importance qu’eut la tragédie de Haymarket pour conforter son radicalisme.

Alors, qu’en est-il de l’anarchisme de Emma? Emma elle-même a dit que « [Kropotkine] a été déterminant dans le domaine de l’apprentissage, et reconnu comme tel par les hommes les plus en vue à travers le monde. Mais, pour nous, il représente plus que cela. Nous voyons en lui le père de l’anarchisme moderne. » (Avrich, 81). Drinnon est d’accord, « heureusement et à juste titre, Pierre Kropotkine devint le vrai professeur de Emma Goldman et sa source d’inspiration » (Drinnon, 41). Mais Wexler n’est pas d’accord avec cela, affirmant que, même si Kropotkine avait exercé une grande influence sur Emma, elle avait été capable de dépasser ses théories. Cela est particulièrement vrai à travers son engagement pour la libération sexuelle. (Wexler, An Intimate Life, 48). Wexler va plus loin et affirme que l’anarchisme de Emma était beaucoup plus sophistiqué que beaucoup ne le réalise, parce qu’elle avait créé son propre code moral, même si elle-même aurait contesté cette affirmation (Wexler, An Intimate Life, 97).

En fait, quelques biographes comme Solomon aiment souligner les différences entre Kropotkine et Goldman. Une citation commune de Kropotkine est reproduite, qui dit « [Free Society] fait un travail splendide, mais il ferait plus si il ne gaspillait pas autant de places à discuter de sexe ». La plupart termine la citation ici, mais la « dispute » continue dans Living My Life. Emma cite sa réponse à Kropotkine: « Très bien, cher camarade, lorsque j’aurai atteint ton âge [elle avait trente ans, Kropotkine cinquante-sept], la question du sexe pourrait ne plus avoir d’importance pour moi. Mais elle en a aujourd’hui, et c’est un élément prodigieux pour des milliers, des millions mêmes, de jeunes gens ». Emma continue, « Pierre s’arrêta tout net, un sourire amusé éclairant son visage bienveillant. ‘Figure-toi que je n’avais pas pensé à cela,’ répondit-il. ‘Peut-être que tu as raison après tout’. Il me fit un grand sourire affectueux, une lueur amusée dans les yeux » (Goldman, 253).

Un thème développé par tous les biographes est la tension entre l’individualisme de Emma et son collectivisme. Tous sont d’accord pour dire que cette tension existe, mais le désaccord apparaît lorsque certains donne plus d’importance à l’un qu’à l’autre. Chalberg pense que Goldman est plus proche du collectivisme que des individualistes comme Benjamin Tucker (Chalberg, 29-30) et que Bakounine et Kropotkine sont ses professeurs, et même si il a peut-être raison, sa première affirmation jette un doute sur sa connaissance de l’anarchisme.

Si l’on considère les arguments qui penchent de l’autre côté, Solomon affirme avec plus de force que Emma était une « anarchiste individualiste » et que « l’anarchisme de Goldman était essentiellement du libertarianisme » (Solomon, 52 & 46). « Le conflit le plus évident de la pensée de Goldman était entre l’élitisme implicite de son engagement dans l’individualisme et l’égalitarisme inhérent à l’anarchisme » (Solomon, 59). De manière intéressante, Wexler est d’accord sur un point avec Solomon, en affirmant que Emma était plus du côté de l’individualisme de Max Stirner que du communisme de Kropotkine. (Wexler, An Intimate Life, 137). Mais Wexler trouve important de souligner que « l’esprit de révolte » est peut-être l’aspect fondamental de la pensée de Emma (Wexler, An Intimate Life, 92).

La position de Wexler est beaucoup plus plausible. Puisque un certain nombre d’affirmations laissent apparaître que Solomon pourrait n’avoir jamais lu Kropotkine, il lui serait difficile d’avancer un argument crédible. Havel la met sur le même plan que Josiah Warren, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Tolstoï, sans faire mention de Stirner ou Nietzsche comme le fait Solomon. Le biographe politique affirme que Emma était une communiste comme Bakounine et Kropotkine, tout en penchant vers « l’individualisme des anarchistes américains » (Morton, ix). Emma se place elle-même en compagnie de Thomas Jefferson, Patrick Henry, William Lloyd Garrison, John Brown et Henry David Thoreau (Chalberg, 136).

Une grande partie de cette controverse est peut-être due dans une certaine mesure à ce que beaucoup de biographes considèrent comme un dédain de Emma envers les masses — une sorte d’élitisme intellectuel. C’est Solomon qui prend des risques, une fois encore, en écrivant que « elle percevait de plus en plus les masses comme des obstacles au changement social » (Solomon, 54). Wexler affirme que « Goldman a toujours insisté sur le fait que son pessimisme est né directement de son expérience en Russie » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 79). De toute évidence, quelqu’un qui défend les masses, s’inspirant directement de Kropotkine, ne peut pas, en même temps soutenir que les masses sont réactionnaires par nature — Emma se rend parfois coupable de ce dilemme.

Un autre thème qui alimente la controverse au sujet de l’anarchisme de Emma est ce que Wexler décrit comme « l’anti-communisme » de Goldman, dans lequel Emma aurait pu mêler son mépris pour les bolchévique avec le rejet du collectivisme. Wexler accuse l’anti-communisme de Emma d’être dans une certaine mesure responsable de son isolement et de sa solitude en exile. « Emma Goldman a vécu ses deux années en Russie comme un échec personnel » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 57 & 110).

Les appréciations controversées quant à l’idéologie de Emma ont conduit à un désaccord historique quant à la période où le changement s’est produit. Une fois encore, Solomon adopte une position extrême, en affirmant que « Goldman ne défendait pas seulement la politique intérieure et extérieure des bolcheviques, mais elle rejetait brutalement l’opposition à cette politique de nombreux révolutionnaires, comme celle de son mentor idéologique, Pierre Kropotkine » (Solomon, 56). Solomon affirme que Goldman a fait une brusque volte-face après le soulèvement de Kronstadt. En fait, si l’on lit ce qu’a écrit, cela serait une conclusion logique. Mais Emma était beaucoup plus compliqué. Chalberg a raison, lorsqu’il souligne que Emma aurait pu être désorientée avec L’État et la Révolution de Lénine, parce que celui-ci soutient, dans cet essai, comme un anarchiste, que la liberté ne peut pas coexister avec la continuation de l’état. Chalberg est d’accord pour dire que la rupture publique de Emma se situe après Kronstadt,mais que de manière privée, elle remettait en question la révolution russe bien avant.

Wexler soutient que Emma a pu perdre ses illusions sur le bolchevisme alors qu’elle était encore en prison aux États-Unis (Wexler, An Intimate Life, 258). En mai 1920, Emma avait perdu définitivement toute illusion envers le communisme autoritaire; Wexler souligne que John Clayton du Chicago Tribune a cité Emma qui disait que les bolcheviques étaient « pourris » et tyranniques.(Wexler, Emma Goldman in Exile, 35) Elle a aussi décrit le calvaire qu’a subit Emma en essayant de décider si elle attaquerait ou non les bolcheviques dans des journaux « pro-capitalistes » comme le New York World — après Kronstadt. Il semble que Emma ait eu beaucoup de difficultés à prendre sa décision.

L’anarcha-féminisme de Emma

Un autre terrain de désaccord porte sur le féminisme de Emma, sur lequel elle a toujours eu, comme tout ce qui la concerne, son propre style personnel. Cette fois, la position extrême est occupée par Morton, qui trouve que Emma flirte avec l’anti-féminisme. Elle cite Emma: « la femme, fondamentalement une puriste, est naturellement bigote et infatigable dans ses efforts pour rendre les autres aussi bons qu’elle pense qu’ils devraient être ». 6 Morton admet que cela était en référence aux femmes qui essayaient de rendre la prostitution illégale dans les états où les femmes avaient le droit de vote (Morton, 65). Cette controverse est pour le moins attendus, puisque Goldman a adopté une position très contestée en s’opposant au mouvement pour le droit de vote des femmes. Solomon prend Emma au mot, affirmant que « ses attaques contre le droit de vote des femmes négligent l’importance symbolique de cette mesure (Solomon, 85).

Wexler, qui semble la meilleure lorsqu’elle analyse l’idéologie de Emma, soutient qu’elle a été une féministe affirmée, peut-être plus que les femmes de la classe moyenne qui voulaient le droit de vote sans penser aux conditions épouvantables qu’enduraient les femmes des classes inférieures. Solomon a raison, voter est symbolique; Emma était plus intéressée par mettre du pain dans la bouche des femmes défavorisées, et au diable les symboles. Même si Wexler défend Goldman, elle ne traite pas de l’accusation d’anti-féminisme. Cela est peut-être dû au fait que son livre a été publié avant les biographies de Solomon et de Morton.

La question du féminisme déborde sur celle de savoir qui, de Goldman ou de Margaret Sanger, souleva la première la question du contrôle des naissances. Il est intéressant de noter que Morton vient en aide à Emma, en affirmant que Sanger a suivi Emma sur cette question. Sanger soutient dans son autobiographie 7 que cette question fut toujours la sienne — Goldman n’ayant joué qu’un petit rôle dans la popularisation du contrôle des naissances. En réalité, Sanger est largement connu pour avoir inventé le terme « contrôle des naissances ». Morton appuie son affirmation en soulignant que la première personne à être arrêtée pour avoir diffusé l’idée de contrôle des naissance fut un anarchiste, Ezra Heywood (Morton, 75). Margaret Sanger a travaillé pour Mother Earth de Emma avant qu’elle ne commence sa croisade en faveur du contrôle des naissances — cela n’est pas contesté. Mais Chalberg n’est pas d’accord, en créditant Sanger d’avoir été à l’origine de la question (Chalberg, 119 & 121). Drinnon laisse la question ouverte, mais cite un étudiant anonyme du mouvement, « Margaret Sanger a beaucoup emprunté à Emma Goldman et aux anarchistes en ce qui concerne la terminologie et la théorie des réformes qui caractérisait The Woman Rebel 8 » (Drinnon, 210). quoi qu’il en soit, personne ne conteste le fait que Sanger devint plus impliquée que Emma par la suite et qe, plus tard, elle fit du contrôle des naissances son seul cheval de bataille.

« Malgré sa stature au sein du mouvement anarchiste, elle était subordonnée à des dirigeants hommes influents » (Morton, 62). On ne peut nier le fait que le mouvement anarchiste était largement composé d’hommes — Emma avec Voltairine de Cleyre étaient des exceptions. Emma a été profondément influencée par des hommes durant sa vie, en particulier par Léon Czolgosz, publiquement, et par Alexandre Berkman, personnellement.

Pour une personne qui s’apprêterait à débuter une biographie de Goldman, il deviendrait vite évident qu’un tel projet nécessiterait obligatoirement une sous-biographie de Berkman, parce que leurs vies furent inséparables à partir du moment où ils entrèrent tous les deux dans le mouvement anarchiste. Chalberg a essayé d’écrire décrire sans biographie de Berkman, mais cela s’est révélé problématique et n’a pas été réessayé par d’autres. Wexler illustre cette importance pour Emma, en présentant le conflit entre eux, affirmant que Emma  » a vécu en partie sa vie comme une représentation vis à vis de Berkman, une rivalité entre eux, et une tentative de gagner son amour et sa reconnaissance » (Wexler, An Intimate Life, 152). Wexler soutient également que Emma a attendu aussi longtemps pour rompre ouvertement avec les bolcheviques parce qu’elle attendait la désillusion de Berkman comme un soutien (Wexler, Emma Goldman in Exile, 49). « Emma avait pratiquement transformé sa loyauté envers Berkman en religion » (Wexler, An Intimate Life, 70).

Beaucoup prirent cet amour pour Berkman comme une raison de la défense acharnée de Léon Czolgosz par Emma après son assassinat du président McKinley. Même si Berkman avait désavoué cet acte comme peu judicieux, de nombreux biographes, comme Chalberg, ont émis la supposition que Goldman se battait pour Berkman lorsqu’elle défendait Czolgosz (Chalberg, 79). En d’autres termes, Emma ne considérait pas l’acte de Czolgosz différemment de la tentative d’assassinat commise par Berkman, dont elle avait fait partie. Havel, en prenant la défense de Emma, a adopté la même position. Wexler, d’un autre côté, affirme que la défense de Czolgosz par Goldman était le résultat de son sentiment de responsabilité, au moins en petite partie, pour avoir incité Czolgosz à agir (Wexler, An Intimate Life, 110).

Sources et interprétations subjectives de la Révolution

Les faits que soulignent les biographes concernant le mouvement anarchistes peuvent être analysés pour la plupart à travers les sources qu’ils utilisent. Solomon se sert de quelques vue d’ensemble de base comme The Anarchists de Irving Horowitz, The Haymarket Tragedy de Paul Avrich et Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements de George Woodcock. Wexler accorde beaucoup plus d’importance à l’insertion d’événements précis de l’histoire anarchiste, tels que Kronstadt de Paul Avrich, The Unknown Revolution de Voline, History of the Makhnovist Movement de Peter Arshinov, The Guillotine at Work de G. Maximov, The Spanish Labyrinth de Gerald Brenan, Homage to Catalonia de George Orwell, The Spanish Revolution de Burnett Bolloten et Anarchists in the Spanish Revolution de José Peirats. Wexler inclut également des théoriciens anarchistes plus contemporains comme Noam Chomsky, Murray Bookchin et Sam Dolgoff, qu’aucun autre biographe ne juge utile de citer.

Il est intéressant de noter que Chalberg, qui a l’opinion la plus conventionnelle au sujet de Emma, inclut un large assortiment d’événements vus sous une perspective anarchiste. Chalberg liste une longue série d’histoires issues de la guerre civile/révolution espagnole, rivalisant avec celle produite par Wexler, mais on se pose la question de savoir si il les a utilisé ou non car aucune de ces informations n’apparaît dans sa biographie. L’accent mis par Solomon et Falk sur, respectivement, les écrits de Emma et ses relations avec Reitman, ne demande pas de longs détails sur ses expériences au sein du mouvement anarchiste. Morton, qui se concentre sur la gauche américaine, consacre quatre tristes pages au conflit espagnol; ce qui est surprenant, puisque la guerre civile espagnole n’a pas été seulement importante dans la vie de Emma, mais l’a été aussi pour la gauche, et pas seulement en Amérique. Cela est peut-être dû au faible nombre de sources que cite Morton. La biographie de Drinnon a été écrite avant la plupart de ces épisodes de l’histoire de l’anarchisme (ou qu’elles aient été traduite en anglais), mais il se montre sympathisant et fait un remarquable travail en détaillant les événements d’après la perspective de Emma. En fait, Drinnon inclut le témoignage oculaire sur l’Espagne anarchiste de The Spanish Cockpit de Franz Borkenau, ce que n’ont pas fait les autres auteurs.

Les titres choisis pour les chapitres concernant la dernière période de la vie de Emma indiquent souvent les points de vue du biographe. Morton: Nowhere at Home: Nowhere the Revolution — Falk: Against an Avalanche — Drinnon: Spain: the Very Top of the Mountain — Wexler: Spain and the World — et Chalberg: At Home, But Never at Peace. Le titre de Morton dépeint une image lugubre, Nulle part la Révolution. Peut-être Morton a t-elle choisi des sujets importants pour la gauche « institutionnelle », mais la révolution espagnole n’a t-elle pas été une cause rassembleuse pour la gauche américaine dans les années 1930? Le titre de Falk offre une impression semblable. Le titre de Wexler est quelconque mais il est le plus proche de l’influence de l’Espagne sur Emma. Le titre de Drinnon est peut-être le plus adéquat, car l’Espagne a été la réalisation la plus proche de ce dont pourquoi Emma s’est battue toute sa vie. Comme il a été mentionné plus haut, la dernière partie de sa vie a été négligée par beaucoup de ces auteurs, ce qui peut être responsable des grandes différences entre les titres de chapitre. Wexler consacre le plus de pages, 37, à la révolution espagnole, avec Drinnon derrière avec 23 pages. Puis viennent Falk avec sept pages, la biographie politique de Morton en a quatre et Chalberg lui accorde trois malheureuses pages.

Il est intéressant de noter que ces biographes ont laissé ces années importantes si squelettiques. Wexler a fait remarquer la grande attention prêtée au parcours de Goldman en Amérique avant 1920, mais elle écrit « à certains égards, les années les plus extraordinaires étaient encore à venir » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 2). Wexler continue en affirmant « c’est une des nombreuses ironies de la vie de Emma Goldman de constater que le compte-rendu historique de son parcours en Amérique est si maigre alors que ses années d’exil les plus tranquilles sont documentées par des monceaux de lettres » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 4). En d’autres termes, il n’y a aucune raison pour laquelle cette période a été négligée par les autres biographes. Falk, qui se réfère largement aux lettres de Emma la cite en disant que  » Je dois dire que j’ai trouvé infiniment plus facile de m’exprimer à travers des lettres que dans des livres » (Falk, xvii). En fait, Emma a tant écrit qu’il existe deux livres consacrés uniquement à la reproduction de ses lettres, Nowhere at Home: Letters from Exile of Emma Goldman and Alexander Berkman, édité par Richard et Anna Marie Drinnon, Vision on Fire: Emma Goldman on the Spanish Revolution, édité par David Porter.

Ultimes évaluations d’une vie anarchiste

Drinnon comme Wexler terminent leur biographies de Goldman avec des citations qui évaluent sa vie. Drinnon utilise une lettre écrite par Evelyn Scott à Goldman (le 14 février 1936): « J’ai souvent l’impression que vous étiez la seule à avoir un autre état d’esprit et la force de caractère pour le concrétiser dans des activités qui ne sont pas représentables par l’art. Mais vous représentez, pour moi, l’avenir que, paradoxalement, ils évoqueront avec le temps » (Drinnon, 412).

Wexler utilise une citation de Emma elle-même, qui décrivait à l’époque Mary Wollstonecraft, mais Wexler l’a trouvé appropriée pour la vie d’Emma également « En conflit avec toutes les institutions de leur époque, puisqu’ils n’acceptent aucun compromis, les gardes avancées s’isoleront de ceux-là mêmes qu’ils veulent servir; ils seront seuls, évités et répudiés par leurs proches les plus chers. Mais la tragédie que chaque pionnier doit expérimenter n’est pas le manque de compréhension — elle provient du fait que, ayant vu de nouvelles perspectives pour le progrès humain, les pionniers ne peuvent pas s’enraciner dans l’ancien , et avec le nouveau encore si lointain, ils deviennent les parias itinérants de la terre, des chercheurs infatigables de ce qu’ils ne trouveront jamais » (Wexler, Emma Goldman in Exile, 245).

NDT
1. Cette opinion me semble discutable. L’idée de l’assassinat venait de Berkman, qui a refusé la participation de Goldman. Je n’ai trouvé nulle part, jusqu’à maintenant, de telles traces de « culpabilité » dans ses écrits.
2. Voir Ébauche biographique
3. Vision on Fire: Emma Goldman on the Spanish Revolution, édité par David Porter  p 238
4. Nikolay Gavrilovich Chernyshevsky (1828 – 1889) Écrivain, philosophe et révolutionnaire russe qu’il est difficile à rattacher à une philosophie politique. Voir son livre, traduit du russe par Benjamin Tucker What’s to be done? : a romance (1886)
5. Edward Bellamy (1850 – 1898) Écrivain et journaliste américain. Célèbre pour son ouvrage Looking Backward, traduit en français et lisible en ligne sous le titre de Cent ans après ou l’An 2000 publié en 1891.
6. Woman Suffrage dans Anarchism and other essays
7. Margaret Sanger; an autobiography. (1938) https://archive.org/details/margaretsangerau1938sang
8.Revue mensuelle lancée par Sanger en 1914

Biographies citées de Emma Goldman :

John Chalberg, Emma Goldman: American Individualist, New York, NY: HarperCollins Publishers, 1991.
Richard Drinnon, Rebel in Paradise: A Biography of Emma Goldman, Chicago: University of Chicago Press, 1961.
Hippolyte Havel, Biographical Sketch in Anarchism and Other Essays, Emma Goldman, New York, NY: Mother Earth Publishing Association, 1910.
Marian J. Morton, Emma Goldman and the American Left: Nowhere at Home, New York, NY: Twayne Publishers, 1992.
Candace Serena Falk, Love, Anarchy, and Emma Goldman, New Brunswick, NJ: Rutgers University Press, 1990 (originally published in 1984).
Martha Solomon, Emma Goldman, Boston, MA: Twayne Publishers, 1987.
Alice Wexler, Emma Goldman: An Intimate Life, New York NY: Pantheon Books, 1984.
Alice Wexler, Emma Goldman in Exile: From the Russian Revolution to the Spanish Civil War, Boston: Beacon Press, 1989.

Autres ouvrages cités:

Paul Avrich, Anarchist Portraits, New Jersey: Princeton University Press, 1988.
Emma Goldman, Living My Life, Salt Lake City: Gibbs M. Smith, Inc., 1982.
George Woodcock, Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements, Harmondsworth: Penguin Books, 1962.

NDT : Il existe une biographie de Emma Goldman en français, publiée dernièrement, et que je n’ai pas lu Emma Goldman – Une éthique de l’émancipation Max Leroy Atelier de création libertaire 2014

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