Emma Goldman

Ce que je crois a été à de nombreuses reprises la cible d’écrivaillons. Il a circulé tant d’histoires incohérentes à vous glacer le sang sur mon compte qu’il ne faut pas s‘étonner si les gens ordinaires ont le cœur qui palpite à la seule mention du nom de Emma Goldman. C’est vraiment dommage que soit révolu le temps où on brûlait les sorcières et où on les torturait pour exorciser l’esprit du mal. Parce qu’en fait, Emma Goldman est une sorcière! Certes, elle ne mange pas des petits enfants, mais elle fait bien pire. Elle fabrique des bombes et défie les têtes couronnées. B-r-r-r! »
What I Believe Emma Goldman New York World, 19 juillet 1908.

eg1910

Emma Goldman en 1910

Contrairement aux États-Unis, Emma Goldman est relativement peu connue, car peu traduite jusqu’à récemment, en France. L’effort le plus conséquent a été celui de Femmes et anarchistes – Voltairine de Cleyre et Emma Goldman BlackJack éditions mars 2014, un recueil de textes traduits par Léa Gauthier, Yves Coleman, Marco Silvestro et Anna Gruzynski, dont certains peuvent être lus sur le site  Ni patrie ni frontières  de Yves Coleman  (Voir documents en lignes en français également).  « Emma Goldman a été victime, tout particulièrement dans le monde francophone, d’une étrange amnésie qui a fait que le mouvement anarchiste, pourtant si enclin à célébrer son histoire et ses héros, semble parfois aisément oublier qu’il a aussi compté de nombreuses héroïnes » remarque Normand Baillargeon dans sa préface à « Une éthique de l’émancipation » de Max Leroy. L’Atelier de Création Libertaire, novembre 2014.

Le but de ce site n’est pas de faire de Goldman une icône dont n’a nul besoin le mouvement libertaire. Son objectif est d’abord de rendre accessible ses textes, soit par des liens dans Documents en ligne, soit par des traductions inédites. Et de rendre à Goldman ce qui appartient à Goldman

Emma Goldman occupe sans conteste une place à part parmi les militant-es et les théoricien-nes anarchistes de la fin du XIXème siècle et le début du XXème. Même si Kathy E. Ferguson dans Emma Goldman: Political thinking in the streets [Rowman & Littlefield, Lanham 2011]  fait remarquer que même les critiques sympathisants de Goldman « l’ont rarement appréhendé comme une théoricienne politique. Au lieu de cela, leur attention s’est portée sur son activisme politique (souvent défini comme opposé à la théorisation) ou sur sa sexualité ». Elle aborde les thèmes « classiques » de l’anarchisme avec un regard personnel, plus que théorique bien souvent, (l’exploitation capitaliste du travail, le rôle négatif des institutions religieuses, la critique de l’État, du patriotisme et de la guerre, la futilité des politiques réformistes et de la démocratie représentative, etc…) et en franchit allègrement les bornes pour élargir sa vision de la société anarchiste à la sexualité, y compris à l’homosexualité, à la condition de la femme, – le contrôle des naissances, en particulier – à la place de la culture, à l’éducation, à la liberté d’expression, parmi d’autres thèmes fréquemment abordés.

Goldman a été souvent vertement critiquée à son époque, elle le serait encore aujourd’hui, car elle interroge l’orthodoxie anarchiste, et comme si chacun le sait, l’orthodoxie anarchiste n’existe pas, l’hétérodoxie n’y est pas toujours considérée d’un bon œil. Ainsi Sam Dolgoff, interrogé sur Emma Goldman :

« Fondamentalement, elle ne demandait pas beaucoup plus que ce qui serait aujourd’hui considéré comme un programme libéral. Le contrôle des naissances, des droits égaux pour les femmes, une meilleure éducation, etc. Il n’y avait pas grand chose dans ce qu’elle demandait auquel le système aurait pu s’opposer…. Je ne parle pas du socialisme, bien sûr, mais ses demandes n’étaient pas sur cette base. Elles étaient basées sur ces questions secondaires. » 1

Sam Dolgoff ne pouvait pas ignorer la condition des femmes dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième, ni le fait qu’à l’époque, le système faisait barrage à ces demandes. En outre, plus d’un siècle plus tard, les questions soulevées par Goldman sont, hélas, toujours d’actualité.

Dans la même veine, Albert Meltzer, dans ses mémoires 2,  conteste le choix de la CNT-FAI de nommer Goldman comme représentante en Grande-Bretagne :

« Encore une fois, elle est certainement présentée comme une grande femme, comme elle se considère sans aucun doute elle-même, au sein des cercles féministes. Emma jouissait d’une immense réputation aux États-Unis comme propagandiste de l’anarchisme et de l’amour libre…

…. Elle vit habituellement dans le sud de la France et fait des tournées de conférences dans les Iles britanniques. Cela lui a déjà valu des critiques dans les milieux anarchistes américains, où elle a parcouru les clubs féministes bourgeois et les déjeuners d’affaires, accompagnée d’un manager. Son désir de distraire la bourgeoisie a nuit considérablement à sa crédibilité de propagandiste.

….Emma disait qu’elle voulait aussi aller au front comme infirmière, mais Mariano Vasquez, secrétaire de la CNT, lui avait dit que ce serait du gâchis; qu’avec sa réputation, elle ferait des merveilles en leur obtenant des soutiens en Angleterre. Mais c’était certainement une erreur. Ils pensaient que Emma Goldman était une personne célèbre, qui ferait les gros titres des journaux, et cela aurait pu être vrai aux États-Unis, mais en Angleterre, elle était presque inconnue…. Sa connaissance de la Grande Bretagne était fondamentalement celle d’une touriste de Brooklyn. Cela apparaît clairement dans son livre et ses lettres publiées, avec des références à ‘ce qui n’est pas fait en Angleterre’, des plaintes au sujet du café et du temps, de la froideur des gens etc. »

Ou encore, Domenico Tarizzo, dans son ouvrage L’Anarchie : histoire des mouvements libertaires dans le monde (Seghers, 1978) :

« Avec son idéalisme schématique et datant du XIXe siècle, elle a toujours gardé une attitude rigidement anti-marxiste, fermée non seulement à la dictature stalinienne, mais aussi à l’opposition communiste de gauche, de tendance trotskiste ou en tout cas bolchevique. C’est à elle et à Berkman que revient la plus grande part de responsabilité dans la division entre marxistes et libertaires »

A chacun-e son Emma Goldman. Ce site en présentera une vision, la plus complète possible.

Notes

1.Interview with Sam and Esther Dolgoff Ann Allen 15 juin 1972

2.I Couldn’t Paint Golden Angels (Oakland: AK Press, 1996)

Publicités

Emma Goldman et le monde ouvrier

La soi-disant controverse de savoir si EG était « individualiste » ou « collectiviste » serait due à ce que « beaucoup de biographes considèrent comme un dédain de Emma envers les masses. Elististe, « elle percevait de plus en plus les masses comme des obstacles au changement social » (Solomon, 54). » citée dans L’interprétation de l’anarchie : la vie de Emma Goldman /15/linterpretation-de-lanarchie-la-vie-de-emma-goldman/

Dans un article intitulé “Tour Impressions,” publié dans Mother Earth Vol.5, no. 10 de décembre 1910,Voltairine de Cleyre s’interroge sur l’utilité des tournées de réunions publiques :

« …Mon sentiment est que notre mode actuel de propagande (si propagande il y a) est une erreur tragique. Je suis convaincue plus que jamais que notre travail devrait être avec les ouvriers et non avec la bourgeoisie. Si les bourgeois choisissent de venir, très bien, qu’ils viennent. Mais je n’approuverai jamais cette recherche de « salles respectables », de « quartiers respectables », de « gens respectables » etc., etc., dans laquelle nous nous sommes en quelque sorte pervertis. Le principal résultat semble être de nombreuses flatteries superficielles pour l’orateur à la fin de la réunion, de la part de gens qui n’ont aucun intérêt ni l’intention de prendre suffisamment au sérieux les paroles de l’orateur pour les mettre en actes »

Emma Goldman, dans le même numéro, répond à De Cleyre, avec son franc-parler habituel

« Pour ma part, j’ai travaillé avec et parmi eux [les ouvriers]. Je me sens par conséquent plus qualifiée que Voltairine pour dire ce qui peut être accompli parmi leurs rangs. Après tout, mes amis connaissent les masses principalement en théorie. Je les connais par mes contacts avec elles depuis des années dans et en dehors de l’usine. » Une réponse

EG refusait de ne s’adresser qu’au monde ouvrier

« L’anarchisme n’est pas une théorie toute faite. C’est un esprit vital qui englobe toute la vie. Par conséquent, je ne m’adresse pas seulement à quelques éléments particuliers de la société: Je ne m’adresse pas seulement aux ouvriers. Je m’adresse aussi aux classes supérieures parce qu’en réalité, elles ont besoin d’éducation davantage encore que les ouvriers. La vie éduque d’elle-même les masses et est un professeur strict et efficace. Malheureusement, elle n’enseigne rien à ceux qui se considèrent comme les privilégiés sociaux, les mieux éduqués, les supérieurs. »An Anarchist Looks at Life,

Elle va, en cela à l’encontre des théories de l’anarchisme « lutte de classes »

« Au contraire d’autres théories sociales, l’anarchisme ne se construit pas sur des classes mais sur des hommes et des femmes. » Une réponse

Mais il n’y a aucun « dédain » de Goldman pour « les masses ». Il s’agit plutôt de réalisme, fortement teinté de pessimisme. Ce qui est assez surprenant, contradictoire, venant d’une idéaliste (et souvent présentée comme telle). Elle n’avait pas une vision idéalisée du monde ouvrier. Ce sujet revient souvent dans les écrits de Goldman, particulièrement dans sa correspondance. Son expérience en Espagne n’a fait que renforcer son pessimisme. Dans une lettre à Mollie Steimer datée du 10 septembre 1937, par exemple,

« Ton affirmation selon la quelle il y aurait quelque chose qui clocherait dans l’anarchisme parce que Kropotkine a rejeté nos idées sur la guerre et parce que les camarades dirigeants ont échoué à établir l’anarchisme, semble un raisonnement erroné. En premier lieu parce que l’échec d’un ou de plusieurs individus ne peut jamais nuire à la profondeur et à la vérité d’un idéal . . .

Mais il y a autre chose. Quelque chose à laquelle j’ai longuement réfléchi depuis les événements de mai en Espagne. A savoir, si nous,, anarchistes , n’avions pas pris nos désirs pour des réalités. Si nous n’avions pas été trop optimistes dans notre croyance que l’anarchisme s’était enraciné dans les masses. La guerre, la révolution en Russie et en Espagne et l’échec absolu des masses pour s’élever contre l’annihilation de chaque vestige de liberté dans tous les pays, m’ont convaincu que l’anarchisme, encore moins que toutes autres idées sociales, n’a pas pénétré les esprits et les cœurs, ne serait-ce que d’une minorité substantielle, encore moins des masses. En réalité, il n’existe nulle part dans le monde un mouvement anarchiste organisé. Ce que nous avons est si négligeable, si insignifiant. Il est ridicule de parler d’un mouvement anarchiste organisé. » Vision on Fire Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition  pp 298-299

Sa position sur les organisations ouvrières est assez orthodoxe. Le syndicalisme, pour elle, ne se suffit pas en lui-même. Ainsi, par exemple, dans une lettre à Wi!liam Jong du 11 mai 1935 :

« Pour ma part, je soutiens que le syndicalisme est seulement le bureau central pour la planification industrielle, la distribution des produits indispensables à la vie relèverait des coopératives, alors que le groupe anarchiste agirait comme force culturelle. Ces trois facteurs fédérés ensemble préserveraient la société de tout risque de dérive bureaucratique. Autrement dit, de simples groupes anarchistes qui n’ont jamais pénétré les masses, n’ont pas joué par le passé et ne joueront pas dans le futur, un rôle décisif dans la période révolutionnaire. »

Et elle ajoute ces lignes prophétiques, deux ans avant le déclenchement de la révolution espagnole :

 » Il est plus probable qu’ils (les anarchistes) seront toujours utilisés par les politiciens pour tirer les marrons du feu pour eux . Cela a été le cas en Russie, et ce sera le cas en Espagne si nos camarades sont assez fous pour faire un front uni avec les socialistes ou les communistes » Vision on Fire   pp 273-274

EG a souvent exprimé son désaccord avec les organisations syndicales réformistes, son soutien allant au syndicalisme révolutionnaire des Industrial Workers of the World.

« Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. « 

Voir dans cette rubrique

Samuel Gompers

 


Samuel Gompers

Texte original : Samuel Gompers par Emma Goldman [Publié dans The Road to Freedom (New York), Vol. 1, Mars 1925.]

Samuel Gompers 1850 1924 Syndicaliste américain, président de la Fédération américaine du travail (AFL) de 1886 à 1924. Le « gomperisme » se caractérise par une approche conservatrice qui veut améliorer la condition ouvrière au sein du système capitaliste. Il combattra farouchement les Industrial Workers of the World.

______________________________________________________________________________________________________________________________________

Les nombreux hommages rendus au défunt président de la American Federation of Labor ont souligné ses grandes qualités de dirigeant. « Gompers était un meneur d’hommes, » disent-ils. On aurait pu s’attendre à ce que le désastre provoqué à travers le monde par le dirigisme ait prouvé qu’être un meneur d’hommes est loin d’être une vertu. Il s’agit plutôt d’un vice que paient très cher ceux qui sont habituellement dirigés.

Les dernières quinze années regorgent d’exemples de ce que les meneurs d’hommes ont fait aux peuples du monde. Les Lénine, Clémenceau, Lloyd George et Wilson se sont tous faits passer pour de grands dirigeants. Mais ils ont apporté la misère, la destruction et la mort. Ils ont éloigné les masses du but promis.

Les communistes pieux considéreront sans doute comme une hérésie le fait de mettre dans le même sac Lénine et d’autres hommes d’état, diplomates et généraux qui ont conduit les gens au massacre et la moitié du monde à la ruine. Certes, Lénine était le plus grand d’entre eux. Il avait au moins une vision nouvelle, il avait de l’audace, il a fait face au feu et à la mort, ce qui est plus que ce que l’on peut dire des autres. Cependant, reste le fait tragique que même Lénine a apporté la dévastation en Russie. C’est son dirigisme qui a émasculé la révolution russe et a étouffé les aspirations du peuple russe.

Gompers était loin d’être un Lénine,mais à sa petite échelle, son dirigisme a causé beaucoup de torts aux ouvriers américains. Il suffit d’examiner la nature de la American Federation of Labor, sur laquelle Mr. Gompers a régné tant d’années, pour voir les résultats néfastes du dirigisme. On ne peut pas nier que le défunt président a obtenu quelques pouvoirs et améliorations matérielles pour l’organisation mais, dans le même temps, il a empêché la croissance et l’évolution de ses membres vers un but et un objectif plus élevés. Durant toutes ses années d’existence, la A. F. L. n’a pas été au-delà de ses intérêts professionnels. Elle n’a pas non plus compris l’abîme qui séparait le monde ouvrier de ses maîtres, un abîme qui ne peut jamais être comblé par la lutte pour des seuls gains matériels immédiats. Cela ne signifie pas, cependant, que je suis opposée au combat que mène le mouvement ouvrier pour de meilleurs conditions de vie et de de travail. Mais je tiens à souligner que, sans un but ultime de complète émancipation sociale et industrielle, le monde ouvrier n’obtiendra rien de plus que ce qui est dans les intérêts de la classe privilégiée et restera donc dépendante de cette classe.

Samuel Gompers n’était pas idiot, il connaissait les causes qui fondent les luttes sociales, mais il s’en est résolument détourné, Il s’est contenté de créer une aristocratie du travail, un trust syndical pour ainsi dire, indifférent aux besoins des autres travailleurs extérieurs à l’organisation. Mais, avant tout, Gompers n’avait aucune idée sociale émancipatrice. Il en résulte que après quarante ans de dirigisme de Gompers , la A. F. L. est restée dans l’immobilisme, sans sentir ni comprendre les facteurs de changement qui l’entouraient.

Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. Alors, Mr. Gompers était intrinsèquement réactionnaire. Cette tendance s’est affirmée à plus d’une occasion dans sa carrière. Elle est apparue de manière la plus flagrante lors de l’affaire MacNamara, de la guerre et de la révolution russe.

L’histoire de l’affaire MacNamara 1 est très peu connue en Europe. Leur histoire a cependant joué un rôle significatif dans la guerre industrielle aux États-Unis, guerre industrielle entre le Steel Trust, la Merchants’ Manufacturers’ Association, et l’infâme chasseurs de syndicalistes, le Los Angeles Times, tous unis contre la Iron Structural Union. Les méthodes sauvages de cette horrible trinité se sont manifestées à travers un système d’espionnage, l’emploi de voyous pour cogner sur les grévistes en plus de l’utilisation de toute la machinerie gouvernementale américaine, toujours à la pointe du capitalisme national. La Iron Structural Union a combattu désespérément pour son existence contre ce formidable complot contre le monde syndical pendant des années.

J. J. et Jim MacNamara, qui étaient les plus acharnés et déterminés parmi les membres de l’Union,ont consacré leur vie et ont pris la part la plus active dans la guerre contre l’industrialisme et la grande finace jusqu’à ce qu’ils soient pris au piège par les ignobles espions employés dans l’organisation de William J. Burns, l’infâme chasseur d’hommes. Il y eut deux autres victimes avec les frères MacNamaras, Matthew A. Schmidt, un des meilleurs exemples de prolétaires américains, et David Caplan.

Samuel Gompers, comme président de la A. F. L. ne pouvait pas ne pas être au courant des accusations portées contre ces pauvres diables. Il est resté à leurs côtés tant qu’ils ont été considérés comme innocents. Mais quand les deux frères, dans leur désir de protéger leurs « supérieurs » ont avoué leurs actes, Gompers s’est détourné d’eux et les a abandonné à leur sort. 2 La respectabilité de l’organisation était plus importante pour lui que ses camarades qui qui avaient fait le travail en mettant constamment leur vie en danger, tandis que Mr. Samuel Gompers jouissait de la sécurité et de la gloire comme président de la A. F. L. Les quatre hommes furent sacrifiés. Jim MacNamara et Matthew A. Schmidt ont été condamnés à la prison à vie et J. J. MacNamara et David Caplan à 15 ans et 10 ans de prison. Ces deux derniers ont été libérés depuis alors que les premiers restent enterrés vivants à la prison de St. Quentin, en Californie. Et Samuel Gompers a été enterré avec les plus grands honneurs par la classe qui a condamné ses camarades à leur sort.

Pendant la guerre, le défunt président de la A. F. L. a livré l’organisation entière à ceux qu’il avait combattu ostensiblement toute sa vie. Certains de ses amis ont insisté sur le fait que Gompers est devenu obsédé par la manie de la guerre parce que les sociaux-démocrates allemands avaient trahi l’esprit de l’internationalisme. Comme si deux erreurs faisaient une vérité! Le fait est que Gompers n’a jamais été capable d’aller contre le courant. Par conséquent, il a fait cause commune avec les seigneurs de la guerre et à livré les membres de la A. F. L. pour être massacrés dans la guerre, une guerre aujourd’hui reconnue par d’ardent patriotes d’hier comme ayant été une guerre, non pour la démocratie, mais une guerre de conquête et de pouvoir. L’attitude de Samuel Gompers envers la révolution russe, plus que toute autre chose, a démontré ses penchants dominants réactionnaires. On dit de lui qu’il avait des « informations » sur les bolcheviques. Donc, il a soutenu le blocus et l’ intervention. C’est absurde pour deux raisons : D’abord, lorsque Gompers a commencé sa campagne contre la Russie, il ne pouvait en aucune manière avoir connaissance des maux du bolchevisme. La Russie était alors coupée du reste du monde. Et personne ne savait exactement ce qui s’y passait. Ensuite, le blocus et l’intervention frappaient le peuple russe et en même temps renforçaient le pouvoir de l’état communiste.

Non, ce n’était pas sa connaissance des bolcheviques qui a fait se joindre Gompers aux assassins des femmes et des enfants russes. Ce fut sa crainte, et sa haine, de la révolution russe elle-même. Il était trop imprégné des vieilles idées pour saisir la porté des gigantesques événements qui déferlaient sur la Russie, l’idéalisme ardent du peuple qui avait fait la révolution. Il n’a jamais fait le moindre effort pour différencier la révolution et la machine mise en place pour dévier sa course.La plupart d’entre nous qui nous élevons aujourd’hui contre les gouvernants de la Russie le faisons parce que nous avons appris à voir l’abîme qui existe entre la révolution russe, les idéaux du peuple et la dictature dévastatrice maintenant au pouvoir. Gompers n’a jamais eu conscience de cela.

Bon, Samuel Gompers est mort. Il faut espérer que son âme ne marchera pas dans les rangs de la A. F. L. Les conditions aux États-Unis tracent de plus en plus une ligne rigide entre classes. Il devient de plus en plus impératif pour les ouvriers de se préparer aux changements fondamentaux qui sont devant eux. Ils devront acquérir la connaissance et la volonté ainsi que la capacité à reconstruire la société dans des directions sociales et économiques qui éviteront la répétition de la débâcle tragique de la révolution russe. Partout les masses devront prendre conscience que le dirigisme, d’un homme ou d’un groupe politique, conduit inévitablement au désastre.

Ce n’est pas le dirigisme, mais l’effort conjugué des ouvriers et des acteurs culturels de la société qui peuvent paver la route à de nouvelles formes de vie qui seront les garantes de la liberté et du bien-être pour tous.

1 Le 1er octobre 1910, un attentat à la bombe contre le  Los Angeles Times a tué 21 employés et blessé une centaine d’autre .

2 J. J. McNamara avait assuré à Gompers qu’il n’avait rien à voir avec l’attentat. Ce dernier l’ayant cru, avait fait joué son influence dans le milieu syndical pour organiser des campagnes de soutiens, avec manifestations et collecte de fonds. Quand Gompers a appris que Jim McNamera avait plaidé coupable lors du procès pour avoir posé la bombe , il a déclaré. « Les McNamara ont trahi le monde ouvrier ».
A l’inverse, le Parti Socialiste a refusé de condamner les frères McNamara, arguant que leur action était justifiée par la terreur subie par leur syndicat depuis 25 ans, position partagée par Haywood et Debs, en particulier

 


Une réponse

Texte original :Emma Goldman, “A Rejoinder,” Mother Earth 5, no. 10 (décembre 1910)

“A Rejoinder » a été écrit suite à un article de Voltairine de Cleyre intitulé « Tour Impressions » dans Mother Earth 5, no. 10 (décembre 1910). Celle-ci remettait en cause le public visé par les tournées de conférence de Emma Goldman, lui reprochant de délaisser la classe ouvrière pour la bourgeoisie :

 » Mon impression est que notre propagande (si propagande il y a) est une tragique erreur. Je suis convaincue plus que jamais que notre travail devrait être aux côtés des ouvriers et non de la bourgeoisie. Si cette dernière choisit de venir, très bien, laissons-les venir. Mais je n’approuverai jamais cette recherche de « salles convenables », de « quartiers convenables », de « gens convenables » etc., etc., dans laquelle il semble que nous sommes curieusement tombés. Le résultat principal semble se limiter à un tas de flatteries superficielles adressées à l’oratrice à la fin de la réunion par des gens qui non ni intérêt ni l’intention de prendre au sérieux ses paroles et d’agir. »

Je ne suis pas souvent en désaccord avec mon amie Voltairine de Cleyre. Mais il y a quelques points de son articles que je ne peux pas laisser passer sans réagir.

La camarade Voltairine déclare qu’elle parle de la propagande (« si propagande il y a ») « à partir d’impressions et d’une courte expérience. »Mais elle trouve néanmoins nécessaire de souligner la recherche de « salles convenables », de « quartiers convenables », etc. Je l’ai toujours connu pour être prudente lorsqu’elle donne un avis, et je suis par conséquent surprise qu’une simple impression lui suffise pour suggérer que nous recherchons des « salles convenables, des gens convenables, » etc.

Le fait que l’homme (pas un anarchiste d’ailleurs) qui a organisé pour elle une réunion à Rochester a essayé de la glisser entre deux orateurs bourgeois speakers, ou qu’elle a été présentée comme une anarchiste tolstoïenne à Buffalo, ne prouve en aucun cas que nous suivons la même ligne ou que « nous commettons une tragique erreur. »

J’ai parcouru ce pays en long et en large pendant de nombreuses années , je me suis rendue quatre fois sur la côte en peu de temps et je peux assurer la camarade Voltairine qu’aucune personne liée à mon travail n’a cherché une audience « respectable ». Bien sûr, si par « salles respectables » on entend des salles propres, je plaide coupable. Je confesse que je préfère de semblables endroits, en partie pour des raisons sanitaires, mais surtout parce que les ouvriers eux-mêmes — les ouvriers américains — ne viendront pas dans une salle délabrée, sale, située dans un quartier obscure de la ville. A cet égard, les gens que veut atteindre Voltairine sont probablement les plus bourgeois d’Amérique. J’en ai encore été convaincue l’autre jour à Baltimore, où les ouvriers américains n’ont pas voulu assister à mes réunions parce quelles se tenaient dans le quartier « nègre ». Aussi étrange que cela puisse paraître, les gens qui sont venus étaient ceux que Voltairine appellerait convenables.

Je suis d’accord avec notre camarade sur le fait que notre travail doit être aux côtés des « hommes et de femmes pauvres, ignorants, violents, déshérités. » Pour ma part, j’ai travaillé avec et parmi eux [les ouvriers]. Je me sens par conséquent plus qualifiée que Voltairine pour dire ce qui peut être accompli parmi leurs rangs. Après tout, mes amis connaissent les masses principalement en théorie. Je les connais par mes contacts avec elles depuis des années dans et en dehors de l’usine. A partir de cette connaissance, justement, je ne crois pas que notre travail doit être auprès d’eux seuls. Et ceci pour les raisons suivantes:

Les pionniers de toute pensée nouvelle ne viennent que rarement des rangs des ouvriers. Peut-être parce que le joug économique ne laisse que peu de chance de saisir la vérité. En outre, il est avéré que ceux qui n’ont que leurs chaînes à perdre s’y accrochent obstinément.

Les hommes et les femmes qui ont soulevé en premier la bannière d’une idée nouvelle et libératrice émanent généralement des classes dites respectables. Les exemples de la Russie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et même de l’Amérique le confirment. Le premier complot contre le despote russe est né dans son propre palais, avec les décembristes représentant la noblesse de Russie. Les pionniers intellectuels des idées anarchistes et révolutionnaires en Allemagne sont venues de gens « respectables ». Les femmes qui endurent aujourd’hui une grève de la faim pour leurs idées en Angleterre ne viennent pas des rangs ouvriers. Il en va de même dans presque tous les pays et toutes les époques.

Loin de moi l’idée de rabaisser le pauvre, l’ignorant, le déshérité. Ils constitueraient certainement la plus grande force, si seulement ils pouvaient s’éveiller de leur léthargie. Mais je maintiens que limiter nos actions à leur milieu n’est pas seulement une erreur mais est également contraire à l’esprit de l’anarchisme. Au contraire d’autres théories sociales, l’anarchisme ne se construit pas sur des classes mais sur des hommes et des femmes. Je peux me tromper mais j’ai toujours pensé que l’anarchisme appelle tous les éléments libertaires à combattre l’autorité.

Que limiter la propagande aux seuls ouvriers n’apporte pas toujours les résultats escomptés est confirmé par plus d’un exemple historique. Nos camarades de Chicago ne répandaient leurs idées que parmi les ouvriers. En fait, ils ont donné leur vie de bon cœur pour les opprimés. Où étaient ces derniers pendant les dix-huit mois de la farce judiciaire? Les anarchistes de Chicago n’ont-ils pas honteusement trahis l’organisation même que Parsons and Spies ont aidé à construire – les Knights of Labor? Et l’esprit de cette époque n’a t’ il pas dérivé dans des ornières conservatrices, comme par exemple la American Federation of Labor? La majorité de ses membres, j’en suis sûre, n’hésiterait pas un instant à faire partager à Voltairine ou à moi même le sort de nos camarades martyrisés.

John Most a travaillé pendant vingt cinq ans exclusivement parmi les ouvriers. Il n’a certainement jamais recherché des gens « respectables. » En réalité, plus l’ambiance était triste et misérable et plus Most parlait avec éloquence. Où sont les résultats de sa propagande? Pourquoi cet homme a-t’il été si totalement abandonné durant les dernières années de son activité? Pourquoi Freiheit, malgré tous ses efforts désespérés, ne peut-il être sauvé?

Je pense que les réponses à ces questions peuvent être trouvées aisément dans ce que Voltairine préconise avec tant de ferveur — la propagande parmi es ouvriers seuls. Oui, c’est, selon moi, la raison pour laquelle nous avons si peu progressé par le passé. Le facteur économique, est, j’en suis sûre, vital. Peut-être que cela s’explique par le fait que un très grand nombre de radicaux ont perdu leur idéal à partir du moment où ils ont réussi économiquement. Voltairine sait certainement aussi bien que moi que des centaines d’anarchistes, de socialistes et de révolutionnaires enragés, qui étaient de fervents ouvriers il y a vingt ans, sont aujourd’hui des gens très respectables, certainement beaucoup plus respectables que les gens mêmes aux quels s’oppose Voltairine. Cela ne doit pas cependant décourager le vrai propagandiste de travailler parmi les déshérités, mais cela devrait lui enseigner la leçon essentielle que la faim et le malaise spirituel sont souvent les motivations les plus durables.

L’anarchisme n’exclut personne et ne donne à personne une hypothèque sur la vérité et la beauté. Par dessus tout, l’anarchisme tel que je le comprends, laisse le propagandiste libre de choisir sa propre manière d’agir. Le critère doit toujours être son jugement individuel, son expérience et ses dispositions d’esprit. Il y a de la place dans le mouvement anarchiste pour toutes celles et ceux qui désirent sincèrement travailler au renversement de l’autorité aussi bien physique que mentale.

Emma Goldman.


Pierre Kropotkine

Source : Peter Kropotkin Emma Goldman

kropotkine

Le numéro de Mother Earth de décembre 1912 est consacré au soixante-dixième anniversaire de Kropotkine, avec de nombreuses contributions comme celles de Luigi Fabbri. Leonard Abbott Alexandre Berkman, Max Baginski, Jean Grave, Christian Cornelissen et Emma Goldman

Ceux qui blablatent sans arrêt sur les conditions sociales comme facteur déterminant de la personnalité et des idées trouveront très difficile d’expliquer celles de notre camarade Pierre Kropotkine.

Issu d’une famille possédant des serfs et élevé dans une atmosphère de servage autour de lui 1, la vie de Pierre Kropotkine et ses activités révolutionnaires pendant une cinquantaine d’années constituent une preuve vivante contre l’affirmation inconsistante selon laquelle les conditions sociales seraient supérieures aux forces latentes de l’être humain pour tracer sa propre voie dans la vie. Et cette force de l’esprit révolutionnaire chez notre camarade était si fondamentale, si prenante, qu’elle a imprégnée tout son être et a donné une nouvelle couleur et signification à son existence entière.

C’est ce feu révolutionnaire obsédant qui a fait tomber les barrières qui séparaient Kropotkine, l’aristocrate des gens du peuple et a entretenu la flamme d’une vision claire tout au long de sa vie. Elle l’a empli, lui, le fils de l’opulence, du raffinement, l’héritier d’une brillante carrière, d’un seul idéal, d’un seul but dans la vie – la libération de l’espèce humaine du servage, aussi bien physique que spirituel. Et combien fidèlement il a suivi cette voie. Ceux qui connaissent la vie et l’œuvre de Pierre Kropotkine peuvent l’apprécier.

Un autre trait marquant de caractère chez cet homme frappant est qu’il possède, lui, parmi tous les révolutionnaires, la foi la plus profonde dans le peuple, dans ses possibilités innées de reconstruire une société répondant à ses besoins.

En fait, pour Kropotkine, les ouvriers et les paysans sont ceux qui lèguent à la postérité l’esprit de résistance et d’insurrection. Simples et incorruptibles, ils ont toujours ressentis instinctivement l’oppression et la tyrannie.

Avec Nietzsche, notre camarade a continuellement souligné que partout où le peuple a gardé son intégrité et sa simplicité, il a toujours haï l’autorité institutionnalisée comme celle la plus impitoyable et barbare de l’histoire humaine.

Il est probable que la foi de Kropotkine dans le peuple émane de sa propre simplicité d’esprit – une simplicité qui est le facteur déterminant de sa personnalité. C’est pour cette raison, plus qu’en raison de son intelligence profonde, que la Révolution, pour Pierre Kropotkine, signifie l’impulsion sociale obligée de toute vie, de tout changement, de toute évolution. De la même façon que l’anarchisme pour lui ne signifie pas qu’une simple théorie , une école ou une tendance, mais le désir intemporel de l’homme, sa recherche de la liberté, de la camaraderie et du progrès.

Cela explique aussi, sans doute, l’attitude humaine de Pierre Kropotkine envers les auteurs d’attentats. Tout au long de sa carrière révolutionnaire, notre camarade n’a jamais porté de jugement sur ceux qui avaient commis des actes politiques de violence et que des prétendus révolutionnaires avaient trop volontiers dénigrés, soit par ignorance ou par couardise. 2

Pierre Kropotkine sait que ce sont généralement les personnes les plus sensibles et les plus compatissantes qui se comportent le mieux dans un contexte d’injustices sociales et de tyrannie, des personnalités qui trouvent dans l’action le seul exutoire libérateur pour leur âme tourmentée, qui sont dans l’obligation de s’élever contre l’apathie et l’indifférence envers les crimes et les maux sociaux, même au prix de leur propre vie. Plus que la plupart des révolutionnaires, Pierre Kropotkine s’identifie étroitement avec la soif spirituelle des auteurs d’attentats, qui culmine avec l’acte individuel et qui n’est que le précurseur de l’ insurrection collective – l’étincelle qui annonce une Aube nouvelle.

Mais Pierre Kropotkine a fait plus. Il s’est aussi identifié avec les parias sociaux, ceux qui à cause de la faim, du travail éreintant et de l’absence de toute joie frappe un représentant de la classe responsable de l’horreur et du désespoir de la vie de paria. Cela s’est démontré particulièrement dans le cas de Luccheni 3, qui a été critiqué et renié par la plupart des autres radicaux. Et pourtant personne plus que notre camarade Pierre Kropotkine n’a en horreur la violence et la destruction de la vie; ni plus sensible et compatissant envers toutes les peines et les souffrances. Mais il est trop universel, il possède une trop grande nature, pour succomber à une critique morale artificielle de la violence venant d’en bas, sachant, comme il le savait, qu’elle n’est qu’un réflexe face à la violence organisée, systématique et légale venant d’en haut.

Ainsi se présente Pierre Kropotkine devant le monde à l’âge de soixante dix ans: l’ennemi le plus intransigeant de toutes les injustices sociales, l’ami le plus proche et le plus tendre de l’humanité opprimée et outragée ; âgé par les ans, mais illuminé de l’éternel esprit de la jeunesse et d’une foi immortelle dans le triomphe final de liberté et de l’égalité.

NDT

1. Son père, le général et prince Alexis Pétrovitch Kropotkine était un riche propriétaire terrien ; sa mère, Catherine Nicolaïevna était la fille d’un général, Nicolas Sémionovitch Soulima)

2. EG, à travers l’attitude de Kropotkine, justifie la sienne envers les auteurs de violence. Elle n’a jamais condamné les auteurs d’actes de violence, que ce soit celui de Berkman envers H. C. Frick ou celui de Leon Czolgosz contre le président McKinley ou de tout autre. Au risque de passer pour une adepte de la violence, ce qui n’était pas le cas.

3. Louis Luccheni, 1873 – 1910 Anarchiste né à Paris d’une mère italienne et d’un père inconnu. Il a assassiné Élisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche en 1898. Condamné à perpétuité, il est retrouvé pendu dans sa cellule.


Vision of Fire – Introduction

vision of fire

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AK Press, 2006 Seconde Edition

Vision du Feu. Emma Goldman sur la Révolution Espagnole

Introduction (p 29 à 31)

.
Goldman s’est rendue en Espagne à trois occasions durant la révolution et la guerre civile, à chaque fois pour une période de deux ou trois mois. Le premier séjour a eu lieu du 17 septembre à mi-décembre 1936, donc en pleine période de grand enthousiasme révolutionnaire et d’initiatives. Néanmoins, comme ses écrits ci-dessous le reflètent, des contradictions au sein de la révolution commençaient déjà à apparaître clairement. Lors de sa seconde visite un an plus tard, (du 16 septembre au 6 novembre 1937), la plupart de ces contradictions avaient explosé au grand jour épuisant la force de la révolution . Au moment de sa dernière visite, (mi-septembre-début novembre 1938), il y avait peu d’espoir de vaincre les fascistes, sans parler de sauver la révolution.

Avant son premier voyage en 1936, Goldman se trouvait dans le sud de la France, essayant désespérément de recoller les morceaux d’une vie en exile assombrie par la mort de son camarade Berkman. Les premièrs échos de la révolution et de la guerre civile la sortit de ce sentiment grandissant de futilité. En quelques semaines, son sentiment de perte personnelle avait diminué face à l’étendue et au sérieux de la lutte révolutionnaire en Espagne. En dépit de critiques des camarades espagnols au début, vivant aussi près de ce combat et y étant préparée par une vie de militantisme, il était essentiel pour Goldman de les rejoindre. Un ami de longue date du mouvement anarchiste allemand lui en fournit bientôt les moyens. Augustin Souchy, qui aidait à organiser la propagande internationale de la CNT-FAI à Barcelone, l’invita au nom du mouvement espagnol à venir contribuer à leur lutte dès qu’elle le pourrait. Après quelques retards frustrants, elle se mit en route mi-septembre.

Les réactions de Goldman  devant la situation espagnole de l’époque constituent le sujet du reste de cet ouvrage. Lors de chaque visite, la plupart de son temps était consacrée à voyager dans différentes zones de l’Espagne républicaine, observant les efforts sociaux constructifs aussi bien que les lignes de front, discutant avec des anarchistes comme avec des non-anarchistes, et comparant ses notes avec celles d’autres observateurs avec qui elle était en contact, avec des faits nouveaux provenant de tout le pays. Elle fut bien entendu bouleversée par les efforts enthousiastes pour la transformation sociale, les tentatives généralisées pour aller directement vers la société nouvelle malgré les énormes tensions et sacrifices de la guerre. Goldman était aussi très consciente des exigences et du coût énorme de celle-ci . En outre, il y avait de constantes attaques envers les efforts anarchistes et la révolution sociale en général de la part des alliés étatistes de la coalition du front populaire – républicains libéraux, socialistes et communistes. L’énorme hostilité meurtrière envers les anarchistes de la part de beaucoup de leurs « amis » du camp loyaliste, jusqu’aux insurgés fascistes et aux différentes puissances étrangères, augmenta la sympathie et l’enthousiasme de Goldman pour leur cause. Les mesures de compromis des dirigeants du mouvement lui semblaient moins importantes que la puissance du mouvement à la base et les attaques vicieuses de tous côtés.

Lors de chaque visite, elle était profondément émue au point de vouloir rester avec ses camarades espagnols jusqu’à la fin, pour les aider à n’importe quel titre et quelle qu’en soit l’issue. En acceptant le fait que son âge l’empêchait de combattre physiquement sur le front, elle proposa d’aider la propagande internationale (ce qu’elle fit lors de sa première visite), de servir comme infirmière, cantinière, garde d’enfants, ou de faire un travail d’éducation par rapport à la contraception ou aux nouvelles méthodes d’hygiène. A chaque fois, cependant, sa méconnaissance de la langue et les arguments des espagnols selon qui sa plus grande contribution serait d’aider la propagande hors des frontières la persuadait à regret de mettre fin à son séjour.

Avec une énergie et un enthousiasme renouvelé, Après son premier départ d’Espagne, et durant les mois suivants, Goldman se lança dans une nouvelle série d’activités en Grande Bretagne, allant de l’organisation de groupes de soutien et de collectes de fonds jusqu’à des conférences et rédactions d’ articles. Dans la période qui suivit immédiatement son premier séjour en Espagne, elle fut en général beaucoup moins critique qu’elle ne le sera quelques mois plus tard envers les anarchistes espagnols et le cours de la révolution. Elle pensait qu’il était important d’expliquer en détail pourquoi la direction du mouvement expliquait, en toute bonne foi, les compromis qu’elle faisait. A la fin, néanmoins, elle finissait chaque fois frissonnante dans le froid climat physique, social et psychologique de la Grande Bretagne (et du Canada durant les dernières années de sa vie du début 1939 jusqu’à sa mort) , dans le même relatif isolement politique qu’auparavant. Dans ce contexte, Goldman avait à nouveau tendance à revenir à une attitude plus critique et plus pessimiste sur les perspectives révolutionnaires à court terme .

Comme ses écrits dans la suite de cet ouvrage l’illustrent bien, Emma Goldman essayaient à travers ces moments de toujours préserver une honnêteté et une dignité personnelle, un acharnement à découvrir la vérité politique autant qu’elle le pouvait, et puis vivait avec ses conclusions. Elle n’était certainement pas la dernière à observer ses propres changements, ses humeurs et ses analyses fluctuantes. Ce qui est louable , c’est sa volonté d’informer les autres de ses doutes, que nous devons finalement tous accepter dans notre vie politique ou personnelles, et puis, malgré cela, de continuer comme avant à en tirer un objectif clair et une grande énergie dont elle fit preuve dans sa lutte permanente pour la libération.

Les sept prochains chapitres ( 2 à 8) sont tous construits à partir des écrits de Goldman (par ordre chronologique) sur les principales grandes questions . L’introduction de chaque chapitre résume ses pensées sur le sujet, et les situe dans les contextes à la fois du mouvement anarchiste et de sa propre vie de militante. Une telle disposition a plusieurs avantages. Elle permet une attention séparée et donc plus concentrée sur les dynamiques clés de la révolution espagnole. Elle permet aussi au lecteur de percevoir clairement comme réagissait émotionnellement et intellectuellement Emma Goldman a ces questions, en même temps qu’elles évoluaient au cours du temps, et de comprendre les raisons de ses réponses à partir de sa vie dans le mouvement anarchiste. Nous pouvons ainsi mieux comprendre, en même temps, la vie de Goldman, la révolution espagnole et le mouvement anarchiste historique. Plus spécialement, au-delà de cette perspective historique, cette disposition encourage les lecteurs à appliquer les principes et les enseignements de cette expérience aux efforts contemporains pour le changement social, en Amérique du Nord, en Espagne ou partout ailleurs.

Chapitre II: Le Mouvement Anarchiste Espagnol (p 41 à 47)

Le mouvement anarchiste organisé en Espagne dans les années 1930 était plus grand et plus fort qu’il ne l’avait jamais été à aucune époque. La singularité de cette force, étonnante pour des observateurs étrangers comme Emma Goldman, soulevait de sérieuses questions. Quelle était la nature et la profondeur de ses racines en Espagne ? Qu’est ce que suggérait l’expérience espagnole quant aux possibilités en général pour un mouvement anarchiste sur une grande échelle ? Plus concrètement, comment des organisations telles que la CNT et la FAI espagnoles exploiteront au maximum la liberté personnel et le plein usage des potentiels individuels tout en assurant, en même temps,une coordination et une solidarité efficace? Les anarchistes insistent sur le fait de créer la société souhaitée dans le processus même de confrontation avec l’ancienne. Les moyens doivent être semblables aux fins. Pour cette raison, les évaluations telles que celle de Emma Goldman de la nature et de l’organisation du mouvement devenaient en réalité également des évaluations de la nouvelle société possible. De toute évidence, de telles questions sont toutes aussi importantes aujourd’hui qu’il y a soixante-dix ans. Elles sont en ce moment discutées dans une grande variété d’initiatives décentralisées, dans des écoles alternatives, des coopératives et des communautés, et jusque dans des mouvements politiques anti-autoritaires, qu’ils soit explicitement anarchistes ou non. […]

Le point de vue de Emma GoIdman sur ces questions, à la fin des années 1930 découlait clairement et logiquement de ses propres déclarations et expériences d’avant cette période. Pour elle, la plus grande force du mouvement anarchiste provenait de la profondeur et de la clarté de la conscience de ses membres plutôt que, en premier lieu ou uniquement, sur la mise en place de structures décentralisées. Selon elle, préserver l’intégrité personnelle dans les modes de vie et les pratiques politiques était en fin de compte plus important que l’approbation de ses camarades dans le mouvement. Elle-même avait maintenu des relations amoureuses indépendantes et s’était tenue à l’écart d’un engagement total dans les organisations du mouvement anarchiste, malgré le fait que de nombreux anarchistes dont elle se sentait proche par ailleurs s’en étaient senti clairement offensés .

D’un autre côté, elle n’insistait en aucune manière sur une autonomie puriste par rapport au mouvement. Elle souhaitait, et était capable, par exemple de justifier de son propre ‘leadership’ personnel et de celui des autres, dans l’organisation et l’action de propagande. (Des anarchistes l’avaient en effet critiqué à l’époque pour être trop sûr d’elle et, par conséquent, de perpétuer la hiérarchie. Elle était aussi à l’aise pour travailler au sein de petits « groupes d’affinité auto-disciplinés, comme l’ont démontré la préparation de la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick en I892, la publication régulière de Mother Earth (1906-1917), et la création de la No-Conscription League avant l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale.

Concernant l’organisation du mouvement, elle considérait donc avec suspicion les deux pôles du spectre anarchiste. Elle était clairement en désaccord avec les anarchistes puristes isolés qui refusaient tout rôle de leadership ou toute solidarité organisationnelle. Mais elle critiquait aussi ceux qui cherchaient à structurer le mouvement anarchiste par une formule s’approchant du « centralisme démocratique ». Elle pensait que, inévitablement, de telles structures privilégieraient tôt ou tard le centralisme au détriment de la liberté. Goldman partageait donc une position modérée avec une vaste majorité du mouvement anarchiste historique. Au sein de cette majorité, sa position particulière qui consistait à éviter tout engagement personnel au-delà du niveau du groupe d’affinité était commun à un petit mais significatif nombre d’anarchistes. Elle était parvenue à cette conviction, comme beaucoup d’autres, à la fois à partir du dédain pour les petites chamailleries entre idéologues rivaux et le soupçon que tout groupement politique – même anarchiste – tend à encourager une mentalité insulaire restrictive.

III
Les deux thèmes fondamentaux de ses conceptions organisationnelles apparaissent dans sa description des anarchistes espagnols durant la révolution. D’un côté, Goldman admirait énormément la taille sans précédent du mouvement, sa conscience passionnée et son auto-discipline constructive. Mais ces traits aussi marqués fussent-ils, elles avaient pleinement conscience que des personnes influentes du mouvement – comme tous dirigeants- pourraient être corrompus.

Dans ce contexte précis, « corruption » signifiait une pratique en contradiction avec l’idéal anarchiste traditionnel. Pour contrer le « réalisme politique » qu’elle avait observé avec douleur parmi certains personnages « influents » de la CNT-FAI, Goldman se tournaient désespérément vers les millions de membres de la base. En dépit de ce que pouvaient faire les dirigeants à travers leurs mandats officiels, elle espérait que la profonde conscience anarchiste de la base maintiendrait le mouvement dans ses directions idéalistes constructives. En même temps, cependant, Goldman admettait avec répugnance mais honnêtement une autre contradiction : Apparemment, les mêmes sources culturelles caractérisant le grand courage et l’idéalisme des espagnols nourrissaient aussi l’innocence avec laquelle ils traitaient avec leurs « alliés » politiques manipulateurs anti-fascistes, et leur incapacité, dans certains cas, à concrétiser des efforts d’organisation nécessaires. Enfin, elle était conduite à douter même de la profondeur d’une conscience anarchistes claire parmi les millions de membres du mouvement qui en constituaient la base. Comme toujours, Goldman insistait en se confrontant à ce qui lui semblait la vérité, peu importe combien douloureuse était la blessure infligée à son rêve anarchiste chéri depuis si longtemps.

Observations Générales

Six semaines après sa première arrivée en Espagne révolutionnaire (28/10/36), Goldman exprima à sa nièce Stella Ballantine à la fois son appréhension envers le leadership et son immense admiration pour la profondeur, l’enthousiasme et la créativité du mouvement anarchiste espagnol en général.

« Une chose est certaine: La Révolution n’est en sécurité qu’avec le peuple et les paysans, pas à Barcelone. Car comme nous l’avons toujours dit avec Sasha [Berkman] : les meilleurs perdent leur jugement et leur courage lorsqu’ils sont au pouvoir .. . .
. . . Nos camarades sont humains comme les autres, donc sujets aux idées fausses lorsqu’ils atteignent le pouvoir. Mais ils ne l’exerceront pas longtemps car leur objectif n’est pas l’état mais l’indépendance et le droit du peuple lui-même. Les espagnols sont un peuple à part, et leur anarchiste n’est pas le résultat de lectures. Ils l’ont reçu avec le lait de leur mère. Il est maintenant dans leur sang même. De tels gens n’exercent pas le pouvoir très longtemps. Mais il est triste qu’ils en soient devenus partie prenante. Ils y ont été obligés par la traîtrise de Madrid. Mais ils n’y ont rien gagné. La plupart de nos camarades, notamment dans les provinces, sont déjà résolument opposés au Comité à Barcelone. Chérie, je m’accroche toujours à ma foi dans l’esprit merveilleux de nos camarades et leurs efforts constructifs fantastiques. Mais les dernières semaines m’ont rendue inquiète et mal à l’aise envers la Révolution, la vie et les merveilleux débuts, partout en Espagne depuis le 19 juillet. »

Deux semaines après (14/11/36), Goldman détaille plus avant la nature unique et autonome de mouvement en Espagne.

« Les espagnols, bien que faisant partie de l’Europe, sont le plus non-européen des peuples que je connaisse. Ils ne savent rien du monde extérieur, n’ont pas la moindre idée de l’importance de la propagande à l’étranger, et, pire encore, ils n’apprécient pas la moindre suggestion ou immixtion de camarades étrangers. Peut-être que cette auto-suffisance explique leur capacité à s’organiser comme ils l’ont fait ces dernières années. La CNT-FAI est un modèle de discipline interne. Personne ne penserait même refuser d’exécuter une décision de l’organisation. Durruti, le personnage le plus héroïque de la lutte, en est le parfait exemple. Il a été décidé qu’il emmènerait sa colonne à Madrid. Il déteste se plaindre. Il avait à cœur de prendre Saragosse. Mais il est parti pour Madrid, conscient que c’était le front le plus important du moment.Peut-être que si nos espagnols n’étaient pas aussi sûrs d’eux-mêmes, l’anarchisme ne se serait pas autant enraciné ici. Il faut vraiment une résolution franche pour inculquer à un peuple entier nos idées que le plus simple paysan véhicule dans son sang même . »

Encore à sa nièce ( 8/12/36). Goldman remarque des vices de forme tragiques dans le mouvement, produits par les caractéristiques qui en font la grandeur .

« Ils sont si volontaires, nos camarades espagnols, et ils sont si convaincus de pouvoir accomplir des merveilles. La naïveté est le plus bel aspect des anarchistes espagnols. Mais aussi leur défaut. Ils ne peuvent pas comprendre que quiconque voudrait saboter leur travail alors qu’ils sont si désireux d’offrir à tous la liberté la plus complète. Hélas, ils paient déjà lourdement leur foi enfantine. Et qui sait le prix qu’ils devront encore payer . . .
Je suis désolé d’annoncer que personne n’est venu à l’exposition d’art. L’histoire est compliquée et je ne peux pas écrire sur le sujet maintenant. C’est du en partie au manque total de capacité de prise de décision du caractère catalan. Même si ce sont les camarades catalans, et personne d’autre, qui ont sauvé Barcelone du fascisme . Ils sont merveilleux dans l’action révolutionnaire. Mais ils sont sans espoir pour tout ce qui demande un système, de la célérité et de la rapidité. « 

Développant le même thème à sa nièce juste après son départ d’Espagne (16/12/36) , Goldman attribue à la fois la force et la faiblesse du mouvement à un manque de leaders solides.

Malgré de nombreuses déceptions et des désaccords avec certaines décisions de la CNT-FAI, je me sens malheureuse au-delà des mots de devoir quitter l’Espagne. Mon cœur et tous mes intérêts sont ici avec les simples ouvriers et paysans qui sont de pures idéalistes. Je le sais depuis les pré-révolutionnaires russes. C’est leur pureté et leur idéalisme qui est responsable de certaines de leurs erreurs. Mon explication pour ce décalage dans le caractère espagnol est que la révolution en Espagne est absolument et entièrement une révolution prolétarienne sans aucun leadership d’aucune sorte. D’où sa pureté. D’où ses limites.

A son camarade de longue date Harry Kelly, Goldman affirme (29/6/37) que l’im­mense créativité de la révolution espagnole est due aux années d’éveil de la conscience et d’organisation parmi les ouvriers et les paysans.

Plus que la révolution russe, la révolution espagnole est notre Révolution . . . .
[Nos camarades] et personnes d’autres ont souffert et souffre des douleurs du travail. Eux et personnes d’autres ont essayé ce qui n’avait jamais été fait auparavant – un formidable travail constructif. Les anarchistes russes, qui étaient-ils sinon une poignée de réfugiés d’autres pays et d’exilés de prison , inorganisés et prêts à se jeter à la gorge les uns des autres ? Il ne faut pas s’étonner si ils n’ont joué qu’un rôle si insignifiant et qu’ils ont permis à Lénine et son groupe de voler le vent avec lequel naviguait la révolution. Les anarchistes espagnols ne sont pas ainsi. Ils avaient perfectionné une remarquable organisation. Malgré toutes les persécutions, la prison et la torture, ils ont martelé depuis 25 ans l’importance de l’anarcho-syndicalisme et du communisme libertaire, jusqu’à faire chair avec les ouvriers militants espagnols, et sans de leur sang, en dépit des erreurs et des compromis des dirigeants de la CNT-FAI.

Répondant aux critiques anarchistes en France et ailleurs, Goldman déclare dans un article pour Spain and The World (7/2/37) que les dirigeants anarchistes ne cherchent pas le pouvoir pour eux-mêmes et ne peuvent donc pas être considérés comme corrompus ou traitres au mouvement. Néanmoins, elles les considèrent comme faisant des fautes de jugement et méritant donc la critique.

Je peux comprendre parfaitement l’indignation de nos camarades français et ceux dans les autres pays envers les dirigeants de la CNT-FAl. Ils ont montré tout sauf de la clarté et du jugement en traitant avec leurs alliés. Ma seule objection au manifeste publié par les camarades de la F.A.F en France est l’accusation de trahison et de corruption politique contre les camarades dirigeants de la CNT-FAI (1). Les anarchistes sont des êtres humains , tous « trop humains » et, par conséquent, sont susceptibles de trahir leur cause comme d’autres femmes et hommes, pas plus que je ne crois que leur passé révolutionnaire ne leur évite toujours l’incohérence. Ce ne fut pas le cas avec les révolutionnaires bolchéviques autrefois. Il y a une différence, cependant. Lénine et son parti aspirait à la dictature alors que la CNT-FAI a, depuis ses origines, répudié celle-ci et a brandi haut la bannière du communisme libertaire.
Quels que soient les compromis qu’ont fait les dirigeants de la CNT-FAl, et continuent à faire, personne, pas même leurs pires ennemis, ne peut dire qu’ils le font pour une auto glorification personnelle ni parce qu’ils veulent le pouvoir.

Pour ma part, il m’est impossible de croire que n’importe lequel d’entre eux est devenu un traître ou un politicien corrompu en six mois. Je répète que la nature humaine est vulnérable, mais je ne peux pas concevoir que des révolutionnaires, avec le courage, l’héroïsme et le dévouement dont ils ont fait preuve durant toutes ces années de lutte dans le mouvement anarchiste, deviendraient si facilement des proies pour l’attrait du pouvoir .

Je ne défend pas l’idée absurde que les anarchistes pouvaient espérer influer sur le cours de la révolution espagnol en entrant au gouvernement. Ou que, en acceptant les conditions paralysantes de Staline, nos camarades pouvaient précipiter le triomphe de la cause anti-fasciste. Je défend encore moins la position molle prise par les dirigeants de la CNT-FAI dans la tragique bataille de 3, 4, 5 , 6 mai. Je considère comme un extraordinaire renversement de la fière position révolutionnaire toujours défendues par la CNT-FAI le fait de tendre l’autre joue, d’appeler à la retraite et de retenir les sentiments refoulés de la base en appelant à la résistance passive (2). Tout ceci ne veut pas dire que nous devrions rester silencieux et ne pas émettre de critiques. Au contraire, nous devons absolument exprimer notre désaccord et demander franchement et honnêtement à ces camarades de s’expliquer. Cependant, je pense que les anarchistes devraient être plus prudents que les autres groupes sociaux avant de jeter l’anathème sur ceux qui ont servi leur cause durant toute leur vie ou avant de les crucifier au premier signe d’incohérence.

Y a t’il quelqu’un parmi nous qui peut prétendre honnêtement être toujours resté fidèle à ses idées ? Par exemple notre bien-aimé camarade Pierre Kropotkine. Par sa déclaration sur la guerre (3), il a violé un principe. Sa défense des alliés, la déclaration que si il était jeune, il demanderait un fusil, était diamétralement opposée à l’anarchisme et à tout ce que notre grand professeur nous avait enseigné au sujet de la guerre, comme conquête capitaliste et pillage. Nous qui sommes opposés au massacre du monde, avons critiqué notre camarade et condamné sa position mais il n’est jamais venu à l’idée de quiconque d’accuser Pierre Kropotkine de trahison ou de corruption. Qu’en est-il de vous ? Nous étions contre la guerre mondiale et certains d’entre nous sont allés en prison pour cette opposition. Néanmoins, nous nous somme ralliés immédiatement au soutien à la guerre anti-fasciste. Nous l’avons fait parce que nous considérons le fascisme comme la plus grande menace dans le monde, une contagion empoisonnée qui désintègre toute vie politique et sociale. Les pays fascistes, tout comme la dictature russe le prouve de manière certaine. On peut encore respirer dans les pays démocratiques, la petite démocratie qu’ils peuvent encore avoir. On peut encore élever la voix contre les abus politiques et l’inégalité sociale. On peut encore bénéficier d’une certaine sécurité pour sa vie. Tout cela est anéanti par le fascisme. Ne se peut-il pas, par conséquent, que les camarades accusés aujourd’hui de trahison et de toutes autres accusations cruelles, aient agi parce qu’ils pensaient et ressentaient que tout devait être fait pour gagner le combat anti-fasciste ? Car il doit être évident pour toute personne réfléchissant un peu que la révolution et tout le reste sera perdu si les fascistes l’emportaient. Nous, qui somme en dehors de l’Espagne, ne sommes pas confrontés à la faim et au danger, devrions essayer au moins de comprendre, sinon d’excuser, les motivations des concessions et des compromis faits par les dirigeants de la CNT-FAI.

Je souhaite déclarer solennellement que je me positionne de la même manière que je me suis toujours positionnée ma vie durant d’anarchiste.Je crois aussi ardemment que jamais que les alliances avec les gouvernements et les partis vont contre les intérêts de l’anarchisme et sont nuisibles. Mais je ne peux pas rester aveugle devant le fait que la vie est plus contraignante que les théories, que des moments peuvent apparaître dans la lutte révolutionnaire qui demandent une volonté surhumaine et un jugement des plus avisés pour choisir la bonne direction. Et comme moi-même, je n’ai pas la sagesse infuse ni ne peut me vanter d’une volonté surhumaine, je ne peux pas dire honnêtement ce que j’aurais fait si je m’étais trouvée dans la position des camarades à la tête de la CNT-FAI. Pour cette simple raison, je ne suis pas prête à accepter les accusations de trahison et de corruption politique contre eux, même si je suis en désaccord avec leurs méthodes.

1. Emma Goldman se réfère à un manifeste très critique envers la CNT-FAI publié par la Fédération Anarchiste Française dans un numéro spécial de Terre Libre, publié, entre autres, par André Prudhommeaux et Voline à Paris et Nimes.
NDT . Lire, par exemple, à ce sujet 1936-1939 : les anarchistes français face aux errements de la Révolution espagnole Alternative Libertaire 7 décembre 2006
2. Les tragiques « journées de Mai » de 1937 à Barcelone furent un moment charnière décisif pour la révolution espagnole. A cette époque, les principaux dirigeants de la CNT-FAI (Montseny, Oliver et Vazquez) exhortèrent les milliers de leurs camarades anarchistes qui résistaient avec succès aux forces gouvernementales d’abandonner leur lutte armée dans les rues contre le contrôle grandissant des étatistes (y compris les communistes)
NDT : Lire entre autre sur le sujet Les journées de mai 1937 à Barcelone Josep Rebull Paul Mattick Andreu Nin
3. Lire sur R&B Kropotkine sur la Présente Guerre et En réponse à Kropotkine

[….p 49- 50]

Durant son séjour de 1937 en Espagne, Goldman ne recueillit que peu d’information ou n’eut que peu de contacts avec l’opposition anarchiste. Son troisième voyage lui fit découvrir des changements drastiques, comme elle l’exprime dans ses remarques à Rudolf Rocker le 11/11/38.

Aussitôt arrivée, elle fut surprise de découvrir que des camarades influents comme Herrera, Santillan, Montseny, et Esgleas étaient totalement opposés aux concessions sans fin du comité national de la CNT. L’année précédente, ils les soutenaient pleinement. Cette fois, ils soumirent à Goldman une critique élaborée des erreurs du comité ainsi que de lourdes accusations contre le gouvernement de Negrin et les communistes . Le même dossier fut présenté devant l’assemblée plénière à Barcelone des délégués anarchistes durant ses deux dernières semaines en Espagne.
Bien qu’elle jugeait les divisions profondes, elle dit aussi que les deux côtés se rassemblaient en un ensemble solide face à des potentiels interférences extérieures. Elle considérait cela comme heureux car une fracture publique aurait détruit la CNT et la FAI, un événement qui aurait réjoui leurs ennemis. En même temps, elle avait confiance dans le fait que l’opposition à la FAI finirait par faire pression moralement sur la CNT pour qu’elle adopte une position plus ferme et plus efficace envers le régime de Negrin et les communistes

Malgré ces différends, Goldman restait impressionnée par l’extraordinaire courage et engagement montrés à l’assemblée plénière, au moment où Barcelone elle-même et le quartier général de la CNT étaient sous les bombardements. Elle raconte que seuls quelques délégués quittèrent le lieu de la réunion pour se mettre à l’abri. Les autres continuèrent leur discussion avec la même intensité qu’auparavant, une attitude que Goldman trouve sans précédent partout ailleurs dans le monde.

Avec le rapide effondrement de l’Espagne républicaine début 1939, les divisions et l’amertume parmi les anarchistes espagnols devinrent de plus en plus évidentes, notamment dans les conditions extrêmement difficiles de l’exil en France. A son propre désespoir, Goldman devint personnellement exposée à ces récriminations lors de sa visite fin mars, comme elle le raconte dans une lettre du 31/3/39 à Milly et Rudolf Rocker.

Mes chers, mes chers, je pense que l’horrible effondrement de cette grande promesse en Espagne n’est rien comparée à la décomposition écœurante parmi les camarades. Non seulement tout le monde est contre tout le monde au point de menacer leurs vies, mais la haine, les jalousies et l’avidité effrénées empestent jusqu’au ciel .

Les accusations contre le secrétaire national de la CNT Mariano Vazquez et d’autres du comité national furent particulièrement féroces, mais il les retournait pareillement. Alors, lorsque la haine contre les tendances bureaucratiques et réformistes de Vazquez s’amplifia encore, il retourna à son tour des accusations hargneuses, comme suggérer que Santillan était fou et venait d’un milieu de malades mentaux.
Malgré cela, Goldman s’inquiète avant tout du degré de représailles potentielles. Ironiquement, c’est Santillan lui-même qui demande à Goldman de prévenir Vasquez et son proche associé Roca d’un risque d’assassinat. Elle découvre aussi la même menace envers Garcia Oliver.
[…]
Jusqu’aux derniers mois de sa vie, Goldman continue à exprimer la plus haute admiration pour les qualités d’ensemble de ses camarades d’Espagne dans une lettre (18/11/39 ) à Maximiliano Olay,un anarchiste espagnol à New York.

Oui, je pense que nos camarades espagnols sont merveilleux. Durant toutes les cinquante années de mon activité, je n’ai pas trouvé dans nos rangs un autre groupe de personnes aussi magnifiquement généreux, aussi désireux de donner et d’aider. Les gens se moquent de moi lorsque je leur dis que quand on demande une cigarette à un espagnol, il vous donne tout le paquet et se sent insulté si vous ne le faites pas. De toute ma vie, je n’ai pas rencontré une hospitalité, une camaraderie, une solidarité aussi chaleureuses. Je sais qu’aucun peuple ne peut les battre .

Individus Particuliers (p 50 à 55)

Les appréciations de Goldman sur des dirigeants anarchistes espagnols particuliers apportent un éclairage supplémentaire à la fois sur la nature du mouvement lui-même et la dynamique particulière de sa politique durant la révolution et la guerre civile. De tous les dirigeants qu’elle a rencontré, elle n’a admiré personne plus que le militant de longue date Buenaventura Durruti, comme elle l’exprime dans une lettre à sa nièce durant sa première visite en Espagne en temps de guerre (17/10/36) .

. . . La CNT-FAI est composé de gens qui, quelles que soient leurs erreurs face aux effrayants dangers qu’ils côtoient, ne se courberont jamais devant aucune autorité rigide. J’ai l’ai ressentie une fois de plus très fortement sur le front d’Aragon où j’ai passé deux jours avec Durruti, un de nos camarades les plus audacieux, même sous l’ancien régime, et aujourd’hui l’âme de la bataille de ce côté de Saragosse. Il est la personnalité la plus impressionnante que j’ai rencontré ici et l’anarchiste le plus ardent. Ses hommes l’adorent et pourtant il n’emploie pas la force ou la discipline de caserne pour leur faire faire à peu près tout et traverser le feu à sa demande. Il m’a dit, « Ce serait un jour triste pour moi et pour l’anarchisme si je devais agir comme un général et conduire ma colonne avec une main de fer. Je ne pense pas que ce moment arrivera un jour. Les hommes sur le front sont mes camarades. Je vis, mange, dors et travaille avec eux et je partage leurs dangers. C’est mieux que la rigidité militaire.  » Ce n’étaient pas de simples mots, chérie, j’ai parlé aux hommes et ils ont confirmé chaque mot.

Un mois plus tard, Durruti était mort (1). Goldman exprime la perte que cela représentait pour le mouvement espagnol, la révolution et la lutte anti-fasciste dans son éloge funèbre publiée en Espagne et à l’étranger (24/11/37) .

Il m’est impossible d’écrire sur notre camarade Buenaventura Durruti en quelques mots ni même dans un long article. La blessure de sa mort cruelle qui a frappé la révolution espagnole, la lutte anti-fasciste et toutes celles et ceux qui connaissaient et aimaient Durruti, est encore trop à vif pour être capable d’avoir suffisamment de détachement pour donner une idée objective de l’importance de ce grand événement du drame du 19 Juillet et de son travail gigantesque jusqu’à sa fin ultime. Non pas que Durruti était la seule personnalité exceptionnelle dans cette courageuse bataille qui a tué dans l’œuf le fascisme à Barcelone et dans toute la Catalogne. Les grands héros de la bataille sont les masses espagnoles. Ici repose la grandeur de la révolution espagnole. Elle a surgi des entrailles mêmes de la terre d’Espagne. Elle a été totalement imprégnée de l’esprit collectif des masses espagnoles. Il est par conséquent difficile de parler d’une personne d’une manière séparée et distincte de la force qui a balayé l’Espagne le 19 Juillet.

Alors, si malgré cela je considère néanmoins notre camarade Durruti comme l’âme même de la révolution espagnole, c’est parce qu’il était l’Espagne. Il représentait sa force, sa douceur, aussi bien que sa rudesse si peu comprise par les gens extérieurs à l’Espagne. C’est cela qui m’a impressionnée lorsque j’ai rencontré notre camarade mort sur le front que lui et ses vaillants camarades défendaient de leurs mains nues, mais avec un esprit brûlant. Là, j’ai trouvé Buenaventura Durruti à la veille d’une offensive, entouré par un grand nombre de gens venus à lui avec leurs problèmes et leurs besoins. Il offrait à chacun sa compréhension sympathique, des conseil et des avis amicaux. A aucun moment, il n’a élevé la voix ou montré des signes d’impatience ou de dépit. Buenaventura avait la capacité de se mettre à la place des autres et de rencontrer chacun sur leur propre terrain tout en contenant sa propre personnalité. Je crois que c’est cela qui l’a aidé à établir une discipline interne si extraordinaire parmi les braves miliciens qui étaient les pionniers de la lutte anti-fasciste. Et pas seulement la discipline, mais la confiance dans l’homme et une profonde affection pour lui.

Le dernier hommage rendu à Durruti ne peut pas être une indication de la place qu’il occupait dans l’esprit et le cœur des masses. Ce qui s’avère plus significatif pour moi fut de trouver la même admiration, le même amour pour notre camarade un an après sa mort. Il suffisait de mentionner le nom pour voir les visages se transformer et les gens exprimer le sentiment que la balle traîtresse qui avait percé la tête de Durruti avait aussi porté un coup terrible à la Révolution. J’avais la certitude de plus en plus que si Durruti avait vécu, les forces contre-révolutionnaires au sein de l’Espagne anti-fasciste n’auraient pas relevé leurs têtes hideuses et ne seraient pas parvenues à détruire tant des acquis révolutionnaires de la CNT-FAI. Durruti aurait nettoyé l’Espagne anti-fasciste de tous les éléments parasites et réactionnaires qui essaient aujourd’hui de saper la révolution.

J’ai déjà dit que, dans la tempête et les tensions de la Révolution, les masses prennent la plus grande importance. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait que les individus aussi doivent jouer leur rôle. Et rien ne décide plus de l’importance et du sens de ce rôle que la grandeur de la personnalité de ceux qui ouvrent la route et illuminent le chemin qu’emprunte la masse. C’est seulement en ce sens que l’on peut juger correctement Buenaventura Durruti, son amour passionné pour la liberté, l’ardent révolutionnaire, le combattant intrépide qui a tout donné pour la libération de son peuple.

1. Voir aussi de Emma Goldman : Durruti n’est pas mort !

Une seconde figure marquante parmi les anarchistes était Federica Montseny, que Goldman avait rencontré pour la première fois en Espagne début 1929. Montseny était une personnalité extrêmement énergique et influente au sein de la FAI, comme le dit clairement Goldman dans une lettre à Rudolf Rocker fin septembre 1936.

J’ai vu et parlé à Federica Montseny. C’est un « Lénine » en jupon. Elle est idolâtrée ici. Elle est certainement très capable et brillante mais j’ai peur qu’il y a quelque chose de la politicienne en elle. C’est elle qui a aidé à faire adopter la création du nouveau conseil qui remplace la Gener­alidad. (1) C’est en réalité la même chose sous un nom différent. Espérons que la CNT n’aura pas à regretter d’être entrée au Conseil. Néanmoins, je suis très heureuse de voir que Federica est une telle intellectuelle et organisatrice. Elle travaille comme un chien, 18 heures par jour.

1. NDA : Le Conseil dont il est fait mention ici est le Comité de la Milice Anti-fasciste. La Generalidad était le gouvernement régional catalan. La participation anarchiste au premier constitua le premier aval public clair à une collaboration après le 19 juillet. Elle fut débattue et approuvée par un petit groupe de dirigeants « influents » de la CNT et de la FAI à Barcelone. Cette décision cruciale ne fut jamais soumise à la base , en violation flagrante des principes anarchistes. Le collaborationnisme et l’élitisme au sein du mouvement se complétèrent et se réenforcèrent mutuellement dans un cercle toujours plus vicieux durant toute l’année 1939. 

Mais quelques semaines plus tard, (3/11/36), elle confie à Rocker que ses craintes quant à l’aspect « politicienne » compromettant de Montseny ne soient des plus justifiées.

Cher Rudolf, j’aurais espéré être plus enthousiaste. Ce n’est pas que je sois timorée. Mais je ne peux absolument pas avoir confiance dans des politiciens, peu importe qu’ils se donnent le nom de CNT-FAI. Et certains d’entre eux ne sont que cela. Federica par exemple. Elle est passée à droite et a une grande influence ici. Elle est devenue ministre de la santé. Quelle grande prouesse ? Tout cela est trop triste.

Dans une lettre à Mark Mratchny, trois mois plus tard (8/2/37), elle juge Montseny moins sévèrement qu’auparavant, tout en restant consciente des contradictions de celle-ci.

Le discours de Montseny est très éclairant, bien que je l’ai trouvé un peu trop contente d’elle et trop peu critique. Je ne dis pas cela pour la condamner. Quelqu’un qui a passé toute sa vie dans le même milieu doit être encore plus isolée que la plupart des camarades espagnols qui ont vécu en exil. Bien sûr, elle voit tout en rose. Mais néanmoins, elle est parmi les plus capables de nos gens, et certainement parmi les plus courageuses.

Goldman répète ses critique de Montseny à Milly et Rudolf Rocker. Ironiquement, cette lettre est écrite le jour même (4/5/37) où, au beau milieu des affrontements entre les anarchistes et leurs « alliés » étatistes à Barcelone, Montseny elle-même lançait un appel à la radio pour qu’ils posent leurs armes afin de sauver la coalition .

. . . seul le fanatisme aveugle peut nier que Federica Montseny est la plus partisane du compromis parmi tous les camarades. J’espère que tu comprends, cher Rudolf, que je n’ai pas de raisons personnelles pour affirmer que Federica est plus à droite que tout autre membre dirigeant de la CNT-FAI. En plus de cela, elle est aussi dogmatique envers toute expression critique de la part des camarades dans la FAI comme de quiconque d’autre.

Selon Goldman et d’autres, le poste de responsabilités officielles de Montseny avait faussé son jugement. Elle trouve cela désolant mais non surprenant, étant donné ce que les anarchistes ont toujours affirmé au sujets des effets du pouvoir politique. Néanmoins, elle ne doute pas par ailleurs de la sincérité et de l’honnêteté de Montseny , et espère qu’à un moment, elle fera demi-tour.
Dans cette lettre à Max Nettlau cinq jours plus tard (9/5/37), désormais informée pour l’essentiel de la lutte à Barcelone,, Goldman voit l’attaque contre les anarchistes comme une conséquence naturelle des erreurs commises par Montseny, son camarade militant et ministre Juan Garcia Oliver et d’autres, qui avaient commencé à calculer comme des politiciens au lieu de s’en tenir aux principes anarchistes de base.

Maintenant, alors que je suis de tout cœur avec la lutte des camarades espagnols et que j’ai fait tout mon possible pour plaider leur cause pour laquelle je donnerais joyeusement ma vie, je dois insister sur le fait qu’ils sont vulnérables : ils ont commis de terribles erreurs qui se font déjà ressentir. Je tiens Federica Montseny, Garda Oliver et plusieurs autres camarades dirigeants pour responsables des avancées faites par les communistes et pour le danger qui menace maintenant la Révolution espagnole et la CNT-FAI. Mon tout premier entretien avec ces camarades m’ont démontré qu’ils frisaient le réformisme. Je n’avais jamais rencontré Oliver auparavant, mais j’avais rencontré Federica en 1929. Le changement chez elle, depuis que la révolution l’a placée aux plus hautes charges comme dirigeante, n’est que trop évident. J’ai été renforcée dans cette impression chaque fois que je lui ai parlé des compromis qu’elle et les autres avaient accepté. Il était trop évident pour moi que ces camarades travaillent entre les mains du gouvernement soviétique. Qu’en démontrant leur gratitude à Staline et à son régime (bien que je n’en vois pas le besoin, en plus de tout l’or (1) que reçoit Staline pour les armes envoyées ), des résultats désastreux étains sûrs de s’ensuivre. Entre parenthèses, cela signifie aussi la trahison de nos camarades dans les camps de concentration et les prisons de Russie. Je n’ai jamais vu une aussi grande violation des principes anarchistes que « la fête de l’amour » conjointe entre la CNT-FAI et les satrapes de Moscou à Barcelone (2).C’était un signe pour les dieux de voir Garcia Oliver et le consul russe, rivalisant entre eux dans leur vibrant hommage au gouvernement soviétique, ou les éloges dithyrambiques publiés quotidiennement dans Solidaridad Obrera. Ni le journal , ni Oliver ou Federica n’ont eu un mot pour le peuple russe, sur le fait que la révolution ruse avait été castrée et que les sbires de Staline étaient responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes. Ce fut un événement déshonorant – inutile et humiliant! Je n’ai écrit à personne à ce sujet, cher camarade, bien que je me sentais indignée et aurais crié mon mépris au soi disant dirigeants de la CNT-FAI ….

. .. J’ai peur que nous ne serions probablement pas parvenus à aucune compréhension mutuelle. Tu sembles ressentir au sujet de Federica et de la famille Urales ce qu’une mère ressens envers ses « poussins »: personne ne doit les toucher, même un tant soit peu. Je les ai admiré moi-même pendant des années; j’admire ses brillants talents oratoires, mais je peux affirmer qu’elle a des pieds d’argile et je ne vois aucune raison pour ne pas l’admettre. Elle a penché terriblement vers la droite et porter un revolver à sa ceinture ne la rend pas plus à gauche. Cependant, je suis certaine que les camarades se rendront bientôt compte que les politiciens, qu’ils/elles portent une jupe ou un pantalon, qu’ils/elles soient anarchistes ou socialistes, doivent être surveillés. Ils s’éloigneront des principes fondamentaux comme ils l’ont toujours fait par le passé.

Sa critique acharnée de Montseny et de Oliver continue dans sa lettre du 14/5/37 à Rudolf Rocker, révélant pour la première fois la connaissance de Goldman de quelques détails cruciaux sur leur rôle durant les journées de mai à Barcelone.

Depuis que je t’ai écris la semaine dernière, un évènement effrayant est survenu, que la plupart d’entre nous avait prévu, et que j’avais seulement essayé d’expliquer tant bien que mal plutôt que de la condamner dans un premier temps. Le pacte avec la Russie en échange de quelques armes a entrainé ses résultats désastreux. Il a brisé le dos de Montseny et de Oliver et les a transformé en jouets entre les mains de Caballero. Je ne sais pas si tu reçois ou non Combat Syndicaliste. J’écris à Mollie [Steimer] pour qu’elle t’envoie le dernier numéro. Tu verras que la bande meurtrière de Staline a tué Berneri et un autre camarade et qu’ils ont tenté à nouveau de désarmer les camarades de la CNT-FAI. Plus terrible encore selon moi, Oliver et Montseny ont appelé à se retirer et ont dénoncé comme contre-révolutionnaires les militants anarchistes pour qui la révolution signifie encore quelque chose. En d’autres termes, c’est la répétition de la Russie, avec des méthodes identiques à celles de Lénine contre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires qui refusaient de troquer la révolution contre la paix de Brest-Litovsk.

1 Les cargaisons d’armes de l’Unoin Soviétique à destination du gouvernement républicain commencèrent à arriver à la mi-octobre 1936 contre environ 600 millions de dollars en or prélevés sur le trésor national.

2 L’anniversaire de la révolution Russe en novembre

NDT : Sur Fédérica Montsény, écouter par exemple Témoignage d’une militante libertaire de la Révolution espagnole. Entretien avec Fédérica Montsény (Audio MP3)
Sur les critiques envers Federica Montseny et la participation anarchiste lire par exemple Lettre ouverte à la camarade Federica Montseny Camillo Berneri, 14 avril 1937


Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole

VISION ON FIRE Emma Goldman on the Spanish Revolution
David Porter AKPress, 2006 Seconde Edition

Le Sabotage Communiste de la Révolution Espagnole (p.141 et suivantes)

Le point de vue de Goldman sur la coopération est étroitement lié à sa critique du stalinisme en Espagne. Tout en étant préoccupée par la façon dont les anarchistes nuisaient à leur propre cause, elle décrit ici comment la révolution et la lutte anti-fasciste furent perverties par leurs « alliés » – les communistes particulièrement. Comme dans ses écrits précédents sur l’Union Soviétique, la tonalité est bien sûr angoissée mais également fataliste, étant donné son sentiment qu’une telle destruction est inhérente à la nature même du marxisme-léninisme.

L’aspect manipulateur et destructeur de la politique communiste soviétique (nationalement et internationalement) est aujourd’hui un lieu commun, même parmi les communistes. En fait, ce fut admis au plus haut niveau du pouvoir en Union Soviétique même. 1 Mais un large spectre de points de vue se cache derrière de telles critiques. Ceux explicitement anti-révolutionnaires des conservateurs et libéraux mis à part, cet éventail commence avec ceux qui (comme Khrouchtchev) attribue en premier lieu, ou seulement, les erreurs à Staline. Outre ce point de vue, il y a ceux (comme les différentes branches du trotskisme) qui critique Staline et ses successeurs mais non le mouvement et régime léniniste original. D’autre encore (comprenant les maoïstes, les titistes et différents mouvements communistes indépendants) considèrent la « restauration capitaliste » inhérente à l’approche bureaucratique du développement en Union Soviétique. Ces critiques, bien que souvent détaillées et intéressantes, ne prennent pas en compte le fait que les révolutions sont inévitablement corrompues lorsqu’elles sont organisées et encadrées par un mouvement avant-gardiste autoproclamé structuré hiérarchiquement.

La chute d’un régime oppressif est bien évidemment une évolution non négligeable. Tout comme le sont de nouvelles perspectives sociales, à travers une nourriture suffisante, l’accès aux soins, à l’éducation et aux autres exigences de base pour une existence décente. Mais, comme le suggère le chapitre trois, une organisation sociale hiérarchisée n’est pas la seule façon, ni même la plus humaine et efficace, de les concrétiser.2 En quoi une société est elle réellement progressiste lorsque toute remise en cause de la sagesse d’une élite dirigeante peut être interprétée comme une « menace pour la révolution elle-même, » et donc justifier de nouvelles contraintes et une répression ouverte? 3 Malgré leur rhétorique progressiste 4, et sans mettre en doute les bonnes intentions d’un grand nombre de leurs partisans, pour les dirigeants marxistes-léninistes, se voir comme les détenteurs d’une vision scientifique du monde et l’incarnation même de la révolution, les amène inévitablement à modeler les mouvement populaires de libérations originels selon leur propre conception et à restreindre, par conséquent, les voies possibles d’évolution une fois que l’ancien régime est renversé. « Sauver la révolution » devient le « Novlangue » [Newspeak] » y compris pour les mesures anti-révolutionnaires les plus manifestes. La révolution de novembre et ses dérives ont conduit pareillement aux camps de travaux forcés et à la « société de consommation » insipide.

Dans cette optique, la description par Goldman de la trahison stalinienne en Espagne dépeint une logique inhérente des mouvements et régimes avant-gardistes – actuels et futurs, tout autant que dans les années 1930. En 1980, beaucoup de militants de bonne foi cherchaient l’inspiration et une orientation dans les réalisations et les objectifs proclamés en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Yougoslavie ou dans une variété d’autres mouvements indépendants « communistes révolutionnaires » ou « nationalistes révolutionnaires » au pouvoir ou non. Ce faisant, en acceptant des élites révolutionnaires, nationalement et internationalement, de tels admirateurs ont exposé leur honnêteté et aspirations radicales légitimes à la même corruption, aux mêmes pratiques contradictoires, au cynisme et à la désillusion, expérimentés en Espagne.5 La prolifération de régimes et mouvements marxistes-léninistes antagonistes dans les années 1980 a été la source de critiques mutuelles salutaires, parfois dans des termes les plus crus. Tout en étant une amélioration bienvenue par rapport à l’atmosphère étouffante du Comintern monolithique des années 1930, elle n’a pas pu cacher la logique contradictoire fondamentale qui leur est propre. Les avant-gardes autoproclamées, par leur nature même, doivent essayer de saboter toute transformation potentielle de la société qui échappe à leur leadership et contrôle. C’est cet enseignement, plus actuel que jamais aujourd’hui, que décrit si clairement Emma Goldman à partir du contexte de la révolution espagnole.

Dans l’Espagne des années 1980,le parti communiste a essayé de démontrer sa respectabilité sociale en coopérant avec la monarchie pour élaborer un nouveau cadre de relations avec les syndicats, en présentant un nouveau programme idéologique réformiste sous le nom de « Eurocommunisme, » et en rejetant l’appellation même de léniniste. La transparence de tels efforts, plus le rôle stalinien avéré de certains dirigeants des années 1930,6 ont soulevé, bien sûr, des questions parmi les progressistes d’Espagne et d’ailleurs. Cependant, à la gauche du parti communiste, sont apparus d’autres prétendants potentiellement plus crédibles pour la représentativité révolutionnaire. Ils incluaient divers groupes régionaux séparatistes et marxistes-léninistes, émanant de la vague de la nouvelle gauche des années 1960. Mais le même critère établi par Emma Goldman soixante dix ans plus tôt devrait être appliqué ici pour juger de la sincérité de leur engagement pour une réelle libération. Sous cet angle, une fois de plus en Espagne, seuls les anarchistes et les anti-autoritaires hors-partis ont remis en cause sérieusement la société d’exploitation hiérarchisée.

II

L’autobiographie de Emma Goldman et son livre, My Disillusionment In Russia, décrit bien comment sa vision du parti bolchevique et du régime soviétique a évolué durant les deux années passées dans le pays, en 1920-21. Des essais et des lettres, publiés plus tard dans les année 1920 et 1930 7 traitent également de cette question.

En résumé, Goldman a admiré sans réserve et avec enthousiasme le soulèvement spontané en Russie durant le printemps, l’été et l’automne de 1917. Avec la distance et l’isolement dans une prison fédérale, jusqu’à la fin de 1919, Goldman ne fut pas en mesure de se tenir au courant des manœuvres et des conflits parmi les différents groupes politiques de gauche. 8 Pour elle, le formidable soutien des masses au soulèvement et la promesse des bolcheviques de concrétiser immédiatement de nombreux objectifs révolutionnaires sociaux, politiques et économiques, réclamés depuis longtemps par les anarchistes, interdisait toute attaque ouverte du régime, particulièrement alors que ce dernier était assiégé par les forces réactionnaires. Lorsque Goldman et Berkman furent expulsés des États-Unis vers la Russie, ils continuèrent pendant des mois à interpréter le comportement de toute évidence contradictoire des bolcheviques de la manière la plus bienveillante possible à partir d’une perspective anarchiste. Ensuite, cela en fut trop. En reconstruisant douloureusement un nouveau cadre interprétatif, ils conclurent que ce qui arrivait n’était en aucun cas du à des questions de circonstances (personnalité, pressions exercées par des forces réactionnaires intérieures ou extérieures, etc.) mais était inhérent à la conception bolchevique même de l’avant-gardisme et de la révolution.

La récupération bolchevique d’une explosion sociale populaire immensément vigoureuse se révéla tragique en Russie même. Pour Goldman, ses implications internationales étaient plus désastreuses encore .9 Pendant de longues années encore, l’image de la « révolution » serait associé avec les évènements, la politique et le régime de la Russie – tous interprétés par le monde extérieur au bénéfice des seuls dirigeants soviétiques. Il fallait ajouter à cette attirance magnétique à distance compréhensible pour la révolution, la base de la puissance soviétique en elle-même. Les manœuvres diplomatiques, les voyages commerciaux, un budget non négligeable consacré à la formation de cadres internationaux et à la propagande, et une organisation internationale centralisée basée à Moscou, tout cela représentait des moyens considérables. A travers eux et l’image stimulante de la révolution russe, le régime soviétique fut en mesure d’attirer des millions de partisans à travers le monde dans un mouvement dont la préoccupation principale n’était pas la révolution là où cela était possible mais la protection de l’état soviétique.

Comme Goldman l’affirme ci-dessous, la même ultime motivation qui a conduit, depuis le début, les dirigeants bolcheviques à réprimer la dissidence interne existante ou potentielle, devint également, par la suite, leur ligne de conduite sur le plan international.

1. Par Khrouchtchev au XXème Congrès du parti en février 1956.
2. Un exemple frappant en est la dépendance de l’Ouest comme de l’Union Soviétique envers l’arme nucléaire, choisie dans les deux cas par des structures gouvernantes hiérarchisées.
3. La plus grande permissivité envers la critique de la part d’un régime communiste fut la révolution culturelle chinoise à la fin des années 1960. Mais même dans ce cas, la « sagesse de Mao » (la plus haute instance du parti) était intouchable, une sphère sacrée fournissant un levier pour de prochaines purges comme cela fut le cas après sa mort lors de la campagne contre « la Bande des Quatre ».
4. Il faut se rappeler que le but ultime du marxisme est en réalité similaire à la vision générale de l’anarcho-communisme .
5. Des exemples de la politique étrangères chinoise dans les années 1980 sont le soutien au Shah d’Iran, aux alliés de l’Afrique du Sud en Angola et au régime fasciste du Chili; de même, la guerre ouverte entre la Chine, le Vietnam et le Cambodge, trois états « socialistes » hiérarchisés au début de 1979.
6. Concernant Santiago Carrillo (1915-2012), le secrétaire général du parti jusqu’en novembre 1982, ses manipulations autoritaires alors qu’il était à la tête des Jeunesses Socialistes Unifiées [Juventud Socialista Unificada, JSU], son aide apportée à la prise de contrôle de Madrid par la Tchéka et sa ligne politique fortement anti-révolutionnaire en Espagne à partir de 1937 (en aidant à justifier la persécution et l’arrestation de tous les élements de la gauche du parti communiste, entre autres choses) sont bien documentés. Voir, par exemple, les ouvrages par Bolloten, Broué et Témime.[NDT La Révolution et la guerre d’Espagne Pierre Broué, Émile Témime, Les Éditions de Minuit, 1961, rééd. 1996 ]. Felix Morrow, dans son Revolution and Counter-Revolution in Spain, p.168, mentionne que Carrillo avait même recommandé que le parti communiste recrute « des sympathisants fascistes » parmi la jeunesse dans ses efforts oportunistes pour élargir sa base. Fidèle à ses habitudes, Carrillo continue à recourir aux calomnies, mensonges et distorsions dans ses mémoires de cette période (voir Fernando Gomez Pelaez, « Santiago Carrillo or History Falsified, » dans Cienfuegos Press Anarchist Review, no. 4, pp. 29-39, une traduction du même article, en espagnol à l’origine, dans Interrogations: International Review of Anarchist Research, no.2 (Mars 1975).
7. Voir Part II-« Communism and the Intellectuals, » dans Nowhere at Home de Drinnon et Drinnon ed., ainsi que l’essai de Goldman, « There Is No Communism in Russia, » American Mercury. vol. 34, Avril 1935 (reproduit dans Red Emma Speaks Shulman ed.,) .
8. Les difficultés pour obtenir de l’étranger des informations fiables sur les évènements confus de Russie étaient énormes. Même Malatesta, le célèbre vétéran italien et anti·collaborationniste convaincu, refusa de juger définitivement les bolcheviques jusqu’en juillet 1919, malgré de fortes suspicions quant aux orientations autoritaires prises par le régime. Dans une lettre au militant italien Luigi Fabbri, Malatesta exprimait encore la possibilité que « ce qui nous semble aller mal est le de cette situation [la défense de la révolution contre les forces réactionnaires] et que dans les circonstances particulières de la Russie, il n’y avait pas moyen d’agir différemment de ce qui a été fait  » (Daniel Guérin ed., Ni dieu ni maitre: anthologie de I’anarchisme, III, 55).
9. Goldman 6/11/24 lettre à Roger Baldwin, NYPL

III
Dans les premiers mois de la lutte armée contre les insurgés fascistes, les communistes d’Espagne représentaient une force insignifiante. Néanmoins, dès septembre, alors que Emma Goldman se préparait à entrer sur la scène révolutionnaire pour la première fois, elle était déjà suffisamment préoccupée par leurs intrigues manipulatrices pour considérer la rédaction d’un « testament politique » destiné à être rendu public après sa mort.10

Comme les déclarations ci-dessous l’indiquent, très tôt après son arrivée en Espagne, elle s’était rapidement rendue compte que l’influence soviétique se répandrait très vite dans le camp anti-fasciste. On le comprend aisément, il n’y avait que peu de différences pour elle entre les différents instruments du communisme – diplomates soviétiques, agents de la police secrète du NKVD, conseillers militaires soviétiques et le Parti Communiste Espagnol. Sur le fond, dans leurs objectifs et leurs allégeances, il n’y en avait aucune. En outre, les dirigeants socialistes espagnols et républicains eux-mêmes était si alléchés par la flagornerie soviétique, l’aide matérielle, leur compétence supposée pour l’organisation centralisée, et les modérés par les objectifs explicitement anti-révolutionnaires des communistes, qu’ils étaient devenus également depuis des mois des apologistes communistes et des co-conspirateurs ouverts en trahissant les anarchistes et la révolution en général.11 Ils furent, pour cela, dénoncés également par Goldman. Elle dirigea néanmoins principalement sa colère contre les communistes, puisqu’ils avaient la plus grande influence internationale et devenaient de plus en plus l’élément dominant de la politique réactionnaire du gouvernement républicain.

L’ayant déjà vécu en Russie même, Goldman ne fut que peu surprise par les manœuvres meurtrières des communistes contre la révolution sociale. Mais cela n’amoindrissait pas pour autant sa frustration lorsque ses camarades espagnols semblaient minimiser naïvement le sérieux de cette menace. En outre, dans son incessant espoir au cœur de la révolution, Goldman souffrait inévitablement des coups portés à celle-ci. C’était une torture qu’elle n’aurait probablement pas choisi d’endurer, si ce n’était le courage et l’état d’esprit admirables des anarchistes espagnols, un mouvement massif d’une détermination et d’une énergie créatrice sans précédent dans toute sa vie.

Pour des lecteurs contemporains qui ne seraient pas aux faits des luttes contre les élites au cours du processus d’une révolution, ou peu familier avec la nature de la fracture au sein même de la société espagnole, les compte-rendus passionnés de Goldman sont une excellente introduction, à la fois par les faits rapportés et émotionnellement.

Arrivée seulement depuis quelques jours en Espagne, (29/9/36), Goldman écrit à son camarade Alexander Schapiro au sujet des ses craintes envers les « alliés » des anarchistes.

« Nos camarades sont confrontés à une tâche plus colossale que les ouvriers en Russie. L’Espagne est trop proche des pays réactionnaires européens et l’influence socialiste en Europe est trop puissante. Il y a aussi la Russie, liguée avec les forces réactionnaires, trop prête déjà à faire cause commune avec le fascisme, si besoin était, plutôt que de permettre à la CNT-FAI de survivre. Tant d’ennemis et tant de différences. Ce serait un miracle si la révolution espagnol triomphait en dépit de tout cela. Mais qu’elle gagne ou non, elle est le premier exemple de la manière dont une révolution doit être menée. Et je savoure ces débuts. »

Deux jours plus tard, (1/10/36), elle redit sa même inquiétude à Rudolf Rocker.

« Il apparaît déjà que, une fois que nos camarades auront réussi à écraser le fascisme, ils auront à vaincre un ennemi plus acharné, un ennemi de toujours.Car les socialistes, et les communistes tout autant, mettent déjà des bâtons dans les roues de la CNT-FAI, ils sont déjà en embuscade pour détruire tout ce que nos camarades ont réalisé. Peut-être que cela s’explique par certains aspects négatifs du combat mené par la CNT-FAI. Je suis parfois déconcertée et attristée par certaines décisions et résolutions qui semblent aller à l’encontre de l’esprit formidable de nos camarades et de leur détermination libertaire. Oh, je souhaiterais que tu sois ici pour m’aider à comprendre comme j’aimerais le faire ce formidable soulèvement et imaginer comment il peut être sauvé des dangers qui le menacent. »

Trois mois après(4/1/37), alors sortie d’Espagne et hors de portée de la censure du courrier, Goldman écrit à son ami de toujours, Michael Cohn, au sujet des réels motivations et du danger de l’aide soviétique à la républiques espagnole.

« Tu penses probablement qu’il est insignifiant que Staline a attendu quatre mois avant que d’envoyer quoi que ce soit. Et que depuis qu’il a commencé à envoyer des armes, il n’y a jamais rien eu pour la Catalogne. C’est vrai que c’est arrivé à Madrid. Mais souviens toi qu’il existe de nombreux fronts importants en Catalogne. Mais comme la CNT-FAl est la plus forte ici, Staline préférerait la voir prise par Franco plutôt qu’aux mains de nos camarades. »

Même si il était applaudi internationalement pour être venu à la rescousse de l’Espagne républicaine, Staline avait en réalité ses propres motifs cachés. La vaste majorité des hommes qu’il avait envoyé en Espagne étaient armés pour établir une dictature communiste et non pas pour combattre sur les lignes de front. Ayant réussi cela, ils mettraient les anarchistes contre un mur. 12

Même si un tel plan était difficile à mettre en œuvre, chaque action répressive devait être motivée par ce t objectif principal. A Madrid déjà, où ils étaient devenus plus influents, ils avaient fermé le journal de la CNT. Le prétexte à chaud en était la mort d’un important représentant communiste tué pour avoir refusé de montrer ses papiers à un poste de contrôle de la CNT à Madrid. 13 Si une telle réponse drastique anarchiste était stupide et inutile, il faut prendre en compte le climat émotionnel dans lequel elle s’est déroulée. Tout en ayant conscience des plans des communistes, les anarchistes espagnols avaient fait preuve d’une patience étonnante. Mais même avec la plus forte volonté de maintenir le front uni, cette patience n’était pas illimitée.

Concernant le soutien de Staline à l’Espagne en général, si les puissances européennes avaient décidé de persister dans leur refus d’en voyer des « volontaires » extérieurs, la Russie avait décidé de faire cavalier seule, même si elle s’était jointe à la politique de non-intervention de Blum durant les trois premiers mois 14.

Dans une lettre un jour plus tard à deux journaux anarchistes de New York (Freie Arbeiter Stimme et Spanish Revolution), Goldman clarifie la relation des anarchistes espagnols avec le POUM marxiste-léniniste.

« Imagine, j’ai vraiment trouvé une volonté de la part des membres du Independent Labour Party [en Angleterre] de coopérer avec moi en faveur de la CNT-FAI. Donc, Fenner Brockway, le Secrétaire Général,a accepté de prendre la parole lors de notre grande manifestation du 18 janvier. Et lui et d’autres membres se sont montrés enthousiastes pour une exposition conjointe des documents que j’ai rapporté d’Espagne. C’est à coup sûr un événement. Il y a dix ans, lorsque j’avais essayé désespérément de défendre la cause des prisonniers politiques en Russie, pas une seule personne dans les rangs du British Labour n’avait aidé .15 Pas même Fenner Brockway qui est parmi les plus révolutionnaire au sein du I.L.P. Cette fois, lui et d’autres sont prêts à aider. Ce qui signifie que la CNT-FAI n’est pas à négliger. Elle est une importante force, en réalité la principale, en Catalogne. On ne peut pas se permettre de l’ignorer, particulièrement quand ses propres camarades, le POUM en Catalogne,a changé d’avis par rapport aux anarchistes. 16 Il est ironique de constater que ceux-ci doivent défendre les marxistes contre leur propre famille. Parce qu’en fin de compte, les trotskistes et les purs staliniens sont les rejetons d’une même trinité: Marx , Engels et Lénine. Mais les conflits familiaux sont toujours les plus violents et les plus implacables. Staline lui même s’est montré sans pitié lorsqu’il a envoyé à la mort ses anciens camarades.17 Ses satrapes en Espagne feraient de même avec les membres du POUM si ils le pouvaient. Quand à ceux de la CNT-FAI, ils auraient été bien avant eux collés contre un mur. Il y a un dicton allemand qui dit que le Seigneur veille à ce que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Heureusement, les camarades de Staline n’ont pas ce pouvoir et si la CNT-FAI peut l’éviter, ils ne l’auront jamais. Elle et le POUM sont par conséquent en sécurité pour l’instant. Ce n’est pas que la CNT-FAI ressente un grand amour pour le POUM. Le I.L.P semble en prendre conscience. D’où la volonté de quelques-uns de ses membres à coopérer avec quelque chose en faveur de la CNT-FAI. Quelle que soit sa motivation, le I.L.P est l’organisation la plus révolutionnaire en Angleterre et peut-être aussi la plus intéressée par la perspective révolutionnaire en Espagne. Je suis donc heureuse d’avoir un soutien quel qu’il soit de la part de certains membres du parti. Ce n’est pas un soutien officiel, dieu merci. Pour le reste, on verra ….
Chers camarades, souvenez-vous que la Catalogne est la plus touchée. Des milliers de dollars et de livres ont été collectés en faveur de l’Espagne anti-fasciste. Mais pas un centime n’est parvenu jusqu’à la Catalogne. » 18 Et pourtant, elle nourrit Madrid,et trente mille femmes et enfants venus d’autres régions d’Espagne. Enfin, et non le moindre, la Catalogne est le fer de lance de la révolution, la région d’Espagne qui réalise le travail le plus constructif, au milieu des horreurs de la guerre, du froid et de la faim. Et la CNT-FAI joue dans tout cela le rôle principal. Courage à la CNT-FAI. »

Le même jour, Goldman explique à un ami et camarade de toujours, Ben Capes, en quoi consiste le réel sabotage du front de Madrid par le régime de Caballero qui a contraint les anarchistes à rejoindre le gouvernement .

« [La CNT-FAI] a accepté quatre ministères qu’on leur a imposé. Contraints par le sabotage criminel de Caballero et de ses camarades . . . . Caballero a saboté la défense de Madrid jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Sa haine envers la CNT-FAI est peut-être plus forte que celle envers Franco, et il a donc fait tout son possible pour miner l’influence de la C.N.T.- FAI 19 Tout cela se saura le temps venu. « 

10. Goldman 26/8/36, lettre à Milly et Rudolf Rocker; Goldman 11/9/36 lettre à Stella Ballantine, NYPL. Un an plus tard, les communistes ayant mené une politique si ouvertement répressive, incluant le meurtre de l’anarchiste italien internationalement connu, Camillo Berneri, en mai, elle prépara un « testament politique » au cas où elle serait assassinée ou torturée pour lui faire faire une fausse ‘confession’. (Goldman 12/9/37 lettre à Roger Baldwin, NYPL, Goldman 12/9/37 lettre à Ethel Mannin, NYPL). Le contenu lui-même (Goldman 10/9/37 lettre à Mollie Steimer. NYPL) apparaît dans les chapitres IX et X.
11. L’exemple le plus flagrant de ce genre de politiciens était sans aucun doute Indalecio Prieto (1883-1962). En tant que dirigeant des socialistes « modérés », il était un ennemi juré de Francisco Largo Caballero et collabora avec les communistes comme premier ministre en mai 1937. Quelques mois plus tard, il fut évincé du pouvoir, nommé comme ministre de la Défense, lorsqu’il fut considéré comme un obstacle excessivement indépendant et facilement remplaçable par les communistes. De telles personnes n’étaient pas moins des « alliés » traîtres avant 1936 que après qu’ils aient été écartés par les communistes durant la guerre civile . Ils étaient simplement moins hardis.
12 A cette date, différentes sources soviétiques – y compris le journal Pravda – avaient exprimé ouvertement leur volonté de traiter les « trotskistes » et les anarchistes peu coopératifs en Espagne de la même façon qu’ils auraient été traités en Union Soviétique – en les exécutant ou en les emprisonnant. En fait, ils ne prirent jamais suffisamment le contrôle en Espagne pour parvenir à leur fin, au moins avec les anarchistes qui étaient trop nombreux pour s’en passer face à Franco. Néanmoins les POUMistas et les anarchistes furent durement persécutés, comme le démontrent les commentaires de Goldman dans ce chapitre. Les arrestations arbitraires, les emprisonnements et les tortures avaient déjà commencé en septembre 1936.
13. L’incident mentionné ici est probablement celui décrit dans Peirats, II, 64. La CNT en la Revolución española, trois volumes, éd. Ruedo ibérico, 1971.
14. Léon Blum (1872-1950), le dirigeant du Parti Socialiste et de son gouvernement du Front Populaire (Juin 1936 – Juin 1937, Mars-Avril 1938) avait proposé aux plus grandes puissances européenne une « politique de non-intervention » envers l’Espagne au début août 1936. Une large majorité de l’électorat du Front populaire était en faveur d’un soutien armé, ou, au moins, du maintien d’un libre transfert d’armes, de vivres et d’équipement vers la république espagnole face à l’aide massive allemand et italien aux fascistes. Mais Blum refusa de soutenir toute action qui risquait de remettre en question l’alliance avec la Grande Bretagne, la clé de voûte de la politique étrangère française à l’époque. La France calquait ses décisions sur celles de Londres et l’Angleterre préférait ne pas s’impliquer dans un engagement à l’étranger, qui risquait d’entraîner des provocations supplémentaires de l’Allemagne et de l’Italie, en soutenant leurs adversaires en Espagne. De plus, une dictature militaire conservatrice apparaissait, de toute évidence, de loin préférable pour les intérêts économiques britanniques à un gouvernement socialiste modéré, sans parler d’une expérience révolutionnaire. Par conséquent, la politique de non-intervention avait une consonance idéale et rationnelle pour le refus français et britannique de permettre une aide quelconque à la république espagnole, y compris officieuse. En même temps, elle permit à l’intervention des allemands et des italiens, faute d’un mécanisme de contrôle, de continuer comme auparavant. En outre, cela permit aussi à l’Union Soviétique de devenir de fait le seule source de soutien pour la république (à l’exception du Mexique) et de lui accorder une position de contrôle.
15. On peut trouver des détails concernant ces efforts, y compris les refus de Harold Laski et de Bertrand Russell, dans LL, II, ch. 55.
16. Ayant adopté le discours traditionnel marxiste-léniniste (et trotskiste) contre l’anarchisme nihiliste et petit-bourgeois en Espagne jusqu’en 1936, le POUM a rapidement changé de ligne au moment de la lutte contre le fascisme et le commencement de la révolution. Bien que souhaitant un gouvernement révolutionnaire, à l’opposé de la position traditionnelle anarchiste anti-statiste, les POUMistas voyaient, en pratique, la CNT-FAI soutenir leur approche. (Bientôt, nombre d’entre eux s’inquiéteront de la faculté inépuisable de la CNT-FAI pour compromettre les bénéfices de la révolution au détriment d’autres éléments au sein de la coalition gouvernementale.) Les POUMistas considéraient la force militaire et quantitative de la CNT-FAI comme essentielles, pour garder l’espoir de maintenir l’élan révolutionnaire, sinon de sauvegarder les avancée obtenues. Et comme le souligne Goldman, le soutien des anarchistes était également essentiel pour la survie des POUMistas face à leurs ennemis jurés, le parti communiste et ses maîtres soviétiques.
17. Elle fait référence ici aux verdicts des procès de Moscou d’août 1936 et janvier 1937 des principaux dirigeant bolcheviques comme Zinoviev, Kamenev, Smirnov, Radek et Sokolnikov. La principale charge retenue contre tous était qu’ils étaient au service de l’ennemi juré de Staline, Léon Trotsky, pour éliminer ce dernier et les autres membres du Politburo. Leur plan supposé était de restaurer le capitalisme et de livrer le pays à l’Allemagne et au Japon fascistes. D’autres procès de dirigeants de premier plan se tinrent en juin 1937 et mars 1938.
18. Tout comme les cargaisons d’armes soviétiques, l’aide financière collectée à l’étranger était dirigé vers Valence et Madrid, où les communistes étaient majoritaires dans le gouvernement et les forces armées, en évitant la Catalogne, sa forte présence anarchiste et ses réalisations révolutionnaires.
19. Face à l’avancée des troupes nationalistes sur Madrid, dont elles considéraient la prise comme parachevant leur victoire, le gouvernement de Caballero fit relativement peu de choses pour mobiliser la population pour défendre la ville jusqu’au dernier moment, début novembre, où la situation était désespérée (et qu’il s’enfuyait lui-même à Valence). Il ne négligea pas seulement d’organiser les mesures de défense nécessaires, telles que la constructions de fortifications. Il ne s’engagea pas activement lui-même pour la révolution sociale, par la collectivisation des terres et de l’industrie capitalistes, ni par la reconnaissance du contrôle ouvrier total. A travers de telles mesures, il aurait suscité un enthousiasme révolutionnaire bien plus grand (et la démoralisation de la paysannerie dans l’armée de Franco en même temps). Au lieu de cela, le gouvernement de Caballero voulait avant tout obtenir le soutien de la Grande Bretagne et de la France en affichant sa respectabilité libérale petite-bourgeoise – une stratégie imposée par les agents soviétiques et leurs partisans dont dépendait Caballero pour l’aide soviétique même. Caballero craignait, de toute évidence, de se reposer sur les capacités révolutionnaires et l’enthousiasme de la classe ouvrière anarchiste et socialiste qui avait des aspirations de loin plus radicales que les siennes. Il craignait également une intervention directe britannique et française contre une société résolument révolutionnaire. Dans tous les cas, dès le début, les anarchistes furent exclus du plus haut niveau de prise de décisions politiques. La collaboration avec le gouvernement à ses propres conditions ou l’alternative d’une instance de décision totalement autonome – cette dernière donnant lieu aux accusations de division du front anti-fasciste – tel était le faux choix devant lequel se trouvait les dirigeants anarchistes.

Goldman (9/2/37) écrit son inquiétude à Milly Rocker,au sujet de la dangereuse négligence du gouvernement central concernant la défense de la Catalogne.

« J’ai conscience que la concentration des défenses autour de Madrid est impérative, mais, d’un autre côté, la Catalogne est tout autant en danger, notamment venant de la mer. C’est par conséquent rien de moins qu’un crime que de laisser la Catalogne dépourvue de tout ce dont elle a besoin pour se protéger d’une possible attaque des forces de Franco, des allemands et des italiens. D’ailleurs, ces derniers ont déjà bombardé Port Bou;20 ils ont dévoilé ainsi leurs plans concernant Barcelone. Heureusement nos camarades se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas continuer indéfiniment à envoyer des armes, des hommes et du ravitaillement à Madrid – non seulement parce qu’ils doivent se préparer à affronter eux-mêmes l’ennemi, mais aussi les forces communistes.
Grâce à la générosité de nos camarades, ils sont devenus de plus en plus puissants et contrôlent désormais Madrid. Ils ont interdit le journal de la CNT-FAI (pas pour longtemps, sois-en sûre), et celui du POUM, ce qui est clairement destiné à montrer ce qu’ils se proposent de faire, même si ils ne sont pas capables de l’appliquer à la CNT-FAI. »

Dans une lettre au New Statesman 21 un mois plus tard (2/3/37), Goldman prend la défense du POUM espagnol contre les accusations communistes de « fascisme . »

« Je ne suis pas marxiste et ne suis pas d’accord avec le POUM. Mais par justice envers ce parti dont les hommes se battent héroïquement sur tous les fronts, je ne peux que souligner qu’il est scandaleux de la part des communistes, de l’accuser de fascisme. C’est le problème avec les communistes. Dans leur croyance jésuitique que ‘la fin justifie les moyens’, ils s’abaisseront à toutes les méthodes possibles, peu importe si elles sont répréhensibles, dans leurs relations avec leurs opposants. C’est une vieille et douloureuse histoire que ceux qui jouent avec les communistes ont encore à apprendre. »

Dans une lettre du 1/4/37 à l’anarchiste Boris Yelensky de Chicago, Goldman affirme que l’aide soviétique a été livrée à l’Espagne à la seule condition que soit étouffée toute critique envers les communistes.

« Il est bien sûr stupide de qualifier le POUM de ‘trotskiste ». Trotski lui même l’a répudié. Il est en fait dans l’opposition au régime de Staline. C’est tout. C’est pourtant suffisant pour être traqué jusqu’à la tombe par Staline, le Torquemada moderne,22 et ses satrapes à travers le monde . . . .
. . . En ce qui concerne la position malheureuse envers la Russie adoptée par nos camarades, je suis complètement d’accord avec toi pour dire que c’est une chose terrible – pas seulement parce qu’il s’agit en quelque sorte d’une trahison envers nos camarades emprisonnés en Russie, mais parce que cela agit aussi de manière néfaste sur nos camarades espagnols eux-mêmes. Qu’on le considère sous n’importe quel angle, et leur décision a bien sûr été motivée par le danger immédiat du fascisme, le fait que Franco tenait et tient toujours le peuple espagnol à la gorge ne minimise pas cette décision malheureuse prise par nos camarades. Je peux seulement te dire que j’ai protesté. Je ne connaissais pas tous les détails lorsque j’étais en Espagne. J’ai appris depuis que la bande maudite en Russie avait offert son aide aux forces espagnoles anti-fascistes sous forme d’armes et de vivres à la seule condition d’un arrêt complet de toute propagande anti-soviétique.23 Si la CNT-FAI avait été la seule organisation engagée dans la lutte, je ne pense pas que nos camarades aurait fait cette concession, mais tu ne dois pas oublier qu’ils ne sont qu’une fraction de partis alliés dans la lutte anti-fasciste. Si nos camarades avaient refusé et la Russie s’était abstenue d‘envoyer des armes, il est raisonnable alors de penser que Franco contrôlerait aujourd’hui la totalité de l’Espagne – ce qui aurait entraîné l’extermination non seulement de la CNT-FAI, mais aussi de la moitié du peuple espagnol. J’imagine que la CNT-FAI a pensé qu’elle ne pouvait pas assumer une telle responsabilité.
Il va sans dire qu’elle aurait été tenu responsable de la victoire de Franco, mais je ne pense pas que cela a constitué le facteur décisif de sa décision. Ce fut davantage le sentiment que si elle refusait, elle mettrait en péril la vie de millions de personnes et leurs réalisations extraordinaires. Cela dit, je n’excuse pas les concessions; j’essaie seulement d’expliquer les possibles motivations qui ont poussé nos camarades à dédire les nôtres en prison et leurs propres traditions. »

Juste après la confrontation armée entre les anarchistes et leurs « alliés » à Barcelone (9/5/37), Goldman partage avec Max Nettlau son analyse quant aux buts soviétiques en Espagne et leur utilisation du terme « démocratique » pour les atteindre.

« En admettant que les armes russes étaient nécessaires pour sauver la situation des anti-fascistes, était-il nécessaire pour autant d’en faire plus qu’une transaction, pour laquelle l’Espagne paie chèrement en or, et la CNT en perdant la plupart de ses positions et de sa force ? Personne, ayant une vision claire de la situation, ne peut être aveuglé par la motivation du soudain ‘intérêt’ russe après trois mois et demi de lutte anti-fasciste en Espagne. Aujourd’hui, les mêmes personnes qui louaient Staline hier commencent à prendre conscience du motif réel; la seule raison était de prendre possession de Madrid et, si possible, de renforcer les forces armées communistes dans le reste de l’Espagne, en prévision de « l’heureux » moment où les anarchistes seraient exterminés comme en Russie. Pour bien faire, j’aurais du dévoilé cela à l’opinion publique. J’aurais du écrire sur ce sujet. Mon silence, dans une certaine mesure, consent à la trahison de nos camarades en Russie . Je l’admet bien volontiers. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas exposer Federica et les autres dans notre presse à l’étranger. Et tu arrives et m’incendie 24 parce que j’ai osé, s’il vous plaît, expliquer quelques gaffes faites par des membres dirigeants de la CNT-FAI. Je considère cela pour le moins désobligeant . . . .
. . . Ce qui est de la plus haute importance, c’est que nos camarades en Espagne ont ouvert les yeux; qu’ils sont conscients maintenant du danger que représentent partout les marxistes, et qu’ils ont donné l’alerte ouvertement dans leurs journaux et bulletins. Les jésuites du type Staline sont durs à la tâche et préparent toute sortes de pièges pour nos camarades; ils travaillent d’arrache-pied dans tous les pays.En Angleterre, ils font circuler la rumeur que la Catalogne sabote la défense de Madrid. Ils ont même réussi à influencer le Manchester Guardian, comme tu le verras en lisant la lettre de protestation que je leur ai envoyée et qu’ils ont publié le 24 avril. En fait, leur découverte soudaine de la Démocratie comme belle promise n’est rien d’autre que l’intention délibérée du gouvernement soviétique de détruire la révolution en Espagne et il ne perd pas de temps pour cela. Je ne serais pas surprise si Caballero et les communistes s’apprêtaient à une paix séparée avec Franco, sous réserve que ce dernier leur garantisse de sauvegarder leur misérable peau. Tout cela n’aurait jamais du arriver. Mais c’est arrivé, malheureusement, suite aux concessions de nos camarades de la CNT-FAI. »

Les événements de mai à Barcelone incitèrent Goldman à rédiger son premier article incendiaire sur le rôle communiste en Espagne publié dans le numéro du 4/6/37 de Spain and the World.

« Les événements de ce mois en Espagne démontre de façon éloquente que la broyeuse politique soviétique ne fait pas seulement son travail criminel en Russie mais également dans d’autres pays.
Les événements de Barcelone des deux dernières semaines ont démontré combien certains camarades de la CNT-FAI ont été naïfs de croire que Staline avait commencé à envoyer des armes pour l’Espagne au nom de la solidarité révolutionnaire, ou qu’il puisse jamais y avoir alliance entre l’eau et le feu. Au-delà du fait que Staline a attendu trois mois et demi, la période la plus critique de la révolution et du combat anti-fasciste, avant de commencer à envoyer des armes, qui aurait du prouver à nos camarades et à toutes celles et ceux qui réfléchissent que l’homme attendait la décision de ses alliés – la France – et qu’il ne se souciait que peu des sacrifices quotidiens de la lutte anti-fasciste en Espagne. Cela aurait du aussi leur démontrer que Staline avait envoyé des armes en échange de l’or et qu’il avait imposé des conditions à la CNT-FAI qui avaient malheureusement largement entravées les deux organisations.Une de ces conditions mentionnait qu’aucune critique ou propagande anti-soviétique ne serait publiée dans la presse anarchiste. L’autre était que les émissaires soviétiques aurait le total contrôle du dispositif de défense de Madrid. Il ne se serait jamais parvenu à ce résultat si Durruti n’avait été lâchement assassiné. Je n’avais pas cru les rumeurs, alors que je me trouvais à Barcelone, selon les quelles il avait été liquidé par un communiste. Mais aux vues des événements des deux dernières semaines, je comprend que cette rumeur comporte plus de vérité que de fiction.25 Durruti était un stratège bien trop astucieux et totalement cohérent avec ses idées et n’aurait jamais accepté aucun marchandage politique avec les communistes . Ceux-ci ne mirent pas longtemps avant que de tirer avantages de ces conditions. Ils ne se renforcèrent pas seulement quantitativement, il en arrivait quelquefois 2 000 par semaine en Espagne, mais un grand nombre d’armes envoyées pour la défense de Madrid allaient au quartier général communiste pour armer leurs hommes. L’étape suivante dictée par Staline était de changer le slogan de la défense de la révolution par la défense de la démocratie, le genre de démocratie que les vieux policiers et la classe moyenne réactionnaires voulaient voir restaurer afin de détruire les réalisations de la CNT-FAI et écraser la révolution. Il ne fait aucun doute que ce « grand rêve » de Staline était partagé par les autres puissances qui étaient en faveur d’un quelconque marché avec Franco afin de rétablir la « paix ». Il est difficile d’expliquer autrement l’arrivée en hâte des navires de guerre français et britanniques au moment même où était mis en œuvre ce complot bien préparé, à savoir l’attaque du central téléphonique – le point le plus stratégique de Barcelone . Au même moment, d’ailleurs, des attaques similaires eurent lieu à Tarragone et Lérida, à 250 kilomètres de Barcelone. Naturellement, nos camarades ont défendu leurs positions. On ne pouvait pas attendre autre chose d’eux. Ils avaient pris conscience qu’ils avaient déjà fait plus de concessions qu’ils n’auraient du. Autrement dit, les anarchistes ne furent pas à l’origine de l’attaque. Et faire autre chose que se défendre aurait signifier émasculer la révolution.
Les auteurs du complot ne se contentèrent pas d’une simple attaque au grand jour. Ils perquisitionnèrent l’ appartement d’un éminent anarchiste italien qu’il partageait avec un camarade; ils confisquèrent tous leurs documents et matériel, ils les arrêtèrent et les emmenèrent soi disant au quartier général de la police. Le lendemain, on les retrouva tous les deux abattus dans le dos exactement comme les nombreuses victimes de Mussolini et Hitler. L’un d’eux, Camillo Berneri, était l’un des plus éminents anarchistes italiens. Avant l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il était professeur de philosophie à l’université de Florence. Il avait été harcelé par Mussolini alors qu’il était encore en Italie puis poursuivi jusqu’en France où on lui rendit la vie impossible. Berneri se précipita en Espagne dès les tous débuts de la révolution, le 19 juillet et mit ses compétences au service de la CNT-FAI. Il organisa la première colonne italienne. Il combattit sur de nombreux fronts et il était l’âme de tous les italiens à l’arrière. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de faire connaissance avec Berneri et j’ai découvert en lui une des personnalités les plus gentille et chaleureuse, en plus d’être brillante. Les communistes, avec les forces fascistes, ont assassiné Berneri parce que, comme Durruti, il était en travers de leur chemin. Il était trop franc, trop cohérent et sa vision était claire. Il avait vu ce qui se préparait et prévenait les camarades.
Il est néanmoins certain que Staline et ses associés ont fait leur calcul sans prendre en compte le fait que les ouvriers espagnols, avec leur passé d’une lutte incessante depuis un siècle pour le communisme libertaire et une base fédéraliste pour une nouvelle société économique et culturelle, ne peuvent être soumis par la dictature et le fascisme comme cela fut le cas dans d’autres pays. Depuis la nuit des temps, les seigneurs féodaux espagnols, l’Église, la Monarchie, ont essayé d’écraser l’esprit rayonnant de la liberté des masses espagnoles. Leur succès fut toujours de courte durée. Car les ouvriers espagnols aiment davantage la liberté que leur propre vie et aucun pouvoir sur terre n’éradiquera cet amour.
Certes, la réaction est de nouveau au premier plan en Espagne, nos camarades lâchement assassinés au cœur de la nuit et la CNT-FAI trahie une fois de plus. Mais personne s’étant rendu en Espagne, ayant côtoyé les masses espagnoles dans les villes et les campagnes, ne peut croire un seul moment que les vieux maîtres de de nouveaux habits seront capables d’imposer durablement leur volonté aux ouvriers. »

Dans une lettre de juin 1937 à l’avocat américain Arthur Ross,26 Goldman exprime son angoisse persistante devant les succès de la propagande soviétique et le formidable choc suite aux événements de mai.

« Il est terrifiant de voir comment un mythe se perpétue. Même les soi disant intellectuels ne sont pas épargnés par ses effets hypnotiques. Jamais au auparavant, le mythe bolchevique n’a autant démontré ses considérables ramifications dévastatrices que lors de la première semaine de mai à Barcelone. Il y a vingt ans, Lénine et ses camarades tenaient la démocratie, telle que incarnée par Kerensky,27 comme méprisable et condamnable pour être l’institution la plus vile du monde.Ils n’auraient de repos avant que d’avoir exterminé tous ceux qui parlaient au nom de cette démocratie. Aujourd’hui, les partisans de Lénine, avec Staline à la barre, célèbrent la fête de la démocratie et essaient d’exterminer tous ceux qui se sont aperçus qu’elle n’était que la perpétuation bourgeoise de la classe capitaliste.Bien que liés à un Front Uni avec les anarchistes et autres composantes politiques dans le but d’exterminer le fascisme, les communistes à Barcelone ont rejoint une conspiration mûrement réfléchie pour détruire les anarchistes et annihiler leurs réalisations révolutionnaires. Ils sont guidés en cela par la poigne de fer de Staline dont la volonté impériale a choisi la démocratie comme camarade de route. Malgré cela, le monde soit disant radical continue la perpétuation du mythe, clamant sur tous les toits la caractère révolutionnaire de Staline et de son régime, déformant les propos et donnant une fausse image de quiconque qui n’est plus dupe.
Je n’ai pas besoin de te dire quel choc a représenté pour moi les récents événements de Barcelone. En fait, il me plongent dans le même état de dépression que celui provoqué par la mort prématurée de A.B. [Berkman]. A l’époque alors, j’avais senti le sol se dérober sous mes pieds, la vie avait perdu tout son sens. « 

20. Port Bou est à environ 120 kilomètres de Barcelone, sur la côte méditerranéenne et très proche de la frontière française.
21. Le New Statesman était une revue radicale britannique fondée en 1912 par Sidney et Béatrice Webb. En 1931, Kingsley Martin en est devenu l’éditeur et la revue plus pro-soviétique et anti-fasciste. En 1938 le New Statesman refusa de publier les articles de George Orwell envoyés d’Espagne parce qu’il y critiquait les méthodes soviétiques.
22. Tomas de Torquemada (1420-98) était le prêtre du roi Ferdinand et de la reine Isabella d’Espagne. En 1492, il dirigea le mouvement destiné à expulser les juifs et fonda, l’année suivante, l’ Inquisition espagnole – l’initiative terroriste pour éradiquer les « hérétiques » par le biais de simulacres de procès et la torture.
23. Au bout de quelques mois, même la mobilisation « anti-fasciste » des partis communistes avait commencé à s’affaiblir. Staline cherchait désespérément à paraître respectable aux yeux de la France et de la Grande Bretagne pour obtenir leur soutien dans la lutte contre Hitler, ou, plus tard, pour ouvrir la porte à un accord avec ce dernier, comme ce fut le cas en 1939.
24 Dans une lettre de Nettlau à Goldman du 3/8/37. Il y critique sa référence aux erreurs des dirigeants de la CNT- FAI, dans une lettre du 25/1/37 reproduite dans Spain and the World, le 5 février 1937.
25. Abel Paz, le biographe de Durruti, débat de cela et d’autres hypothèses en détail (part IV dans l’édition française de son livre, Durruti: Le Peuple en armes [Paris: Éditions de la Tête de Feuilles,
1972] .
26. Arthur Ross (1886–1975). avocat de New York, qui avait rencontré Goldman à Paris en 1924 et qui était devenu son représentant légal en Amérique. Il a aidé à négocier, avec Alfred Knopf, la publication de Living My Life et faisait partie du groupe qui a aidé à organiser sa visite en Amérique en 1934.
27. Alexander Kerensky était un dirigeant de l’aile droite du Parti Socialiste Révolutionnaire au moment de la révolution. Il fut ministre dans plusieurs gouvernements provisoires après la révolution de février 1917, puis avait dirigé son propre gouvernement à partir du 21 juillet jusqu’au coup d’état mené par les bolcheviques quelques mois plus tard. 

Dans un autre article publié le 2/7/37, Goldman poursuit sur le même thème, voyant un accord de facto entre le fascisme et la dictature « révolutionnaire ».

« L’avènement de la dictature et du fascisme a conduit à une effroyable indifférence envers les crimes les plus abominables. Il fut un temps où les abus politiques, dans tous les pays, ont entraîne une riposte immédiate de la part des libéraux et des révolutionnaires. Ce fut le cas, en particulier avec les victimes du tsarisme : plus d’un combattant héroïque en Russie a été sauvé de la mort ou de la déportation par l’action conjointe et les protestations émanant du monde entier. Tout ce merveilleux esprit de solidarité et de camaraderie a disparu depuis que le fascisme et la dictature ont infesté tous les bords. C’est tout juste si une voix indignée s’élève, aussi odieux que soient les crimes commis en leur nom. En réalité, ils sont accepté comme allant de soi et inhérents à la dictature comme rédemptrice de la race humaine.
L’accord stupéfiant entre fascisme et dictature est encore apparu au grand jour au travers de deux crimes récents. A savoir le meurtre de deux anarchistes, le professeur Camillo Berneri et son camarade Barbieri, par la police communiste à Barcelone, et le meurtre tout aussi ignoble du professeur Carlo Rosselli 28 et de son frères par les brutes fascistes. Ils utilisent tous les mêmes méthodes pour éliminer leurs opposants politiques. Ils ne prennent pas seulement leur vie, ils salissent aussi leur mémoire. Ainsi, Staline propage l’histoire infâme que le Russie est devenue un bas-fonds pour les « espions et les traîtres trotskistes » déclarés et les escrocs de tous genres. Mussolini, pour sa part, proclame la conversion des anti-Fascistes à sa cause.29 Il les décrit comme de misérables mauviettes et renégats qui se sont rendus compte de leurs erreurs. »

Un mois plus tard, (10/8/37), Goldman informe Milly Rocker de la répression meurtrière continuelle des anarchistes espagnols.

« Les communistes criminels et la réaction la plus noire sont désormais au pouvoir et nos gens ont perdu toute leurs positions . . . . Cela me brise le cœur d’apprendre quotidiennement l’arrestation de centaines de camarades, l’expulsion des camarades étrangers venus aider et les assassinats au grand jour des nôtres. Il est certain qu’il est dangereux de se rendre en Espagne aujourd’hui. »

Pleinement consciente des dangers qu’elle courre lors de son nouveau séjour en Espagne, identifiée comme une détractrice déclarée des communistes, Goldman assure son ami Roger Baldwin qu’elle y est préparé soigneusement (12/9/37).

« Oui, cher Roger, je vais en Espagne. Je m’envole de Marseille ce mercredi…. Je suis bien consciente du danger et des risques qui m’attendent. Mais je dois y aller ….
… Cher Roger, J’entre dans la cage aux fauves. Quoiqu’ils me fassent, je veux que toi et mes autres amis sachent que j’espère mourir comme j’ai vécu. Certes, personne ne peut dire comment il réagira sous la contrainte. Je peux seulement espérer être assez forte pour ne pas « confesser » ou « désavouer », ni ramper dans la poussière de ma vie. J’ai préparé une déclaration envoyée à Stella et d’autres camarades, à rendre publique si il m’arrivait quelques chose.30 . Je le fait parce que je ne veux pas que les mêmes misérables mensonges que ceux répandus sur les malheureuses victimes du régime de Moscou soient proférés contre moi par les communistes espagnols. Je sais qu’ils essaieront de ternir mon intégrité révolutionnaire. Mais ils n’y parviendront pas avec ma dernière déclaration pour dénoncer leurs mensonges.
Ne crois pas que je prend au tragique mon voyage en Espagne. Je veux simplement être prête, et que mes amis le soient aussi. C’est tout. « 

Tout juste revenue de l’atmosphère opprimante de l’Espagne républicaine, (18/11/37), Goldman informe Ethel Mannin de sa ferme intention de dénoncer les méthodes communistes.

« Très chère, j’aurais souhaité que tu sois là et que je puisse te parler de la tragédie en Espagne, de la trahison des communistes et de l’équipe de Negrin. Tout cela est trop accablant pour être écrit dans une lettre, surtout en ce moment où je dois me préparer à une réunion de notre groupe pour faire un compte-rendu sur la situation. J’aurais peut-être le temps de t’écrire plus longuement la semaine prochaine. Pour l’instant, sache seulement que les prisons sont emplis d’hommes et de femmes de la CNT-FAI et du POUM, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux, sinon les plus ignobles mensonges, que Barcelone est lentement condamnée à la soumission et que la révolution est enchaînée et bâillonnée, même si l’esprit révolutionnaire est toujours vivant. Je ne sais pas ce qui va en sortir. Je sais seulement que je dois gueuler contre la bande criminelle dirigée par Moscou qui ne se contente pas seulement d’étouffer la révolution et de la CNT-FAI. Elle a saboté délibérément et continue de le faire, le front anti-fasciste. Je ne connais pas un autre exemple similaire de trahison. . Judas a seulement trahi le Christ, les communistes ont trahi tout un peuple. Ils n’ont rien fait d’autre que les puissances européennes qui sont restées passives alors que le peuple espagnol était livré au couteau de Franco. Et qu’en est-il du prolétariat international? N’a t’il pas joué un double jeu avec ses protestations de solidarité ouvrière? Tous ont joué le rôle de Judas Iscariote en Espagne. Mais aucun d’eux ne l’a fait de façon si délibérée et si éhontée que les hommes de mains de Staline. Oh ma très chère, ma colère déborde. Je dois, je dois gueuler contre toute cette meute. Je sais que j’aurai les plus grandes difficultés à me faire entendre. Mais j’essaierai autant que faire se peut. »

Le lendemain, écrivant aux Rocker, Goldman déplore l’emprisonnement des militants anarchistes et appelle à une réaction efficace quelle qu’elle soit. Les lettres de protestation du Comité Nationale de la CNT au régime de Negrin n’ont eu aucun effet. Les prisons restent pleines de soi disant « trotskistes »,31 et de nombreuses victimes sont simplement arrêtées dans la rue et disparaissent. Goldman dénonce aussi le prélèvement d’armes dans les tranchées anarchistes sur le front :

« Le front d’Aragon été saboté de manière criminelle à partir du moment où des armes sont arrivées de Russie. Mais ce que ne savent que très peu de personnes, c’est que, dans les tranchées de Madrid, nos divisions sont obligées de mendier chaque munition.32 Je parle en toute connaissance de cause, j’y suis allée. Nos secteurs comprennent 56 000 membres de la CNT-FAI , et j’ai pu faire la comparaison entre l’homme qui les commande et ce charlatan de Miaja ».33

En même temps, elle admire les réalisation des Brigades Internationales, tout en déplorant la publicité qui en est faire dans le monde entier au détriment des anarchistes. En effet, bien que ces derniers avaient démontré un courage extraordinaire sur le front, ils s’étaient vus délibérément refuser l’entrée dans les forces aériennes de la république, contrôlées exclusivement par les communistes. La seule façon dont quelques membres de la CNT furent admis fut en reniant leur appartenance.

Cet article détaillé sur la répression politique dans l’Espagne républicaine ; publié dans Spain and the World quelques semaines seulement après son retour en Angleterre (10/12/37), rend enfin publique l’angoisse de Goldman sur cette question.

« Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes; Mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC, [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,34 le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis arrivée le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camardes et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau , donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme. »

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein, le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.36 La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM 37 Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin et une photo de Rosa Luxembourg,39 alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme.  » Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.40

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer 41 fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres,42 qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. . Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense. »

28. Carlo Rosselli (1899-1937) était un intellectuel et journaliste libéral italien anti-fasciste en exil en France depuis son évasion des prisons italiennes en 1929. Il participa très activement, avec Berneri, à organiser les exilés italiens en unité combattante contre les fascistes espagnols à l’automne 1936. Il considérait ces combattants comme le noyau dur d’une future armée qui combattrait Mussolini. Rosselli a été assassiné en juin 1937, en même temps que son frère Nello, par des fascistes français sympathisants du régime mussolinien. Roselli était en France pour se soigner des blessures reçues en Espagne alors qu’il combattait au sein de la colonne italienne « Giustizia and Liberta« , composée d’anarchistes et de libéraux et indépendante des Brigades Internationales.
29. Pour jeter la confusion parmi ceux qui l’accusait d’avoir commandité l’assassinat de Rosselli, Mussolini a affirmé que celui-ci s’était récemment converti aux idées fascistes et avait été, par conséquent, exécuté par ses ex-camarades.
30. C’est son « testament politique » Voir note 10 ci-dessus.
31. Voir note 17 ci-dessus.
32. On peut trouver de plus amples détails concernant le sabotage communiste criminel délibéré des unités anarchistes dans le ch.23 de Peirats, Anarchists in the Spanish Revolution et dans les chs. 34-35, vol.III de son La CNT…
33. Le général Jose Miaja (1878- 1958), officier de carrière de l’armée d’orientation républicaine modérée, fut nommé par Caballero pour commander la défense de Madrid en novembre 1936. Largement dépendant des armes et des troupes communistes, Miaja a adhéré au parti pour sa protection personnel, après quelques semaines, et a agi sous ses ordres pour le commandement des opérations militaires sur ce front. Il a été nommé président suite au putsch du colonel Casado à Madrid en mars 1939 contre le gouvernement républicain de Negrin.
34. Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.
35. La visite de Goldman et de Hanns-Erich Kaminski est décrite dans le livre de ce dernier Ceux de Barcelone, [Denoël, Paris, 1937 (réédition : Éditions Allia, Paris, 2003]
36. Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.
37. Kurt I.andau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman . Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste- fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme: Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).
38. Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Comintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.
39. Luxembourg était une dirigeante socialiste révolutionnaire , co-fondatrice du parti communiste en Allemagne. En a été assassinée en 1919 pour son rôle dans le soulèvement spartakiste de Berlin contre le régime socialiste bourgeois modéré établi à la fin de la première guerre mondiale. Proche de Trotski, par son tempérament et ses idées, elle fut dénoncée après sa mort comme trotskiste par Staline en 1932.
40. On peut trouver la description de son arrestation et de son emprisonnement dans son article cité note 37. En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.
41. voir chapitre I section II.
42. Goldman avait, à ma connaissance, des contacts directs très positifs avec tous ces écrivains européens, à l’exception de Gide et Silone .

Le discours de Goldman à la mi-décembre 1937 au congrès de l’AIT à Paris inclut cette attaque cinglante contre la stratégie des communistes en Espagne.

« La Russie a plus que prouvé la nature de ce monstre [la dictature]. Au bout de vingt ans, elle se nourrit toujours du sang versé par ses créateurs. Son poids écrasant ne se fait pas sentir uniquement en Russie Depuis que Staline a entrepris l’invasion de l’Espagne, l’avancée de ses hommes de mains ne laisse que mort et ruines derrière elle. La destruction de nombreuses coopératives, l’introduction de la Tchéka et de ses « gentilles » méthodes de traitement des opposants politiques, l’arrestation de milliers de révolutionnaires et le meurtre au grand jour de nombreux autres. C’est cela et plus encore que la dictature de Staline a apporté à l’Espagne lorsqu’il a vendu des armes au peuple espagnol en échange de son or. Inconsciente des ruses jésuitiques de « notre bien-aimé camarade » Staline, la CNT-FAl ne pouvait pas imaginer dans ses rêves les plus fous les objectifs sans scrupule des buts cachés derrière le semblant de solidarité de la vente d’armes…
Ma consolation est que, malgré tous ses efforts criminels, le communisme soviétique ne s’est pas enraciné en Espagne. Je sais de quoi je parle. Lors de mon dernier séjour là-bas, j’ai pu me rendre compte que les communistes avait échoué complètement à gagner la sympathie du peuple : bien au contraire, ils n’ont jamais été autant haï par les ouvriers et les paysans que maintenant.
Il est vrai que les communistes sont au gouvernement et détiennent un réel pouvoir politique – qu’ils utilisent au détriment de la révolution, de la lutte anti-fasciste et contre le prestige de la CNT-FAI. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, je n’exagère d’aucune façon lorsque j’affirme que, sur un plan moral, la CNT a gagné de loin. En voici quelques preuves.
Depuis les événements de mai, le tirage du journal de la CNT a pratiquement doublé, alors que les deux journaux communistes ne tirent que 26 000 exemplaires. La CNT seule vend 100 000 numéros en Castille. C’est la même chose pour notre journal, Castilla Libre. En plus, il y a Frente Libertario, avec un tirage de 100 000 exemplaires.
Le fait qu’il y a peu de participation lorsque les communistes organise une réunion est encore plus significatif. Lorsque la CNT-FAI fait la même chose, les salles sont pleines à craquer. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte par moi-même. Je suis allée à Alicante avec la camarade Federica Montseny et bien que le meeting se soit tenu dans la matinée et qu’il se soit mis à pleuvoir abondamment, la salle n’en était pas moins pleine comme un œuf. Le plus surprenant, c’est que les communistes puissent tout contrôler ; mais c’est une des nombreuses contradiction de la situation en Espagne. »

A Harry Weinberger, son avocat du temps de son procès lors de sa campagne U.S anti-conscription, Goldman insiste sur le fait que les communistes se vendraient aux fascistes plutôt que de voir les anarchistes gagner en Espagne (4/1/38).

« Si le gouvernement Negrin-Prieto et les communistes n’avaient pas saboté le front d’Aragon, Franco en aurait aurait été repoussé depuis longtemps. Cela peut sembler absurde mais il est vrai que Negrin, Prieto et les communistes préféreraient accepter n’importe quel armistice plutôt que de voir la CNT-FAI victorieuse. C’est la plus immonde trahison que le monde a jamais vu. Alors, tu sais pourquoi je continue à crier même si c’est dans le désert. »

Le même jour, Goldman rappelle à son ami et associée Ethel Mannin  membre du ILP) la distinction vitale entre les approches anarchistes et marxistes (y compris du ILP et du POUM espagnol).

« Ne vois-tu pas, très chère, que les marxistes ne peuvent tout simplement pas abandonner l’idée du « politique », comme pouvoir de gouvernement. Il n’admettront pas la différence entre le politique et les forces sociales. C’est le fossé qui sépare les marxistes et les anarchistes et qui ne sera probablement jamais comblé. C’est déjà clairement exprimé dans le Manifeste du POUM reproduit dans le bulletin du ILP.
Tu sais ce que je pense des persécutions envers le POUM, et combien j’ai essayé de l’aider; mais cela ne me fait pas oublier le fait que le POUM est à la remorque de la CNT (et pas de la FAI cependant),parce que la CNT représente une force sociale formidable ce qui n’a jamais été le cas du POUM. L’objectif du POUM lors des événements de mai était en réalité de se servir de la CNT pour prendre le pouvoir. Si il avait réussi et si il avait mis en place la dictature qu’il souhaitait, je suis certaine, puisqu’il a fait la même chose avec la CNT-FAI que Trotski avait fait avec les anarchistes russes et les marins de Kronstadt, il aurait exterminé les anarchistes en Espagne. Dans ses rapports avec nous, le POUM n’est pas différent des autres communistes, même si il est opposé à Staline …
Le problème, c’est que ce que Padmore,43 Conze et les autres entendent par « révolutionnaire », c’est en fait la ligne de leur parti, ce qui est tout à fait différent. J’ai déjà dit que leur signification de « révolutionnaire » c’était la prise du pouvoir. Je sais que ce serait un pouvoir ouvrier, la capture de l’appareil politique. C’est précisément ce que Lénine et les premiers bolcheviques idéalistes entendaient par là. Vois ce qu’il en a sorti. Après tout, les trotskistes et les groupes du ILP sont aussi vulnérables. Ils parlent de « Gouvernement Ouvrier Maintenant » et je suis certaine qu’ils le pensent sincèrement. Les problèmes ne commenceront que lorsqu’ils seront pris dans l’engrenage. Ils ne seront pas capables de maîtriser les événements et deviendront des dictateurs,, exactement comme Lénine, Trotski et les autres. Staline n’est que la forme caricaturale de la dictature. »

Quelques jours après, (10/1/38), Goldman informe le philosophe américain John Dewey44 que Staline surestime son influence en Espagne.

« L’ironie de toutes les tactiques bolcheviques est que, bien qu’elles soient dictées par Staline, les pauvres diables qui exécutent ses ordres doivent, tôt ou tard, lui rendre des comptes. Ainsi, le consul soviétique Antonov-Ovseenko, qui avait négocié les ventes d’armes à l’Espagne, a été rappelé à Moscou et emprisonné, si il n’est pas déjà fusillé.45 Staline présume de ses forces dans sa mégalomanie qui lui fait penser que le peuple espagnol acceptera aussi servilement ses méthodes que ne l’a fait le peuple russe. En réalité, les communistes avec tous leurs pots-de-vin déprimants n’ont pas pris racines dans le peuple espagnol ».

Cet extrait d’un discours public prononcé le 14/1/38 analyse les grandes lignes qui influent sur la politique de Staline envers Espagne.

« Le rôle abjecte de l’homme à la tête de la république socialiste est plus abominable que ce crime [la trahison de l’Espagne par les démocraties occidentales]. Sa trahison du peuple espagnol et de la révolution dépasse de loin le crime des autres pays …. Aucun discours ne peut cacher le fait que Staline a saboté la révolution espagnole.
Pendant les premiers trois mois et demi de la lutte contre le fascisme et de la révolution, la presse soviétique n’a prêté que peu d’attention aux événements d’Espagne qui faisaient vibrer le monde entier. Mais même ses fades récits suffisaient à susciter la sympathie du peuple russe . Il y eut des manifestations de masse et d’abondantes collectes de fonds dans les usines, les mines et les magasins pour venir en aide à la révolution. Pour quelques obscures raisons, tout cela prit fin soudainement. Mais la raison n’était pas difficile à trouver. Staline était trop occupé à liquider la vieille garde bolchevique et à convaincre les ouvriers soviétiques de l’infamie de ces vieux révolutionnaires pour permettre la renaissance de la révolution en Russie, inspirée au peuple par celle d’Espagne.
Lorsque la Russie soviétique s’est enfin décidée à envoyer des armes aux anti-fascistes, ce n’était en aucune manière en raison de la solidarité de classe, mais en raison de l’importance d’une forte présence en Espagne pour sa politique étrangère.46 Et, tout aussi important, pour mettre la main sur l’or avec lequel le gouvernement central de Valence offrait de payer en échange des armes russes.47 . . . On ne peut pas attendre des communistes, jeunes et sincères, mais désespérément aveugles, à travers le monde, qu’ils connaissent toutes les combines acrobatiques tordues des coulisses de la diplomatie mondiale … La machine de propagande stalinienne a travaillé jour et nuit pour faire savoir que son maître avait sauvé les espagnols. Le monde devait néanmoins apprendre qu’en plus des armes, jamais très nombreuses, Staline avait envoyé sa « bénédiction » communiste: les méthodes de son Guépéou et sa Tchéka pour extorquer des confessions. »

Dans cette lettre du 28/4/38 au vieil anarchiste américano-italien Carlo Tresca,48 Goldman compare la politique de Staline en Espagne avec sa trahison des communistes chinois dix ans auparavant.

« La notion que la fin justifie les moyens a conduit Staline à non seulement trahir la révolution et le peuple russe, mais aussi le peuple espagnol et chinois. Tu ne sais probablement pas que pendant des années, des millions de roubles ont été déversés en Chine pour bâtir une formidable armée communiste chinoise. Des dizaines de milliers de jeunes chinois enthousiastes ont perdu la vie, massacrés par Chiang Kaï-chek. 49 Lorsque Staline, pour des raisons de politique étrangère, a décidé de frayer avec les gouvernements impérialistes, l’ordre fut donné à la courageuse armée chinoise de se dissoudre et de se soumettre à l’autorité de l’homme même qui avait couvert le sol chinois du sang des victimes de Staline,50 qui fait la même chose en Espagne. Les historiens dans le futur démontreront le fait que,en envoyant des armes à l’Espagne après la période la plus critique de trois mois et demi, Staline a aussi envoyé ses émissaires pour détruire de fond en comble toutes les magnifiques réalisations de la CNT et de la FAI. Qu’ils n’aient pas réussi comme ils l’espéraient est du au fait qu’ils ne sont jamais parvenus à s’implanter parmi le peuple espagnol, mais ils ont fait assez de dégâts pour rendre plus facile que ne l’aurait été autrement la progression de Franco. Plus que cela, leur pouvoir au sein du gouvernement leur a permis de corrompre les milices, d’avantager leurs camarades, seulement parce qu’ils étaient membres du parti communiste et cela même si ils étaient incompétents comme dirigeants ou officiers. Crois moi, je n’exagère pas quand je dis que c’est entièrement de la faute des communistes si de si nombreuses villes importantes comme Belchite, Teruel et autres ont été perdues face aux hordes italiennes et allemandes de Franco.51 Malheureusement la situation en Espagne est si grave et si désastreuse qu’il est impossible aujourd’hui de clouer les maudits communistes et leur maître Staline au pilori qu’ils méritent. Mais l’histoire a sa manière propre de faire connaître la vérité, même si cela prend du temps. »

43. George Padmore, de Trinidad, était une figure intellectuelle clé du début de la revendication de l’indépendance africaine et de l’unité pan-africaine. Avant d’adhérer au ILP, il était un important dirigeant du Komintern pour les affaires africaines.
44. John Dewey (1859 – 1952). Philosophe américain et éducateur progressiste dont les travaux ont eu quelque influence sur la conception de l’Ecole Moderne de Stelton, New Jersey. Il était un ami de Goldman et avait signé la pétition pour son retour en Amérique au début des années 1930. Il s’est battu également contre la menace d’expulsion de France de Berkman et a présidé la commission d’enquête sur les accusations de Staline envers Trotski.
45. Proche assistant de Trotski et chef de l’assaut contre le Palais d’Hiver de novembre 1917 à St. Saint-Pétersbourg, Vladimir Antonov-Ovseenko faisait partie du premier gouvernement de Lénine. En 1923, il s’est rangé du côté de Trotski contre Staline,puis s’est réconcilié avec ce dernier quelques années plus tard. Ironiquement, bien que sciemment sans aucun doute, Staline a envoyé l’ex-trotskiste à Barcelone comme consul soviétique à l’automne 1936, pour déstabiliser les « trotskistes », les anarchistes et les autres gauchistes hérétiques.Plus tard, il fut rappelé à Moscou et fusillé par ordre de Staline, comme Goldman s’y attendait.
46. Voir le chapitre suivant pour plus de commentaires sur comment l’Union Soviétique justifiait son engagement en Espagne dans une perspective internationale plus large. Fondamentalement, Staline souhaitait préserver le prestige et la puissance soviétique à travers un puissant mouvement communiste international.Néanmoins, il avait aussi conscience de la nécessité de s’allier avec l’occident contre les desseins agressifs nazis. La politique soviétique en Espagne était donc destinée à démontrer la solidarité progressiste internationale « anti-fasciste » et de limiter les ambitions allemandes à l’Europe de l’Ouest. En même temps, elle voulait faire pression sur la république espagnole pour qu’elle adopte une position modérée, comme contre-pouvoir relativement équilibré envers Franco, afin de ne pas effrayer la Grande Bretagne et la France. Cette dernière, avec un peu de chance, y serait attirée dans une alliance anti-fasciste qui la lierait avec la Russie contre l’Allemagne nazie sur une plus vaste échelle. D’autres objectifs étaient, comme le suggère Frank Mintz, d’acquérir une expérience militaire, d’entraîner les officiers de l’armée soviétique et de discréditer tout modèle alternatif de révolution susceptible d’affaiblir le monopole russe dans ce domaine. (L’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire Paris: François Maspéro, 1976) .
47. En octobre 1936, des agents soviétiques se sont arrangés avec Juan Negrin pour envoyer presque les deux tiers du trésor espagnol (environ 600 millions de $) en Union Soviétique pour les mettre « en lieu sûr » et assurer le paiement des livraisons soviétique. Mais ce transfert secret laissait en réalité l’Espagne républicaine sans réel pouvoir de négociation; Staline avait déclaré au Politburo que l’Espagne ne reverrait jamais son or (Bolloten, pp. 164-70.)
48. Carlo Tresca (1879-1943). Anarcho-syndicaliste italiano-américain. Il fut un anti-fasciste en vue qui participa à la commission d’enquête en 1937 qui innocenta Trotski des « crimes » contre Staline et l’Union Soviétique. Il collecta des fonds et des armes à New York pour la CNT. Voir ses biographies par Dorothy Gallagher, All the Right Enemies: The Life and Murder of Carlo Tresca (New Brunswick: Rutgers University Press, 1988) et Nunzio Pernicone, Carlo Tresea: Portrait of A Rebel (New York: Palgrave Macmillan, 2005) .
49. Lors du massacre de Shanghai en 1927, le dirigeant nationaliste Chiang Kaï-chek, militaire lui même formé en Russie deux ans plus tôt, autorisa le meurtre de ses « alliés » communistes ouvriers qui s’étaient révoltés contre l’ennemi commun, en théorie, un seigneur de guerre de droite. Ensuite, Chiang a affirmé qu’il avait éliminé la principale menace contre le mouvement nationaliste dans son ensemble. Ce fut vrai temporairement. De ce point de vue, les communistes chinois dans les villes jouèrent un rôle secondaire, surpassés par les efforts non orthodoxes de Mao Tse-Tung et d’autres, qui organisaient des zones libérés dans les campagnes.
50. Pour lutter contre la belligérance japonaise croissante en Extrême-Orient (y compris des attaques contre la Russie même), et pour garantir les intérêts politiques et économiques de l’occident en Chine (toujours à travers la conception d’une alliance anti-fasciste), Staline ordonna en 1935 au Parti Communiste Chinois, et à son Armée Rouge indépendante, de s’allier avec Chiang Kai-shek, son ennemi dans la guerre civile, dans un second front uni politico-militaire contre les japonais. Néanmoins, la subordination de l’Armée Rouge vis à vis des nationalistes fut beaucoup plus théorique que concrète.
51. Voir note 32 ci-dessus

Dans une autre lettre à John Dewey (3/5/38), président d’une commission internationale chargée l’année précédente d’enquêter sur les accusations de Staline contre Trotski, Goldman met à nouveau en évidence le fait que la dictature soviétique a ses origines avec Lénine et Trotski, et avec Staline plus tard. Les attaques continuels de Trotski sur les marins de Kronstadt ainsi que sur les anarchistes espagnols démontrent que ses objectifs dictatoriaux fondamentaux restent inchangés.

« J’ai été très heureuse de recevoir ta lettre et de lire ce que tu dis sur l’évolution des esprits chez beaucoup de membres de l’intelligentsia aux États-Unis concernant le régime soviétique et les activités du P.C en Amérique. Le problème avec la plupart de ces braves gens, c’est qu’ils se sont émancipés vis à vis d’une superstition pour en épouser une autre. Maintenant, ils font porter toute la responsabilité sur Staline, comme si il ne venait de nulle part, comme si il n’était pas simplement le dispensateur de l’héritage de Lénine, de Trotski et de l’infortuné groupe qui a été sauvagement assassiné ces deux dernières années. Rien ne m’étonne autant que l’affirmation que tout allait bien en Russie du temps où Lénine, Zinoviev et Trotski étaient à la tête de l’état. En réalité, le même processus d’élimination, ou pour reprendre le terme du P.C, de « liquidation, » commencé par Lénine et son groupe, s’est mis en place dès le début de l’ascendance des communistes vers le pouvoir. Au début de 1918 déjà, c’est Trotski qui a liquidé le quartier général anarchiste à Moscou à coup de mitrailleuses, et c’est la même année que fut liquidé le soviet des paysans, composé de 500 délégués dont Maria Spiridonova 52 , en livrant beaucoup d’entre eux, Maria y compris, à la Tchéka. Ce fut également sous le régime de Lénine et de Trotski que des milliers de personnes de l’intelligentsia, des ouvriers et des paysans, furent liquidés par le feu et l’épée. 53 Autrement dit, c’est l’idéologie communiste qui a répandu les idées empoisonnées à travers le monde: un, que le parti communiste avait été appelé par l’histoire pour guider « la révolution sociale », et, deux, que la fin justifie les moyens. Ces notions sont à l’origine de tous les maux qui ont suivi la mort de Lénine, Staline y compris.
En ce qui concerne Trotski,je ne sais pas si tu a lu le New International de février, mars et avril, particulièrement celui de ce mois-ci. Si tu l’as lu, tu verras que l’histoire du léopard qui change la couleur de ses taches mais non sa nature s’applique parfaitement à Léon Trotski.Il n’a rien appris et n’a rien oublié. Les habituelles calomnies, mensonges et désinformation bolcheviques ont été ressortis du placard familial pour salir la mémoire des marins de Kronstadt. Plus encore, les vivants comme les morts ne sont pas à l’abri de leurs attaques venimeuses et calomnieuses. La nouvelle bête-noire de Trotski sont les anarchistes espagnols de la CNT et de la FAI. Réfléchis , au moment où ils se battent le dos au mur, où ils ont été trahis par le Front Populaire de Blum, par le gouvernement national 54 et par le régime de Staline, Léon Trotski, qui a mobilisé le monde entier pour sa défense, attaque le peuple héroïque d’Espagne. Cela prouve simplement, plus que toute autre chose, que Trotski est de la même trempe que son ennemi juré, Staline et qu’il ne mérite pas la compassion que lui accorde la plupart des gens face à sa situation actuelle.Oui, le P.C , en Russie et en dehors, à fait tant de torts au mouvement ouvrier et révolutionnaire à travers le monde qu’il faudra peut-être des centaines d’années pour les réparer. Quant aux dégâts en Espagne, ils sont simplement incalculables. Une chose est d’ores et déjà évidente : les satrapes de Staline, à travers leurs méthodes de sabotage des réalisations du peuple espagnol et l’établissement d’un système de favoritisme en faveur des officiers et autres responsables militaires communistes, ont fait du bon travail pour Franco.Je n’exagère pas lorsque je dis que les milliers de vies et les ruisseaux de sang versés par les hordes allemandes et italiennes de Franco doivent être déposés aux pieds de la Russie soviétique. J’ai conscience que la vérité sera établie un jour, mais les vingt dernières années ont démontré que cela prend du temps pour dénoncer les mensonges. »

En faisant mention du contexte britannique dans une lettre du 24/5/38 à Margaret de Silver,la compagne de Carlo Tresca et elle-même une militante de longue date, Goldman explique le succès de l’organisation communiste et de ses partisans à travers les campagnes de propagande. En plus de la discipline rigide de parti, il faut prendre en compte les ressources illimitées et le prestige de l’Union Soviétique. Le résultat en est une obéissance docile qui irait jusqu’à accepter une alliance impensable avec les pires ennemis des communistes.

« Le communiste moyen ressemble au catholique moyen. Tu peux lui présenter des faits un milliers de fois, il croira toujours que son église communiste ne peut pas avoir tort. Je suis certaine que si la Russie décidait de s’allier avec Hitler, ce qui n’est pas à exclure,55 les staliniens le justifieraient et l’approuveraient tout comme ils ont justifié la trahison de la Chine et de l’Espagne. »

Dans une lettre du 2/6/38 au camarade Helmut Rudiger, Goldman dénonce les nouvelles promesses de modération « honorable »proposées dans son programme en 13 points par le premier ministre espagnol soutenu par les communistes, Juan Negrin. L’intention cachée de Negrin était sans doute d’apaiser les britanniques. Pour cela, il prévoit clairement le retour de l’église sur le devant de la scène, le rétablissement de la propriété privée et tout ce qui ramène à la situation antérieure. Elle ne parvient pas à imaginer comment les camarades espagnols parviendront à contrer Negrin une fois la guerre finie, après une telle érosion de leur position militaire et politique. 56
Juste après son dernier séjour en Espagne,(11/11/38), Goldman présente à Rudolf Rocker des charges supplémentaires contre les communistes .

« Lorsque je t’aurais dit que des milliers de nos camarades en première ligne sur le front ont été éliminés par les communistes, qu’ils ont mis la main sur l’industrie , éliminé les comités de la CNT 57, et qu’ils ont sapé insidieusement la force de la CNT et de la FAI, tu auras une idée de quelques-uns des agissements des sbires de Staline. »

Les armes envoyées par la Russie sont, pour la plupart inefficaces, datant d’avant la première guerre mondiale. 58 Ses experts en industrie d’armement étaient si incompétents qu’ils furent rappelés. Pire, l’infiltration par les communistes de ce secteur d’activité réduisit sa production d’un tiers. En plus de cela, ils envahirent le quartier général du secteur autogéré des transports, détruisant le matériel, forçant le coffre-fort et menaçant les dirigeants et militants anarchistes. Ils appliquèrent une discrimination dans les soins médicaux entre les membres du parti et les autres et occupèrent les plus hautes fonctions dans l’armée, obligeant les anarchistes à se soumettre à leurs diktats.
Malgré tout cela, Goldman estime que les communistes n’ont pas réussi à prendre pieds en Espagne et ne peuvent plus agir aussi ouvertement que l’année précédente. Mais le comité national de la CNT n’avait pas pris encore de position claire vis à vis du rôle destructeur des communistes et du gouvernement de Negrin. D’un autre côté, la FAI s’était prononcée pour une dénonciation franche et publique et avait commencé à revitaliser la base syndicale en vue d’une prochaine confrontation directe.

Dans ce bref extrait d’une lettre à Ben (Capes?) quelques jours plus tard, (15/11/38), Goldman tire de son expérience espagnole l’ enseignement clair que l’état et la liberté économique ne peuvent coexister.

« Tu dis qu’une fois que la liberté économique est obtenue par les masses, l’état en tant qu’instrument d’oppression se dissoudra. Le problème, c’est que la liberté économique ne peut pas être obtenue par les masses tant que l’état n’est pas détruit dans le processus, car l’état ne permettra jamais la liberté économique. Cela s’est démontré des milliers de fois et l’est encore en Espagne. Le gouvernement Negrin, réactionnaire par essence, fait tout son possible pour détruire les acquis économiques révolutionnaires des masses espagnoles . . . « 

Un mois après son départ d’Espagne (fin novembre 1938), Goldman rédige cet article détaillé (dont une grande partie fut publiée plus tard) sur le procès tronqué de l’état espagnol contre des dirigeants du POUM en octobre, un prolongement de la répression brutale commencée contre ce parti au début de 1937.

« Peu après que le procureur ait terminé son énonciation des accusations portés contre les prisonniers du POUM, L’Humanite59 a fait ce commentaire: « Emma Goldman, l’anarchiste célèbre dans le monde entier a qualifié le procès des espions du POUM comme étant le plus équitable auquel elle n’a jamais assisté. » Je ne sais pas ce que j’ai fait pour « mériter » d’être citée dans un journal qui n’en sais pas assez de ma position dans le mouvement révolutionnaire pour orthographier correctement mon nom. Je veux néanmoins assurer les lecteurs de Vanguard et tous nos camarades que je n’ai jamais fait mention des homes du POUM comme tétant des espions. Loin de les considérer comme tels, bien avant de revenir à Barcelone et l’ouverture du procès, j’étais convaincue que les accusations portées contre eux par les sbires de Staline en Espagne étaient du même tonneau que les preuves falsifiées constamment utilisées en Russie contre tous ceux dont Staline voulait se débarrasser.Si jamais j’avais douté de l’innocence des membres du POUM poursuivis en justice, le déroulement du procès pendant ces onze jours, les témoins à charge et à décharge, m‘auraient convaincus de la complète inanité des accusations retenues par le procureur. En réalité, je n’ai jamais été le témoin d’une falsification aussi évidente et délibérée des faits et de la vérité que celle appliquée aux accusés .

Je veux citer ici quelques unes des méthodes utilisées pour incriminer Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull. « Joaquin Roca Mir (en procès pour espionnage, son cas en encore en délibéré) déclare qu’il est entré dans le service d’ espionnage de Dalmau-Riera 6o de Perpignan. Il a fait parvenir toutes les informations militaires à Riera. Un jour, on lui a confié une lettre pour Riera et une valise qui devaient être récupérés le lendemain. Trois heures après, la police est intervenue.Il a déclaré qu’on l’avait gardé pendant quarante-huit heures sans nourriture, qu’il avait été contraint de faire des aveux. » Il s’est rétracté dans une déclaration faite devant le juge et dans une lettre rectifiant le faux témoignage , en déclarant qu’il n’avait aucune relation avec le POUM, ajoutant qu’il ne connaissait aucun de ses membres.

Ce témoin a poursuivi en déclarant qu’on avait trouvé dans la valise des documents avec des plans de fabrication de bombes. Sur ceux-ci était écrit « Comité Central du POUM. » Il y avait également d’autres documents codés, qui révélaient que des groupes clandestins du POUM préparaient un attentat contre la vie de Prieto. Il a déclaré qu’il ne connaissait pas l’homme qui est venu chercher la valise et la lettre.

Il est clair que, connaissant l’homme suspecté d’être un espion, les agents de Staline ont garni la valise afin d’établir une relation entre les inculpés et les espions fascistes. Cela constitue également la plus grande partie des fausses accusations présentées au tribunal, même si un enfant pourrait se rendre compte de leur caractère grossier.Il y eut d’autres prétendues preuves; mais il n’est pas nécessaire de les détailler puisque les juges eux-mêmes, en prononçant des peines contre cinq d’entre eux et en en relaxant deux, ont rejeté totalement les accusations d’espionnage et de lien avec le fascisme ou la Gestapo.61

Le procureur a fait tout son possible pour faire avouer ce témoin qu’ils avaient reçu le soutien de Hitler et de Mussolini pour leur propagande en faveur du POUM en Espagne et à l’étranger; mais cette tentative échoua complètement aussi. En d’autres termes, l’entière conspiration fabriquée de toutes pièces et la propagande mensongère commencées depuis les événements de mai contre le but POUM, comme parti et contre ses membres, ne survécurent pas à la lumière apportée par ce procès.

J’admets que des « preuves » semblables en Russie auraient envoyé à la mort les ennemis de Staline, mais bien que je n’ai aucune illusion sur la tolérance du gouvernement Negrin, je dois dire que l’Espagne n’a pas encore atteint le niveau de dictature brutale de la Russie. Cela n’est peut-être pas tant à mettre à l’actif du gouvernement Negrin qu’à la force morale et quantitative de la CNT-FAI et du syndicat socialiste UGT qui a encore gardé les mains propres face au fléau communiste. Il est encore impossible que de telles crimes odieux, comme ceux mis en scène sous la domination de Staline, se déroulent dans la zone anti-fasciste d’Espagne.

J’ai été dans des tribunaux à maintes reprises durant ma vie. Je m’attendais, par conséquent, à trouver la même sévérité, le même désir de vengeance et le même manque d’impartialité au procès du POUM que ceux que j’avais connu en Amérique par le passé. J’ai donc été extrêmement surprise par le ton employé durant ces onze jours. Bien qu’il s’agisse d’un tribunal militaire, il n’y en avait aucun manifestation, personne en uniforme ou arborant la rigidité militaire envers le public qui pouvait y assister librement, ou envers les accusés. Deux gardes avaient introduit ceux-ci dans la salle et deux autres se tenaient discrètement au fond. Le procureur était de toute évidence communiste ou sympathisant. Il était vindicatif, sévère, faisant l’impossible pour incriminer les accusés. Au terme de son réquisitoire, il ne demanda pas moins que quinze et trente ans d’emprisonnement. Le fait même qu’il n’osât pas demander la peine de mort était en soi la preuve que tout le montage de preuves fabriquées s’était effondré.

J’ai été particulièrement frappée par l’objectivité du juge. A aucun moment il n’a permis au procureur de formuler des faits sans rapports avec la culpabilité ou l’innocence des accusés. Durant leur contre interrogatoire, lorsque le procureur essayait de les harceler ou de les inciter à faire des déclarations hostiles à leur parti ou à leurs idées, le juge intervenait immédiatement. D’un autre côté, il écouta patiemment le plaidoyer de quatre heures de l’avocat de la défense. Il s’agissait d’une analyse magistrale des différents partis politiques qui composaient le front anti-fasciste. Il parla dans des termes les plus élogieux de la CNT-FAI, il démontra clairement que l’idéologie du POUM et celle des accusés excluaient toute possibilité de connexion avec le fascisme ou l’espionnage. Il raconta aussi la terreur imposée aux ouvriers de Barcelone durant les événements de mai par les sbires de Staline et l’assassinat de nos camarades qui s’ensuivit, celui de Camillo Berneri et de Barbieri, tout comme d’un grand nombre d’autres victimes dont nous ne connaissons pas les noms. En d’autres termes, le déroulement du procès de son ensemble durant les onze jours m’a donné l’impression d’être exempt de tout esprit partisan, de manipulation politique et de virulence communiste contre les accusés. Je dois donc reconnaître ce que j’ai déclaré devant le ministre de la justice lorsque l’on ma demandé, ainsi qu’à d’autres correspondants, mes impressions sur le procès: que le tribunal avait été en tous points objectif et que cela avait été le procès le plus équitable auquel j’avais jamais assisté.

Les lecteurs de Vanguard sont en droit de se demande comment il se fait que cinq des accusés du POUM se sont vus infligés respectivement onze et quinze ans de prison. N’est ce pas là un signe d’iniquité? A cela je répondrai que une telle sentence dans tout autre pays serait en effet très sévère. En Espagne, cela n’est pas si grave parce qu’ici rien n’est définitif excepté la détermination du peuple à vaincre le fascisme. Tout changement au sein du gouvernement, ou tout autre événement, entraînera probablement une amnistie politique. Il n’ y a donc pas de raisons de croire que les accusés purgeront l’intégralité de leur peine. Le procès comporte deux volets : Le premier, les juges devaient faire quelque chose pour satisfaire les appétits insatiables des représentants de Staline. Le second, prévenir la disparition de Gorkin et des ses camarades comme cela avait été le cas de Nin parmi d’autres. Je ne suis pas la seule à penser cela et c’est aussi l’impression d’un certain nombre d’autres personnes qui ont assisté à ce procès.

Est-il nécessaire d’insister auprès des lecteurs de Vanguard sur le fait que je ne partage pas l’idéologie du POUM. C’est un parti marxiste et j’ai toujours été, suis encore, totalement opposée au marxisme, mais cela ne m’empêche pas de ressentir du respect pour la mentalité et le courage de Gorkin, Andrade et leurs camarades. Leur comportement devant le tribunal fut magnifique. L’exposé de leurs idées sans équivoque. Il n’y eut ni dérobades ni regrets. En fait, les sept hommes dans le box des accusés ont montré, pour la première fois depuis la la démoralisation de tous les idéalistes en Russie, la manière dont devait se comporter des révolutionnaires face à leurs accusateurs. A la fin, lorsque le procureur a poussé leur patience dans ses derniers retranchements, Gorkin, Andrade, Bonet, Gironella, Arquer, Escuder et Rebull se sont fièrement dressés, le point levé, sûrs d’eux mêmes et défiant leurs ennemis. Ce fut vraiment un moment fort dans le tribunal que les gens sans scrupules qui avaient préparé leur perte n’oublieront pas de sitôt.

Compte tenu du fait que beaucoup de rumeurs ont circulé à l’étranger sur l’indifférence de la CNT pour le sort des accusés du POUM et l’issue de leur procès, il n’est pas inutile de préciser que l’avocat de la défense était membre de la CNT et que le témoignage de Federica Montseny quant à la personnalités des accusés, fut parmi les plus élogieux. Le mieux serait peut-être de citer mes notes sur sa déclaration:

« Elle dit qu’elle connaît quelques-uns des accusés à travers leur travail syndical et leurs écrits, et également aussi comme des militants anti-fascistes sincères. Elle déclare qu’elle a été envoyée par le gouvernement pour servir de médiatrice lors des événements de mai et que lorsque la lumière sera faite sur ces troubles, on en comprendra de nombreux aspects encore obscurs. Que ni le POUM ni la CNT-FAI n’étaient responsables de ces événements .
Elle ajoute que toute cette affaire montre tous les signes d’avoir été montée de manière souterraine et secrète pour renverser le gouvernement Largo Caballero et de se débarrasser ainsi de l’influence du prolétariat en son sein. Cela fait naturellement du tort à la cause ouvrière.
En réponse aux questions du procureur,, elle dit que, dès leur arrivée de Valence, ils ont organisé une réunion à la Generalitat pour calmer les esprits excités et garder le contrôle de la situation, afin que les événements ne se déroulent pas de la manière prévue par les provocateurs. Ils étaient convaincus qu’il s’agissait d’une manœuvre contre les intérêts des masses populaires. »

Je ne soulignerai jamais assez que c’est la position déterminée et sans équivoque de la CNT-FAI pour assurer un procès équitable aux membres du POUM et pour leur apporter toute l’aide amicale possible qui a empêché sans aucun doute une sentence plus sévère que celle prononcée; mais comme je l’ai déjà dit, je suis certaine qu’une amnistie sera accordée dans un avenir pas si lointain. Je sais de source sûre que la CNT-FAI y travaille déjà. Mais il est tout aussi vrai que tous les travailleurs à travers le monde devraient protester auprès de Negrin contre les sentences prononcées et pour demander une amnistie. »

POUMSpain and the World 12 novembre 1938

52. Maria Spiridonova (1884- 1941). Révolutionnaire russe et membre dirigeante du Parti Socialiste Révolutionnaire. A 19 ans, elle avait assassiné le général tsariste Loujenowsky et avait été déportée en Sibérie. Elle fut libérée après le renversement du gouvernement tsariste. Bien que nommée par les bolcheviques présidente de l’assemblée constituante en 1918, elle fut arrêtée en juillet de la même année et déportée en raison de son opposition et de son rôle dans l’assassinat de l’ambassadeur allemand en Russie ? Elle fut arrêtée et déportée à maintes reprises jusqu’à ce que Staline ordonne son exécution en 1941.
53. En plus de Living My Life (Vol. II) et de My Disillusionment… de Goldman , pour plus de détails sur cette répression, voir Maximoff, The Guillotine at Work (Cienfuegos Press, 1979) ; Avrich, The Russian Anarchists; et Voline, The Unknown Revolution.
54.  Elle fait référence ici au gouvernement britannique.
55.  Comme cela s’est passé en effet en août 1939.
56.  Le premier mai 1938, le premier ministre Negrin a publié une liste de 13 points énumérant les objectifs de guerre républicains, visant, par leur caractère modéré, à apaiser le France et la Grande Bretagne afin d’obtenir leur éventuelle médiation en vue d’un cessez-le-feu avec Franco. Le programme encourageait la propriété capitaliste (à travers de grosses sociétés) et promettait essentiellement le retour à la situation de l’Espagne républicaine avant la guerre civile. Ce document creusa en fait un fossé significatif et toujours plus grand entre une FAI critique et une direction cénétiste désireuse de soutenir Negrin jusqu’au bout Le débat suscité par les 13 points est examiné en détail dans La CNT…III, 89-99 de Peirats et, dans une moindre mesure, dans son Anarchists in the Spanish Revolution, pp. 291-94.
57.  Concernant la première accusation, voir la note 32 ; la seconde est présentée en détail dans La CNT… de Peirats,, ch, 3, Voir aussi en ce qui concerne les interférences communistes et gouvernemental dans le secteur industriel autogéré Leval, Espagne libertaire, pp. 247-49, 367-72, 376 ; Semprun – Maura, Revolution et contre-révolution…, ch.4; et Richards, Lessons…, ch.10.
58. Comme déjà mentionné, le meilleur matériel allait aux unités communistes, alors que les troupes d’orientations politiques différentes recevaient le reliquat, y compris des fusils suisses de 1886 et des fusils et munitions provenant de la guerre russo-japonaise de 1904 (Mintz, p.352; Paz, p, 418) ,
59. Journal du Parti Communiste Français.
60. Un fasciste espagnol .
61. Police secrète de l’Allemagne nazie.

Goldman a écrit quelques brefs commentaires développant le texte ci-dessus dans le manuscrit suivant de décembre 1938.

« J’ai déjà écrit un article pour Vanguard et Freie Arbeiter Stimme. Je n’ai donc pas besoin de me répéter sur ce que j’ai dit sur la fabrication ahurissante de prétendues preuves sur la base desquelles on voulait envoyer à la mort les sept membres du POUM. L’aspect le plus frappant pour moi, c’est leur ressemblance frappante avec le genre de preuves utilisées dans presque tous les procès récents en Russie, toutes aussi crapuleuses et totalement dénuées d’originalités ou de faits concrets.
Il existe néanmoins certains aspects qui nécessitent quelques clarifications que je n’ai pas fourni dans l’article . . . .
La sentence prononcée contre les cinq dirigeants du POUM est horrible, mais je dois insister sur le fait qu’elle aurait été beaucoup plus sévère si le mouvement libertaire uni n’avait pas été derrière les accusés. Déjà en juin 1937, la CNT avait adressé une vigoureuse protestation auprès du président de la république, du président des Cortes et de tous les autres membres du gouvernement concernant les persécutions contre le POUM et ses dirigeants, ainsi qu’un avertissement contre toute tentative d’incriminer ses membres sur la base de faux témoignages. On sut très tôt que l’influence de la CNT- FA I et de la Jeunesse Libertaire serait mobilisé pour la défense des droits des accusés. Ce fut aussi la CNT qui fournit un avocat pour leur défense. Après que l’homme eut été menacé par les fidèles de Staline, il fut obligé de prendre la fuite pour sauver sa vie. Après quoi, ce fut de nouveau la CNT qui engagea un autre avocat, adhérent de l’organisation, parce qu’aucun autre n’osait assurer la défense des accusés. Ce furent nos camarades Santillan et Herrera qui négocièrent avec Vicente Rodriguez Revilla, un jeune avocat d’assises brillant, pour prendre l’affaire en mains. Son plaidoyer devant le tribunal, d’une durée de cinq heures, a impressionné tout le monde, par son analyse documentée et approfondie de la conspiration contre les accusés, des objectifs de leur parti, de la signification des événements de mai et de la place et de l’importance de la CNT-FA I dans la vie des ouvriers et paysans espagnols. Il ne fait aucun doute que sa plaidoirie a sapé l’accusation. Ajouté à cela, comme je l’ai déjà dit, il y a avait le soutien moral de la CNT-FAl qui a complètement brouillé le jeu de la Tchéka espagnole. Ces gens ont poursuivi leurs attaques violentes à travers leur presse, faisant tout leur possible pour influencer le tribunal. Il n’y avait que la presse de la CNT, le journal du soir du même nom, et Solidaridad Obrera, pour rester silencieuse durant le procès puis pour publier un article digne condamnant en des termes sans ambiguïtés la pitoyable campagne de presse menée par les communistes.
Je n’aurais pas écrit tout cela si je n’étais pas tombée dernièrement sur un article attaquant la CNT dans le Independent News publié à Paris par le POUM. Je considère ce déchaînement injustifié, injuste et ingrat. Je ne peux pas imaginer que les hommes qui purgent actuellement leur peine approuveraient de telles tactiques de bas étage, employées uniquement pour discréditer la CNT. Je suis certaine que cet article du Independent News cause un tort irréparable à leurs camarades et au parti alors qu’il ne porte en aucune manière atteinte à la force morale de la CNT-FAI. Je vois que quelques journaux qui se prétendent anarchistes ont relayé l’affirmation selon laquelle la CNT, à cause de la présence de ses membres au gouvernement, comme Segundo Blanco, le ministre de la culture, est responsable des lourdes peines prononcées envers les accusés. Tout ce que je peux dire, c’est que ces anarchistes tirent les marrons du feu pour les 150 variétés de marxistes et leur monde. Ils s’y brûleront seulement les doigts, comme des anarchistes l’ont fait auparavant.
En conclusion, Je veux souligner encore une fois que, loin d’être responsable de la peine infligée aux membres du POUM, le fort soutien que leur a accordé la CNT-FAI a évité en Espagne la répétition des terribles méthodes utilisées en Russie contre les vieux bolcheviques. »

Peut après la chute de Barcelone, Goldman écrit à Rudolf Rocker (10/2/39) concernant les récits qu’elle a reçu sur le sabotage de la défense de la ville.

« Tu t’apercevras qu’en réalités, les responsables de la reddition de Barcelone et de l’effondrement de la Catalogne sont les Carabiniers, la police contre-révolutionnaire du gouvernement Negrin. Leur lâche retrait du front de l’Ebre 62 a permis aux forces de Franco de pénétrer en Catalogne et d’en prendre le contrôle. « 

D’autres raisons en étaient le manque d’armes et autre matériel, ainsi que la faiblesse du gouvernement Negrin et les manipulations des communistes. Il est néanmoins évident que le Comité National de la CNT est aussi à blâmer pour avoir été trop indulgent et confiant envers ses alliés.
Toutes les organisations en Grande Bretagne qui collectaient alors le soutien financier pour les réfugiés espagnols étaient contrôlées par les communistes. De ce fait, aucune aide n’est jamais parvenue jusqu’aux anarchistes. Goldman trouve cela ignoble puisqu’on ne devrait pas refuser de l’aide aux réfugiés sur la base de leur appartenance politique.
Dans une lettre à un « camarade » pendant les dernières semaines de la guerre civile, (21/3/39), Goldman écrit sa plus sévère attaque contre l’héritage de Karl Marx.

« Je suis certaine que tu ne sais pas ce que Marx a permis de faire à ses partisans durant la Commune de Paris et que tu ne connais pas ses méthodes, ainsi que celles de Engels,pour traiter de toutes les grandes questions de leur époque. Marx a toujours insisté sur la nécessité de « manger à tous les râteliers ». En d’autres termes, de contrôler l’issue de tous les soulèvements révolutionnaires à partir de son propre point de vue privilégié – que ce soit d’Angleterre, de Suisse ou d’autres pays éloignés de l’action. Mais même si Marx avait utilisé des moyens plus humains pour traiter les questions révolutionnaires de son époque, le fait même qu’il soit partisan de la dictature, et du pouvoir centralisé de l’état a conduit inévitablement par le passé, et aujourd’hui en Espagne, au désastre. Les marxistes ressemblent à ceux qui entourent le pape, bien pires que le pape lui-même, mais le fait reste que l’apparition des thèses marxistes à travers le monde n’a pas causé moins de torts, je dirai même a causé plus de torts, que l’introduction du christianisme – à tous les niveaux en Espagne, elle a aidé à assassiner le révolution espagnol et la lutte anti-fasciste. »

Dans une partie de son dernier discours public à Londres, (24/3/39), Goldman fournit des détails sur la trahison lors de la défense de la Catalogne et sur la démoralisation de la division Lister créée par les communistes, dans la même zone.

« Bien entendu, j’ai voulu savoir comment avait été perdu la Catalogne, le berceau même des idées révolutionnaires et la place forte de la Confédération Nationale du Travail espagnole.J’ai devant moi un document 63 qui montre qu’il y a huit mois, huit mois avant que Barcelone ne soit abandonnée, des membres de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient rendus auprès du gouvernement Negrin après avoir consulté les plus hauts responsables de l’armée, et l’avait averti, à lui ou les intermédiaires communistes de Negrin, que l’ennemi détruirait la Catalogne si des mesures n’étaient pas prises immédiatement pour réorganiser les moyens de défense. Ils démontrèrent qu’une armée de volontaires, mieux entraînés, mieux équipés pour la guerre qu’elle ne l’était le 19 juillet 1936, pourrait être organisée par la F.A.I, que tous les membres de la Jeunesse et de la Fédération Anarchiste Ibérique s’étaient déjà portés volontaires pour défendre la Catalogne et Barcelone à condition d’être débarrassé du commandement communiste. Ils savaient, par expérience personnelle, que combattre sous commandement communiste signifiait perdre la vie. Qu’a fait Negrin ? Negrin et ses amis communistes ont organisé un banquet et invité quelques-uns de nos camarades à venir discuter en toute camaraderie, du meilleur moyen de défendre la Catalogne et Barcelone.C’était un banquet semblable à celui auquel avait assisté Mr. Chamberlain à l’ambassade russe. Il y avait abondance de plats et du champagne dans un pays où les gens mourraient de faim, où la population civile était sous-alimentée depuis un an, parce que Negrin et ses amis communistes pensaient pouvoir soudoyer les représentants de la FAI. Mais ni Negrin, ni Companys, qui était président de Catalogne, ni les communistes n’ont accepté le plan. L’accepter aurait signifié placer la défense de la Catalogne et de Barcelone entre les mains des anarchistes, et Negrin et les communistes préféraient Franco aux anarchistes. C’est une erreur de dire que la Catalogne s’est rendue et que Barcelone est tombé. Il n’y a pas eu combat. La Catalogne et Barcelone ont été trahis.Par les russes, par Staline, par ses méthodes, par ses purges, par tout ce qu’il a fait en Russie pour détruire les éléments et la flamme révolutionnaires et par tout ce qu’il a fait de semblable en Espagne.
J’ai devant moi une lettre d’un homme, un allemand, un scientifique, un anti-fasciste, qui s’est précipité en Espagne aussitôt après le 19 juillet, et qui a combattu sur tous les fronts. Je l’ai rencontré, je le connais, et je sais que tout ce qu’il dit est totalement fiable. Il décrit le moment où il est arrivé dans la division Lister… il y a trouvé une totale démoralisation et désintégration, parce que ses membres, des ouvriers venus de la base, qui s’étaient portés volontaires ou qui avaient été recrutés, étaient commandés par la terreur, par la terreur et non plus dans l’intérêt de la guerre et ils disaient donc « Ce n’est plus notre guerre. Ce n’est plus notre combat. C’est la guerre de Negrin, celle du gouvernement espagnol. C’est la guerre de Staline. C’est la guerre par laquelle il espère bander les yeux des démocraties afin qu’elles ne viennent pas au secours du gouvernement républicain. » Il y a trouvé une décomposition et une démoralisation épouvantables, des pots de vin et la partialité. Voilà, mes amis, la cause de l’effondrement de la Catalogne et de Barcelone. »

Écrivant à Helmet Rudiger quelques mois après l’effondrement de l’Espagne (4/8/39), Goldman met en avant une lettre qu’elle a reçu d’un ex-membre désillusionné des Brigades Internationales. Il affirme que si les brigadistes morts revenaient, leurs accusations de trahison marqueraient Staline et les communistes « en lettres de feu ». Pour elle, il est important de savoir que même ceux qui furent d’ardents partisans arrivèrent à une telle prise de conscience.

Au cours de ses efforts permanents pour rendre publiques les enseignements de l’Espagne et la discrimination continuelle envers les réfugiés anarchistes, Goldman apporte de nouveaux détails dans une réunion publique à Toronto (19/9/39).

« Je me souviens très bien avoir déclaré ici même il y a quelques mois que les armes envoyée par la Russie en Espagne étaient fabriquées en Tchécoslovaquie par l’usine d’armements de Skoda, et qu’elles s’étaient révélées avoir été fabriquées pour la dernière guerre – absolument inadéquates pour aider le peuple espagnol à se défendre contre Franco. Ma déclaration avait été contestée par des communistes dans la salle. J’ai reçu depuis des lettres de quatre membres des Brigades Internationales qui confirme mes accusations, qui disent que, par expérience personnelle, ils peuvent témoigner du fait que les armes étaient totalement inutiles pour le combat …64
Mais les russes ne sabotèrent pas seulement la lutte anti-fasciste en Espagne .Il y a près de 500 000 réfugiés dans les camps de concentration français. Ils ont été traités pire que des criminel par les autorités mais c’est encore le pouvoir de Staline, à travers ses partisans, qui a pratiqué les discriminations les plus abominables contre les malheureux réfugiés dans ces camps épouvantables. Lorsque je vous aurai dit que les bateaux qui ont emmené les réfugiés au Mexique – 1 800, 2 000, et 5 000 – ont embarqué seulement un petit pourcentage des personnes les plus militantes, vous comprendrez la discrimination, la partialité criminelle des communistes sous les ordres de Staline dans les camps.
Aujourd’hui même, j’ai reçu une lettre du Mexique de l’un des militants espagnols qui me dit que, même au Mexique, le bras long de Staline écrase tout sur son passage , qu’il y existe la même partialité, les mêmes discriminations, et la même différenciation brutale entre les différentes composantes de l’ancien front anti-fasciste d’Espagne. »

Dans une lettre à son amie londonienne Liza Koldofsky du 18/10/39, Goldman considère le récent pacte Soviéto-Nazi cohérent avec la politique générale de Staline et comme une révélation salutaire pour ceux qui, de l’extérieur, sont encore fascinés par le mythe soviétique.

« Je ne pense pas, ma très cher, que j’’ai été prophétique en ce qui concerne la Russie.65 J’ai seulement suivi les actes de Staline depuis qu’il a accédé au pouvoir. J’ai vu ce qu’il avait fait en Russie pour étouffer le moindre souffle de vie. Je savais que personne ne pouvait faire cela chez lui sans penser à utiliser les mêmes méthodes à l’extérieur. En outre, je savais que Staline n’avait qu’une seule ambition qui le consumait : de transformer la Russie révolutionnaire en un puissant empire avec lui régnant au pouvoir. Il était tout simplement inévitable qu’il utilise les moyens les plus ignobles pour réaliser ce rêve. Sous cet angle, et bien d’autres, il n’existe aucune différence entre Hitler et lui. Le pacte, et tout ce qu’a déjà fait , ou fera, Staline ne sont que les maillons de la chaîne qu’il a forgé pour le peuple russe, leurs espoirs et ceux du reste du prolétariat. C’est pour cette raison que je suis heureuse que le masque du menteur soit tombé et que tout le monde puisse voir son visage hideux. Malheureusement, il y a encore des fous et des canailles à travers le monde. Ses lécheurs de bottes aveugles lui trouvent encore des excuses. Mais c’est en vain. La traîtrise noire de Staline ne peut plus être effacée ou oubliée par l’histoire. »

Le lendemain, elle écrit à Rudolf Rocker que la politique de Staline, Lénine et des autres bolcheviques, n’est que le miroir des mêmes traits négatifs de Marx à son époque.

« Staline,après tout, gère l’héritage du marxisme. Si j’avais besoin de preuves, une récente biographie de Marx par Carr 66 que je suis en train de lire, convaincrait les plus crédules que le gang de Moscou, de Lénine à Staline, a répété comme un perroquet les enseignements de leur maître. Marx était une créature étroite d’esprit, jaloux, orgueilleux et autoritaire, insensible à tout sentiment (excepté envers sa famille et peut-être Engels) .67

Elle est convaincue que Marx aurait commis les mêmes crimes que Staline si il avait accédé lui-même au pouvoir. Cela est démontré par la nature de ses relations avec Proudhon,68 Bakounine et d’autres qui avaient osé s’opposer à ses vues.

62. Le 23 décembre 1938 (Thomas, The Spanish Civil War, p.570) .
63. Vraisemblablement une lettre de Santillan du 14/3/39 à Goldman (RAD) dans laquelle ces détails sont communiqués,
64. Des compte-rendus sur la trahison de Staline en Espagne étaient déjà apparus le printemps précédent dans The American Mercury, « Escape from Loyalist Spain » (Avril 1939) était une courte description personnel d’un ancien combattant des Brigades Internationales, Bill Ryan. La critique la plus détaillée, très proche des nombreuses analyses de Goldman est « Russia’s Role in Spain » (Mai 1939) par Irving Ptlaum, un journaliste de United Press qui se trouvait en Espagne jusqu’à mi-1938. Des révélations importantes, du côté communiste, qui validaient les critiques de Goldman dans ce chapitre ont été émises notamment par le général Walter Krivitsky , I Was Stalin’s Agent (London: Hamish Hamilton, 1940) et Jesus Hernandez, Yo, ministro de Stalin en Espana (2nd ed., Madrid: NOS, 1954) , Krivitsky était le chef du renseignement militaire en Europe de l’Ouest avant qu’il ne s’y réfugie à la fin de 1937; Hernandez était un dirigeant en vue du Parti Communiste Espagnol jusqu’à sa rupture avec lui après la seconde guerre mondiale. 178 VISION ON FIRE
65. Elle fait référence ici à ses prédictions antérieures selon lesquelles Staline signera un pacte avec Hitler.
66. E.H Carr, Karl Marx: A Study in Fanaticism (London: J. M. Dent and Sons, Ltd.1934).
67. Concernant le comportement personnel de Marx, voir aussi le livre de Jerrold Seigel, Marx’s Fate: The Shape of a Life (Princeton : Princeton University Press. 1978) .
68. Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) fut l’écrivain anarchiste le plus en vue du dix-neuvième siècle en Europe. En plus de ses critiques anti-autoritaires de la société (« La propriété, c’est le vol » une phrase célèbre avec laquelle il commence un des ses livres) il a aussi formulé une vision utopique d’une société mutualiste décentralisée basée sur des communes et coopératives fédérées et l’absence d’état. Ses écrits et ses initiatives personnelles ont inspiré le premier développement significatif d’un mouvement anarchiste en Europe, lui-même responsable de la création de la Première Internationale et, plus tard, de la proéminence de Bakounine. Sur les démêlés de Proudhon avec Marx, voir The Poverty oj Philosophy de Marx , George Woodcock, Pierre­
Joseph Proudhon : His Life and Work (New York: Schocken Books,1972) ; Carr, Karl Marx… ; et une étude intéressante par Paul Thomas, Karl Marx and the Anarchists (London: Routledge and Kegan Paul, 1980) .

 


Nationalisme, militarisme et guerre.

mothersep1914

La première guerre mondiale a divisé le mouvement anarchiste. Dès le début du conflit, Emma Goldman et Alexandre Berkman adoptent une position anarchiste classique, anti-militariste
qui les font s’opposer à celle défendue par Pierre Kropotkine, notamment. Voir Kropotkine et la première guerre mondiale

Le 23 avril 1914 Alexander Berkman annonce la création de la Anti-Militarist League de New York City et encourage son essaimage dans d’autres villes américaines. Le siège social de la Ligue est situé dans les bureaux de Mother Earth – 74 West 119th Street. Le mois suivant, Mother Earth publie un article Anti-Militarist Activities in New York, probablement rédigé par Berkman sous un pseudonyme.

Le 9 mai 1917, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Fitzi et Leonard Abbott fondent la No- Conscription League. Des groupes locaux apparaissent dans différentes villes et 100 000 manifestes contre la conscription sont diffusés dans le pays.

1New York Tribune 2 juin 1917

Le 18 mai 1917, le jour où le président Wilson signait la loi sur la conscription, s’est tenue une réunion publique de la No- Conscription League au Harlem River Casino, où Goldman et Berkman prirent la parole, aux côtés de Louis Fraina, représentant les socialistes révolutionnaires et Carlo Tresca, des Industrial Workers of the World devant une foule d’environ 8 000 personnes.

Le 4 juin, la veille de la journée officielle du recensement des hommes en âge d’être appelés, une autre réunion publique, dont le thème était les mères contre la guerre, s’est tenue au Hunts Point Palace dans le Bronx.

2The Sun 5 juin 1917

La lutte contre le service militaire obligatoire, le nationalisme et la guerre sera le dernier combat mené par Emma Golden aux États-Unis.

Voir sur ce site :

La No Conscription League

Les promoteurs de la folie de la guerre

Deux textes de Emma Goldman sur ce sujet ont été auparavant traduits en français sur le site de mondialisme.org :
Le patriotisme, une menace contre la liberté 1911
La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel Mother Earth, vol. 10, n° 10, décembre 1915.

A lire également, entre autre :

Reds, Labor, and the Great War: Antiwar Activism in the Pacific Northwest Rutger Ceballos

Dernière mise à jour janvier 2017


Les promoteurs de la folie de la guerre

Texte original : The Promoters of the War Mania  Mother Earth Vol 12 n°1 Mars 1917 An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth pp 392 à 397

En ce mot des plus critique, il devient impératif pour chaque amoureux de la liberté d’élever une vigoureuse protestation contre la participation de ce pays à la tuerie européenne. Si les opposants à la guerre, de l’Atlantique au Pacifique, unissaient leur voix dans un Non! tonitruant, alors l’horreur qui menace aujourd’hui l’Amérique pourrait encore être écartée. Malheureusement, il n’est que trop vrai que les gens, dans notre soi-disant démocratie, sont en grande partie un troupeau souffrant et muet, plutôt que des êtres humains qui osent exprimer une opinion affirmée et franche.

Mais il est impensable que le peuple américain veuille réellement la guerre. Durant ces trente derniers mois, il a eu amplement l’occasion d’être le témoin de l’effroyable carnage dans les pays en guerre. Il a vu le massacre universel, comme une peste dévastatrice, dévorer le cœur même de l’Europe. Il a vu les villes détruites, des pays entiers rayés de la carte, des armées de morts, des millions de blessés et de mutilés. Le peuple américain ne peut pas éviter d’être le témoin de la propagation de cette haine insensée et gratuite parmi les peuples d’Europe. Il doit prendre de conscience de l’étendue de la famine, de la souffrance et de l’angoisse qui frappent les pays touchés par la guerre. Il sait aussi que, pendant que les hommes sont tués comme de la vermine, les femmes et les enfants, les personnes âgées et handicapées restent à l’arrière dans un désespoir tragique et impuissant. Pourquoi alors, au nom de tout ce qui est raisonnable et humain, le peuple américain désirerait-il les mêmes horreurs les mêmes destructions et dévastations sur le sol américain?

On nous dit que la « liberté des mers » est menacée et que « l’honneur américain » exige que nous protégions cette précieuse liberté. Quelle farce! De quelles libertés des mers les masses de déshérités et de chômeurs ont-elles jamais profité? Ne serait-il pas utile d’examiner cette chose magique, « la liberté des mers », avant que d’entonner des chants patriotiques et crier hourra?

Les seuls qui ont bénéficié de la « liberté des mers » sont les exploiteurs , les marchands de munitions et de ravitaillement. La « liberté des mers » a servi de prétexte à ces voleurs américains sans scrupules et monopolistes pour frauder à la fois les malheureux peuples européens et américains. Ils ont gagné des milliards grâce au carnage international carnage ; des financiers et des magnats industriels américains ont bâti des fortunes immenses sur la misère des peuples et l’agonie des femmes et des enfants.

Demandez au jeune Morgan 1. Osera t-il avouer ses énormes gains tirés de l’export de munitions et de ravitaillement? Non, bien sûr. Mais la vérité éclatera un jour. Un expert financier a récemment affirmé que même le vieux Pierpont Morgan serait abasourdi si il voyait les impressionnants profits accumulés par son fils grâce à la spéculation sur la guerre. Et, incidemment, n’oublions pas que c’est cette spéculation sur le meurtre et la destruction qui est responsable de l’augmentation criminelle du coût de la vie dans notre propre pays. La guerre, la famine et la classe capitaliste sont les seules bénéficiaires du drame hideux, appelé nationalisme, patriotisme, honneur national et liberté des mers. Au lieu de mettre un terme à de tels crimes monstrueux, la guerre en Amérique augmenterait encore les opportunités d’enrichissement pour les chasseurs de profit. Cela sera le seul et unique résultat si le peuple américain accepte de pousser les États-Unis dans les abysses de la guerre.

Le président Wilson et d’autres représentants de l’administration nous affirment qu’ils souhaitent la paix. Si cette affirmation ne serait-ce qu’une once de vérité, le gouvernement aurait depuis longtemps mis en œuvre la suggestion des vrais amoureux de la paix de mettre un terme à l’exportation de munitions et de ravitaillement. Si ce commerce honteux mis en place par des meurtriers avait cessé dès le début de la guerre, les bénéfices pour la paix auraient été multiples.

D’abord, la guerre en Europe aurait été asséchée par l’arrêt des exportations de ravitaillement. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la guerre serait terminée depuis longtemps si l’on avait empêché les financiers américains d’investir des milliards de dollars dans des prêts de guerre 2 et si l’opportunité n’avait pas été donnée à la clique des spéculateurs de munitions et de ravitaillement d’approvisionner l’Europe afin de perpétuer le massacre.

Deuxièmement, un embargo sur les exportations aurait automatiquement retiré les navires américains des zones de guerre sous-marine et aurait donc éliminé la « raison » la plus débattue pour l’entrée en guerre contre l’Allemagne.

Troisièmement, le plus important de tout, l’augmentation artificielle, éhontée, du coût de la vie qui condamne les masses laborieuses américaines à une semi-famine, aurait été évitée si ce n’était l’important volume de produits américains affrétés vers l’Europe pour nourrir les feux de la guerre.

Les réunions et les manifestations pour la paix n’auront aucune incidence tant que le gouvernement n’est pas contraint de cesser la poursuite des exportations. Ne serait-ce que pour cette seuleraison, nous devons insister la-dessus, ne serait-ce que pour démontrer que Washington est capable de belles paroles, mais qu’il n’a jamais fait un pas significatif vers la paix. Cela aidera à démontrer au peuple américain que le gouvernement ne représente que les capitalistes, le trust international de la Guerre et de la Préparation, et non les ouvriers. Le peuple américain n’est-il donc assez bon que pour tirer les marrons du feu pour les trusts voleurs? Voilà tout ce que cette immense clameur en faveur de la guerre signifie en ce qui concerne les masses.

La tentative d’allumer la torche des furies de la guerre est des plus monstrueuses lorsque l’on se rappelle que le peuple d’Amérique est cosmopolite. L’Amérique devrait plutôt être le sol de la compréhension internationale, pour la croissance de l’amitié entre toutes les races. Ici, tous les préjugés nationaux étouffants devraient être éradiqués. Au lieu de cela, le peuple est sur le point d’être jeté dans la folie et la confusion de la guerre, et de l’antagonisme et de la haine raciale.

Certes, il n’y a jamais eu beaucoup d’amour dans ce pays envers le malheureux étranger. Mais que dire de l’orgueil avec lequel la Déesse de la Liberté brandit le flambeau devant toutes les nations opprimées ? Qu’en est-il de l’Amérique comme terre d’accueil ? Est-ce que tout cela doit devenir aujourd’hui le symbole de la persécution nationale? Réfléchissez-y. La guerre dans ce pays n’est aujourd’hui qu’une possibilité et déjà, les autrichiens et les allemands sont privés de travail, ostracisés , surveillés et traqués par les chauvinistes. Et ce n’est que le début de ce qu’apporterait la guerre dans son sillage.

Je n’ai pas besoins de souligner que je n’entretiens aucune sympathie particulière pour l’Allemagne des Höhenzollern ou l’Autriche des Habsbourg. Mais qu’est ce qu’ont à voir les allemands et les autrichiens d’Amérique – ou dans leur propre pays, d’ailleurs — avec la diplomatie et la politique de Berlin ou de Vienne? Faire payer ces gens, qui ont vécu, travaillé et souffert dans ce pays, pour les plans et les intrigues criminels échafaudés dans les palais de Berlin et de Vienne, serait une pure folie aveugle nationaliste et patriotique.

Ces millions d’allemands et d’autrichiens, qui ont plus contribué à la culture et à la croissance réelle de l’Amérique que tous les Morgan et les Rockefeller, sont aujourd’hui traités comme des étrangers ennemis juste parce que Wall Street se sent menacée dans son utilisation illimitée des mers en vue du pillage et du vol de l’Amérique qui souffre et de l’Europe qui saigne.

Le militarisme et la réaction font rage en Europe comme jamais auparavant. La conscription et la censure ont détruit le moindre vestige de liberté. Partout, les gouvernements ont profité de la situation pour resserrer le nœud militaire autour du cou du peuple. Partout la discipline a été le knout pour plonger les masses dans l’esclavage et l’obéissance aveugle. Et le pathos dans tout cela, c’est que les peuples, dans leur ensemble, se sont soumis sans un murmure, même si chaque pays a connu son quota d’hommes courageux qui ne se sont pas laissés tromper.

La même chose aura inévitablement lieu en Amérique si les chiens de guerre étaient lâchés. Déjà, des graines empoisonnées ont été semées. Toute la racaille réactionnaire, les propagandistes du chauvinisme et de la préparation, tous les bénéficiaires de l’exploitation représentés dans la Merchants and Manufacturers’ Association, les chambres de commerce, les cliques d’exportateurs de munitions, etc., etc., sont montés aux créneaux avec toutes sortes de plans et de projets pour enchaîner et bâillonner le monde du travail, de le rendre plus impuissant et muet que jamais auparavant.

Ces criminels respectables ne font plus secret de leur demande pour un service militaire obligatoire. Taft, le porte-parole de Wall Street, a exprimé assez cyniquement que, aujourd’hui, devant le risque de guerre, le temps est venu de demander l’introduction d’un militarisme obligatoire. Répétant servilement le mot d’ordre, les principaux et super-intendants de nos écoles et universités s’empressent d’empoisonner les esprits de leurs élèves avec des « idéaux » nationaux et des contrefaçons patriotiques de l’histoire pour préparer la jeune génération à « protéger l’honneur national ». Ce qui signifie en réalité saigner à mort pour les transactions malhonnêtes d’un gang de lâches voleurs légaux. Mr. Murray Butler, le lèche-cul de Wall Street, dirige la manœuvre et beaucoup d’autres comme lui rampent devant le veau d’or de leur maîtres. Parlons de la prostitution! Les malheureuses femmes de la rue sont la pureté même comparées à une telle dégénération mentale.

En plus de ce processus d’empoisonnement de la pensée, il y a les crédits colossaux votés par le Congrès et les législatures d’états pour la machine criminelle nationale. Des sommes atteignant des millions de dollars sont lancées en l’air, un montant si alléchant que le trust de l’acier et autres sociétés de fabrication de munitions et de matériel de guerre pour l’armée et la marine fondent d’enthousiasme et de sentiments patriotiques et ont déjà offert leurs généreux services au pays.

Main dans la main avec cette préparation militaire et cette folie guerrière, il y a la persécution croissante des ouvriers et de leurs organisations. Le monde du travail a accueilli avec enthousiasme et gratitude envers le président et son humanisme supposé la loi instituant la journée de huit heures de travail et se rend compte aujourd’hui que la loi n’était qu’un appât pour le vote et une entrave pour les syndicats. Elle interdit le droit de grève et introduit la conciliation obligatoire. Tout le monde sait, bien sûr, que la grève a été rendue depuis longtemps inefficace par les injonctions contre les piquets de grève et les poursuites judiciaires contre les grévistes, mais la loi fédérale sur les huit heures est la pire parodie du droit à s’organiser et à faire grève et va se révéler être une entrave supplémentaire pour le monde du travail. En plus de cette mesure arbitraire, il y a la proposition de donner les pleins pouvoirs au président en cas de guerre pour prendre le contrôle des chemins de fer et de ses employés, ce qui reviendrait ni plus ni moins à l’établissement d’un asservissement absolu et à d’un militarisme industriel pour les ouvriers.

Et puis il y a les persécutions barbares, systématiques des éléments radicaux et révolutionnaires à travers le pays. Les horreurs de Everett 3, la conspiration contre les syndicats à San Francisco, avec Billings et Mooney déjà sacrifiés — est-ce pures coïncidences ? Ou faut-il plutôt y voir la vraie nature de la guerre que la classe dirigeante américaine mène contre le monde du travail ?

Les ouvriers doivent apprendre qu’ils n’ont rien à attendre de leurs maîtres. Ces derniers, en Amérique comme en Europe, n’hésitent pas un instant à envoyer à la mort des centaines de milliers de personnes si leurs intérêts l’exigent. Ils sont toujours partants pour que leurs esclaves abusés hissent le drapeau national et patriotiques sur des villes incendiées, des campagnes dévastées, une humanité affamée et sans abris, aussi longtemps qu’ils puissent trouver suffisamment de malheureuses victimes à transformer en tueurs, prêts à répondre à l’appel de leurs maîtres pour effectuer la tâche horrible du bain de sang et du carnage.

Aussi précieux que soit le travail du Women’s Peace Party 4 et d’autres pacifistes sincères, c’est folie que d’adresser des pétitions pour la paix au président. Les ouvriers, seuls, peuvent empêcher la guerre qui menace; toutes les guerres, en fait, si ils refusent d’y participer. L’antimilitariste déterminé est le seul pacifiste. Le pacifiste ordinaire n’est que moralisateur; l’antimilitariste agit; il refuse l’ordre de tuer ses frères. Son slogan est : “Je ne tuerai pas ni ne me laisserai faire tuer.”

C’est ce slogan qui doit se répandre parmi les ouvriers et pénétrer les organisations ouvrières. Ils doivent réaliser qu’il est monstrueusement criminel de s’enrôler dans cette entreprise hideuse du meurtre. Il est assez terrible de tuer par colère, dans un moment de folie, mais il l’est encore plus d’obéir aveuglément aux ordres de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Le temps doit venir où le meurtre et le carnage par obéissance aveugle ne recevra plus de récompenses, de monuments, de pensions et d’éloges funèbres, mais sera considéré comme la plus grande horreur et honte d’une époque barbare, assoiffée de sang et obsédée par le profit; une sombre tache hideuse sur la civilisation.

Comprenons cette vérité des plus précieuses : Un homme a le pouvoir d’agir librement tant qu’il ne porte pas un uniforme. Une fois qu’il a endossé la tenue de l’obéissance, le soldat « volontaire » devient autant un rouage de la machine à tuer que son frère contraint au service militaire. Il est encore temps pour notre pays de se prononcer contre le militarisme et la guerre, de résister avec détermination au service militaire obligatoire pour le meurtre de nos semblables. Après tout, l’Amérique n’est pas encore, comme l’Allemagne, la Russie, la France ou l’Angleterre, en proie à un régime militaire, avec la marque de Caïn sur le front. La position déterminée que peuvent adopter individuellement les ouvriers, au sein de groupes et d’organisations contre la guerre, peut encore rencontrer une réponse rapide et enthousiaste. Elle fera se lever des gens à travers tout le pays. A vrai dire, ils ne veulent pas la guerre. L’appel à la guerre vient des cliques militaires, des fabricants de munitions et de leur porte-parole, la presse. Ce criminel le plus dégénéré parmi tous les criminels. Ils brandissent tous le drapeau. Oh, oui; c’est un emblème profitable qui couvre une multitude de crimes.

Il est encore temps d’enrayer la montée sanguinaire de la guerre par les paroles, la plume et l’action. les promoteurs de la guerre ont conscience que nous avons vu clairement leur jeu et que nous connaissons leurs cartes et que nous connaissons leur jeu criminel et malhonnête. Nous savons qu’ils veulent la guerre pour accroître leurs profits. très bien, laissons-les faire leur propre guerre. Nous, le peuple américain, ne la ferons pas pour eux. Pensez-vous qu’alors la guerre surviendrait ou continuerait? Oh, je sais qu’il est difficile de mobiliser les ouvriers, de leur faire voir la vérité cachée derrière le mensonge nationaliste et patriotique. Néanmoins, nous devons faire notre part. Nous serons au moins épargnés par le blâme si la terrible avalanche nous submergeait malgré nos efforts.

Pour ma part, je parlerai contre la guerre jusqu’à mon dernier souffle, avant et pendant la guerre. Je mourrai un millier de fois en appelant le peuple d’Amérique à refuser d’obéir, à refuser le service militaire, à refuser d’assassiner leurs frères plutôt que de prêter ma voix pour justifier la guerre, excepté celle de tous les peuple contre leurs despotes et exploiteurs — la Révolution Sociale.

NDT

1. John « Jack » Pierpont Morgan, Jr., dit J. P. Morgan, Jr, (1867 – 1943) est un fils de John Pierpont Morgan, dont il a hérité la fortune à sa mort en 1913. Toutes les munitions achetées par la Grande-Bretagne aux États-Unis l’ont été via une de ses sociétés.
2. Ce même John Pierpont Morgan, grâce à son monopole de fourniture en munitions et équipement, a gagné 30 millions de dollars à travers une commission de 1%. Il a prêté 12 millions de $ à la Russie, 50 millions de $ à la France en 1915. En outre, il a mis en place un groupement d’environ 2 200 banques pour prêter 500 millions de $ aux alliés.
3. Le 5 novembre 1916, environ 300 membres des Industrial Workers of the World s’embarquèrent à bord de deux bateau au départ de Seattle pour Everett, pour soutenir des ouvriers du shingle en grève depuis cinq mois. Ils furent reçus par 200 hommes recrutés par le shérif Donald McRae. La fusillade qui s’ensuivit causa la mort de deux vigilants et cinq membres de l’IWW. Voir, par exemple, The Everett Massacre Walker C. Smith et Everett Massacre
4. Créé en janvier 1915, avec Jane Addams comme présidente. L’organisation deviendra plus tard le International Committee of Women for Permanent Peace puis en 1921, la branche américaine de l’organisation internationale Women’s International League for Peace and Freedom.


La Révolution Russe

Emma Goldman, comme Alexandre Berkman attendaient beaucoup de la révolution russe et des bolcheviques. En 1917, elle écrit à Agnès Inglis:

“Je pense vraiment que la situation en Russie sous la direction des bolcheviques est l’événement le plus gigantesque de l’histoire. Vivent les bolcheviques. Puissent leur flamme s’étendre au monde et libérer l’humanité de son esclavage.”. 1 Ou l’année suivante, dans une lettre à Helen Keller, “La Russie n’est-elle pas un grand miracle? J’ai l’impression de marcher sur un nuage lorsque je pense à ce qui s’y passe. J’ai toujours vécu dans sa tradition révolutionnaire durant toutes les 33 années que j’ai vécu en Amérique. Et aujourd’hui, tous nos rêves de jeunesse pour la Russie sont en train de se réaliser. Combien de temps devrons-nous attendre pour que le bolchévisme arrive en Amérique?” 2

De la même façon, ils admiraient tous les deux Léon Trostki, qu’ils avaient rencontré à New York le 26 mars 1917. Goldman le qualifiait de « percutant et d’électrisant » et décrivait brillante « son analyse des causes de la guerre, sa dénonciation du gouvernement provisoire éclairante. Nous partageons pleinement sa foi profonde en l’avenir de la Russie” 3

Leur enthousiasme n’était partagé par tout le mouvement anarchiste. Saul Yanovsky qualifiait Lénine de « Méphistophélès » et prédisait que « Il n’y aura pas de bonheur en Russie du temps de notre vivant.”. Au début de 1919, Catherine Breshkovskaya 5 , à New york pour une conférence au Carnegie Hall, dénonça le régime bolchevique. Goldman, choquée lui écrivit:

« Chère Babushka, Où allez-vous? Je ne met pas en doute ce que vous dites sur les bolcheviques. En tant qu’américaine, je suis naturellement opposée à leur dictature, leur centralisme, leur bureaucratie. Mais quelles que soient leurs erreurs et leurs défauts, ils sont la chair de notre chair, le sang de notre sang. Ils ont à leurs côtés, sinon une majorité, du moins certainement un large pourcentage du peuple russe pour lequel vous avez donné cinquante années glorieuses de votre vie. Oui, ils sont tous vos enfants, même si tous ne sont pas comme vous espériez et vouliez qu’ils soient. . . . Revenez vers vos enfants, bien-aimée Babushka. Votre enfant au cœur brisé, Emma.”6

Une fois en Russie, l’opinion de Emma Goldman se modifia rapidement. Avec Berkman, elle rendit visite à Pierre Kropotkine à Dmitrov en mai 1920. Ce dernier leur déclara que « Ils [les bolcheviques] ont montré comment la révolution ne devait pas être conduite » 7

C’est Lénine lui-même qui fournira à Goldman et Bekman l’occasion de se faire une opinion précise de l’état du pays en acceptant la proposition de Goldman d’organiser une opération de relations publiques vers les États-Unis. Ils voyagèrent, à partir de juin 1920, à travers le pays pour collecter des informations et des documents concernant le mouvement révolutionnaire. Ce qu’ils découvrirent était plutôt alarmant, : des nouvelles d’arrestations de masse, des prisons emplies de prisonniers politiques – mencheviques, socialistes révolutionnaires mais aussi anarchistes.

La rébellion des marins de Kronstadt en mars 1921, « le plus grand crime commis par le gouvernement soviétique contre la Révolution et la Russie, symbolisant le début d’une nouvelle tyrannie » selon Berkman 8, fut certainement le moment charnière dans sa prise de conscience. Goldman avait perdu ses illusions avant Kronstadt, comme l’écrit Berkman à Harry Kelly “Avant Kronstadt, j’avais encore l’espoir que les bolcheviques changeraient leur politique et leurs méthodes. Emma Goldman étaient davantage contre eux que je ne l’étais alors. » 9
Goldman ne dit pas autre chose, sinon que Berkman a longtemps refusé l’évidence : »Ne l’ai-je pas vu en Russie, lorsque tu m’a combattu becs et ongles parce que je ne voulais pas tout encaisser au nom de la révolution ? Combien de fois m’as tu jeté à travers la figure que je n’étais qu’une révolutionnaire de salon ? Que la fin justifie les moyens, que l’individu ne compte pas, etc., »10. D’autant plus que l’écrasement du soulèvement fut suivi par une vague supplémentaire de répression politiques, notamment à l’encontre des anarchistes. Parmi eux, certains de leurs amis et connaissances, comme Voline, Senya Fleshin, ou encore Aron et Fanya Baron.

Leur décision de quitter la Russie était prise. Berkman écrivit dans son journal :

« Gris sont les jours qui passent. Une à une, les braises de l’espoir se sont éteintes. La terreur et le despotisme ont écrasé la vie née en octobre. Les slogans de la Révolution sont abandonnés, ses idéaux étouffés dans le sang du peuple. L’espoir d’hier condamne à mort des millions de gens; l’obscurité d’aujourd’hui flotte comme un cercueil noir sur tout le pays. La dictature piétine les masses. La Révolution est morte; son esprit pleure dans les grandes étendues sauvages. Il est grand temps que la vérité sur les bolcheviques soit dite. La sépulture blanche doit être révélée, le pied d’argile du fétiche envoûtant le prolétariat international par la volonté mortelle d’un miroir aux alouettes, dénoncé. Le mythe bolchevique doit être détruit. J’ai décidé de quitter la Russie.”11

NDT

1. Goldman to Agnes Inglis, November 21, 1917 cité dans Sasha and Emma. The anarchist odyssey of Alexander Berkman and Emma Goldman – Paul Avrich, Karen Avrich The Belknap Press of Harvard University
2. Goldman to Helen Keller, February 3, 1918, Goldman Papers, Tamiment Library, cité dans Avrich p 298
3. Goldman, Living My Life, 596– 597. Ibid
4. Fraye Arbeter Shtime, 17 avril 1917 Ibid
5. Catherine Breshkovsky (1844 – 1934) De son vrai nom Yekaterina Konstantinovna Breshko-Breshkovskaya, était une socialiste russe (Surnommée, comme le fait Goldman, Babushka, la grand-mère de la révolution russe. Elle avait été emprisonnée en 1874 et exilée en Sibérie en 1878 en tant que membre des Narodniks. Libérée en 1896, elle se réfugie en Suisse puis aux États-Unis en 1900. De retour en Russie en 1905, elle de nouveau arrêtée. Elle occupa un poste dans le gouvernement Kerensky. Après la dissolution par Lénine de l’assemblée constituante et l’interdiction des groupes politiques d’opposition, elle se réfugia en Tchécoslovaquie où elle passa le reste de sa vie.
6. Goldman to “Babushka,” 19 mars 1919, Goldman Papers, Tamiment Library, New York University. Cité dans Avrich
7. Goldman to Lillian Wald, 1920, Lillian D. Wald Papers, Columbia University; Goldman, Living My Life, 768– 771; Berkman, The Bolshevik Myth, 75. Ibid p307
8. Berkman to Hudson Hawley,  12 juin 1932, Berkman Archive, International Institute of Social History, Amsterdam. Ibid p311
9. Berkman to Harry Kelly, 13 février 1933, Berkman Archive Ibid p313
10. Emma Goldman à Alexander Berkman, 23 novembre 1928 Life of an anarchist : the Alexander Berkman reader p 107
11. Berkman, The Bolshevik Myth, 303, 318– 319. Cité dans Avrich

Mise à jour janvier 2017

Textes inédits traduits

Dans les prisons de Russie

Les bolcheviques tuent les anarchistes